‹ Lasage, remancier, d'après de nouveaux documentsChapitre 94 sur 99 · G. B., VII, XIII · texte numérisé non relu

G. B., VII, XIII

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morceaux assez abstraits pour être approuvés du maître Iui-m»'*me. Quelle plaisante satire de cet esprit nouveau que le premier venu peut prendre, qui se passe de mains en mains comme un écu au marché, et dans lequel le disciple devient maître après quelque séances au cachet !.

Quel profit nos novateurs tireraient des conseils de Gil Blas, si toutefois ils lisent encore cette prose simple et limpide! Mais les écouteraient-ils? Oronte a continué à flùter des petits sonnets après la chanson du roi Henry, comme Gil Blas a perdu son temps avec le disciple de GoniTora.

11 fallait insister sur ces allusions dont abonde le roman de Lesag-e, C'est peut-être la meilleure réponse qu'on j)uisse donner à la question de Gil Blas.

En résumé, si Ton veut bien reconnaître dans ce roman (]ue le style est français, — et voilà pour la forme — ; que les aventures y sont le plus souvent françaises et même parisiennes, — et voilà pour le fond — , tout en faisant la part d'emprunts incontestables, on n'hésitera pas à penser que cette malheureuse question a fait verser bien des Ilots d'emrr inutiles, et i|u'il serait temps d'en demeurer là.

Lesage sort et sortira toujours intact de ces disputes. Il reste l'un de nos plus glorieu.v romanciers. Il n'honore pas seulement notre littérature par ses qualités d'écrivain; il a soutenu de l'autorité de sa plume un genre qui n'avait pas encore fait ses preuves, et qui eût pu ne pas réussir en France. Il ne s'y est pas trompé. Il a presi^enli et assuré, autant qu'il était en lui, la fortune du ^oman de Mœurs. Ennemi de la préciosité, ami du sim-

pie et (lu naturel, il a compris quels avantaj^cs on tirerait de l'observation exacte, du respect pour la réalité, «le la vraisemblance dans la fiction, de l'borreur pour le faux, le convenu, pour tout ce qui dépasse les conditions ordinaires de l'existence.

Il s'est attaqué sans faiblesse h toutes les institutions, qu'il blâmait; il Ta fait avec la ténacité du Breton. Il y a du Celte chez lui. Il ne redoute pas les re])résailles. Son buste est au foyer du public à la Comédie-Française : le front est dégagé, le regard franc, le nez robuste et arqué : la lèvre supérieure avance sur la lèvre inférieure par une sorte de moue qui creuse le menton; la ])oucbe garde le sourire fin et indulgent du satirique à qui aucun travers n'échappe, mais qui note tout sans s'indigner, prôt à répéter après Philinte et avec La Bruyère : « Ne nous emportons point, ils sont ainsi faits, c'est leur nature. »

Aussi sa satire n'a-t-elle rien d'agressif; il nous amuse à nos frais; nous admirons sa judicieuse perspicacité à saisir et à décrire nos faibles, et il n'entre pas plus chez nous de rancune que chez lui d'amertune. (''est le plus aimable, le plus intéressant des moralistes; on l'a dit, et il faut le redire : il est moral comme l'expérience.

Quelle que soit la fortune du présent volume, nous ne regretterons [>as les quelques années passées en compagnie de ce charmant causeur. Son commerce nous a persuadé qu'il méritait une étude minutieuse. Cent autres l'eussent mieux faite que nous. Notre amhition sera pleinement satisfaite si nous avons réussi à ramener pour un instant sur cette délicieuse figure de Gil Blas les regards inconstants et volages du public. Les lettrés de Bretagne

vonl élever sur la place de Sarzeau la slalue de leur illustre compatriote. La Bretagne passe, à tort, pour avoir toujours été un peu en retard. Mais ils ne savent peutêtre pas combien il est devenu banal et dé[irécié d'avoir sa statue. Ce sont des distinctions d"un autre genre que nous voudrions pour Lesage. Ses Œuvres complètes attendent une édition critique et savante; ses romans, le Diable lioiteux, Gil lilas, le Flibustier Beauchéne, ne solliciteraient pas vainement le talent des artistes qui voudraient les orner d'illustrations nouvelles; enfin, si quelques travaux de ce genre étaient l'occasion de brillantes reprises pour hi Tontine, Crispin et Turcaret, Lesage recevrait ainsi l'hommage que lui méritent son talent, sa probité, et l'illustration dont lui est redevable notre histoire littéraire nationale.

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