CHAPITRE I
On se rend encore aujourd'hui de Vannes à Sarzeau comme au temps où le 'jeune Alain-René Lesîig-e se hissa, avec son colTre d'écolier, dans la dilijïencc de Sar/eau, pour aller au collèfre <ies Jésuites, à Vannes.
On j'iitn? [lar la Grée dans la petite hourj^ade, si [dltoresque avec ses maisons jj^riscs, son clocher gris, sa campagne grise et ses landes pierreuses. De là, on entend gronder les vagues du Morbihan déferlant contre le.s roches noires de Rœdic, d'Arz, de l'île aux Moines, au pied des grandes et massives tours du château fort de
Sucinio, à l'ombro des grands murs de Sainl-Gildas de Rhuys, où plane encore le souvenir de la pùle fii,^ure d'Abeilanl.
En arrivant à Sarzeau, vers la fin du xvii« siècle, venant de Vannes, on traversait, entre les maisons basses au loit de cbaume, aux petits vitraux verdàtres, la rue Blandin, qui fait suite à la route de Vannes; on tournait à jraucbe, ])ar la rue (!lam[>ir, on biaisait par la Petite, puis la Grand'Place, et on afrrivait vis-à-vis de l'église, à l'entrée de la rue Bécherel, la rue des Lesage.
La maison, liabitée aujourd'bui par M. de Langlais. maire de la commune, a été exbaussée, replâtrée, rajeunie; on reconnaît cependant encore, derrière la plaque commémorative qu'y a fait sceller la Société poli/mathiqiie de Vannes, en 1882, la vieille babitation, à main gauclie, [)rocbe la croix Pirio. Elle abrita les cris et les rires du petit Alain. Le bâtiment avait cent seize pieds de façade, une avant-cour, un jardin derrière; des vignes tapissaient les murailles et allaient se confondre sur les côtés avec celles du voisin, M. le président de Montigny ; dans l'avant-cour, il y avait un hangar et une écurie ; la maison était flanquée par derrière, sur le jardin, d'une tourelle ^ Claude Lesage acheta cet immeuble, en 1667. 1200 livres.
C'est là que naquit Lesage -, et non à Vannes, conmic
1. Déclaration de Claude Lesage en 1682 pour la réformation du domaine royal.
2. Il Tant érrirc Lesaoe en un mot. C'est l'orthographe de Lesage luimôme dans les rares signatures autographes qui sont restées de lui. Voir Calalof/. Bovet, "O.s, et Cat. Fillon, 1038. Il y a eu plusieurs Lesage à celte époque. Ils n'ont rien de commun avec le nôtre : — David Lesage,
BlOGKAinilE DE LESAGE. 3
le pensait l'auteur de la notice de 1783, et comme l'avait d'ailleurs écrit, ra[»idement sans doute, le fils même de Lesag:e; ni à Rhuys, comme le croyaient les frères Parfaict et Moreri, ni à Paris, comme le disait Beauchamps, ni ailleurs, comme d'autres l'ont imprimé.
La famille était ancienne à Sarzeau, et considérée *. Les Lesage sont avantageusement connus dans le [)ays dès le début du xvn'' siècle. C'est d'abord Jacques Lesage, qui fut sergent général et d'armes au[)rès de la sénéchaussée ile Khuys. Il épousa la tille d'un notaire royal du pays, Marguerite RutTault. Comme il voulait être noble, il acquit un manoir : c'était une vieille masure en ruines-, servant de ferme, le château de Kerbistoul, sur la
poète languedociea de Montpellier, mort en 16i2, auteur des Fouliès dou Sayi; — Georges-Louis Lesaoe, né à Boulogne, iôlC-llo'J, auteur du Mécanisme de l^esprit, 1699; — son fils, G.-L. Lesage, physicien suisse. 1124- 1803 (voir W. Stosz, Lesar/e al.i Vorkaempf'er der Atomistik, l«8i); — Lesage, comédien, «|ui débute aux Français en ITSi, puis s'engage en Allemagne (G. .Mo.wal. Cf. Collé, Journal, Ed. Bonhomme, I, 441, 1754); — Bekxaiui-.Maiiie Lesage, conventionnel, niDrt en 1796; — Henri Lesaoe- Sesault, de Lille, autre conventionnel, mort en 1823; — Hervé-Juuex Lesage, prélat, littérateur, I7.j7-IS32, etc.
