vol. 1632- IGU
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Que penser de ce jeune roi des îles Canaries? 11 descend on droite ligne du frère de saint Louis, René d'Anjou, et par son père Périandrc, tué chez les Turcs, il a même des droits sur le trône de Constantinople. A quel moment l'admirer davantage : ou quand, à dix ans, il ne trouve déjà plus de champion digne de lui; ou quand, à treize ans, en refoulant la flotte hispano-portugaise, il est assommé d'un coup de masse d'armes; il ne s'en porte (|ue mieux après avoir bu l'élixir de son médecin Dicée ; bientôt cet héroïque bambin fait les beaux jours de hi cour chez Anne de Bretagne. Suivez-le un moment : un Canarien déguisé le décide à quitter la France pour remonter sur le trône des Canaries. Il part : sur les bords de la Loire, il entend une voix douce, il fait venir le chanteur , et c'est la comtesse de Foix , follement éprise des charmes exotiques de Polexandre, qui chante pour le retenir; on l'emmène donc avec les autres, et vogue la galère ! En passant devant l'Espagne, notre héros tire des Espagnols une petite vengeance en leur brûlant plusieurs vaisseaux et plusieurs bourgs. Puis, plus content de lui, il arrive à la hauteur du Maroc. Il apprend là qu'un tournoi s'annonce, le tournoi de l'Afrique contre l'Europe. Ahdelmalec, un Marocain fanfaron, défie le monde entier de lui disputer le cœur de son Alcidiane. 11 n'en faut pas tant pour piquer au jeu Polexandre; il fait relâche tout juste pendant le temps qu'il faut à un Canarien de sa trempe pour donner une leçon à un prince marocain. Il allait rc])artir quand des brigands l'attaquent et le laissent pour mort sur la place. Ils n'avaient aucune idée de la vitalité des héros de romans. Il reste à
Polexandre assez de forces pour repartir à la recherche de sa sœur qui a été enlevée, pour s'éjrarer dans une île inconnue ornée de « petits hois » et de « mille sortes de fleurs » ; les habitants sont « des bergers si bien faits et des berg-ères si belles qu'en les voyant Polexandre se souvint des chevaliers et des dames de la cour de France ». C'est dans ces régions sauvages et torréfiées des îles du Cap qu'il retrouve Alcidiane « habillée en nymphe ». Dire comment Alcidiane était fille d'Alcide et de Diane, sœur d'Edouard VI d'Angleterre; comment Polexandre accusait les cerfs « d'une stupidité plus que brutale de fuir la gloire d'être percés par les flèches de cette belle » et comment il souhaitait quelquefois « d'être à leur place », suivre en un mot les péripéties qui nous séparent du mariage final d'Alcidiane et de Polexandre n'ajouterait et n'enlèverait rien à l'idée qu'on peut dès maintenant se faire de l'œuvre de Gomberville. C'est un tissu de fictions étranges où les personnages n'ont ni le langage, ni le costume qui leur convient.
De Polexandre, o\ des romans similaires qui charmèrent le public de 1630 à 1640, la géographie, les voyages, les explorations en terre inconnue et lointaine firent d'abord l'attrait et les frais. L'histoire ne tarda pas à revendiquer ses droits à l'amusement des lettrés. Le Grand Cure ' en marque à peu près l'avènement. Mais quel mélange bizarre de vérités historiques défigurées par de gigantesques fictions! Comme pour mieux marquer qu'il s'agit elfectivement du Cyrus connu de tous, les détails les plus précis
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nous sont donnés sur sa famille, sur son histoire : c'est le fils «le Mandane, le neveu de Cyaxare, le petit-fils (rAsfyag"e. Celte exactitude mémo no sort qu'à accuser les monstrueuses imaginations «jui engloutissent ces détails vrais. Et qui donc irait reconnaître Cyrus dans cet élégant seigneur qui porte le casque à grosses plumes et des gants parfumés, qui passe sa vie à la poursuite d'une princesse assez de fois enlevée pour décourager la constance d'un amant moins confiant et moins fidèle *?
