DEPUIS LA CONQUETE MUSULMANE
Après la prise de Constantinople et le massacre des premières familles de l'empire, la civilisation grecque semblait ne plus exister que dans quelques pontifes et dans quelques savants qui emportaient avec eux les traditions et les monuments de leur littérature. Tel est le tableau que nous avons essayé de reproduire : c'est celui d'une nation chez laquelle le goût des travaux de la pensée survit à l'énergie morale , et où les hommes de caractère et de gé-
lO.
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nie, s'ils peuvent y naître encore, n'ayant aucun appui dans la foule , ne sont plus que des contemplateurs isolés et des enthousiastes sans pouvoir.
Aujourd'hui, tout au contraire, il se retrouve une nation grecque pleine de vigueur et d'audace , qui a peu de souci du passé , mais qui fait, comme par instinct, des actions héroïques. D'où vient ce contraste entre les derniers moments de l'empire grec, et la renaissance actuelle d'un peuple qui semblait disparu tout entier dans son esclavage? Quels événements ont rempli cette époque intermédiaire, où les Grecs étaient frappés de mort civile, où leur histoire ne s'écrivait plus, où leur pays n'était plus que la propriété de leurs maîtres et le théâtre de quelques guerres, dans lesquelles ils figuraient seulement comme un accessoire de la conquête? Voilà maintenant le sujet de nos recherches; voilà l'étude toute historique qui doit expliquer comment les théologiens et
SUR l'État des grec^ 149
les lettrés de Constaiitiiiople mourante ont aujourd'hui pour successeurs les pâtres guerriers du Pinde, et les matelots d'Ipsara.
« La Hellade, écrivait un Grec du dix-septième siècle (*), nom jadis grand et glorieux, maintenant humble et misérable, est appelée la Grèce par les Européens , et la Romélie par les Turcs et les autres peuples, etc. «Dans le sens le plus étendu, elle comprend l'Épire, l'Acarnanie, l'Attique, le Péloponèse,laThessalie, l'Étolie, la Macédoine, la Thrace, les îles nombreuses de la mer Ionienne et de la mer Egée. Mais cette carte n'était pas celle de l'empire grec , lorsque Constantinople périt. Jamais cette antique et débile souveraineté ne s'était remise du choc terrible des Latins, et n'avait pu rassembler de nouveau tous ses membres épars.
A la fin de la conquête française, beaucoup d'iles grecques, l'Attique et une partie de la
(*) Melesii Geographia.
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Morée, restèrent séparées de l'empire. Dès le commencement du quatorzième siècle, les Turcs avaient enlevé à Constantinople les provinces grecques de l'Asie Mineure, et appesanti leur joug sur ces peuples descendus des anciennes colonies de la Grèce et des premiers chrétiens de l'Orient. Ils avaient choisi, pour siège de leur empire, la ville de Broussa, bâtie au pied de ce mont Olympe d'Asie, dont les hautes cîmes sont aperçues de Constantinople. Smyrne, Thiatyre, Antioche, Pergame, Sardes , Laodicée , Ephèse , toutes ces villes autrefois si riches, dans les contrées les plus riantes et les plus fertiles de la terre, avaient été prises ou ruinées par les Turcs. Une seule ville de la molle lonie, Philadelphe, au pied du mont Thmolus, avait résisté long-temps à leurs assauts. Partout vainqueurs, les Turcs avaient permis aux Grecs de conserver leur, religion, en payant tribut, et leur avaient laissé quelques églises. Bientôt ils avaient passé
- SUR L'ilAÏ DES GUhXS. l5l
l'Hellespont, et s'étaient répandus dans l'Europe, où les Grecs énervés et désunis n'avaient pas opposé plus de résistance qu'en Asie. En I Sgo, ils s'emparèrent de Larisse et de la Thessalie. Ensuite ils avaient envahi la Thrace jusqu'au mont Hémus ; et , suivant cette politique guerrière qui leur faisait placer leur capitale dans leur dernière conquête, ils avaient pris Andrinople pour siège de leur empire. En i43o, ils avaient saccagé Thessalonique , la ville la plus florissante de la Macédoine. L'année suivante, ils subjuguèrent la plus grande partie de l'Epire. Ainsi maîtr€s%du centre et des extrémités, ils séparaient la Grèce du reste de l'Europe, et ils s'avançaient jusqu'aux portes de Byzance, qu'ils environnaient d'une population de vainqueurs et de Grecs asservis.
La part des Vénitiens et des Génois n'avait pas été moins grande dans ce dépouillement de l'empire grec; Venise s'était approprié, par la force ou l'argent, des principautés, des villes
iSa ESSAI historique:
de la Grèce et de l'Archipel. Elle avait conquis Candie et Négrepont; Gorfou s'était donné à elle. Dans le quatorzième siècle , Argos et Napoli di Romanie ne lui avaient coiité qu'une pension de 700 ducats à la veuve d'un seigneur feudataire, qui possédait ces deux villes. Lépan te, dans l'ancienne Phocide, avait été de même échangé pour une pension de 5oo ducats. Patras avait été livré par son archevêque , Etienne Zaccharie. Modon et Goron étaient tombés au pouvoir des Vénitiens par l'abandon volontaire du prince grec de la Morée, qui cherchait à ce prix une protection contre les Turcs.
Les Génois avaient usurpé les îles de Scio, de Mytilène , et s'étaient établis .dans les faubourgs mêmes de Gonstantinople. Un aventurier florentin avait conquis l'Attique. La Morée , Trébisonde étaient soumises à des princes grecs séparés de l'empire. Ghypre avait pour roi im prince de la maison de Lusignan. Ainsi di-
SUR l'État des grecs. i53
visés en vingt dominations différentes, démembrés par de petites et faibles tyrannies, mélangés par des invasions étrangères, les peuples d'origine grecque avaient perdu tout sentiment de courage et jusqu'au nom de leur patrie. Il ne leur restait que le lien d'une religion commune.
La victoire de Mahomet servit presque à les réunir, en les menaçant d'un même esclavage. Toute la race grecque se sentit frappée par ce désastre. Dans le Péloponèse et dans les îles, on fuyait sans savoir où aller (*). La mer était couverte de vaisseaux, de barques, portant les familles et les richesses des Grecs. Les montagnes, les monastères, les îles occupées par les Génois et les Vénitiens, servaient de refuge. C'était, disent les chroniqueurs, une dispersion comme celle des Hébreux après la ruine de Jérusalem.
Mahomet avait laissé d'abord ses soldats
(*) Chalcondjle , livre- 8.
l5/j ESSAI HISTORIQUE
s'enivrer du pillage deConstantinople; lui-même racheta de leurs mains quelques Grecs des plus illustres familles, que peu de jours après il fit mettre à mort, sous prétexte d'une conspiration avec les princes d'Italie. Choisissant désormais Constantinople pour capitale de son empire, il s'occupa de la repeupler d'habitants arrachés aux provinces voisines ; et la population grecque y demeura nombreuse, et occupa dès-lors un quartier qui prit le nom de Phanar. Mahomet avait près de lui des interprètes grecs (*), auxquels on donnait le nom de grammaticoi. Il ne haïssait pas leur nation qu'il accablait de tant de maux. Lui-même était instruit, savait quelques langues d'Europe , et n'avait d'un barbare que la cruauté. Connaissant le zèle des Grecs pour leur religion , il voulut le ménager, et peut-être y chercher un instrument de servitude. Il prit le temple de
C) Cnisii fiirco-grœcia.
SUR LETAT DES GRECS. ibt)
Sainte-Sophie, pour en faire une mosquée; mais il abandonna la moitié des autres églises aux Grecs, et leur ordonna de choisir un nouveau patriarche. Le synode des évéques nomma le moine Scholarius, qui, pendant le siège, avait été le plus grand adversaire de l'église latine , et le prophète de la victoire des Turcs. Mahomet l'intronisa lui-même, en lui remettant la crosse pontificale , ei lui fit donner une bourse de looo ducats et un cheval magnifique. Les Grecs esclaves ont conté que Mahomet avait eu de longs entretiens avec le nouveau patriarche, et qu'il avait été convaincu par lui de la vérité du christianisme (*); et leur servile reconnaissance a même expliqué par là ce qu'ils ont appelé la douceur de Mahomet. Quelle que soit l'absurdité de cette fable , il est certain que Mahomet accorda quelque faveur au culte chrétien. T)u reste, il
(*) Hisloriri evclesiaslica.
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n'en poursuivit pas avec moins d'acharnement les faibles débris de l'empire grec. Par luimême, ou par ses généraux, il conquit rapidement Énos, Athènes, Tlièbes, l'île de Thase, la Samothrace , Imbros et Lemnos. Nulle part il ne trouva de résistance ; Athènes était disputée par les héritiers de deux chefs obscurs , qui l'avaient successivement gouvernée. Mahomet déposséda les deux partis ; et on voit encore aujourd'hui dans l'Attique une famille de paysans grecs qui passent pour descendre de Nérie, l'un de ces petits souverains, et qui en porte le nom. Athènes, qui, dit-on, s'était défendue contre Alaric , ne résista point à Mahomet. Les clefs de la ville lui furent apportées par le supérieur du monastère de Cyriani sur le mont Hymette, auquel il n'imposa que le tribut d'un sequin. Il admira les monuments d'Athènes, fit une mosquée du Parthénon, et laissa la plupart des autres églises aux habitants.
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Le Péloponèse, qui n'était plus connu que sous le nom de Morée, était partagé entre deux princes , frères du dernier empereur de Byzance, et qui ne savaient pas mourir comme lui. L'un régnait à Misitra, près de Sparte; et l'autre à Corinthe. Mahomet n'avait d'abord exigé d'eux qu'un tribut de 12,000 ducats. Mais bientôt la guerre se mit entre les deux frères. Sous prétexte de venir au secours deDémétrius, qui gouvernait Misitra, Mahomet s'empara de son territoire, mit sa fille dans le Harem, et le relégua lui-même dans Andrinople. Le frère de Démétrius , sans attendre les armes de Mahomet , s'enfuit à Corfou ; et le pays se rendit aux Turcs. La terreur qu'inspirait leur cruauté était si grande , que les villes se soumettaient avant d'être assiégées ; mais elles n'en étaient pas traitées moins cruellement. L'élite de la population était faite esclave; les remparts des villes , les maisons étaient rasées. Un Grec du temps compare les habitants de la Morée à un
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troupeau de brebis , sans pasteur et sans gardien , en proie à la fureur d'une bande de loups (*). Toutefois, lorsqu'un clief intrépide se montrait quelque part, il se défendait avec avantage contre les Turcs. Un Paléologue, enfermé dans une petite forteresse voisine de Patras, arrêta près d'un an leur armée, et obtint de se retirer libre sur les terres de Venise. La Morée, disait un pacha turc, est un beau et riche pays, où j'ai trouvé beaucoup de cerfs et d'animaux fugitifs : mais je n'y ai vu d'hommes que celui-là.
Cependant à cette époque, chez un peuple tout voisin des Grecs, et dont la race se confond souvent avec la leur, on voyait le spectacle d'une héroïque résistance animée par le génie d'un homme. La haute Albanie, qui comprend une partie de l'ancienne Epire, fatigua pendant plus de vingt ans toutes
C) Chalcondj'le , 1. 6.
SUR l'état des grecs. I 5q
les armées turques. Scanderberg , fils du souverain de cette petite province , élevé comme otage chez les Turcs, échappé de leurs mains, et rétabli par ruse et par audace , dans la ville de Croïa, capitale du pays , rassembla les tribus belliqueuses de cette contrée , et soutint d'innombrables combats contre les pachas. Dès long-temps des colonies d'Albanais avaient pénétré dans la Grèce. L'Attique en était peuplée; et, bien que les Albanais parlent une autre langue que les Grecs, et que les traits de leurs visages décèlent une autre race d'hommes, le voisinage , le fréquent mélange des deux nations , la religion qui leur était commune , et la haine du joug musulman auraient dû, ce semble, les réunir sous l'étendard du héros qui défendait l'Albanie. L'inutilité de cet exemple est la plus grande preuve de l'abaissement où était tombée la Grèce. Scanderberg mourut en 1467 , et son pays ne lui survécut pas. Malgré la protection des Vénitiens, auxquels Scander-
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berg avait laissé plusieurs villes de ses domaines, nous verrons bientôt l'Albanie tomber sous le joug et la religion de Mahomet.
