De la Société et de la Conversation
au soleil un greffier solaire\ une grosse rave, un phénomène potager. Ce style a reparu sur le théâtre môme, où Molière l'avait si bien tourné en ridicule; mais la nation entière a marqué son bon goût en méprisant cette affectation dans des auteurs que d'ailleurs elle estimait. » Le mal devait persister. Le 4 août 1774, quand Suard fut reçu à l'Académie française, Gresset lui répondit par un discours bien curieux, qui emprunte un regain d'intérêt aux circonstances actuelles. Il gémissait sur « cette puérile fureur de ne point écrire comme un autre sans idées raisonnables, sans suite aucune, dont il résulte que toutes les expressions ne sont que des modulations vagues que l'on imprime à l'air ». Il reprochait amèrement à « ces docteurs ambrés » leur prétention néologique et que la fièvre, terme trop bourgeois, ne se nommât plus « dans sa force, qu'une grande fluctuosité, dans sa décroissance, qu'une fn de tempête, une queue d'orage ». Il enrageait qu'une femme fût d'une bêtise amêre, ou un livre beau de toute beauté: il ne savait ce que c'était qu'un système vaporeux à débrouiller, du ton à rendre, et surtout de i harmonie aux parties discordantes du genre nerveux, et il concluait tristement : « L'immortel Daguesseau serait obligé aujourd'hui de demander le mot de plusieurs logogriphes du nouveau style. » Que dirait donc Daguesseau (le nos jours?
Lesage les a connus ces « docteurs ambrés » ; il n'est pas de plus jolie satire que celle qu'il on a faite.
Dans un superbe hôtel, un petit escalier obscur, étroit, nous mène à une grande chambre, habilement séparée par son locataire, au moyen de cloisons, en (juatre petites
chambrelles : une antichambre, une chambre à coucher, un cabinet de travail et une cuisine.
Entrons. Gil Bla.s est à table avec le maître de la maison. Ils sont au dessert. La scène est d'un bon comique. « Entre la poire et le fromage, je lui témoig-nai que je serais bien aise de voir quelqu'une de ses productions. Aussitôt il chercha parmi ses papiers un sonnet qu'il me lut d'un air emphatique. Néanmoins, malgré le charme de la lecture, je trouvai l'ouvrage si obscur, que je n'y compris rien du tout. Il s'en aperçut. Ce sonnet, me dit-il, ne te paraît pas fort clair, n'est-ce pas? Je lui avouai que j'y aurais voulu un peu plus de netteté. 11 se mit à rire à mes dépens. Si ce sonnet, reprit-il, n'est guère intelligible, tant mieux, mon ami! Les sonnets, les odes ,et les autres ouvrages qui veulent du sublime ne s'accommodent pas du simple et du naturel *. » Et qui est ce prophète de la loi nouvelle? Fabrice, un ancien barbier, échappé de l'économat d'un couvent où on lui avait trouvé une place, un de ces esprits complaisants cà tout faire, devenu précieux par occasion, comme aussi bien il se fût fait abbé ou chambellan. Au moins son éducation le préparait-elle h ce rôle, ou bien sentait-il gronder en lui le feu sacré du génie novateur? Point, sa métamorphose en auteur tient du miracle. Gongora tenait école d'enflure, de pointes, de métaphores, de transpositions, de vers plus incompréhensibles que ceux des Saliens. C'est sous un si habile maître que Fabrice fait son apprentissage, et déjà il a « si bien pris son esprit » qu'il compose des