Nous demandons l'indulgence iiour ces notes un peu étendues des premières pages. Il y a là des indications, chilTres ou documents qui surchargeraient inutilement le texte. En général, nous nous sommes abstenu, autant (pic possible, des notes paginâtes dont on abuse un peu aujourd'hui. Nous avons fait taire « ces voix qui hurlent du sous-sol », pour rappeler un joli mot de M. .Merlet.
1. Dans la liste des syndics de l'Ile de Rhuys publiée par Rosenzweig dans VAnn. statistig. du Mor//ihan, 1881, beaucoup sont parents ou amis «les Lesage; on retrouve leurs noms au l>as des actes de décès ou de mariage de la famille : en KHI, Julien Eouscher; de l67o à 1676, Claude Lesage; 1677-167X, François Aulliueil; it)87-1688, Alain Brenugat, sieur de la Pillais; 1722-1728, J.-B. Brenugat, sieur de la Pillais; 1733-1736, René Brenugat, sieur de Kerveno: 1768-1770, Jean-Vincent Brenugat, sieur de Kerveno; 1786-1790, Joseph-.VIarie Le Quinio de Kerblay. .Nous allons retrouver plus bas tous ces personnages.
2. Lesage, sur ses vieux jours, se rappellera le manoir délabré de son enfance : il y loge le beau-frère de Gil Blas, don Juan de Julella i,.\!l. xui).
4 BIOGHAPHIE DE LESAGE.
paroisse de Saiiil-Goustan <le Rhuys. Lo voilà donc seigneur de KerbislonI, bien posé dans le pays, frayant avec les notabilités. Quand il baptisa son premier enfant, Claude, le 20 janvier t637', le parrain était le sieur Claude de Francbeville, tle très jrrande famille* ; la marraine était Gilletle du Mas, mariée à Louis de Montij^ny, sieur de la Moite et gouverneur de Rbuys : leur fils, IMiilippe de Montigny, épousa une Franelicville et fut seig^neur de Beauregard en Saint-Avé ^ Le seigneur de Kerbistoul fréquentait donc le grand monde. Il avait du bien, puisque nous le voyons peu de temps après faire de nouvelles acquisitions : en 1643, il rachète pour arrondir son domaine une portion de la terre de Kerbistoul, qui était demeurée indivise entre les mains de deux héritiers. Puis le voici acquéreur d'une vieille maison, sise dans la rue actuelle de Saint-Vincent, anciennement rue Béclierel, proche la croix Pirio, avec grand jardin derrière. Il la fait reconstruire, et les maçons, avant de retirer leurs échafaudages, y laissent la date qu'on y lit encore : 1653 *.
1. Voici l'exlrait de baptême : « Le 20<' jour de janvier 1637, environ les 4 à 5 heures de Taprès-niidi, fui baptisé Claude Lesage, fils légitime de maistre Jac(|ucs F^esagc, sieur de Kerbistoul, sergent royal et d'armes en Bretagne, et d'honorable femme Marguerite RuITauIl, ses père et mère, et fui compère d'iceulx Claude de Francheville. sieur dudil lieu, la Cour, et commère dame Gillette du Mas, compagne de messire Louis de Monligny, sieur de La Molle, gouverneur pour Sa Majesté du château de Siiscinio, en cette isle de Rhuis. et fut ledit Claude Lesage, né le jeudi Iji» du présent mois, et ledit baplême fait par moi noble et discret messire Jean Carré, recteur de la paroisse dudil Saiveau. »
2. Il y a un Francheville, évêque de Périgueux, vers 16î»0, ancien vicaire général de Mgr Casset de Vautorte. Un autre fonde à Sar/eau un hôpital en 1"24, messire Pierre de Francheville, seigneur de la Motle-Rivault. (Bulletin de la Société polipuathique, Vannes, 1883, p. 174 et 176.)
3. Bulletin de la Société polymathique. Vannes, 1883, p. 178.
4. Levot a tort d'attribuer la construction à Claude Lesage qui, à cette
Dix ans après, le soijrneur de Kerbistoul mourait, laissaut quatre enfants: Claude, Gabriel, Guillaume et Jeanne. De Jeanne, il n "y a rien à dire, sinon qu'elle se maria et eut des enfants. Guillaume fit comme sa sœur et, de plus, icprit la charg^e de son père : il fut sergent royal et d'armes. Quant à Gabriel, c'est l'oncle qui fut tuteur de Lesage. Il était notaire r<tyal. Il épousa en 1661 une Fouscher '.