Il restait encore de la famille de Comnène un prince de Trébisonde, ville grecque heureusement située sur les bords de la Mer Noire, entourée de riches campagnes, et fort célèbre dans nos romans de chevalerie du moyen âge ; il se rendit sur les menaces de Mahomet , et livra ses forteresses et ses sujets sous la condition d'une retraite pour sa famille. Mais peu de temps après, Mahomet le fit mourir avec ses enfants. Ainsi disparaissaient tous les débris de l'empire grec. Il ne restait plus, hors du joug des Turcs, que quelques villes de la Morée, et les îles occupées par les Latins. Cette république avait traité d'abord avec Mahomet; et satisfaite de s'être assuré quelques avantages de commerce (*) dans ses états, elle n'avait pas gêné ses con-
C) Chalcondjle , 1.6.
SUR L'liTA.T DES GRECS. l6l
quêtes. Mais quand Mahomet eut pris Lesbos sur les Génois, eut pénétré dans l'Illyrie , eut occupé la Bosnie et la Valachie, les Vénitiens craignirent pour leurs possessions et se préparèrent sérieusement à la guerre. Après avoir donné des subsides à Matliias Côrvin , roi de Hongrie qui résistait aux .Turcs avec tant de courage, ils firent passer dans la Morée beaucoup d'insulaires de Candie (*), pour soulever les Grecs; et étant descendus à Napoli , dont ils étaient maîtres, avec une armée de sixmille hommes, ils s'emparèrent d'Argos, et vinrent assiéger Corinthe; mais le plus grand effort de cette campagne eut pour objet de rebâtir la muraille qui coupait l'Isthme de Corinthe, faible rempart élevé par la peur dans le quatorzième siècle. On espérait que, lorsque cette muraille serait rétablie, les habitants du pays prendraient confiance et s'arme-
C) Chalcondjle.
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raient de toutes parts. Les soldats de l'armée vénitienne pressèrent cet ouvrage. Les paysans de la Morée y travaillaient avec ardeur. Elle fut rapidement achevée, et s'étendit d'un golfe à l'autre, fermant ainsi l'entrée de la Péninsule. En même temps, un jeune grec du parti des Vénitiens, avait fait soulever la ville de Sparte, dont le peuple conservait encore un renom particulier de rudesse et de valeur. Un autre grec avait pénétré dans Corinthe , dont il espérait gagner les habitants , asservis par la garnison turque; mais il fut découvert et mis à mort. Le siège se prolongea sans succès , tandis que le Beglier-bey delà Grèce assemblait une armée nombreuse dans la Livadie. Lorsqu'il parut , les Vénitiens ne se crurent pas en sûreté derrière la muraille de l'isthme ; ils reculèrent jusqu'à Napoli , et s'y défendirent avec courage. On préparait alors dans l'occident une croisade promise depuis long-temps, que le pape Pie TT excitait avec une admirable ardeur , et
SUR l'État des grecs. i63
qu'il voulait diriger lui-même : mais les cardinaux et les princes d'Italie n'avaient rassemblé en tout que neuf galères ; et la mort du pape, dissipant l'entreprise , réduisit à un subside de 40,000 ducats le secours que l'Europe donnait à Venise. Ce fut donc par elle-même que cette république lutta contre l'empire turc , dans la Morée et dans les mers du Levant : mais elle ne préserva point les malheureux Grecs de la vengeance des Turcs. La portion de la Morée qui avait accueilli les Vénitiens fut impitoyablement ravagée. On raconte que les habitants d'une bourgade près de Modon furent, au nombre de cinq cents, sciés par le milieu du corps. Les Vénitiens faisaient également une guerre de barbares ; ils saccagèrent Athènes , dont Mahomet lui-même avait respecté les monuments: et dans la ville d'Enos, toute peuplée de chrétiens, ils enlevèrent deux mille Grecs, qu'ils vendirent comme esclaves.
Mahomet fît attaquer avec une flotte im-
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mense l'île de Négrepont; lui-même s'était avancé par terre jusqu'aux bords de l'Euripe, Tandis que sa flotte se prolongeait dans le détroit. Il couvrit ce passage d'un pont de bateaux , en face de Chalcis , et inonda l'île de ses soldats. La résistance des habitants fut intrépide ; des femmes grecques combattirent sur les remparts, et on en trouva plusieurs parmi les morts. La ville ne fut emportée qu'après avoir été abandonnée par l'amiral vénitien. Les Turcs vainqueurs massacrèrent tout ce qui restait de Grecs et d'Italiens dans Chalcis , et ils emmenèrent les femmes et les enfants à Constantinople. L'île de Négrepont, que l'on appelait autrefois la clef de la Grèce, se trouva rangée sous le même joug que l'Attique , et fut gouvernée par le même pacha. (*)
Cette importante conquête fut suivie d'un changement dans le sort des Grecs de laMorée
(*) Hislorïa polit ica Constaniinopoleos .
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soumis encore aux Vénitiens. Jusque-là ils avaient été traités par leurs maîtres chrétiens avec autant de rigueur et de mépris qu'ils pouvaient l'être par les Turcs exclus de tous droits; pillés par les bandes italiennes, accablés d'avanies et de corvées , ils n'avaient guères de distinction à faire entre les deux peuples qui se disputaient leur territoire. Après la prise de Négrepont, Venise effrayée essaya de les attacher à sa cause , et de les intéresser à la défense de leur propre pays qu'elle occupait. Mocénigo, grand homme de guerre que le sénat de Venise avait choisi pour réparer ses défaites , forma des milices grecques dans la Morée , leur donna le même rang qu'aux troupes vénitiennes, et en composa les garnisons de Napoli, de Patras etdeModon. Mais en même temps, la guerre que ce général porta sur les côtes de l'Asie -Mineure n'était pas moins funeste à la population grecque des villes maritimes qu'itux Turcs qui les avaient con-
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quises. Mocénigo , à la tête d'une flotte nombreuse , qu'avaient grossie les escadres du Pape et du roi de Naples, ravagea les campagnes d'Éphèse avec une barbarie toute mu sulmane , et vint saccager la ville de Smyrne , presque entièrement habitée par des Grecs. Les soldats pillèrent également les églises et les mosquées. Une foule de chrétiens périt ; d'autres furent emmenés esclaves. Smyrne fut incendié; et l'amiral ramena dans Modon sa flotte chargée d'un immense butin enlevé sur les Grecs d'Asie.
Venise réparait en même temps la perte de Négrepont , par la conquête d'une des îles les plus riches et les plus fertiles duLevant : c'était l'île de Chypre , où régnaient , depuis la fin du douzième siècle, des princes de la maison de Lusignan, sous l'investiture du Soudan d'Egypte. Les Vénitiens , qui dès long-temps ambitionnaient cette conquête , avaient favorisé l'usurpation de ce royaume par un bâtard du
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dernier Lusignan , qui chassa l'héritière légitime, et qui épousa une jeune vénitienne, à laquelle le sénat conféra le nom de fille adoptive de la république. Ce prince étant mort , la reine fut nommée régente , sous la protection de Venise qui se réservait le droit d'hériter d'elle, à titre de mère. Cette subtile interprétation fut aidée victorieusement par les armes de Mocénigo. Il débarqua dans Chypre, à la tète d'une armée de Grecs et d'Italiens, fit punir de mort tous ceux qu'on accusait de conspiration contre la reine , et établit le droit de succession de la république. Quelques années après, Venise, comme une héritière impatiente, força la reine d'abdiquer. Dans une assemblée des nobles chypriotes , cette princesse déclara que, fille de la république, elle remettait son pouvoir dans les mains de sa mère, Venise obtint l'investiture du Soudan d'Egypte , qui d'abord affecta de méconnaître cette singulière hérédité , mais «|ui se
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laissa toucher par un tribut et de riches présens.
Tandis que les Vénitiens préparaient l'envahissement de l'île de Chypre , Mahomet essaya de leur enlever la portion de l'Albanie que leur avaitléguéeScanderberg. Il assiégea Scutari et la ville de Croïa, dont les habitants parurent encore animés du génie guerrier de leur ancien chef. La prise de Croïa fut l'événement le plus décisif pour compléter l'esclavage de la Grèce. Mahomet vainqueur fit massacrer les habitans de la ville ; et, par la terreur, il rendit presque toute l'Albanie mahométane. Ainsi, ce peuple guerrier, qui pouvait être l'allié le plus utile des Grecs, devint, sous une religion nouvelle et barbare, leur plus cruel ennemi. L'ancienne Hellade fut pressée de toutes parts, et comme emprisonnée par des peuples musulmans. La seule protection qui lui restait, c'était le joug de Venise, encore maîtresse d'une partie de la Morée.
SUR l'État des grecs. 169
Vainqueur des Vénitiens en Albanie, Mahomet fit de nouveaux efforts pour les chasser des villes maritimes de la Grèce. Il envoya le pacha de Romanie assiéger Lépante. Cette ville fut défendue par le courage de la garnison grecque. Enfin, Venise fit un traité de paix avec Mahomet, par lequel elle lui cédait l'île de Négrepont et l'île de Lemnos qu'il avait conquises, la ville de Croïa, et celles de Scutari et de Tenaro dans la Morée. La dernière entreprise du règne de JMahomet sur les débris de l'ancienne Grèce, fut l'invasion de Rhodes, possédée par l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem , qui seul perpétuait alors la tradition et l'héroïsme des croisades. Dans la défense intrépide et victorieuse qu'ils opposèrent aux assauts des Turcs, les chevaliers firent grand usage des milices grecques du pays; et Mahomet avait sur sa flotte un grand nombre de matelots -grecs , et parmi ses plus habiles généraux , un héritier des Paléologues qui avait
I yO ESSAI HISTORIQUi:
embrassé la loi musulmane. Telle était la destinée de ce malheureux peuple de donner à ses ennemis une force qu'il n'avait pas pour lui-même , et de recruter ses oppresseurs. Enfin Mahomet , après avoir fait trembler l'Europe pendant trente ans , porté la guerre jusque sur les côtes d'Italie, et menacé Rome du même sort que Byzance, mourut à Nicomédie , fondateur de l'empire turc en Europe. Arrêtons-nous ici pour reconnaître un moment l'état de la Grèce, à la mort de Mahomet. La servitude y semblait dès-lors régulièrement établie, autant qu'elle peut l'être sous le sabre des Musulmans. Le pays était divisé en quatre gouvernements principaux. Les trois premiers étaient : la Macédoine , la Thessalie , Négrepont, qui comprenait l'Aulide, la Béotie, l'Attique, la Phocide, et les côtes de l'Etolie. La Morée , dont il faut excepter les possessions vénitiennes, formait le quatrième. Des chefs particuliers commandaient dans les villes, dans
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les cantons, sous le nom de Sangiaks, de Beys, de vaivodes; et enfin la nation conquérante tenait elle-même le sol , par une sorte de féodalité , semblable à celle du moyen âge. En effet , à mesure que les Turcs avaient conquis la Grèce, le Sultan s'était emparé des maisons, des terres , dont les possesseurs étaient esclaves, morts ou fugitifs; il en avait donné plusieurs à perpétuité à des officiers musulmans (*). Une autre partie considérable avait été, sous le nom de Facoiif\ réunie aux mosquées , et enfin , beaucoup de champs et de domaines avaient composé des fiefs viagers, appelés Zaim et Timar^ et donnés à des Turcs , sous la condition du service militaire. Ces nouveaux possesseurs , qui prenaient le titre d'Agas , formaient une milice de propriétaires armés. Ils étaient tenus de marcher en temps de guerre , et de fournir un nombre d'hommes proportioinié à
i^) Voyage d' Olivier dans Vcmpirf olloniaii.
l'importance de leur domaine. La spoliation du territoire ne fut cependant pas complète : les petites propriétés furent conservées aux vaincus ; ils en jouissaient en payant le cinquième du produit ; et ils les transmettaient par héritage à leurs enfants. Des villages, des cantons entiers restèrent ainsi dans la main des Grecs. Ils étaient administrés par des espèces de municipaux grecs, appelés Proëstoi ^ ArcJiontes, Codgia-Bachi, et ce fut, dès cette époque , et sous le poids accablant de la conquête, que commença l'humble pouvoir de ces primats qui forment aujourd'hui une faction puissante dans la Grèce délivrée.
