‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 32 sur 99 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Lesage n'a pas écrit ses romans sans céder à l'influence qu'exercent en général sur tous les écrivains le goût de l'époque, la mode, les circonstances, tout ce qu'on est convenu d'appeler « l'influence des milieux ». Une œuvre, quelque originale qu'elle soit, tient toujours par quelque attache k son temps et à la société qui la voit naître. Même les écrivains qui semblent dépasser ou devancer leur époque, la subissent pour une part. Corneille fait des eoncetti; son Matamore et son Rodrigue ne durent point déplaire à Gongora. Le Pyrrhus de Racine n'est pas moins galant que les héros de Quinault, et il fait des pointes sur l'incendie de son cœur.

Si Lesage a commencé, en 4713, un roman dans le goût espagnol, où la vraisemblance des événements, la

i04 ORIGINES DU ROMAN DE LESAGE.

vie intense des acteurs, la vérité, le détail de l'observation ', ont remplacé les imaginations fantastiques des romans du grand siècle, les personnages qu'anime une vie factice, qu'éclaire une lumière fausse et artificielle : tenons pour assuré que Lesage fut aidé dans son innovation par quelques précédents, et que l'idée de rajeunir, do renouveler le roman français ne germa pas un malin dans son cerveau comme une touffe de champignons qui pousse après la pluie sous un noisetier *.

Où on était le roman français au début du xvm" siècle? Qu'avait-il fait? que pouvait-il devenir?

Le roman a beaucoup d'affinités avec le théâtre, à ce point que le même sujet peut être produit successivement sous les deux formes ^. Les deux genres ont entre autres ce point commun qu'ils reflètent, fût-ce de très loin, l'état social du temps oii ils naissent. La distinction, si nette sous Louis XIV, de l'aristocratie et de la bourgeoisie, est fidèlement rendue au théâtre par la distinction non moins précise de la tragédie et de la comédie, le genre noble et le genre bourgeois. Ils n'ont pas plus de rapports entre eux que les deux castes sociales dont ils sont l'image.

Le roman lui aussi retrace l'état social, ici les grands

1. «Il point des mœurs et des caractères, dit de lui Laharpe; il est plein de naturel et de vérité. »

2. « Il n'y a guère de génération spontanée en littérature. » (J.-J. Weiss, le Théâtre et les Mœurs, p. 27.)

3. « Il y a pourtant cette dilTérence : dans le roman, le héros change sous la pression des événements qui se succèdent et varient. Au théâtre, il les domine et les mène. La malice de Figaro conduit et dirige l'intrigue. Gil Blas subit les circonstances. » (F. Bhunetière, Leçons de littérature. École normale supérieure, 1886.)

LK UOMAN EN FRANCE A LA FIN DU XVI T' SIÈCLE. lOo

seif;neurs, les princes, les capitaines, les bergers, il est vrai, mais quels bergers! ils portent l'épée mieux que la liouletle.Là, au contraire, les bourgeois, ou moins que des bourgeois, des cabotins de province, des petits clercs, des fdles aux mœurs équivoques, de minces avocats comme Nicodème, de grotesques procureurs comme Yilloclion.

La transition manque entre Francion et Polexandre, comme entre Géronte et Agamemnon.

On peut marquer dans l'esprit français deux tendances contraires, nettement opposées au xvu" siècle : Tune mène à une certaine liberté de pensée et d'expression, au goût de la plaisanterie un peu grasse et de la grivoiserie; l'autre se manifeste par des raffinements, des scrupules timides dans le langage, cette recherche de l'exquis, du bel esprit, des pointes, qui constituent ce qu'on appelle l'esprit précieux.

Le roman français au xvii* siècle a subi ces deux tendances, et n'a subi que ces deux tendances; il est précieux ou gaulois, selon qu'il est écrit par Mlle de Scudéry ou par Scarron.