Gabriel mourut à Sarzeau en mars 1688. A la mort du père, Jacques Lesage, le manoir de Kerbistoul échut par droit d'ainesse à Claude Lesage de Kerbistoul, le père de notre auteur. La maison de la croix Pirio revint à Gabriel, (îlaude, qui était déjà greffier de la barre et receveur de la seigneurie de Rhuys, acheta en 1667 l'élude de notaire demeurée vacante par le décès de P. Le Goff. Il épousa en 1667 Jeanne Brenugat, dont la famille était aussi attachée à la cour de Rhuys *. Il habitait alors la
ilale, avait seize ans. Nous remercions icî M. l'abbc Liico cl .M. H. Guesdon, à qui nous devons la connaissance de tous ces détails locaux.
I. Jeanne aussi épousa un Fouscher; on retrouve leurs noms dans l'acte lie baptême de René Lesage; cf. p. 9.
■2. L'acte de mariage a été retrouvé récemment par M. le comte Régis de l'Kstourbeilion dans les anciens registres paroissiaux de Notre-Dame de Redon : « Je, Gilles Mancel, prêtre, curé de la paroisse Notre-Dame de Redon, certilie, que ce vingtième septembre mil six cent soixantecinq. Noble homme Claude Le Sat/e, s' de kevhistouL avocat en la court, greflier de la juridiction royale de Rhuis et damoiselle Jeanne Hreniif/nt, de cette paroisse, après les fiances et la première publication de leur Tutur mariage canonii|ucment Taite sans opposition et empêchement, et au moyen de la dispense de deux autres bans de leur dit mariage, de monsieur le vicaire général de Vannes, du 16 dudit mois, signé : Le Gallois, et plus bas : Par mondit sieur vicaire (Jt-néral : Xicolazo, secr. ; — et qu'Honorable homme Jean L'Ollivier, marchant et damoiselle Françoise Drenur/al, so-ur germaine de la dite Jeanne, tous deux de cette paroisse, après les liances et la pidilication des trois bans de leur futur mariage, canoniquement faite sans opposilion ni empêchement ont été les uns et les autres, à même jour el
() bio(;haphie de lesage.
maison de la rue Iléciierel, chez son frère Gal)riel, à qui il jiavait une j>onsion, iO livres i>ar mois; on |»lulôt, il était très irrégulier dans ses jiayements, el oubliait souvent le terme. Lors de sa succession, Gabriel réclamera 180 livres pour dix-huit mois de pension non payés. En se mariant, Claude proposa à Gabriel de lui racheter l'immeuble. Gabriel le lui vendit 4200 livres.
Voilà comment Claude Lesage, sieur de Kerbistoul, notaire et greffier royal, fermier des dimes de l'abbaye de Prières, demeurait à Sarzeau, rue Bécherel, entre l'église et la croix Pirio, quand lui naquit un fils qui devait immortaliser son nom, le 8 mai 1668, vers huit heures (lu soir, si l'on veut une date précise.
Le lendemain, l'enfant était ondoyé, en attendant le baptême, qui lui fut administré beaucoup plus tard. L'extrait suivant ne laisse aucun doute sur ses débuts dans l'existence :
Extrait des registres des actes de naissance.
Sarzeau, i 668.
Ondoyement de Alain-René Lesage (f" 25, v°).
Le neuf may mil six cent soixante-huit, fut ondoyé par messirc Bertrand Le GofT, curé, un garçon né le huit du légitime mariage de M® Claude Lesage, notaire royal et greffier
heure espousez en l'église parochiale Notre-Dame de Redon, par moi susdit curé, présent, qui les ai conjoints en mariage, ayant au préalable reçu leurs mutuels consentements auxdits mariaRes par parole et de présent. Témoins les soussignés. Et ai donné aux mariés susdits la Bénédiction nuptiale devant le saint sacrifice de la Messe, suivant l'ordre prescrit par notre Mère la sainte église. En foy de tout quoi, j'ai signé lesdits jours et an que devant. Mancel; — Claude Le Sage; — Jeanne Brenugal; — J. Ollivier; — Françoise Brenugal; — Renée Breniigat; — Suzanne Le Sage; — Bouscailhou; — Brenugal; — Fouscher; — Authueil; — Boue Graincou; — Lego/f.
«le la Coure royale de Rhuys et de demoiselle Jeanne Brenugat demeurant en cette ville de Sarzeau.