Tous les Grecs étaient soumis , depuis l'âge de dix ans, à un impôt par tête, appelé caratch, par lequel ils étaient censés racheter annuellement leur vie ; et ils étaient obligés de livrer le cinquième de leurs enfants mâles, pour être élevés dans la foi musulmane et enrôlés dans les Janissaires. Sous ce }oug pesant, la Grèce
STJIl L ÉTAT DES GRECS. I ^3
ne tarda pas à dégénérer, même de la décadence où elle languissait depuis tant de siècles. Tout se précipita vers la misère et la barbarie. Beaucoup de villes, heureusement situées, devinrent désertes ; et la population grecque reflua vers des lieux plus stériles , où elle forma de pauvres villages, qui seront un jour, qui sont déjà des cités historiques. Athènes, Thèbes et Corinthe cessèrent d'entretenir des manufactures de soieries, encouragées, dans le quatorzième siècle, par l'empereur Nicétas, et alors imitées par Venise et par Gènes. Le commerce de la Grèce fut presque entièrement détruit; des portions du sol fertile de la Morée restèrent sans culture; beaucoup d'habitants se réfugièrent dans les montagnes du Taygète , où ils menaient une vie presque sauvage.
Une seule peuplade de la Morée repoussait également le joug des Vénitiens et des Turcs: c'étaient les Maniotes. Nous sommes loin sans doute d'adopter ici cet enthousiasme d'érudit,
qui voit dans les Maniotes les héritiers des Spartiates, et qui prend au besoin les brigandages d'une peuplade pauvre et grossière , pour inie tradition classique des larcins autorisés par Lycurgue. Mais il est certain que ces montagnards , plus nombreux que ceux d'Épire et de Thessalie , résistèrent constamment aux Turcs. On ne peut même douter que beaucoup de Grecs de Byzance ne se soient , dans le quinzième siècle, réfugiés parmi eux, et n'y aient porté quelques noms glorieux et quelques souvenirs. Mahomet n'essaya point de soumettre les Maniotes; il attacha peu de prix à réduire sous sa puissance ce canton stérile, qui s'étend depuis les montagnes du Taygète jusqu'à l'ancien promontoire du Ténare.
La mort de Mahomet II avait rendu quelque espérance à tous les peuples abattus par ses armes. Mais l'empire turc était dans le progrès de sa force , et il continua de s'agrandir sous Bajazet. Ce sultan acheva de soumettre toute
SUR t/état des grecs. i-^S
l'ancienne Epire; et se fit rendre par les Vénitiens l'île de Céphalonie.
Cependant la Grèce fut agitée vers la fin du quinzième siècle d'un mouvement qui prouve que la vie n'était pas encore éteinte dans le peuple vaincu. En i/jgS, Charles VIII avait traversé l'Italie pour conquérir Naples. Les troupes de France avaient dissipé sans peine les bandes mercenaires de Condottieri. Charles, jeune et vainqueur, s'était enivré d'un projet de délivrer l'Orient. Il avait acheté d'un Paléologue ses droits sur l'empire grec; et d'après ce singulier contrat, il avait pris le diadème d'empereur d'Orient , pour faire son entrée triomphale dans la ville de Naples. Le bruit de cette étrange révolution passa dans la Grèce. Charles devait marcher d'Otrante sur Valonne dans la haute Albanie, et de Valonne sur Constantinople, à travers les peuplades albanaises, esclavonnes et grecques , dont il espérait le secours. Un archevêque de Durazzo, albanais
l'jG ESSAI HISTORIQUE
de naissance, servait cette entreprise avec ardeur, et avait fait de grands amas d'armes. Des envoyés venaient à Venise et dans la Fouille conférer avec les Français. On comptait sur un soulèvement de plus de cinq raille Grecs dans la seule Thessalie (*). Mais déjà la première conquête du jeune prince lui échappait, et il avait peine à regagner son royaume à travers les troupes confédérées du Pape, des rois de Castille et d'xiragon, et des Vénitiens. Charles, vainqueur à Fornoue , revint avec gloire d'une expédition inutile. Mais les espérances des Grecs, aussi légèrement conçues que les entreprises du roi de France , furent cruellement punies. Les Vénitiens dénoncèrent au sultan le complot qui avait été formé dans la Thessalie et dans la Morée; et ce malheureux pays, qui commençait à renaître par une paix de quelques années, fut inondé de sang. Les Veniez) Comines, livre vu.
SUR L ÉTAT DES GRECS. lyj
tiens furent mal récompensés de leur soin. Bajazet bientôt après recommença la guerre, et s'empara de Lépante. Alors Venise essaya d'appeler les Grecs à la liberté ; mais une nombreuse armée turque pénétra dans la Laconie, et vmt mettre le siège devant Modon, après avoir ravagé par le fer et le feu tous les cantons que les Vénitiens avaient voulu soulever. Pressé par terre et par mer , Modon fut emporté d'assaut , et les troupes italiennes et grecques périrent sous le fer des Turcs, et dans l'incendie qu'ils allumèrent. Coron et Pylos se rendirent à cette nouvelle, et le pacha , maître de Modon, marcha sur Napoli di Romanie. Cette dernière ville se défendit avec courage , et les Turcs se virent forcés d'en abandonner le siège. Cependant la république luttait contre l'empire turc , par des représailles de pillage et de cruauté , qui tombaient en partie sur les malheureuses peuplades de l'ancienne Grèce. L'amiral vénitien , Pesaro , désola les côtes de
la
l'Asie Mineure, Ténédos etMytilène. Un grand capitaine avait alors paru dans les mers du Levant , Gonzalve de Cordoue , que Ferdinand d'Aragon envoyait avec une flotte au secours de Venise. Il aida l'amiral vénitien à conquérir Céphalonie , et à reprendre Pylos. La république reçut encore d'autres secours de la France, du Pape et des chevaliers de Rhodes. Elle s'empara de l'île de Leucade, plus célèbre dans la poésie qu'elle n'est importante dans l'histoire. Mais enfin cette guerre , comme les précédentes , se termina par un traité qui confirmait les accroissements de l'empire turc en Europe. La ville maritime de Lépante demeura dans la main des Turcs. Venise restitua même le rocher de Leucade , et elle ne conserva plus dans la Péninsule que Napoli di Romanie , Patras et Malvoisie ; mais elle avait encore Chypre, Candie , Céphalonie , Corfou , et toutes ces îles de l'Archipel que la culture, le commerce, et des lois sages pouvaient rendre si fertiles et si
riches. Malheureusement, la domination de Venise , comme celle de presque toutes les républiques, était dure aux peuples assujétis. La différence de communion religieuse aggravait encore le poids de ce joug. L'avarice des gouverneurs vénitiens, la fierté dédaigneuse du sénat, les préjugés du culte grec, tout se réunissait pour rendre l'autorité de Venise presque aussi fâcheuse aux habitants de la Grèce que celle des Turcs. Ces causes firent perdre à Venise la Morée ; et elles devaient lui enlever plus tard le reste de ses possessions dans les mers du Levant.
En i5oo, Bajazet conquit encore sur les Vénitiens la ville de Modon : toute la population au-dessus de douze ans fut massacrée. Le règne de Sélim ne fut pas moins fatal aux chrétiens. Ce sultan, réputé cruel, même chez les Turcs, et monté sur le trône par le meurtre de son père, voulut, dans un zèle barbare pour l'alcoran , forcer toute la nation grecque à l'a-
I 8o ESSAI HISTORIQUE
postasie. Suivant les récits des Grecs, il avait donné l'ordre de raser les églises de Byzance , sous prétexte que, la ville ayant été prise d'assaut , aucun privilège ne devait rester aux vaincus. Un Grec , nommé Xénacès , en fut instruit, et en prévint lePatriarche. Celui-ci obtint une audience du sultan , et offrit de prouver, devant les docteurs de la loi musulmane, que Constantinople s'était rendue volontairement , et que même Constantin avait apporté les clefs de la ville à Mahomet (*). Il produi-. sit en témoignage trois vieux janissaires , âgés déplus de cent ans, qui avaient assisté jadis à la conquête, et qui déposaient des stipulations accordées aux chrétiens de Byzance. Alors Sélim révoqua l'ordre de démolir les églises chrétiennes , et renvoya le Patriarche avec honneur dans son palais épiscopal. Cette fiction par laquelle les Grecs esclaves ont renié
(*) Historia ecclesiaslica Grœcorum. — Oriens christianiis.
SUR l'État des guecs. i8i
le courage qui avait illustré la chute de leur empire, ne peut prévaloir sans doute sur le témoignage unanime des contemporains qui racontèrent les premiers la prise de Byzance. Il est certain seulement que la tolérance du culte chrétien fut menacée sous Sélim, mais que ce dessein n'eut pas de suite. Les Grecs gardèrent leurs églises, et le droit de les réparer ; mais il leur était sévèrement défendu d'en bâtir de nouvelles.
Sous Sélim l'empire turc continua de s'aggrandir vers le Danube; ses armées étaient nombreuses, ses trésors immenses. Une sorte d'impulsion communiquée à tout le peuple musulman le poussait sur l'Europe.
Le génie d'un sultan veut ajouter à cette puissance. Soliman II a pris sa place parmi les grands princes que vit naître le seizième siècle. Moins barbare que ses prédécesseurs, il affermit les conquêtes de la Turquie. Nonseulement il continua de tolérer le culte chré -
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tien; mais il accorda même aux Grecs quelques privilèges (*).On place sous son règne l'institution des Armatolis ou milices chrétiennes établies dans la Grèce septentrionale. Soliman reçut aussi beaucoup de Grecs sur sa flotte , et les employa de préférence aux Turcs , qu'ils surpassaient par l'adresse et le courage sur mer. La chute de Rhodes, où s'était brisée la puissance de Mahomet , fut le premier exploit de Soliman ; et dès-lors les Vénitiens purent prévoir qu'il serait bientôt maître de tout l' Archipel. Rhodes , sous la domination des chevaliers, avait conservé une population grecque d'origine , qui combattit avec courage dans les rangs de ses maîtres. Après un siège terrible , lorsque le Grand-Maître ayant capitulé sortit du milieu des ruines de la ville , Soliman y mit une garnison. Il fut interdit aux Grecs d'habiter dans la ville : ils y venaient le jour pour
(*) Historia ecclesiastica Grœcorum.
SUR l'état des grecs. i83
faire quelque commerce; mais ils se retiraient à la nuit dans les villages voisins (*). Cette île, si long-temps florissante dans l'antiquité , n'avait plus qu'une population de quelques milliers d'hommes, et son territoire admirable était presque sans culture ; car les Turcs envahissaient tout pour laisser tout dépérir.
