‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 75 sur 99 · Études sur l'Espagne, 1" série, p · texte numérisé non relu

Études sur l'Espagne, 1" série, p

poilé parTe^evénoments. Le parvenu (l'aujounl'hui ne suhil pas les circonstances, il les crée. Sa vie exécute les plans de son ambition. La société a changé, avec l'effondrement de l'ancien régime. Tout est accessible à tous, et tous combattent la lutte pour la vie. Il faut jouer des coudes pour percer la foule : c'est ce qui fait le caractère vigoureux et agissant des Gil Blas modernes, Julien .'^o^el, Rastig-nac ', Frédéric, dans YÉdiicatlon senlimenifi/e, et plus près encore, Bel-Ami de M. Guy de Mau- ]tassaiit ou Paul Astior de M. A. Daudet.

« Le public contemporain, dit Cli. Nodier, est toujours comme le marquis de Clainville de Sedaine, comme le châtelain à la barbe bleue de Perrault : il veut la clé, il la réclame. » Une des meilleures preuves qu'on puisse donner des origines françaises de (/// Blas, est la peinture <[u'ou y trouve de la société française au temps de Lesage.

Elle fourmille d'allusions plus ou moins transparentes aux faits etaiix personnes de l'époque. Antonio de Solis, ou tout autre écrivain espagnol du xviT siècle, eût été fort empêché de les faire.

(!c ne sont j»as des détails appliqués a[)rès couj) aux angles de l'édilice; on ne saurait les retirer sans laisser autant de brèches.

Saint-Marc Girardin dit bien : ^ On sent (jue les

1. Voy. les Jfiines (Jens île B.ilzai", par Km. .Mirhelet, Revue fie famille, mars isyo.

364 oukmnalitk iif roman de lrsage.

Pyrénées ne sont qu'une barrière mise entre quelques amours-propres ombrageux et la malice de l'auteur. » Ces allusions à la société de 1713 à 1735, Llorente les récusait, et les expliquait par l'analog-ie des deux sociétés et française et espag^nole, l'une au temps de Solis, l'autre au temps de Lesage. Pour lui, Triaquero n'était pas du tout Voltaire, mais bien un tragique assez ignoré, Lope de Zarata. Il n'admettait d'analogie possible qu'entre Dagoumer et Guyomar. Eh mais! n'est-ce pas déjà beaucoup trop! Comment don Antonio de Solis eùt-il pu s'égayer aux dépens du professeur Guyomar avant qu'il existât? Cette simple fissure dans le système le fait éclater tout entier.

Bon nombre de ces allusions ont été fort ingénieusement retrouvées ou découAèrtes par Neufchâteau, sauf celles où l'ardeur de la démonstration emporte le critique dans de fâcheuses erreurs : ain.si quand il fait « un tliaumaturge qui commandait les armées portugaises en 1705 » de saint Antoine de Padoue qui mourut en 1231.

Par contre, il y a bien des chances pour que Voltaire ait quelque parenté avec ce Triaquero qui est le poète à la mode. « Dès que l'affiche des comédies annonce une nouveauté de cet auteur, toute la ville de Valence est en l'air. Les hommes ainsi que les femmes ne s'entretiennent que de cette pièce : toutes les loges sont retenues; et le jour de la première représentation, on se tue à la porte pour entrer, quoique toutes les places soient au double ' »; et elles furent bien au double en 1732 pour Zaïre, en 1734

LE FONDS. 36o

pour Adèla'ide du Guesclin, comme elles allaient l'être aussi eu 173G pour Ahire. Ce tableau, l'auteur, « qui allait de loge eu loge présenter modestement sa tète aux lauriers dont les seigneurs et les dames se préparaient à la^couronner », ne rappelle-t-il pas Voltaire dans la loge de la maréchale de Yillars à qui le public criait j<Embrassez-le ! » Et ces vers dont « les trois quarts sont mauvais ou mal rimes » ne sont-ils pas des fils possibles de Voltaire, en qui J.-B. Rousseau voyait

Le fatras de Jirébeuf Enguenillé des rimes du Pont-Neuf,

tandis que Gilbert s'élevait contre

Ses vers faits sans art, D'une moitié de rime habillés au liasard.

Enlin l'opposition marquée entre Lope de Vega et Calderon <runo part, Triaquero de l'autre, ressemble fort à un parallèle entre Corneille, Racine et Voltaire, et on a ^peine areconnaître dans Triaquero le tragique espagnol qu'y veut voir Llorento : d'aulant que, pour Gil Blas et pour Triaquero, Lope de Vega Carpio, mort en 4G35, et Calderon, mort en 1681, sont des contemporains; son ami Nunez les connaît et les fréquente à Madrid, au livre VII, 13. Losage ici encore a négligé les dates et il n'en avait que faire, puiscjue tout le monde reconnaissait les originaux. On a déjà signalé l'analogie entre l'histoire d'Inésille de Cantarilla, obligée d'arrêter les ardeurs du b«iui liant don Valerio en lui révélant qu'elle est sa mère, et l'avenlure de Ninon de Lenclos, contée tout au long dans les Métnoires anecdoliques des rî'tjiies de Louis AIV^

366 ORIGINALITÉ DU ROMAN l»K LKSACK-

et (le Louis XV : Ninon ohiijiféc de tempérer la Ixmillante ardeur do son amoureux, le chevalier de Villiers, en lui criant : « Arrêtez, malheureux! apprenez que vous êtes mon fils! » et c'était vrai. Le récit de Gil Blas n'est ((ue la paraphrase de cette psige, et quant au cri (h? hi mère, il est reproduit à peu près textuellement : «Arrêtez, téméraire, je vais mettre un frein à votre folle ardeur. Apprenez que vous êtes mon fils V » L'Espa^rn»' n'a rien à voir ici.

Qui sont ces deux hommes étendus par terre dans la rue en pleine nuit! C'est le seigneur licencié Guyomar. le recteur, avec son valet * : et Guyomar n'est que le nom altéré de Dag^oumer, un professeur dont l'Université ne saurait s'honorer. Ladvocat, dans son Dictionnaire histoî'if/ue ahréf/é, nous conle (|u'on le rapportait souvent ivre-mort au collège.

Au tour d'un autre. Le Mercure (juin 1724) reconnaît l'archevêque de Grenade : « Le portrait, (|uoique jeté au liasard, ne laisse pas d'être susceptible d'a|>|>lications 1res particulières. »

Vous connaissez le capitaine Chinchilla, cet officier grand et maigre avec son épaisse moustache « qui s'élevait en serpentant des deux côtés jusqu'aux tempes. Outre qu'il lui manquait un bras et une jambe, il avait la place d'un œil couverte d'un large emplùtre de taffetas vert, et son visage en plusieurs endroits paraissait balafré. A cela près, il était fait comme un autre '. »

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