On ajouta ensuite cette note :
On lui a suppléé les cérémonies et donné les noms d'Alain- Hené le treizième jour de décembre 16G8 '.
En effet, le 43 décembre, le cortège se formait devant la maison, joyeux et nombreux, comme l'attestent les multiples signatures de l'acte de baptême, et se dirigeait vers l'église de la paroisse, où l'attendait le curé, M. Bertrand Le Gotr, un ami de la famille. Claude avait acheté l'étude de son parent, le notaire Le Goff.
De la maison à l'église, il n'y a i>as loin : la rue à traverser. On se représente à distance cette journée de baptême au fond de la Bretagne ', le défllé des invités au son des binious, les larges coiffes blanches, les tabliers rayés de blanc sur les jupes noires au bas desquelles passe un liséré de jupon rouge; les laides ceintures bleues des hommes, leurs hautes guêtres, leur ample chapeau, tout le costume si pittoresque des Bretons et Bretonnes aux jours de fêle ou de Pardon.
L'église n'était pas encore celle d'aujourd'hui. Elle était si vieille alors, qu'elle tombait presque en ruine.
1. <( A la naissance de Lesage, René du Cambout était gouverneur pour le roi au château de Sucinio; Monsieur .Maître Jac(|ues Gillart, sieur de Kerampoul, était sénéchal; le procureur «lu roi au siège de Hhuys était Jean Thomas. L'abbé de Sainl-Gildas était .Michel Ferrand. >» (A. Laisxé, biblioth. de Vannes.) « Noble homme Jean Piaull, sieur de Kergal » était syndic de Sarzeau. (R(jzbn/.\vei(>, Ann. statistiri. du Morbihan, 1881.)
2. Ou trouvera le détail de ces cérémonies bretonnes dans le livre de •M. E. Fhain de l.\ Gallairik, Mœurs et Coutumes bretonnes avant 1789. Rennes, 1880-1883.
8 HlOliUAl'llIK l)K LESAP.K.
Kii 1048, la loiluro s'étiiil «'lîoiidréo, on l'avail rcnijiljuée; mais on songeait déjà à tout rebâtir. Dès IGGG, deux ans avant le baptême, la sénécbausséc de Rhuys condamnait à des amendes « ajijdicables à la réédification du bùtiment ». Les nouveaux travaux ne furent commencés qu'en 1G70.
Nous voici à la grille. A droite et à gauche, le long des bas côtés, s'étend le cimetière. Le cortège entre, traverse la grande nef qui se termine par un hémicycle parsemé de chapelles absidiales; elle est toute jjavée des pierres tombales des seigneurs de Kerlin. Sous le clocher, on s'arrête devant le transept de Sainte-Anne, où les seigneurs de Kerlin avaient leur chapelle avec leurs armes peintes sur la muraille : des pommes de pin droites '. On procède au bai>tême, et tandis que les parents reçoivent les vœux des assistants, — vœux qui ne devaient pas être stériles, — le curé Le Goff rédige l'acte d'usage :
Extrait des registres des actes de naissance. Sarzeau, pour l'an I 06 S.
En l'ilc de Rluiys î.
Le treizième jour de décembre mil six cents soixantc-huil ont esté administré par nioy curé de la paroisse de Sarzeau
i. Bullelin de la Société polymatkique, Vannes, 1883, p. 17 4 : Sarzeau, par l'ablié Lu<;o.
2. On s'étonnera de voir appeler île la presqu'île de Rluiys. M. Kervilcr nous âflirme (|ue c'est une iiabitudc de la répion. « On appelle lie loule proéminence de terrain, même dans l'intérieur des terres. » .M. l'abbé Lueo, (|ui connaît mieux (|u'liomme de France les anti(|uités de son département, nous a conllrmé ce témoignage par l'exemple des pres(|u'îles de Quiberon, de Locoal. etc., appelées iles dans les anciens documents. La question ne laisse aucun doute. — Cf. Cartulaire de l'aù/joi/e de Redon. édité par A. de Ojukson. année 1037, p. 327; Dom Lohimcau, Hlsl. de Bretagne, 11, col. 1118; PiERHE Le Daid, Hist. de Bref., p. 17 : D. Mokice. Ilist. de Bret., t. I des preuves, table des matières, et le Dict.de Tréroiu-, Isle.