Corfou restait encore dans les mains des chrétiens, et Venise, qui la possédait depuis trois siècles , était en paix avec les Turcs. Mais Soliman, dont les armées inondaient l'Albanie et i'illyrie voisines des terres de la République, eut bientôt un prétexte de guerre avec elle. En 1 538 , Soliman avec une flotte noinbreuse, commandée par Barberousse , vînt descendre à Corfou. Cette île florissait alors, moins par la domination vénitienne que par des libertés municipales qu'elle avait retrouvées dans le moyen âge. Le pays était riant et cultivé, cou
(*) Belon.
l84 ESSAI HISTORIQUE
vert de vignes et d'oliviers , parsemé de nombreux villages. Tout fut détruit par les Turcs, excepté la ville même, que défendirent les habitans avec un courage digne de n'être pas employé pour des maîtres. Un provéditeur de Venise y commandait. Forcé d'abandonner le siège , l'amiral turc vint ravager Zante, Géphalonie, Paros, et lever un tribut sur Naxos, capitale d'un petit duché de l'Archipel , qui se conservait, au milieu de la conquête des Turcs, comme un reste de la féodalité du moyen âge, transporté dans les mers du Levant.
Venise, avertie de son danger, fit un nouvel effort pour former une ligue que signèrent le Pape et l'Empereur. On régla les forces que devait fournir chaque souverain, et la part qu'il aurait dans les conquêtes à reprendre sur la Turquie. Mais Soliman assiégeait déjà Napoli di Romanie et Malvoisie dans la Morée; et il était maîrre de la Péninsule avant que les galères de l'Empereur, que commandait
SUR l'état des grecs. i85
Doria , fussent arrivées au rendez-vous dans la rade de Corfou. Les troupes musulmanes couvraient la Dalmatie, et Candie était menacée par les vaisseaux de Barberousse. Lorsqu'enfin la Confédération chrétienne fût réunie, elle fit peu de chose , malgré le génie de Doria ; et les Vénitiens s'occupèrent bientôt de négocier avec la Porte. Ils auraient bien voulu garder quelques places dans la Morée, et ils offraient en échange un tribut de G,ooo ducats , mais Soliman voulait leur expulsion de la Péninsule. Ils cédèrent Malvoisie et Napoli di Romanie, ainsi que les petites îles de l'Archipel ; ce fut la fin de la guerre. Dans la suite de son règne, Soliman, occupé de ses guerres contre la Perse, la Hongrie et les Chevaliers de Malte , laissa reposer les malheureuses peuplades de la Grèce. Toutefois il soumit encore à son pouvoir l'île de Naxos, dont le petit souverain lui payait depuis long-temps tribut.
Ainsi , depuis la prise de Constantinople , la
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domination turque allait toujours s'étendant sur les débris de la race grecque , et lui rendait, pour ainsi dire, par l'esclavage, cette unité qu'elle avait dès long-temps perdue. Le règne de Soliman fut la plus glorieuse époque de la puissance musulmane ; il consolida , par quarante ans de victoire , l'obéissance des peuples conquis. Jamais les armées turques ne furent plus nombreuses et mieux disciplinées. Son nom retentissait dans tout l'Orient comme celui d'un grand prince, et les rois recherchaient son alliance. La Turquie, fréquentée par les ambassades et par le commerce des nations chrétiennes, commença d'être mieux connue , et quelques renseignements précieux furent recueillis sur l'état des Grecs.
La curiosité savante , dont toute l'Europe était saisie dans le seizième siècle, fit tourner les yeux vers ces contrées fameuses d'où les arts étaient sortis. On s'informa d'Athènes. Des savans du nord de l'Allemagne entrèrent en
sun l'état des grecs. 187
commerce de lettres (*) avec les prêtres de Constantinople. La civilisation italienne, importée par les Vénitiens dans les îles de leur domaine, suivit les Grecs sous le joug des Musulmans. Déjeunes Grecs voyagèrent en Italie, étudièrent la médecine à Padoue , et revinrent l'exercer dans leur patrie. Cet art les introduisit dans la faveur des pachas et des grands de la Porte. Soliman les employa pour interprètes et pour écrivains. Ce fut le commencement de ces fortunes du Phanar, qui, dans la suite, associèrent des raïas grecs au despotisme de leurs maitres. Mais il fallait de bien longues années avant que cette influence de l'esprit, exercée par quelques Grecs au milieu du sérail , descendît sur leur malheureuse nation , accablée par la conquête.
Les Grecs d'Asie demeuraient plongés dans la misère et l'ignorance. Ceux du continent eu-
(*) Crusii rurco-GrcBcia. Crusii Germano-Gnecia.
l88 ESSAI HISTORIQUE
ropéen étaient devenus barbares. En Asie, la population grecque était pressée et comme absorbée par une atmosphère toute musulmane. A peine dans la grande ville de Broussa se conservait-il deux mille chrétiens. Antioche n'était plus qu'une ruine parsemée de quelques huttes habitées par des paysans grecs. Enfin , sur le territoire de la Natolie, les Grecs ne formaient plus que de petites colonies perdues dans un mélange d'Arméniens, de Juifs et de Tartares. En Europe, la race grecque, plus nombreuse et plus également répartie sur le sol , était traversée ou environnée par des cantons musulmans qui formaient comme les postes avancés de la conquête , et qui répandaient autour d'eux la barbarie. Il n'y avait plus d'écoles chrétiennes dans aucun lieu de la Grèce, excepté dans Constantinople. Beaucoup de pré très grecs même ne savaient pas lire. Les Grecs payaient tribut, cultivaient la terre et faisaient un peu de commerce , mais avec bien de la
suu l'lta-t des grecs. 189
contrainte. Une anecdote suffira pour le montrer. Soliman , par un scrupule de religion (*), et malçrré les réclamations de l'ambassadeur allemand , prohiba tout usage et tout commerce du vin; les Grecs effrayés arrachèrent aussitôt les vignes qu'ils cultivaient sur les coteaux voisins de Constantinople.
Parmi les sujets de la Porte, les Juifs et les Arméniens l'emportaient beaucoup sur les Grecs pour le commerce et l'industrie. En Thrace, près de Cypcella, il y avait des Grecs occupés à exploiter des mines d'or , d'alun et d'argent; mais ils travaillaient pour des juifs. La Morée , lorsqu'elle n'était pas ravagée par les Vénitiens et les Turcs, produisait beaucoup de blé, que les Grecs allaient porter à Constantinople. L'Attique vendait ses figues, ses olives et son miel.
Toutefois le gouvernement des pachas, des
(*) Lettres de Busbech, tome II.
igo ESSAI HISTORIQUE
beys , des veyvodes , pesait en divers degrés sur les Grecs du continent et des îles. Sur le continent , chaque village grec avait un primat de sa nation , qui recevait le tribut et le payait au collecteur turc (*), devant lequel il devait toujours se tenir debout. Dans les îles , la même fonction était remplie par des magistrats grecs que l'on appelait Épitropes , et qui venaient apporter le tribut au capitan pacha sur ses vaisseaux, lorsqu'il faisait sa tournée maritime. Pour cette nation grecque, disséminée sur tant de lieux et mêlée partout à ses conquérants , il existait un pouvoir invisible qui s'étendait de l'Asie Mineure jusqu'aux îles les plus rapprochées de Venise. C'était une sorte de police civile et religieuse exercée par les évéques, et soumise au patriarche de Constantinople. Ce qui se passait en France, au huitième siècle, lorsque l'état était tout entier dans l'église et
(*) D'Ohsson.
SUR l'état des grecs. 19 1
qu'il n'y avait d'autre vie publique, d'autre histoire que celle du clergé , se reproduisait alors parmi les chrétiens de la Grèce; et cet ordre de choses , qui serait oppressif et bizarre chez un peuple maître de son territoire et de luimême, était dans l'asservissement de la Grèce une protection salutaire , et conservait seul un peuple que tout semblait détruire.
L'Eglise grecque, depuis sa séparation d'avec Rome, avait reconnu quatre patriarchats , ceux de Jérusalem, d'Alexandrie, d'Antioche et de Constantinople. La présence du trône impérial avait donné la suprématie au siège de Constantinople ; et le vainqueur musulman , luimême, parut la reconnaître, en établissant le premier patriarche après la conquête. Ce faible privilège se maintint ; mais la succession au patriarchat de Constantinople fut aussi variable et aussi précipitée que les caprices du despotisme. Bientôt cette dignité s'acheta, et dès-lors elle fut souvent vacante. La triste série de ces
mutations forma les annales du peuple grec. Le patriarche de Constantinople fut considéré par les Turcs , comme le chef , et , en quelque sorte , le garant de sa nation. Ces patriarches n'étaient que des esclaves du divar^. L'un d'eux, suivant les récits desGrecs.avaitéléfrappéparMahomet. Presque tous étaient déposés , et souvent exilés , sur la plus légère défiance d'un visir ; mais le caractère sacré dont ils étaient revêtus les rendait chers à la nation, et faisait de leur avènement une des joies de cette église affligée. Lorsqu'un nouveau patriarche était élu , toutes les églises épiscopales de Grèce lui écrivaient avec cette magnificence de style employée si souvent, chez les peuples du midi, à cacher leur misère et à parer leur servitude. « Semblable, « lui disait-on, à l'étoile de lumière qui res- « plendit à l'Orient, tu as ébloui, tu as illu- « miné l'église. La grâce est répandue sur tes «lèvres, rejeton précieux des Pontifes, garce dien de notre foi, précepteur de Constanti-
SLR l'État des grecs. iq3
« nople , de cette nouvelle Rome, placée par « le Seigneur sous ta protection sainte ! » Avec ces belles paroles, le Patriarche recevait les tributs modestes des églises : dans le seizième siècle , c'étaient quelques produits des divers pays, le mastic de Scio, les olives et le miel deFAttique, les laines grossièrement travaillées du mont Athos, quelques étoffes plus précieuses de l'Asie Mineure.
Les patriarches de Jérusalem , d'Antioche et d'Alexandrie , relevaient du patriarche de Byzance, sans lui obéir ; ils régnaient sur un petit nombre d'Orientaux du rite grec. Ceux de Jérusalem et d'Alexandrie habitaient souvent à Constantinople, et prenaient part aux synodes. Le patriarche d'Antioche résidait à Damas, ville florissante et peuplée de beaucoup de chrétiens, tandis qu' Antioche n'était plus qu'une ruine presque inhabitée. Il avait dans sa juridiction plus de quarante évéques. Chaque an née, il allait célébrer une messe solennelle sur le
19/i KSSAl niSTORIQl K
irioiit Liban. Il donnait au patriarche de Constantinople le titre de frère et de collègue; et il était le lien naturel entre les Grecs d'Europe et d'Asie.
Un monument curieux du seizième siècle fera connaître ce gouvernement ecclésiastique conservé sous la conquête : c'est une lettre du patriarche d'Antioche au patriarche de Constantinople :
« Seigneur très-saint de la grande ville de Constantinople , de la nouvelle Rome, et patriarche œcuménique , frère et collègue de notre humilité, je prie Dieu qu'il te donne la santé du corps et de l'âme , et que tu prospères en tout. Sache, très-saint homme, que dans la juridiction de ton trône épiscopal il se trouve un chrétien du nom de Georges, né à Patras, dans le Péloponèse , et cordonnier de son état. Il a ici, dans la ville de Damas, une femme et des enfants qui. Dieu merci, sont aujourd'hui bien portants; mais lui, depuis douze ans, ne
les a pas vus. Pourquoi est-il errant hors de sa maison, comme la brebis perdue de l'Evangile, sans prendre depuis si long-temps aucun souci de sa femme ni de ses enfants , sans s'ioquiéter s'ils boivent ou s'ils mangent , et sans songer à sa maison? Nous prions donc ta sainteté de faire une enquête pour le trouver, et de le réprimander, et de lui remettre en l'esprit son devoir, afin qu'il revienne dans sa maison ; car il n'est pas bon qu'il soit si long-temps loin des siens. S'il t'obéit, tout sera bien ; mais s'il en est autrement, et s'il n'écoute pas tes avis, retranche-le de la communion des fidèles , et prononce sa séparation d'avec sa femme , prête l'appui de ta miséricorde à cette œuvre juste : et qu'il soit ainsi fait , nous t'en prions.
« Adieu, sois heureux dans le Seigneur, cher frère et collègue. Que Dieu soit avec vous et avec nous! (*) »
(*) Crum Turco-Grœcia , lib. iv, p. 295.