Si l'on veut rencontrer ailleurs que dans le Gi'and Cyre un semblant île vérité liislorique et d'observation, il ne faut pas le chercher dans les dix volumes de la Clélie qui parurent successivement de Kioô à 1060 sous le nom de Georges de Scudéry, frère du véritable auteur. Les noms sont historiques, il est vrai : autant et môme mieux vaudrait qu'ils ne le fussent pas. L'action, étirée à porte de vue, conserve à peine 1* unité nécessaire pour relier entre elles les histoire accessoires qui l'encombrent et qui l'écrasent, histoire de Césonie, d'Artémidore, his-
i. Cyrus (lut au roman de, Mlle de Scudéry un regain de faveur et de notoriété. Ses os durent mai dormir pendant quelque temps, où il ne fut question que de lui. Les nombreux volumes de VAvlamène étaient à peine lînis, que Ramsay, l'ami de Fénelon, raconte dans ses Voyages de Cyrus la vie de ce grand prince de seize à quarante ans. C'est une compilation historique, archéologique, pédagogique et morale, entraînée dans le mouvement un peu lent d'une fiction romanesque. C'est aussi l'occasion pour un critique du temps d'écrire une amusante diatribe : Suite de la nouvelle Cyropédie ou Réflexions de Cyrus sur ses Voyages, Une autre critique de Ramsay parait sous le titre de : Entreliens sur Cyrus. Puis c'est le P. Vinot, de l'Oraloire, qui écrit à Mme la comtesse d'Agenois une Lettre raisonnée sur l'ouvrage de Ramsay; celui-ci répond. Un autre romancier, reprenant l'idée de son prédécesseur, au lieu de faire voyager Cyrus de seize à quarante ans, le fait reposer, dans le Repos de Cyrus ou VHistoire de sa vie depuis sa seizième Jusqu'à sa quarantième année, par M*" (l'abbé Pernctty).
toire d'Hcrminius et de Valérie, histoire de Tliémiste et de la princesse Lindamire, histoire de Cloranisbe et de Lisonice, etc. Les fictions y semblent parfois les rêveries d'un cerveau mal équilibré. Le nombre des acteurs y est tel, qu'il faudrait, comme dirait Clélie, une Ariane pour délabyrinther le réseau de leurs généalogies. Il faut saisir le moment précis où Aronce croit encore qu'il est le fils de Clélius et de Sulpicie; celui où il apprend qu'il n'est pas ce fils; celui où il découvre que Porsenna est son père, et Galerite sa mère; celui où Mezence ne connaît pas encore ce détail, et veut faire épouser Galerite par Aronce; il faut ne pas s'embrouiller au milieu des amants de Clélie, distinguer les amants temporaires comme Sextus Tarquin, qui la quitte pour Lucrèce, ou Horace, qui la quitte pour Valérie; les amants perpétuels comme Adherbal ou Aronce ; les amants coupables comme le roi Tarquin, sans cesse rappelé à la morale et au devoir par sa femme Tullie, dont Amilcar a soin d'entretenir la légitime jalousie. Quant à Clélie, bien qu'auprès d'elle la Célimène de Molière nous paraisse la plus dédaignée des jolies femmes, elle oppose victorieusement à de si nombreuses entreprises une vertu qui serait problématique sans l'assurance et la garantie de l'auteur.
Chercher quelque souvenir des mœurs romaines au milieu de cette société serait aussi inutile que de chercher la Loire sur la carte de Tendre. Tous les personnages sont des gens du siècle de Louis XIV et Mlle de Scudéry n'eut jamais l'intention de les habiller à l'antique. Tout le monde savait que c'était Louis XIV dans
sa jeunesse, cet Alcandre « qui faisait présager qu'il serait un jour un des plus grands monarques »; Cléoninae dans son palais do Valterre représentait Fouquet dans SCS domaines de Vaux-le-Vicomte, et il n'est pas jusqu'à l'écureuil de ses armes qui ne figurât, sans être trop surpris, dans la délie. On retrouvait aisément Scarron et sa femme dans Semants et Liriane\ l'éloge du cardinal Mazarin n'y est nullement déguisé; on savait que Damo, la iille de Pythagore, avait beaucoup d'analogie avec Ninon de Lenclos, et Mlle de Scudéry se reconnaissait elle-même avec complaisance dans la spirituelle Arricédie.