BIOGRAPHIK DE LKSAGE. î>
les saintes cérémonies du l)atesme à Allain-René Lesage né le hiiilième jour de may dernier environ les huit heures du soir et ondoyé par moi le neuffiesme du mesme moy, fils de maistre Claude Lesage notaire royal et greffier de la coure royale de Hhuys, et damoiselle Jeanne Brenugaf ses pères et mères (sic) dcmeurans en cette ville de Sarzeau. Parain a été Alain Breruigat, cy-devant receveur du domaine de Uhuys. et marraine damoiselle Renée Brenugat.
Fait en présence des soub-signants.
Aussi signé : Bbenugat — Ukm': BnKNUGAT — Bkknugat — Dom Louis Carré — Fraxçoisk — Tuérèsk — Dlskrs — M. Allio — Jeanne Fousciier — Ciiaussière, docteur médecin — Le Sage — Nouel — Perine Pembe» — Fousciier — Jeanne Bhenugat — Jeanne Lesage — G. Autiiueil — Lesage — AuTUUEiL — Ynisaxo — Claude Lesage — Bertrand Le GoFP, curé.
En niarir*' :
C'est le même Alain-René Le Sage qui fut autheur. vécut ù Paris et mourut à Boulogne chez son fds, chanoine de la cathédrale, le 1" novembre 1747. (Registre pour l'année 16G8, folio 25, verso, et folie 68, verso.)
Trois jours avant lo baptême, le 10 déc<'mbre 1668, la .séiiéchaiissée avait signifié au père Tordre d'opter entre ses deux charires de greflier de la cour et de receveur de la .seigneurie de lihuys, le cumul étant supprimé. (Celait une partie de ses revenus qui lui glissait entre les mains.
Le petit seigneur de Kerbistoul fut élevé rue Bécherel. La fainilh' était nombreuse, Hené élail fils unique: la mère, le grand-père, raïeule, les oncles el les tanl«'s, n'élaient pas pressés de voir l'enfant quitter la mai.son.
En 1671. le père obtint la chaîne de syndic. Il l'exerça,
10 HIOORAPHIE ])E LESAGE-
comme c'était l'usage, deux ans, de 1675 à 1677. Quand il sortil de charjro, un grand malheur l'avait frai>i(é : il était veuf. Sa feninio mourut le 11 sopN'mhn* 1677; ce fut une raison de plus pour qu'il tînt à g-arder son lils près de lui. Il mourut bientôt lui-même, le 24 décembre 1682. Il fut inhumé dans la chaj)elle de Kerlin, qui occupe le transept sud de l'église de Sarzeau. Ce fut un bel enterrement : plus tard Alain Brenugat, pour les frais funéraires et autres, ne réclamera pas moins de 3200 livres.
René avait quatorze ans. Il demeurait orphelin, n'ayant jamais quitté la maison paternelle et n'ayant pas encore commencé ses études.
Tout conspirait contre lui : la cupidité des héritiers, l'infidélité des tuteurs, les exigences des créanciers, car il y en avait.
Le 20 janvier 1683, les habitants de Rhuys virent un groupe d'étrangers se diriger vers la maison de M. le Juge. C'étaient les héritiers de feu Claude Lesage : son frère Gabriel, notaire, oncle du petit René; un parent plus éloigné, cousin au quatrième degré, un prêtre, Jean Authueil; Pierre Brenugat, sieur «le la Cossaye, ex-sénéchal <le Rochefort. Deux autres oncles, Pierre Hardy et Jean Olivier, cabsents, se firent représenter par le procureur.
11 s'agissait de nommer un tuteur à l'orphelin. Le scrutin <lésigna Biaise Brenugat, sieur de la Villais, et comme ce dernier était créancier dans la succession pour une somme de 6000 livres, l'oncle Gabriel lui fut adjoint en qualité de curateur.
Quelques jours plus tard, le 8 février, le tuteur et le curateur étaient appelés, par la sénéchaussée, à venir
prêter serment « de se comporter fidèlement au fait desdites charges, et à la charge audit Brenugat de faire bon et loyal inventaire des biens meubles dudil mineur, auquel ledit Le Sage assistera pour la conservation des droits dudit mineur ». Il fut sans retard procédé à l'inventaire, qui •lura sept jours, les 16, 18, 19 et 23 février, continué les 13, 18 et 24 du mois suivant. Supposons, pour l'honneur des tuteurs, qu'il fut fait conformément au vœu du sénéchal « fidèlement ».