19^ rSSAI HISTORIQli:
Le patriarche de Constantinople, investi, comme on le voit par cette lettre , du droit de prononcer le divorce, avait bien d'autres pouvoirs religieux et civils. Il était le juge des Grecs : il pouvait décerner plusieurs punitions, telles que l'emprisonnement et même quelquefois la peine des galères. Armé du droit d'excommunication, il pouvait étendre à tout ses décisions et ses défenses, et gouvernait en quelque sorte le peuple grec. Au seizième siècle il exerçait ce pouvoir parmi les Grecs de l'Empire turc et dans l'ile de Candie soumise encore à la domination vénitienne. En 1667 , les Grecs de Candie avaient maltraité des négociants juifs. Le patriarche , averti de ce désordre, écrivit une lettre de réprimande adressée, suivant l'usage, aux évéques , aux prêtres et au reste du peuple chrétien ; il menaçait d'excommunication ceux qui maltraitaient les Juifs de Candie, et terminait ainsi cette lettre , en ordonnant qu'elle fût lue dans
ST R l. tTAT DFS GRECS. K)^
toutes les églises de l'île (*). « L'injustice, quel que soit celui qui en est l'objet, est toujours injustice; et l'homme qui a fait du mal à quelqu'un ne sera pas justifié sur le prétexte qu'il a fait du mal à un homme d'une autre religion. J.-G. notre Seigneur a dit dans son Evangile: Ne maltraitez et ne calomniez personne. Il n'a pas fait de distinction , et n'a pas permis aux hommes pieux de nuire à ceux qui ne le sont pas. »
Ces leçons de tolérance qui sortaient du malheureux synode de Constantinople étaient alors bien nouvelles en Europe. Elles prouvent qu'il se conservait quelques lumières dans cette église opprimée. Le plus grand bienfait de son pouvoir était de maintenir l'unité du peuple grec , de lui communiquer, sous le joug de la conquête, un même esprit, une même espérance.
{*, Ctusii 'l'urco-Grœcïa , lib. lu.
i()3 FSSAI niSTOIîTOllF,
l.'église patriarchale de Constaiitinople était fort pauvre. C'est une plainte qu'elle répète sans cesse. Le présent d'une montre d'argent (*) qui lui fut envoyée, dans le seizième siècle, par un savant d'Allemagne, excita toute la reconnaissance du synode. Ce synode se composait de plusieurs évéques et des dignitaires de l'Eglise, le protonotaire, le grand économe, le grand logothète , le grand archiviste , l'orateur. C'était le conseil du patriarche pour juger tous les procès religieux et civils. Il maintenait ou déposait les évéques ; il s'occupait de la réforme des monastères , de la disposition des biens ecclésiastiques , des donations faites au clergé ; il intervenait dans les procès particuliers pour empêcher les Grecs d'aller plaider devant les infidèles ; et , quand il ne pouvait y parvenir , il fulminait des excommunications contre le témoin qui mentirait devant le cadi.
(*) Crus a Turco-Grœcia,
SUR l'i^tat des grecs. 199
Près l'église de Gonstantinople il y avait une école, où l'on instruisait de jeunes grecs dans la religion et dans les lettres anciennes. « Jeunes tt élèves, écrivait l'évéque d'Andrinople, dans « une lettre au savant Zygomala (*) qui était « chargé de les instruire, ajDpliquez-vous à l'é- « tude;je vous enverrai bientôt debeauxlivres.» Rien n'est plus curieux que toute cette correspondance ecclésiastique au seizième siècle. De Napoli, de Coron, d'Athènes, de Janina, de Rhodes, de Scio, de Candie, on écrivait au clergé de Gonstantinople sur les accidents les plus simples de la vie privée , et l'on en recevait des décisions et des réponses.
Ce pouvoir du patriarche et du synode de Byzance ne se bornait pas aux peuples d'origine grecque, il s'étendait sur plusieurs nations qui , dans le moyen âge , avaient adopté le schisme de Photius. De là cette relation sin-
(*) Crufii 'l'urco-Grœcia.
iOO ESSAI HISTORIQUE
guliere au premier coup-d'œil entre les Grecs et les Moscovites : de là, cette tradition ancienne et obstinée qui faisait espérer aux Grecs le secours de la Russie. Le clergé russe , très-puissant sur un peuple barbare , regardait depuis long-temps les Grecs comme ses précepteurs et ses maîtres dans la foi. Au seizième siècle, une circonstance extraordinaire (*) marqua cette autorité de l'église de Byzance. Le patriarche Jérémie, exclus du siège de Byzance, ayant voyagé dans la Russie, avec les évéques de Malvoisie et d'Alassona, fut invité par les prêtres de Moscou et par le grand -duc à sacrer un patriarche qui serait le chef de l'Église grecque. Il célébra cette cérémonie nouvelle avec une grande pompe, dans la cathédrale de Moscou; et, de retour à Constantinople, étant remonté sur le siège patriarchal, à la faveur des riches présents qu'il avait
(*) O riens christ i anus , t. 2.,
rapportés de son voyage, il fit de nouveau confirmer dans le synode l'institution du patriarchat de Russie, dont le rang fut assigné au-dessous de celui de Jérusalem, comme si cette église de Byzance avait gardé dans son oppression le droit de régler l'établissement religieux d'un grand empire.
Dans tout le territoire de la Grède , l'auto rite du patriarche avait pour ministres et pour pour appui les archevêques, les évéques, les archimandrites, les papas ou simples prêtres, et les caloyers ou religieux de Saint-Bazile. Un voyageur a dit que l'on trouvait dans la Grèce chrétienne plus de gens d'église que de laïcs. Sans s'arrêter à cette singulière hyperbole, on sait combien les fondations religieuses avaient été multipliées dans les derniers siècles de l'empire grec, par la piété des princes et l'oisiveté pusillanime où le peuple était tombé. Toute la Grèce était couverte d'évêchés et de monastères. Une ville antique ruinée depuis
plusieurs siècles avait son évéque; la bourgade moderne bâtie dans le voisinage avait également le sien. H en était de même des îles, qui presque toutes conservaient des sièges épiscopaux institués dès les premiers temps de la prédication évangélique. L'Église grecque permettant le mariage aux smiples prêtres , leur nombre était fort grand, d'autant plus qu'ils étaient exempts du tribut établi par Mahomet sur la population grecque. Il n'était presqu'aucune famille du continent et des îles qui n'eût un fils prêtre. Ces Papas étaient ignorants, superstitieux et formaient l'ordre subalterne du clergé grec ; mais ils vivaient avec le peuple, ils étaient confondus avec lui; ils lui communiquaient le zèle sans lumières, mais plein d'ardeur, qui les animait. Aucune cause ne lutta plus puissamment contre la conquête, et ne servit davantage à conserver la nation grecque au milieu de ses vainqueurs. Les monastères, multipliés sur tous les
SUR l'État des grecs. 2o3
points de la Grèce, n'eurent pas une influence moins salutaire. Un seul ordre religieux, celui de saint Bazile , habitait tous les couvents ; assujéti au célibat, il était le séminaire unique d'où sortaient les archimandrites et les évêques ; ces moines vivaient de leur travail , ils étaient laboureurs, et leurs terres étaient les mieux cultivées de la Grèce. On comptait les monastères de Saint-Cyriani près d'Athènes , de Saint-Luc en Béotie , de Méga Spileon , de Saint-George sur le Mont Chelmos en Arcadie, et beaucoup d'autres répandus sur les hauteurs du Pinde , et sur la chaîne des Monts Arracha. Ces fondations saintes étaient encore plus nombreuses dans l'Archipel et dans les Cyclades. En effet, ces petites îles qui couvrent la mer Egée semblent disposées par la nature pour offrir un asile à des contemplatifs et à des solitaires. Il n'était presque aucun îlot cultivé qui n'eût un monastère. Quelquefois les religieux étaient les seuls habitants d'une
ao4 ESSAI iriSTOKIQUE
île enchanteresse. La crainte des pirates avait fait bâtir plus d'un monastère sur des rochers presque inaccessibles, du haut desquels les solitaires voyaient à leurs pieds la tempête et le naufrage. Patlimos, fameuse par la retraite de l'apôtre saint-Jean, les Sporades, les îles des princes sur le Bosphore étaient occupées par ces pieux cénobites; ils étaient fort ignorants, et les voyageurs qui les visitèrent ont ri souvent de leur simplicité.
La plus nombreuse et la ])kîs singulière de ces populations ecclésiastiques habitait le Mont-Athos, qui forme un isthme d'une vaste étendue à l'extrémité orientale de la Macédoine. Cet asile agréable autant qu'inaccessible avait dû tenter ceux qui fuyaient le monde durant la décadence et les misères de l'empire d'orient. Aussi, dès long-temps, il fut peuplé de monastères; et les ambitieux mécontents de la cour- de Byzance l'avaient souvent choisi pour retraite. \ l'époque de
SUR l'ét\t des grecs. ao5
l'invasion, les Turcs laissèrent subsister ces paisibles colonies , dont le nombre s'accrut par lés malheurs et par les dangers du reste des habitants. Le respect des Turcs pour leurs Santons , qui sont des espèces d'hermites , leur inspira quelques ménagements envers les religieux du Mont Athos. Mahomet ne leur imposa qu'un léger tribut et les laissa en paix sur ces montagnes , où les autres grecs et les Turcs même avaient défense de pénétrer. Ce privilège augmenta la mystérieuse vénération qui s'attachait aux moines du Mont Athos. Les Grecs du continent et des îles appelaient ce lieu la Montagne Sainte (Âyiov Ôpo;). Il était vénéré par les églises schismatiques de Smyrne, d'Alexandrie, de Damas et même de Jérusalem, qui s'estimaient heureuses de recevoir des prêtres sortis de cet asile sacré. C'était la Rome des chrétiens d'Orient. Toutefois, les religieux du Mont Athos reconnaissaient la suprématie du patriarche de
Coustantinople recevaient ses instructions pastorales et lui payaient un léger tribut.
Au milieu du seizième siècle, on comptait vingt-quatre de ces couvents répandus sur les hauteurs et dans les gorges de la montagne , et remplis chacun de deux ou trois cents religieux, sans parler de beaucoup d'anachorètes qui vivaient solitaires , et que les Grecs nommaLient philérè/nes. Le voisinage de la mer faisant craindre les invasions des pirates, la plupart des monastères étaient fortifiés de hautes murailles. Quelques-uns avaient été entretenus dans l'origine par des fondations de la Russie et de la Moldavie : mais les guerres et la conquête musulmane avaient interrompu ces secours; aussi plusieurs religieux allaientils chaque année faire des quêtes dans toute la Grèce, et jusqu'à Constantinople. Leur principale ressource était d'ailleurs le travail des mains, la culture des champs, et la pê.che dans la Méditerranée, qui baigne le pied de
SUR l'ktat des ghïics. ao^
la montagne. Ils avaient pour ce dernier usage de petits bateaux creusés dans un seul tronc d'arbre (*), et qui n'étaient pas supérieurs à ces canots dont se sert l'industrie des peuplades sauvages. Le poisson et les fruits de la terre étaient leur seule nourriture, d'après l'abstinence prescrite par la règle de saint Bazile. Ils cultivaient le blé, les oliviers, et couvraient la montagne de riches vergers, n'élevant d'ailleurs aucun troupeau domestique. Tous n'étaient pas prêtres, mais les prêtres parmi eux n'étaient pas plus exempts que les autres du travail matériel. Du reste, tous les rites de l'église grecque étaient mieux pratiqués, et plus fidèlement conservés dans ces monastères qu'en aucun autre lieu du monde. Les divers travaux de la journée , les exercices religieux commencés dès le point du jour, étaient marqués par le retentisse-
(*) Selon. Turquie chrétienne.