Ces vérités souvent mises en circulation, ont été moins souvent démontrées. Elles en valent la peine; elles précisent la nature comme la valeur du talent et du rôle de Lesage dans l'histoire du roman français.

Si l'on veut borner et limiter le champ des investigations nécessaires à une pareille enquête, on ne risque pas de rester en dehors de la vérité en restreignant à quatre ou cinq le nombre des romans dont l'élude suffit à déterminer les caractères du genre pour cette époque. Quanti on a lu VAslrée, le Grand Cynis et la Clélie, la Cassandre

et le Pharamond de la Calprenèdc, le Polexandre de Gombervillo, on peut être assuré de n'avoir laissé de côté aucune œuvre capable d'ajouter quelque chose de nouveau à, l'idée que l'on peut ainsi se faire du roman français de 1600 à 1660.

Tous ces romans étaient fort longs. L'imagination de l'auteur avait quelque peine à suffire pour l'invention de péripéties et d'événements qui ne fussent pas la reprise d'événements déjà vus, qui apportassent jusqu'aux douzième et treizième volumes leur part d'imprévu et de nouveauté. Aussi suppléait-on k l'imagination fatiguée, par l'emploi de })rocédés commodes et connus, empruntés sans effort aux prédécesseurs : songes, prophéties, travestissements, récits épisodiques. Pour le reste, les événements merveilleux, les conjonctures les plus inattendues, tenaient lieu d'observation vraie.

L'héroïsme chevaleresque était mort « depuis l'invention de kl poudre à canon », comme dit Marmontel '. On le remplaça dans les romans par un nouveau genre de merveilleux antique et galant, plus outré et plus faux que l'autre.

' Qu'est-ce que ces bergers qui promènent sur les bords du Lignon leurs blancs moutons enrubannés et leurs rêveries métaphysiques? qui ont lu leur mythologie, et qui s'offrent le divertissement très classique, mais très inconvenant, de renouveler l'épisode du jugement de Paris dans un temple de Yénus apporté là juste à point? Quelle vérité saurait-on chercher au milieu de fictions si

d. Essai siiv les romans. — Les canons de Chantilly portaient cette inscription : « C'est fait de la valeur. »

étrangles : un l)ergor qui se noie par amour en perdant son chapeau, où il laisse, dans la doublure, un poulet galant pour la dame de ses pensées; qui ensuite, recueilli et sauvé de l'asphyxie par trois belles dames du château d'Issoure, revient assez bien portant au pays pour vivre seul auprès du Lignon dans une grotte? Il la transforme de ses mains en un temple dédié à son idole, Astrée, et l'orne du portrait de la belle. Le voici cependant qui, poussé par la curiosité, se risque à tâcher de la revoir, malg-ré la défense formelle qu'Astrée lui a faite. Naturellement il la trouve aussitôt, endormie sur le gazon; il lui glisse u« billet dans son coquet corsage, l'embrasse, et ne doit point cependant s'étonner si, pendant tout ce manège, elle se réveille. Mais un rayon de soleil donnait dans l'œil de la belle endormie; elle voit trente-six lumières autour de Céladon, qui s'enfuit de son pied léger. Elle croit à une apparition de revenant, et aussitôt on bâtit un cénotaphe à l'âme de Céladon, ainsi qu'il est d'usage entre bergers. Il serait tout à fait inutile d'analyser ce roman bien connu, quelque plaisir qu'on eût pu avoir, par exemple, à rendre visite avec Astrée à la fausse Alexie, qui est Céladon déguisé en fille de druide : elle reçoit d'ailleurs comme il était naturel qu'une fille de druide reçût avant l'ère chrétienne, au milieu des forêts de la Gaule, dans la plus luxueuse salle du château, en déshabillé de nuit, avec un bonnet de dentelles à brides de ruban, qui sont sans doute du Perdrigeon tout pur.

D'Urfé est sage auprès de Gombervillo, et V Astrée le cède de beaucoup en invraisemblance â Polexandre '.

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