Alain Brenugat n'avait accepté la succession, au nom du pupille, que sous bénéfice d'inventaire. Les créances se produisirent aussitôt, elles eussent suffi à engloutir l'héritage.
D'abord la ville réclamait, par l'intermédiaire du syndic (iuillaume Bernard, un reliquat de compte de syndic, non réglé par Claude Lesage au sortir de sa charge le 31 décembre 1677. Ce compte se montait à 918 livres 17 sols 3 deniers, plus les intérêts à partir de juillet 1677, dix mois après la sortie de charge, ce qui fait 447 livres 13 sols 4 deniers, en tout 1366 livres 10 sols et 7 «leniers. En outre, les religieux de l'abbaye de Prières, qui avaient affermé à Claude Lesage les dîmes de la presqu'île de Rhuys, réclamaient pour un ancien compte. Ces bons moines firent saisir l'étude du notaire, la maison de la rue Bécherel, plus une petite maison située en face de celle-ci, même rue, et les firent vendre par autorité de justice à Vannes, 10 décembre 1683. Alain Brenugat racheta le tout à vil prix, 27r)0 livres, versa les fonds au grefle des requêtes, pour être distribués aux créanciers, et garda pour lui les deux maisons, dont il se fit faire l'ap-
14 modllAI'IIIK l»K LKSACiE.
propriciiiciil Jiux |>lai«ls généraux d** la cour dr Rliuys, 3 j ml Ici 108i.
Il fallait comjilor oncoro Jacques Layec, créancier; plus Gabriel Lesage, frère du défunt, qui demandait 180 livres, pour dix-huit mois arriérés de pension prise chez lui par Claude avant son mariafre, et, en outre, 3oo livres qui restaient dues sur la niaison de la rue Bécherel, quand il l'avait vendue à Claude. Alaiii Brenugat réclamait le remboursement des frais funéraires et autres : 3200 livres; plus, le montant d'une ancienne créance, datant du 17 octobre iG7i, s'élevant à loi" livres, plus loOO livres d'intérêts pour ces diverses sommes, le tout faisant un total (le (5217 livres. Pour résumer la situation, et elle est assez claire, les créances à valoir sur la succession s'élevaient à 7o64 livres, non compris les frais funéraires. Or, jusqu'à présent, on avait vendu : 1" le mobilier de la rue Bécherel et celui de la métairie du Coétquenaut, ci : 741 livres 14 sols; 2" les deux maisons de la rue Bécherel, ci : 2720 livres; au total, 3461 livres réalisées.
C'était insuflisant pour payer 7564 livres. 11 fallut vendre encore les prairies, les parcelles de terre, vignes, etc.. et surtout la fameuse seigneurie de Kerbistoul, tous les titres de noblesse de Claude Lesage *, La vente eut lieu aux enchères publiques à extinction de chandelle. Alain Brenugat acheta tout ce qu'il put. Le 22 avril 1686,
1. Est-ce pour se consoler de sa noblesse perdue que son fils en confère les litres à Gil Blas? 11 paraît du moins n'avoir pas été inconsolable, car il se niO(|ue fort cavaliéreinont de ces vains colifichets. Gil Blas les enfouit précieusement au fond de ses tiroirs, pour ne les en tirer, sans entrain du reste, qu'à son mariage avec une jeune fille noble. Quand son ami Fabrice prend le don, il faut voir comme il plaisante « ce (iliampi- Knon de la noblesse asturicnnc ».
l«' petit René ne possédait plus rien. On mit bout à bout b' produit de toutes ces ventes successives. On y ajouta les créances, qui furent trouvées dans les arcliives de l'étude notariale, et qui devaient, il est vrai, représenter une certaine somme '. Cependant on ne parvint pas encore à dé.sintéresscr tous les créanciers. Il y paraît aux nombreuses réclamations qui accueillirent le lo juillet 1686 la reddition des comptes de tutelle faite par Brenujrat chez le jug^e de Rhuys. Mais comment en eùt-il été autrement? non seulement les créances étaient criardes, mais les deux tuteurs étaient des pillards. Quand les comptes de tutelle furent vériliés à la sénéchaussée, il fallut que le sénéchal mit un frein aux convoitises indiscrètes du tuteur et du curateur. A Gabriel Lesage il dut redemander 218 livres 14 sols 2 deniers perçus indûment. Quant à Brenugat, voici un échantillon des observations que comportait son mémoire : « Sur l'article 31, couché pour la somme de 60 livres, en avons adjugé la somme de 36 livres. Sur l'article 32, couché pour la somme de 67 livres 10 sols, en avons adjugé la somme de 40 livres. Sur l'article 3o, couché pour la somme de 30 livres, en avons alloué la somme de \t) livres. Sur l'article 39, couché pour la somme de 100 livres, en avons adjugé la somme de oO livres. »
Ce n'était plus ni une succession, ni une tutelle, ni une curatelle : c'était une curée générale.