!208 KSSAI niSTORIQlK
ment d'une plaque de bois ou d'airain, sur laquelle on frappait à la porte des monastères"; car les Turcs avaient interdit le son des cloches usité dans les églises d'occident. A ce bruit répété d'un couvent à l'autre, tout ce peuple de la montagne passait de la prière au travail, allait aux champs ou descendait vers les écueils de la mer. La vie purement contemplative n'était le partage que de quelques hermites qui vivaient dans une retraite plus grande, sur les plus rudes sommets, et dont la sainteté devenait célèbre dans tout l'Orient. La langue parlée sur le mont Athos était généralement ce grec ecclésiastique, qui tient le milieu entre la langue ancienne et l'idiome vulgaire. La tradition des antiques prières et des chants religieux de l'église entretenait cette langue; mais il ne restait presque aucune trace de l'ancienne érudition. Les lettres profanes étaient entièrement négligées par les religieux, et ils ne conservaient que quelques manuscrits des pères de
la primitive église, que tous ne savaient pas lire (*). Tel était le tableau de ces couvents du Mont Atlios, vers le milieu du seizième siècle.
Cette espèce de république monacale était, comme toutes les autres , agitée par des guerres civiles. On n'en devine pas les motifs. Il semble qu'en renonçant au monde, les religieux de l'Athos auraient dû perdre les occasions de guerre et d'inimitié. Mais les passions de la terre arrivaient sur les sommets escarpés de la sainte montagne. En vain les Turcs étaient par un ordre du sultan exclus de ce lieu ; la discorde et la violence venaient en troubler la paix. Peut-être une jalousie de prééminence entre les supérieurs dont l'élection se renou-. vêlait chaque année , peut-être quelque dispute théologique était-elle le prétexte de ces hostilités. Mais il est certain qu'elles n'étaient
C) Selon.
alO ESS.VI HISTORIQUE
pas fort rares. La vie rude des cénobites les disposait à l'action autant qu'à la prière. On voit par des monuments du seizième siècle (*) , que le couvent de Philothée, au pied de l'Athos , en face de l'île de Thase, fit éprouver une dure persécution au monastère de Sainte-Laure. C'est encore un exemple de cette vie barbare du moyen âge, qui s'est perpétuée dans la Grèce moderne. Un moine de Sainte-Laure écrivait au Proto-notaire de l'église de Constantinople : « La plaie que nous ont faite « il y a quelques années les moines philo- « théites , loin d'être guérie , saigne encore. « Que dis-je? ils nous affligent d'une calamité « plus grande que la première. Notre lit même « que tout le monde sait nous appartenir de « droit, ils nous le disputent; ils viennent at- « taquer notre monastère de Sainte-Laure la « flamme à la main. Le feu consume l'intérieur
(*) Cnisii Turco-Grœcia.
« du couvent, et Içs lieux qui l'entourent; ils « chassent nos frères de leur asile, et leur per- « sécution n'a pas de terme. Ndus écrivons « aussi à ce sujet au vénérable patriarche pour « qu'il réprime leurs fureurs. Pour toi, secours « le monastère de Sainte-Laure, deviens son « défenseur , afin de mériter la couronne , et « d'empêcher que le mal ne s'étende plus loin. » Après le Mont Athos, le lieu le plus libre de la Grèce et le plus exempt de la tyrannie des Turcs était l'île de Scio. Sans doute la vie devait y paraître aussi douce qu'elle était abstinente et sévère sur la montagne sainte. Sous le ciel le plus favorable, entre l'Europe et l'Asie, cette île charmante abondait de toutes les productions du sol le plus fertile, et y joignait les richesses du commerce maritime. Scio, long- temps possédée par les Génois, auxquels les empereurs de Byzance l'avaient d'abord cédée comme hypothèque d'un emprunt, garda sous leur domination
2 12 KSSAI HISTORIQUE
d'anciennes coutumes municipales, en y méiant la liberté des mœurs italiennes. Les Grecs schismatiques formaient le plus grand nombre des habitants. Quelques Grecs étaient catholiques ainsi que les Génois, et il y avait aussi des négociants juifs qui étaient distingués par l'obligation de porter un bonnet jaune. Un gouverneur génois et un petit sénat ou conseil administraient le pays.
Soliman s'empara de l'île de Scio en i566, et le peu de résistance des habitants adoucit la férocité habituelle du vainqueur, et leur valut des privilèges. Il paraît qu'avant cette conquête Scio payait (*) depuis quelque temps au grand-seigneur un léger tribut ; et l'on peut s'étonner qu'il s'en soit contenté si long-temps. La conquête fut une simple prise de possession. Un amiral de Soliman, s'étant présenté devant Scio avec une flotte nombreuse, fit
O Belon.
SUR l'ÉT4T des GRKCS. ll'S
mander à son bord les principaux de l'île, et les envoya sur une de ses galères à Constantinople. La croix et l'étendard de Gênes furent abattus , et le croissant mis à la place. Touché de cette docilité, Soliman , bien que l'île fût riche, ne lui imposa que des taxes assez légères : une entr'autres, qui portait sur le revenu des habitants, était d'une piastre sur cinq cents. Par une exception favorable, les terres furent exemptes de toute dîme particulière envers les Agas turcs. La partie méridionale de l'île , où se trouvent vingt-quatre villages adonnés à la culture du mastic, jouissait encore de quelques privilèges et particulièrement du droit d'avoir des cloches dans les églises; enfin tous les habitants grecs de l'île conservaient des notaires de leur religion, dont les actes étaient reconnus devant les Cadis ; et cinq magistrats , sous le nom de Gerontès, jugeaient les procès civils. A la faveur do ces tolérances et de ces droits, malgré les vexa-
2IZ'} F.SSiVI HISTORIQUE
lions qui suivirent l'établissement de beaucoup de Turcs dans l'île, les Grecs de Scio commencèrent dès le seizième siècle à jouir d'une civilisation et d'un repos inconnus dans le reste du Levant.
Il s'y conserva beaucoup de familles catholiques, la plupart d'origine italienne. Elles profitèrent de la tolérance accordée par les Turcs à l'île de Scio. Elles avaient également un notaire de leur religion , qui prenait le titre de notaire apostolique; et elles concouraient à l'élection des magistrats grecs. Plus d'une fois la haine entre les deux communions chrétiennes troubla l'île, et, par des accusations mutuelles, fournit des prétextes aux cruautés et au pillage des Turcs. Toutefois cette île, peuplée de plus de cent mille chrétiens , jouissant de quelque liberté et d'une sorte d'aisance et de bonheur, était un lieu privilégié dans l'empire turc, une oasis florissante au milieu du désert. « C'est , nous dit un vieux
SUR l'état des grecs. 2i5
voyageur, le meilleur séjour que je sache à mon gré , et où les femmes soient plus courtoises et plus belles (*). » L'esprit ingénieux des habitants, leur humeur vive et folâtre, leur activité malgré la douceur énervante du climat, montraient assez dans cette île tout ce que pouvaient devenir les Grecs, lorsqu'ils n'étaient pas trop accablés par l'esclavage. Dans la suite, l'île de Scio fut l'apanage d'une sultane, et envoya son mastic et ses parfums pour l'usage du harem. On l'appelait le jardin du sérail; et quelque chose de la mollesse asiatique semblait se communiquer au joug qui pesait sur elle. A la faveur de cette protection , il s'établit dès le seizième siècle des écoles dans l'île de Scio. Quelques sciences y furent cultivées, surtout la médecine, si peu pratiquée dans l'Orient.
Non loin de là , l'île de Samos était presque
(*) fielon.
2l6 ESSAI HISTORIQUE
dépeuplée, et les habitants y vivaient comme des sauvages. La plupart des autres îles, sans être aussi favorisées que l'île de Scio, conservaient quelque liberté. L'île de Cos , patrie d'Hippocrate, était presque entièrement occupée par les Turcs, et n'avait que deux villages grecs. Mais Patlimos, Calymno, et cette foule de petites îles que les anciens avaient nommées Sporades , et qui parsèment la mer, étaient toutes grecques , habitées par des moines, de pauvres paysans, et visitées par des pirates.
Ala mort de Soliman, les Vénitiens possédaient encore Chypre , Corfou , Candie , Zante , Céphalonie et plusieurs autres îles. La population grecque de ces îles recrutait leur marine , et s'appliquait sous les lois d'un peuple industrieux au commerce et à l'agriculture : car les Vénitiens tâchaient d'ailleurs de la tenir dans l'ignorance. Le gouvernement de ces îles riches et fertiles était recherché par les princi-
SUR L ÉTAT DlîS GRECS. 217
paiix sénateurs de Venise. Ils y vivaient dans une mollesse orientale, et s'y corrompaient par le pouvoir et par le plaisir. Les Vénitiens ne gênaient pas la religion de leurs sujets; ils avaient même permis l'établissement d'une église grecque dans Venise. Mais la différence des cultes empêchait toujours la nation soumise de se confondre avec ses maîtres ; elle prenait quelque chose des mœurs italiennes, comme elle se rapprochait dans l'Orient des mœurs turques. Sa langue dégénérée recevait l'empreinte de l'idiome italien; mais le fond du génie grec se retrouvait sous ce costume servile. Le grec esclave ne haïssait guère moins les Vénitiens que les Turcs. Au milieu de son ignorance, fier, siJatil et moqueur, il était même plus blessé de la dureté hautaine des Vénitiens que de la férocité musulmane. Il cédait à l'une comme à un fléau terrible , il était humilié par l'autre. Peut-être les Vénitiens auraient-ils pu vaincre cette prévention, en trai-
2l8 ESSAI HISTORIQUE
tant ce malheureux peuple avec douceur. Mais ils étaient bien loin de cette politique généreuse ; ils employaient le sang des milices grecques , et ne choisirent jamais un officier dans leurs rangs. Venise eut cependant besoin de tout le courage des Grecs pour résister au nouvel effort de la Turquie.
Sélim , successeur de Soliman , vint attaquer l'île de Chypre avec une nombreuse armée. On sait que cette guerre , éloquemment racontée (*), est un des plus beaux tableaux militaires du seizième siècle. Famagouste, capitale de l'île de Chypre, soutint un long siège où fut déployé tout ce que peuvent l'héroïsme et la fureur. Venise, puissante sur mer, renouvela plusieurs fois la garnison de Famagouste et de Nicosie, la seconde ville de Chypre. Elle y prodigua son or, le talent de ses capitaines et le sang des milices italiennes et chypriotes; mais
C) Hislcirr de Venise, par M. It» comte Darii.
SUR L ÉT.iT DES GRECS. 219
entiii les deux villes furent emportées. Des cendres et un pays dépeuplé restèrent au pouvoir des Turcs. Au siège de Famagouste, un Grec (*) d'une taille gigantesque sortait souvent de la ville pour défier les plus braves d'entre les Turcs, et revenait toujours vainqueur. Cet exemple animait le courage des Grecs, et ils se battirent comme un peuple libre.
Une armée musulmane s'était en même temps jetée sur la province que Venise possédait encore dans l'Albanie, et avait saccagé l'ancienne Buthrotum et Parga, voisine de Corfou. Cette île importante aurait subi le même sort que Chypre, sans le grand effort que fit alors la chrétienté. Il n'est pas de fait d'armes plus illustre que cette bataille maritime de Lépante, où parurent les flottes confédérées de l'empereur, du pape , du roi de Naples , de Venise , et
{*) Crusii Turco-Grœcia.
des chevaliers de Malte ; tout le monde sait que Don Juan d'Autriche y commandait , que Cervantes y fut blessé, et que jamais les chrétiens ne remportèrent une victoire plus complète sur les Turcs. La politique et le péril de Venise avaient formé cette ligue; il ne s'agissait ni de délivrer la Grèce oubliée dans son esclavage, ni de renouveler les anciennes croisades : on voulait arrêter les progrès menaçants de la Turquie.