La princesse des Léontins lient un salon dos plus littéraires et le farouche meurtrier de ïanjuin excelle dans le petit vers : Robespierre faisait bien des pastorales !
Dans Y Ariane de Desmarets, veut-on savoir la véritable cause de l'incendie de Rome par Néron, cause bien simple, qui, on ne sait pourquoi, a pourtant échappé à la plus grande partie des historiens? Néron aimait sans succès Ariane, une Syracusaine qui aimait le Syracusain Mélinte. Ils se trouvaient tous doux à Rome : Ariane était venue rejoindre son ami tombé subitement malade, Néron, ayant remarqué la belle, avait cru qu'il suffirait, pour la conquérir, de la charmer par des décorations dorées. Il fit orner le temple de Diane, dans la salle des bains, le jour où Ariane vint s'y purifier. Le stratagème n'avait pas réussi. En vain on avait préparé avec le plus grand soin une scène magique d'apparitions. La plus belle comédienne de Rome devait se présenter sous les traits de Diane, et le favori de Néron devait lui apparaître vêtu en dieu pour lui donner des ordres célestes.
Ariane entre au bain, et se trouve clans un décor d'opéra. Elle admire la richesse de la mise en scène, '( le lit dont les pentes étaient de pourpre brodée d'un ouvrage très riche, les gros tuyaux d'or qui se pouvaient ouvrir et fermer, de l'un desquels se tirait l'eau chaude, et de l'autre la froide, le buffet chargé de vaisselles d'or, enrichies de diamants, de rubis et d'émeraudes , les meubles pareils et quantité de linge pour servir au sortir du bain ». Quand elle a promené sur toutes ces merveilles sa vue étonnée et ravie, tandis qu'elle fait ses ablutions, soudain apparaît, en musique, une déesse balancée par des nuages; elle annonce à la i)aigneuse qu'elle va lui envoyer un dieu. Le ilieu ne tarde pas à se montrer, et lui ordonne de se livrer à Néron. Mais Ariane, en fille avisée, reconnaît le favori de l'empereur dans le faux dieu; elle se met à crier et se cache dans le lit. Le faux dieu appelle alors six amours, six forts gaillards, qui la garrottent. La prêtresse, qui. parait-il, ne savait rien de tous ces apprêts, accourt, et pousse à la porte les amours, le dieu et la déesse. Le coup était manqué. Néron savait qu'Ariane irritée devait quitter prochainement la ville de Rome : pour la surprendre avant son départ, il fît mettre le feu au quartier qu'habitait sa cruelle; si le feu se répandit sur toute la ville, il n'en put mais; toujours est-il que là fut la cause de cet incendie demeuré célèbre.
Un autre fait historique se trouve complètement élucidé dans le Pharamond de la (^alpronède (iOGi). Les historiens ont cru suffisamment expliquer la campagne de Pharamond sur les bords du Rhin en alléguant qu'il fal-
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lait délivrer pour toujours la Gaule du joug des Romains. Faible raison, en vérité, surtout quand on connaît la vraie, que la Calprciiède nous révèle.
En réalité, Pliaraniond était attiré de ce côté par le voisinage de la belle Rosemonde, princesse des Cimbres, contre laquelle sans doute il était contraint de défendre ses frontières, mais qu'il espérait captiver par sa hardiesse, sa bravoure et ses hauts faits d'armes. Il fut si brave et si imprudent qu'il fut fait {)risonnier, et que la reine, dans son admiration, lui rendit sa liberté. Ils se seraient bien épousés, mais un autre tyran plus impérieux et plus puissant que l'amour, l'honneur, défendait à Rosemonde d'épouser l'assassin de son frère Théobald. Et le roman s'arrête là. — Mais il n'y a pas eu de roman! C'est vrai; aussi chacun des guerriers qui entourent Pharamond a raconté ou fait raconter par son écuyer sa propre histoire, ce qui remplit très proprement sept gros volumes de huit cents pages chacun. — Mais le roman n'est pas fini! C'est vrai encore. Aussi Pierre d'Ortigues de Yaumorière a-t-il pieusement ramassé la |)lume des mains défaillantes de la Calprenède. A travers cinq nouveaux volumes, il sut, et le mérite n'est pas mince, mener à bonne fin les fiançailles du roi des Francs avec la reine des Cimbres, de façon telle que la conclusion fût digne de l'exorde.