Le neveu en garda rancune à ses oncles, et il songeait sans doute à eux, quand Rolando conte son retour chez
1. Les papiers de l'élude de M* Claude Lesage sont actuellemcnl dans l'étude de son dernier successeur M" N'izerv, successeur de M" Broni.
•14 BIOGRAPHIE i)K LESAGE.
lui. « J'y ai trouvé mon père et ma mère morts, et leur succession entre les mains d'un vieux parent qui m'en a rendu un compte fidèle, comme font tous les tuteurs. Je n'en ai pu tirer que trois mille ducats, ce qui peut-être ne fait pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire à cela? Je ne giignerais rien à le chicaner. »
Le tuteur commença par se débarrasser du jeune homme en le mettant au collège. La ville la plus proche était Vannes; le pupille fut dirij^-é avec son coffre à habits vers le collèg^c de Vannes. Après quatre heures de voiture, son tuteur frappait du marteau lalourde porte du collège, et poussait devant lui le pauvre René. Son cœur dut se serrer quand il se sentit seul dans cette geôle de jeunesse captive. Heureusement, il intéressa le principal, l'abbé Bochart, qui flaira dans son nouvel élève un esprit distingué, et qui eut le bon sens de le cultiver. Le jeune disciple ]>araît avoir fait de bonnes études, si l'on en juge par son érudition, sa connaissance assez étendue des anciens. Lesage eût peut-être été moins sévère qu'un autre ancien élève du collège de Vannes, un autre Breton, qui a aussi bien de l'esprit, et qui a conservé du temps de ses études ce plaisant souvenir ' : « Comme de mon temps, avant les chemins de fer. le collège de Vannes retardait de cent ans, je puis dire que j'ai connu l'éducation du xvn* siècle. » (J. Simon.)
1. Conférence à la Société industrielle du Sord. Lille, 20 janvier 1889. — Le collège où Lesage lit ses éliidus a subsisté jusqu'en 1888. On l'a abattu l'an dernier, la ville ayant fait construire un collège neuf. — Cf. Alla- Nic, le Colli'f/e de Vannes, dans la Revue illustrée de Bretagne et d'Anjoi/. i" mai 1888, et D' Alph. Maukicet, le Collf}f/e de Vannes, dans la Revue de l'enseignement secondaire, l*"" et 15 juin 188'J.
HIOGUAPHIE DE LESAGE- 15
Quand René fut arrivé dans les hautes classes, sa famille songea à lui donner une carrière. Un iils de notaire et de greffier devait faire son droit. II partit pour Paris.
D'ailleurs, que faire en Bretagne? La fin du siècle y fut particulièrement pénible, et la misère était grande. On ressentait encore le contre-coup des exactions du gouverneur, le duc de Chaulnes; les impôts étaient lourds; on sortait à peine de la révolte du papiei^ timlrré '. Il faut lire dans les lettres de Mme de Sévigné le tableau de cette misère. Le jeune homme partit donc.
Dans la cour de l'auberge A la Rose rouge, rue de la Harpe, au milieu de ce décor pittoresque d'une hôtellerie au xvm'' siècle, tel que Prévost l'a décrit, la lourde diligence débarquait un jour, au nombre de ses voyageurs, Alain- Hené Lesage -,
Qu'on imagine l'effet que dut produire sur ce jeune Bas-Breton l'entrée à Paris. Lui qui ne connaissait encore que les rochers de son pays, les beaux paysages du Morbihan, les pierres noires d'Encsy. d'Arz et de Dreuec
1. La Révolte du papier timbré en liretaijnt: en 1673, par A. ns la Bor- DERie, 1884, l?ainl-Brieiif. — A consulter: A. Duply, F Administration municipale en Brelar/ne au xvui" siècle, dans les Annales de Bretagne, juillel-nov. 1888; — Le Gallic, un Curé breton sous V Ancien Régime, dans le Corresjxjndant, 25 ocl. 1888; — la Bretagne moderne de Phue-Chevaueb, page 38 scj.
