Année historique de Boulogne-sur- Mer, 1859, p. lo
considération. Son esprit, ses vertus, son dévouement à servir ses proches, le rendirent cher à M. de Pressy, son digne évèque, à ses confrères et à la société.
« J'ai vu peu de ressemblances aussi frappantes que celle de l'ahbé Lesage avec le sieur Montmény, son frère ; il avait même une partie de ses talents ' et de ses dons les plus aimables. Personne ne lisait des vers avec plus d'agrément ; il possédait l'art si rare de ces tons variés, de ces courts repos qui, sans être une déclamation, impriment aux auditeurs le sentiment et les beautés qui caractérisent un ouvrage.
« Je regrettais et j'avais connu le sieur Montmény ; je me pris d'estime et d'amitié pour son frère ; et la feue reine, sur le compte que j'eus l'honneur de lui rendre de sa position et de son peu de fortune, lui fît accorder une pension sur un bénéfice.
« On m'avait averti de n'aller voir M. Lesage que vers le milieu du jour ; et ce vieillard me donna l'occasion d'observer, pour la seconde fois, l'effet que l'état actuel de l'atmosphère peut faire sur nos organes, dans les tristes jours de la caducité.
« M. Lesage se réveillant le matin, dès que le soleil paraissait élevé de quelques degrés sur l'horizon, s'animait et prenait du sentiment et de la force à mesure que cet astre approchait du méridien; mais lorsqu'il commençait à pencher vers son déclin, la sensibilité du vieillard, la lumière de son esprit et l'activité de
1. Il II savait imperlurbablemeni tout son Théâtre de la Foire, et le chantait encore mieux que sa préface. » (Abbé Voiskson, Anecdotes liltéraires.)
ses sens diminuaient en proportion ; et dès que le soleil paraissait plong-é de quelques degrés sous l'horizon, M. Lesage tombait dans une sorte de léthargie, dont on n'essayait pas môme de le tirer.
« J'eus l'altention de ne l'aller voir que dans les temps de la journée où son intelligence était la plus lucide, et c'était à l'heure qui succédait à son dîner. Je ne pouvais voir sans attendrissement ce vieillard estimable qui conservait la gaieté, l'urbanité de ses beaux ans, quelquefois même l'imagination de l'auteur du Diable boiteux et de Turcarel', mais un jour, étant arrivé plus tard qu'à l'ordinaire, je vis, avec douleur, que la conversation commençait à ressembler à la dernière homélie de l'archevêque de Grenade, et je me retirai.
« M. Lesage était devenu très sourd '.Je le trouvais toujours assis près d'une table, où reposait un grand cornet. Ce cornet, saisi quelquefois par sa main avec vivacité, demeurait immobile sur sa table, lorsque l'espèce de visite qu'il recevait ne lui donnait pas l'espérance d'une conversation agréable. Comme commandant dans la province, j'ai eu le plaisir de le voir s'en servir toujours avec moi, et cette leçon me préparait à soutenir bientôt la pétulente activité du cornet de mon cher et illustre confrère et ami, M. de la Condamine,
« M. Lesage mourut dans l'hiver de 1746 à 1747. Je me fis un honneur et un devoir d'assister à ses obsèques, avec
1. Lesage fut de bonne heure atteint de surdité; il l'était déjà en 1709. « Il vient d'arriver auprès de lui un caissier et un agent de change qui disent avoir ouï parler de sa piè^e et qui la déchirent impitoyablement. Par bonheur pour lui, il est si sourd qu'il n'entend pas la moitié de leurs paroles. » {Critique de Ttuvarel.)
les principaux officiers sous mes ordres. Sa veuve lui survécut peu de temps. L'abbé Lesage fut regretté quelques années après par son chapitre et la société éclairée dont il avait fait l'admiration par ses vertus.
« J'ai l'honneur d'être, avec toute l'estime possible, « Monsieur,
« Votre très humble, etc.
« Le coMTK DE Tressan, lieutcuant général des armées du roi, de l'Académie française et celle des sciences. »
Le spirituel abbé qu'on appelait « une poignée d'aiguilles '), Yoisenon, le recevait tous les jours à diner. « Il m'amusait extrêmement », dit-il. Il confirme ce que nous apprend de Tressan :
« C'est le premier sourd qu'on ait vu gai ; sa gaieté même était caustique; il semblait se réjouir de son incommodité ; il ne pouvait entendre qu'avec un cornet. « Voilà « mon bienfaiteur, me disait-il en le tirant de sa poche. « Je vais dans une maison, j'y trouve des visages nou- « veaux; j'espère qu'il s'y rencontrera des gens d'esprit; « je fais usage de mon cornet; je vois que ce ne sont que « des sots, aussitôt je le resserre en disant : Je te défie « de m'ennuyer. » {Anecd. litt., IV.)
Lesagc mourut le 17 novembre 1747. Son acte de décès est au registre de la paroisse de llaule-Ville, à Boulogne. « Le 18 novembre a été inhumé M. Alain-René Lesage, époux d'Elisabeth Wiard {jwiir Ifin/ard), décédé la veille sur les neuf heures du soir, âgé d'environ quatre-vingts ans. Ont assisté à son inhumation M. Julien-François
Lcsage son fils, chanoine de la cathédrale, et M. Jean
Diicrocq, doyen de la dite église, soussignés avec nous
curé (Dieuset) et vicaire {Duboy). » Reg., 1747. Le comte
de Tressan assista aux funérailles avec tout son élat-
major.
La tombe de Lesage a disparu. La pierre portait celte
épitaphe :
Sous ce lombeau git Lesage abattu Par le ciseau de la Parque importune.
S'il ne fut pas ami de la fortune Il fut toujouis ami de la vertu.
L'intention était meilleure que la versification. Un lord anglais vint un jour à Boulogne uniquement pour voir le tombeau de Lesage. Les Boulonnais ne surent oii le mener. 11 retourna aussitôt dans son pays, indigné de cette indifférence : et il n'avait peut-être pas tout à fait tort*.
Sa femme lui survécut cinq ans ; elle mourut aussi chez son fils le chanoine, où logeait également sa fille. Son acte de décès est au registre pour Tannée i7o2, église paroissiale de Saint-Joseph, Boulogne, Haute- Ville :
« Ce jour d'huy huit avril a été inhumée dame Marie- Élisabeth Uihart (en surcharge Wiard), veuve de M. René- Alain Lesage, décédée la veille sur les deux heures après midi, munie des sacremens, âgée d'environ quatre-vingts ans ; présents à son inhumation M. Lesage, chanoine de la cathédrale, son fils, et M. Lesage, clerc tonsuré, son petit-fils, soussignés avec nous curé et vicaire. Dieuset. Dubois. »