La bataille se donna dans ce bassin que forme la mer près du promontoire d'Actium , aux lieux où s'était disputée jadis la conquête de Rome et du monde. Toutes les forces de l'empire turc étaient rassemblées. Les vaisseaux du sultan occupaient le centre et la droite de cette armée ; le dey d'Alger en conduisait la gauche. La flotte chrétienne, ayant longé le rivage , vint se déployer , en face de l'ennemi , dans le golfe de Lépantc. Venise, à elle seule, avait réuni cent huit galères , et formait près de la moitié
de l'armée chrétienne. Ses vaisseaux, en partie montés par des Grecs insulaires, servirent puissamment à la victoire; elle fut immense. Après cinq heures de combat, les vaisseaux turcs en désordre, mutilés, incendiés, s'abîmèrent dans les flots, se dispersèrent ou furent pris par les vainqueurs. L'escadre du roi d'Alger échappa seule à travers les feux des Chrétiens. Un historien de la Grèce moderne rapporte que douze cents Vénitiens et huit mille Grecs périrent dans cette bataille. Cette inégalité de nombre serait glorieuse pour les Grecs ; mais alors ils ne furent pas même nommés dans les récits qui remplirent toute l'Europe du bruit de cette grande journée. On sait qu'elle fut stérile : les confédérés, jaloux l'un de l'autre, se séparèrent. Don Juan se hâta d'aller recueillir les honneurs qui l'attendaient en Italie , et les bénédictions du Pape.
Venise qui restait seule chargée du poids de la guerre et des suites de la victoire, voyant
son commerce dépérir , commença bientôt après à négocier avec les Turcs. Elle renonça par un traité à ses droits sur l'ile de Chypre , se fit rendre les ruines de Parga , et quelques places de la Dalmatie. Ainsi , chaque guerre et chaque traité diminuait les possessions de Venise dans les mers du Levant. Corfou, ravagé souvent par les Turcs, semblait ne pouvoir échapper long-temps à leur joug.
Candie, encore plus importante, excitait toute l'inquiétude du sénat de Venise. Cette île, si fameuse dans les antiquités grecques , était , par la fertilité de son territoire , la plus riche colonie de la république. Il y avait au seizième siècle , dans les provinces de Candie , de la Canée , de Retimo et de Sétima , plus de deux cent mille habitants. La plus grande partie de la population était grecque. Il s'y mêlait des Juifs, des Arméniens, et une tribu d'Arabes établie dans cette île. Au douzième siècle , on y comptait quatre cents gentils-hommes Véni-
SUR l'État des grecs. 223
tiens qui étaient comme les maîtres et les seigneurs du pays, sous l'autorité d'un provéditeur de Venise (*). La république paraissait craindre que le peuple de cette île ne s'enrichît , et ne devînt plus difficile à gouverner; elle voulait le tenir dans l'abaissement.
Nous avons vu que les Grecs de Candie recevaient les instructions du patriarche de Constantinople. Leur clergé n'en était pas moins fort ignorant. Il n'y avait (**) aucune école grecque dans l'île : mais on remarquait dans les habitants cette vivacité d'esprit paticuîière à la race grecque. L'instinct des vers était fort répandu : dans les fêtes , les jeunes Grecs soutenaient souvent l'un contre l'autre des défis poétiques , comme les bergers de Théocrite. On retrouvait chez ce peuple plusieurs anciennes coutumes de la
C) Relazione delV isola di Candia , del clarissimo Marino de Canalle.
(**) Crusii Twco-Grœcia.
Ua/j ESSAT HISTORIQUE
Grèce, et particulièrement l'usage de danser les armes à la main.
La tribu grecque la plus belliqueuse de l'île était celle des Sfacchiotes (*). Retirée sur les hauteurs et dans les gorges de l'Ida, elle se gouvernait par ses propres usages , ne parlait pas la langue italienne , et ne donnait à Venise d'autre marque de soumission qu'un léger tribut.
Vers la fin du seizième siècle, la république, fort occupée de plans et de projets pour assurer la défense de Candie , songeait à lever des troupes parmi ces montagnards; mais, en comptant sur leur courage, elle redoutait leur humeur indocile.
Une paix de trente années avec la Porte ottomane éloigna les craintes de Venise. Elle continua de tenir Candie sous le joug, sans chercher à gagner l'affection des habitants , et ne
(*) Belon.
SUR l'état des grecs. 2^5
leur demandant que des tributs et de l'obéissance.
Cependant la civilisation italienne , si florissante au seizième siècle , devait se communiquer aux Grecs de Candie. Les familles grecques et vénitiennes se mêlaient et quelquefois confondaient leurs noms. Le commerce maritime de l'île s'accroissait sous le pavillon puissant de la république; et plusieurs négociants grecs des principales villes de Candie avaient amassé de grandes richesses, malgré la politique jalouse du sénat. Ils envoyaient leurs enfants étudier à Venise et à Padoue.
(*) Un degré de culture morale inconnu dans la Grèce suivit ce premier progrès ; et il est à remarquer que la plupart des Grecs savants , dont les noms furent portés en Europe à la fin du seizième siècle et jusqu'au milieu du dix-septième , appartenaient à l'île de Candie.
(*) Crusii Turcc-Grœcia.
U'i6 ESSAI HISTORIQUE
Quelques-uns d'entr'eux (*) ne s'occupèrent pas seulement de controverses théologiques, mais ils s'adonnèrent aux lettres et à la poésie ; non cette poésie naïve et populaire , née du ciel et du climat, conservée parla tradition, et qui ne porte ni date ni nom d'auteur ; elle se retrouvait à Candie comme dans tous les lieux de la Grèce ; mais il y avait aussi dans cette île des hommes qui cultivaient cette poésie littéraire , souvent moins heureuse dans ses inspirations , mais dont l'existence suppose de l'art et de l'étude.
Ce caractère se retrouve dans un roman d'Erotocritos (**), ouvrage mêlé de prose et de vers , écrit en grec moderne avec un goût d'élégance italienne et de recherche orientale. Le nom de l'auteur, Vincent Cornaro, semble
(*) Leake's Researches on Greece , tom. ii. (**) On peut lire dans l'oxcellrnt discours préliminaire de M. Fauricl une agréable analvse de ce roman.
annoncer un Vénitien de Candie, qui avait adopté la langue des Grecs. Mais à la même époque , un autre ouvrage , composé par un Grec de naissance , George Khortatzi , portait la même empreinte de savoir et d'imitation. C'est une tragédie d'Érophile , le premier drame sans doute que l'on eût vu dans la Grèce depuis le Christ souffrant , ouvrage de Grégoire de Naziance , dans le quatrième siècle. Ce drame, tout romanesque, présente une Egypte imaginaire , un tyran de Memphis qui ne ressemble à rien , une jeune princesse fille de ce tyran, et un jeune prince vertueux dont elle est aimée. Le tyran, mécontent de cette inclination , fait assassiner le jeune prince , et envoie son cœur et ses deux mains coupées à la princesse , qui se tue de désespoir. Il vient alors sur la scène , et est mis en pièces par le chœur , composé de femmes.
Ce bizarre mélange de souvenirs italiens et grecs, est, pour ainsi dire , entrelacé dans une
autre pièce formée par quatre intermèdes où sont reproduites les principales scènes de la Jérusalem Délivrée. Les Sarrazins y sont appelés Turcs, et dépeints avec beaucoup d'énergie et de haine. C'est le seul trait national de cet ouvrage tout artificiel,où, pa^rmi quelques beautés ingénieuses et brillantes , on peut surtout remarquer la grande influence des idées italiennes sur l'imagination de l'auteur.
Une autre production de la même époque et du même pays porte dans sa forme et dans quelques détails une preuve d'origine grecque et un caractère tout indigène. C'est une pastorale de Nicolas Dhrimitiko, natif d'Apokorona , près du canton des Sfticchiotes. Le poète indique lui-même son nom et le lieu de sa naissance, dans des vers d'une autre mesure, à la fin de la pièce, et ajoute qu'il l'écrivit en 1627, et la fit imprimer à Venise.
Cet ouvrage d'un Grec civilisé conserve ce-
pendant une teinte rude et naïve qui témoigne de la vérité des peintures.
Rien de plus simple que le sujet, et de plus touchant que certains détails : c'est la nature antique retrouvée plutôt qu'imitée. Un jeune pâtre gardant ses troupeaux était devenu amoureux d'une jeune fille , dont le père était allé à la carrière chercher de quoi bâtir une bergerie. Ils se jurent de s'aimer , et se donnent pour gage de leur foi des bagues d'osier. Le jeune homme promet de revenir dans un mois demander la jeune fille en mariage à son père; il part , et , retenu dans ses montagnes par une maladie , ne revient qu'au bout de deux mois. Il rencontre au même lieu un vieillard assis sur im rocher; il l'aborde (*); et le vieillard lui dit : « elle m'a chargé de t'attendre dans ces lieux. Il passera, m'a-t-elle dit , un joli berger, au teint bruni par le soleil, aux yeux noirs, à
{*) Leake's Rescarches on Greece, tom. 11.
a3o ESSAI HISTORIQUE
la taille élancée , au gracieux sourire. Il s'informera de celle qui est morte et perdue pour lui. Dis-lui qu'elle est morte en l'aimant toujours. Qu'il la regrette et qu'il la pleure; qu'il inonde ses vêtements de larmes : car la cause de sa mort, c'est qu'il avait laissé passer les jours sans revenir , et qu'il avait tout à coup oublié la pauvre fille ; et pour cela , elle est morte de chagrin. Et ce jeune berger, ajoute le vieillard , d'après la ressemblance , c'est toi. Je suis en peine pour toi, et je te plains ; car je croyais que vous seriez tous deux mes enfants , et nous avions parlé de mariage. »
Le malheureux berger visite la tombe de sa bien-aimée , et fait vœu de renoncer à ses troupeaux , pour errer dans les bois avec un mouton blanc qu'il avait reçu de la jeune fille.
On ne peut douter que cette pièce, qui peutêtre n'est pas exempte de quelques souvenirs de pastorales italiennes, ne retiace les moeurs des bergers sfacchiotes près desquels le poète
SDR l'état des grecs. h3ï
habitait , et ne soit le monument curieux d'une poésie à la fois instinctive et cultivée.
Les faibles traces de civilisation qui renaissaient dans l'île de Candie, sous le pouvoir de Venise, furent effacées par la longue et cruelle guerre dont les Turcs affligèrent ce beau pays. Elle commença dès l'année 1644? et dura plus de 3o ans. L'invasion fut imprévue , suivant la politique peu scrupuleuse des Turcs. Le nouveau sultan Ibrahim était en paix avec la république, lorsqu'un vaste armement , préparé dans les arsenaux de Constantinople , excita l'inquiétude du sénat. La Porte rassura par des promesses le commissaire de Venise. La flotte musulmane vint amicalement relâcher dans l'île de Tines , possédée par la république; puis elle vint débarquer à la pointe occidentale de Candie, près du fort de la Canée , construit par les Vénitiens dans le quinzième siècle.
La population grecque de Candie , opprimée j)ar ses derniers gouverneurs, montra peu de
a3l FSSAI IJlSTORIQrE
zèle pour la défense commune; elle fuyait aux montagnes, et ne paraissait pas s'inquiéter du péril de ses maîtres. Il restait pour la défense de l'île une (lotte de trente vaisseaux sous les ordres d'un amiral vénitien , Capello, et quelques milices indigènes commandées par le gouverneur Cornaro , qui résidait dans la ville de Candie, capitale de l'ile. Les autres places, Réthimo, Spina-Longa, Setia, n'avait que de faibles garnisons pour se défendre ; mais les Vénitiens à cette nouvelle firent les plus puissants efforts pour garder une si précieuse possession. L'argent manquait ; et le sénat , par une ressource dont il avait quelquefois usé, mais qui coûtait à l'orgueil aristocratique , mit à l'enchère plusieurs dignités de la réoublique , et créa cinq titres nouveaux de patriciens , pour être vendus à autant de citoyens ou sujets de la république, choisis parmi ceux qui s'engageraient à verser au trésor soixante mille ducats. Une disposition particulière de l'ordonnance du sénat montre
SUR l'état dus (iKECS. 2 33
assez qu'il commençait à se ressentir de l'injuste dédain ou de la rigueur qu'il avait montrés pour la population grecque, soumise à son €;mpire. « Parmi les nations sujettes ou étrangères, disait cet acte , l'illustre et royale nation grecque sera préférée comme ayant possédé long-temps l'empire , et comme ayant bien mérité de la république. » Mais ce vain et tardif honneur ne ranima pas le zèle des Grecs de Candie; et quoique le sénat eut augmenté jusqu'au nombre de quatre-vingts ces promotions vénales, elles ne furent achetées par aucun Grec. Venise en même temps sollicitait . avec ardeur les secours de presque tous les états de l'Europe; et elle cherchait à susciter, pour sauver Candie, cet esprit de croisade et ce patriotisme chrétien qu'elle avait souvent trahis par ses alliances intéressées avec la Turquie.