2. Almanach Royal, IC'JO : « Les messagers pour toutes les villes de Bretagne logent à la Rose rouge. » — Le corhe de Valogno, qui amènera Mme Turciaret, loge à la même adresse. 11 y avait aussi des messageries pour la Bretagne, rue du Jour, près de Sainl-Euslaclie.
1() BIOdHAPMIK IIK LESAGE.
entrevues au coucher du soleil tlans la brume do la mer, la siliiouelle massive de Sucinio découpée dans le ciel enilirasé, les landes et les prolils lointains des menhirs de Locniaiiaqucr : quels yeux il dut ouvrir quand, aux claquements répétés du fouet du postillon, le coche francliil la porte de Chartres et déboucha au galoj» dé ses lourd«»s hétes dans les faubourgs de Paris! Comme il dut se retourner sur la banquette, et dévorer du regard, à travers les petites fenêtres de la voiture, les rues de cette grande ville dont on parlait là-bas comme d'un pays enchanté '! Comme on comprend qu'il n'ait |»as eu assez de ses yeux ni de ses pauvres oreilles déjà sourdes pour voir et pour entendre, et que l'éducation du petit Breton Tait merveilleusement préj>aré à son rôle futur d'observateur et de peintre du Paris de 11071
Le voilà donc arrivé dans la capitale, qui ne le remha plus à son pays. Les grandes villes ont ce double elTel, d'attirer, et de ne plus lâcher ceux qu'elles engouffrent.
Lesage ne reverra plus Sarzeau, mais il ne sera jamais (ju'un Parisien d'adoption, un demi-Parisien. Il demeure, de loin, lidèle au pays de ses ancêtres. Pendant qu'il procède à son installation, faisons plus ample connaissance avec notre jeune Breton expatrié.
Breton, il l'est resté toute sa vie par le caractère, la fierté, l'indépendance, la probité, la ténacité poussée jus-
1. Un Normand, qui est presque un Breton, le peintre F. Millet, ne à Gruchy, près de Clicrbourg, nous a laisse une bien jolie pa^e sur l'impression que lui lil Paris, à lui lils de pauvre paysan, sortant de sa ferme et des landes arides de Gréville. C'est navrant de vérité. — Cf. F. Millet, l»ar Sensier. Lesage dut ressentir les mêmes impressions que son compatriote.
qu'à rentêtement, et aussi la superstition. Bien qu'il se naturalise au bas des actes de naissance de ses enfants « bourgeois de Paris », il n'a pas vécu la « vie à Paris ». 11 s'est tenu à l'écart. Il parle le lang-age austère d'un « recteur » de son pays. Un de ses fils nous a rapporté de ses propos : « Les faveurs des grands, disait-il, ne s'obtiennent que par les soins, les attentions, les intrigues qu'on appelle démarches et qui sont de véritables bassesses. » Et encore : « J'ai refusé des postes où d'autres se seraient enrichis, mais où je n'aurais rien fait pour ma fortune; j'étais trop honnête homme *. »
Son ami Voisenon, dans ses Anecdotes litléraires, historiques et critiques sur les auteurs les plus connus, rend aussi hommage à sa fierté : « Il était bas Breton et avait une fierté d'àme qui ne lui permit jamais les souplesses nécessaires pour se tirer de l'indigence. » Collé conte dans son Journal ■ une aneciote qu'il tient de Fuzelier, et qui est caractéristique. « Avant que de faire jouer son Turcaret, il avait promis à madame la duchesse de Bouillon d'aller lui lire sa pièce; on comptait que la lecture s'en ferait avant le dîner; quelques affaires le retinrent, et il arriva tard. La duchesse de Bouillon le reçut avec un air d'impatience et de hauteur, et lui dit d'un ton aigre, qu'il lui avait fait perdre plus d'une heure à l'attendre. « Eh bien, madame, reprit froidement Lcsage, je vais vous faire f/ar/nei' deux heures »; après cette courte
1. Cf. Notice il l'édition de» UtUnrrs cAofvif.v, 1783; le Dictionn. portatif de.'' théâtres, p. 410 : • Un gont décidé pour l'indépendance lui lit toujours négliger les moyens de s'avancer •; et la Bibliolh. unir, des romans, juillet l'itî : . Il a joué un très pelit rôle dans le monde, etc. •