Petite Bibliothèque des théâtres
88 BIOGRAPHIK DE LESAGE.
de la terre, avec la liberté, la propriété et trois repas par jour. »
Lesage, tout en parlaiil, observait, et il rapportait en rentrant chez lui le souvenir d'un type, d'une historiette à utiliser plus tard. Ce joaillier qui avait des réparties si vives — « cela parlait comme un coup de pistolet' » — c'est sans doute quelque ami, quelque voisin de quartier qu'il rencontrait au café, avec qui il faisait peut-être la partie de tri, d'ombre ou de bassette, et qui avait des répliques toutes prèles pour les poètes de cabaret. Là encore il pourrait bien avoir entendu l'aliraradc que fait un chevalier à un jeune homme qui s'était montré passablement couard.
Nous apprenons aussi que Lesage était très lié avec ■VI. de Santeuil. Il sait de lui ^^ mille choses qui ne sont point dans le Santoliana ». Il allait le voir souvent à Saint-Victor, où il s'arnusait de sa fatuité : comme le jour où Santeuil lui expliqua que Virgile et Horace, ces deux princes de la poésie latine, avaient coupé l'orange en deux, et que lui en avait fait des zestes
Lesage n'a pas été de l'Académie française. Il est intéressant de savoir ce qu il pense de cette compagnie qui n'a pas voulu de lui, ou qu'il a remerciée. C'est dans le Mélanfje qu'il l'a dit tout au long :
« Un de Messieurs les Quarante exhortait un bon auteur de ses amis à briguer une place qui vaquait à l'Académie française. Pourquoi, lui disait-il, ne vous mettez-vous pas sur les rangs? Je sais ce que mes confrères pensent de
i. Mélange amusant.
votre façon d'écrire, et je me fais fort de vous ouvrir la [lorle de l'Académie quand il vous plaira. Il n'est pas besoin que je vous dise que, d'y être reçu, c'est le plus g^rand honneur auquel un homme de lettres puisse prétendre. — J'en conviens, répondit modestement l'auteur; et je vous avouerai de bonne foi que, ne me croyant pas digne d'une pareille place, je crois devoir prendre le parti d'y renoncer. Content de voir mes ouvrages en quelque estime dans le monde, je borne ma gloire à pouvoir conserver ma petite réputation. A ces paroles, l'académicien s'écria d'un air d'indignation : Quelle bassesse de sentiment! Esprit pusillanime I Quoi! vous vous refusez à la splendeur qu'on veut répandre sur vous? Allez, vous ne méritez pas le titre glorieux dont je voulais vous parer, et je vous laisse dans la foule, où vous aimez mieux demeurer enseveli! »
Qu'on reconnaît bien là Lesage, avec son horreur de la lumière et de l'éclat, sa modestie dans laquelle il entre autant de fierté et d'indépendance. Sainte-Beuve a bien saisi ce caractère : « Homme de génie, mais indépendant, il sut, pour être libre, renoncer à une part do cette considération qu'il lui eût été si facile de se concilier. « On ne vaut dans ce monde que ce qu'on veut valoir », a dit La lîruyère. Lesage le savait; mais, pour paraître à tous ce qu'il était, il ne consentit jamais à se poser à leurs yeux lui-même... Il aimait mieux hanter les cafés que les salons. Plebeius moriar senex! il semblait s'être appliqué ce mot d'un ancien '. »