Sa Cassandre, bien antérieure (1542), n'était pas plus véridique '. Quel bizarre tableau de la cour d'Alexandre
1. « Y a-t-il rien de plus creux, de plus vide de toute espèce de sens moral que ce délire épidémique qui fit courir le monde aux héros de la Calprenède? » (Marmontel, Essai sur les roinans.)
LE ROMAN KN FRA!^CE A LA FL\ DU XVir SIÈCLE. llo
et de la smala de Darius! Ils sont polis et raffinés, et galants et doucereux, ces Asiatiques, tout comme on [)0uvait l'être à la Chambre Bleue. Quel Alexandre, qui, après la défaite de Darius dont il convoite la fille Statira, pousse le scrupule, avant de risquer sa demande, jusqu'à laisser s'écouler le temps légal du deuil, et « à feindre de passer deux ou trois heures par jour à pleurer avec elle dans le lugubre appartement! » Et quelle femme distinguée que la reine des Perses, Sisigambis! Et comme Lysimaque parle bien ! Quel gracieux mélange de honte et de plaisir chez Talestris, quand son ami Orithie lui dévoile qu'elle est un homme travesti, et qu'elle se fait reconnaître pour Oronte, refaisant ainsi la scène, déjà vue, entre Astrée et Céladon ! Comme ils sont tous, généraux d'Alexandre ou femmes asiatiques, comme ils sont tous aimables et parfaits, et comme on comprend qu'ils imitent tous leur chef de file, le grand Alexandre, partageant leur temps entre le soin de « fléchir une cruelle », ou « de ravir une faveur », et celui de « prodiguer les plus tendres soins de l'amour confiant, généreux et tranquille. »
Ainsi sont-ils tous, et à travers les multiples volumes de VlUiistre Dassa, où figurent Charles-Quint, Fiesque et sa conjuration, Bajazet. Roxelane. Tamerlan, et Soliman, etc. ; et à travers les piles de volumes, dans tout^ le reste, on chercherait en vain quelque ombre de vrai- ^ semblance ou de raison; et quand ils seraient cent, et! quand ils seraient mille, ils reproduiraient avec une persistance désolante les mêmes dévergondages de peinture et de composition.
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Ils n'émerveillaient pas tout le monde.
Dès 1627, le Berger de Sorel était devenu extravagant par la lecture des romans, dans ce livre où, ainsi que l'annonce le titre, parmi des fantaisies amoureuses Co7i voit les impertinences des romans et de la poésie. Et pour que nul n'en ignorât, Sorel avait d'abord ajouté en souslitre VAnti}'oman.
ïj'Astrée ne transportait pas d'aise l'unanimité. Le Do7i Quixote gascon {Jeux de Vinconnu) rangeait ce livre parmi ceux que les « hommes accorts rejettent comme excrémens de l'esprit », et Fancan l'enterrait, en 1626, dans son Tombeau des romans.
On en était bien revenu dans la seconde moitié du siècle. Boileau, en 1665, s'égayait aux dépens des héros de roman, et il croyait sous ses plaisanteries exprimer des vérités si fortes, qu'il disait plus tard avoir donné, dans son Dialogue, le moins frivole ouvrage qui fût encore sorti de sa plume '.
A la même époque, les mêmes idées étaient présentées sous une forme piquante par Gabriel Gueret dans le Parnasse réformé^ qui eut un grand succès.
Apollon, assourdi par les plaintes de ses^sujets, réforme son royaume. Il rappelle les traducteurs à plus de fidélité pour les textes, il condamne « à vingt pieds parisis de honte » les méchants auteurs dramatiques, il supprime les épîtres à la Montoron et à la d'Aimery. Après avoir passé ainsi en revue les différents genres littéraires, il arrive au roman. Les héros de roman, sous la présidence