Cependant les Turcs après un siège de cinquante-neuf jours s'étaient emparésde laCanée,
!i34 ESSAI HISTORIQUE
et , forts de cette position , favorisés par le voisinage du Péloponèse, ils s'obstinaient à conquérir le reste de l'île.
Leurs progrès furent lents : Venise fit de prodigieux efforts ; ses flottes vinrent plusieurs fois attaquer les escadres turques jusqu'à l'entrée des Dardanelles. La longueur de la guerre excita l'émulation des chrétiens. Candie devint une espèce de rendez-vous chevaleresque pour les braves et les aventuriers de l'Europe. Le cardinal Mazarin lui-même y fit passer un secours de neuf vaisseaux. Le désordre et la fréquente anarchie du gouvernement turc prolongeait cette guerre; mais les forces n'étaient pas égales : incessamment recrutés , les Turcs avaient conquis Rethimo , et tout le territoire , jusqu'à la capitale de l'île qu'ils environnaient de toutes parts. Ce siège de Candie vit épuiser, de part et d'autre , tout l'art terrible des mines, des galeries souterraines , des bombes et des assauts.
SUR l'état des grecs. a35
Sans nous attacher à tous les faits d'armes des braves étrangers qui venaient teindre de leur sang ces remparts attaqués par les infidèles, nous voudrions retrouver la trace de ce que fit et de ce que souffrit le peuple indigène de l'île, ainsi disputé entre des maîtres européens et des tyrans asiatiques. Mais bien que les vœux des Grecs de Candie ne fussent plus douteux, depuis qu'ils avaient senti le poids de la conquête musulmane,ils résistèrent peu.Toutes les plaines furent envahies; et au bout de quelques années il ne restait aux Vénitiens que deux ou trois forteresses maritimes , et l'imprenable capitale , qui, d'un côté baignée par la mer, était défendue par sept boulevards et d'immenses fortifications. Les milices grecques enfermées dans la ville partageaient avec zèle tous les périls du siège. On remarquait leur courage , à coté même de ces guerriers français envoyés par Louis XIV. Leur manière de combattre offrait un curieux contraste : tandis que
2 36 ESSAI HLSTORlQLJi
les plus habiles ingénieurs de la France et de l'Italie, les Castellano, les Quirini, les Maupassan , dans les assauts , dans les combats , dirigeaient avec un art savant l'artillerie de l'Europe, les milices indigènes, gardant le cothurne antique, lançaient des flèches avec une force et une justesse redoutée des Turcs, et qui rappelaient ces archers crétois célèbres dans l'antiquité.
En i665, lorsque Venise obtint du duc de Savoie le secours d'un général célèbre , le marquis de Ville , et que , d'une autre part , le visir Koproli, grand homme de guerre, vint luimême presser l'interminable siège de Candie , les efforts redoublèrent. Tout ce qu'on avait fait jusque-là fut surpassé. Le nombre et la fureur des assauts, la hardiesse des sorti es, firent périr en quelques mois plus de vingt mille Turcs et quatre mille Chrétiens. Dans la plus mémorable de ces sorties , où les Turcs abandonnèrent leurs travaux et leurs étendards, les as-
SUR l'état des grecs. 2 37
sièges s'étaient avancés sur quatre colonnes , les Italiens , les Allemands , les Français , et les Grecs de l'île. Tous combattirent avec une égale valeur; mais le génie opiniâtre du visir et les forces toujours renouvelées de l'empire turc devaient triompher.
Vainement un point d'honneur chrétien, et une mode de cour , firent encore arriver dans Candie la plus brillante noblesse française , l'aventureux duc de la Feuillade, le jeune comte de Saint-Pol,et d'autres illustres volontaires, des Beauveau , des Créqui, des Tavannes, le marquis de Fénélon et son fils. Vainement Louis XIV fit passer dans Candie un secours plus régulier, ime armée de six mille hommes, commandée par le duc de Beaufort. Cette protection qui, renouvelée de nos jours, suffirait ponr sauver la Grèce entière des efforts de la Turquie sur son déclin, fut impuissante pour protéger Candie contre cette domination barbare, qui n'avait encore rien perdu de sa vi-
gueiir , et qui , par accident , avait un grand homme pour ministre.
Koproli joignait à la force des armes l'art des négociations , et sa fierté barbare ne dédaignait pas d'employer les ruses et la subtilité naturelles à l'esprit grec. Un insulaire de Scio, Panajotti, était, au siège de Candie, le confident et le diplomate du grand visir.
Cet homme fort zélé pour sa religion, et même savant théologien , n'en était pas moins parvenu par son habile souplesse dans la faveur de Koprogli. On dit que les Turcs le regardaient avec respect, comme une sorte de magicien; et les Grecs, qui imputèrent à ses ruses la chute de Candie , lui donnaient le surnom du traître Achitophel ; mais, sans exagérer l'influence de ce Grec , l'issue de la longue guerre de Candie s'explique assez par les efforts opiniâtres des Turcs.
Depuis plus de vingt ans , maîtres de tout le territoire de l'île, ils avaient bâti une seconde
SUR l'éta-t des grecs. 239
capitale, aune lieue de celle qu'ils assiégeaient.
A l'arrivée de l'expédition française commandée par le duc de Beaufort , Candie, depuis si long-temps écrasée par le feu des Turcs, n'était plus qu'une ruine défendue par quelques centaines de soldats de tout pays , et habitée par quelques familles grecques et italiennes.
Mais un grand homme , François Morosini , commandait au milieu de ces débris, et repoussait toutes les offres du grand visir et les insinuations de son adroit interprète. Entrés dans cette malheureuse place, les Français pouvaient derrière ces bastions à demiruinés se défendre long -temps : leur courage les emporta dès les premiers jours hors des murs , malgré les avis de Morosini. Engagés dans une sortie imprudente, surpris, embarrassés par l'ignorance du terrain , ils perdent cinq cents hommes et leur général, le duc de Beaufort. Ce fut un coup mortel à l'expédition ;
9,4o ESSAI HISTORIQUE
la destruction d'un vaisseau de \\s,ne français, qui sauta sous le feu des Turcs , augmenta le découragement. On ne songea plus qu'à partir. Le duc de Navailles , inquiet sans doute de se voir seul comptable d'une expédition si malheureuse , résolut de mettre à la voile malgré les instances du courageux Morosini.
Tous les habitants de la ville, le clergé à leur tète , poussèrent des cris de désespoir , en voyant partir leurs défenseurs. La flotte française s'éloigna deux mois après son arrivée. Dans cet intervalle si court, les Français ne virent que les bastions de Candie ; et leurs récits n'offrent ppint de lumière sur la situation de toute l'ile occupée par les Turcs ; mais on y voit quelque chose des usages grecs qui frappèrent leurs yeux. Un officier raconte que, traversant une rue de la ville sillonnée de bombes et de boulets, il vit beaucoup d'habitants assemblés dans une maison ; étonné , il s'avance ; le corps d'une femme était placé dans
SUR i/j':tat des ghlcs. aZjr
un cercueil , paré de beaux vêtements, le visage découvert, la tète ornée de perles, les doigts chargés de bagues précieuses , les bras enveloppés de dentelles, la chaussure parsemée de pierreries. Beaucoup de jeunes filles se tenaient à l'entour, et l'une d'elles disait plusieurs choses à la louange de cette femme morte, racontait ses vertus, puis s'arrachait les cheveux , déchirait ses habits, se frappait la poitrine, versait des larmes, et poussait des gémissements auxquels toutes les autres répondaient par des cris et des pleurs (*). Les détails de ce récit indiquent sans doute une femme grecque, d'une famille riche et considérable; mais ils marquent bien la constance de cette coutume funéraire pratiquée dans tous les lieux de la Grèce, et qui s'observait avec tant de pompe au milieu des hoireurs d'une ville assiégée.
(*) Voyage de ( andi'e fait par l' armée de France rn Vannée iG<><), pur M. Des Reaiix.
O.lyi ESSAI lîISTORlOUF.
La prise de Candie semblait consommer l'asservissement de la race grecque et le triomphe des Barbares dans toutes les mers du Levant. Il n'est pas douteux que cette catastrophe n'ait porté le découragement parmi les Grecs du continent , qui , malgré leur dégradation apparente, conservaient encore la haine du joug musulman et l'espérance de le briser. Sans regretter la domination vénitienne , les Moraïtes voyaient avec effroi la puissance turque les environner de toutes parts. Pendantlesiège de Candie, on avait fait assidûment des prières dans les églises grecques pour les armes des princes chrétiens. Après la prise de l'île il ne resta plus d'espoir. Les Turcs eux-mêmes parurent décidés à ne plus souffrir aucune résistance. Les Maniotes, qui s'étaient conservés toujours indépendants, et dont le courage et la pauvreté tentaient peu les pachas turcs , furent attaqués dans leurs montagnes, et quelques familles illustres de cette peuplade la quittèrent alors,
STin LI-TAT DES GRFCS. 9.43
désespérant d'y rester libres. C'est à cette émigration que remonte l'établissement d'une tribu grecque dans l'île de Corse. Un Grec de Mania , Jean Stéphanopoli , qui se prétendait issu d'une branche des Comnènes , et qui avait beaucoup voyagé , conduisit l'entreprise ; il était allé d'abord à Gènes demander la protection du sénat , et avait visité la Corse. Il revint après avoir choisi le canton de Paomia, et, de concert avec le capitaine d'un vaisseau français, il embarqua ceux de ses parents et de ses compatriotes qui voulurent s'associer à lui. Partie de Porto-Betilo , le 3 octobre 1673, la petite colonie , qui comptait sept cent soixante personnes , hommes, femmes, enfants , après avoir relâché à Zante et à Messine , se rendit à Gênes , où la concession de territoire qui lui était promise fut solennellement réglée par le sénat. Le printemps suivant elle passa dans l'île de Corse, et s'établit à Paomia. C'est là qu'elle a longtemps subsisté, fidèle çiu gouvernement génois,
9,44 FSSAI RTSTORIOnF.
parmi les séditions Iréquentes de l'île , et cultivant ses terres avec une industrie fort supérieure à celle des habitants. On reconnaissait à cette marque le canton des Grecs. Quelques chants populaires desmontagnesdela Morée se conservaient parmi ces Maniotes expatriés; et ils les redisaient comme un souvenir de leur pays. C'est même un renseignement précieux sur l'ancienneté de ces poésies, rassemblées de nos jours par un savant plein d'imagination et de goût. Le beau chant d'une femme de la Morée sur la mort de son fils est connu chez les Grecs de Corse, depuis leur émigration. Ils lé répètent encore aujourd'hui à Cargèse et à Ajaccio , où se conservent quelques familles grecques , dernier débris de cette colonie , qui fut, en 1730, chassée du canton qu'elle habitait, par les Corses soulevés contre l'autorité de Gènes.
Le long épisode de la guerre de Candie nous a distraits du tableau général de la Grèce. En
SLR L ÉTAT DES GRECS. mJ
reportant les yeux sur l'état de ce beau pays , vers les conimencemeiits du dix-septième siècle, on aperçoit d'abord peu de changement.
Kien n'est immobile comme la servitude. Les années, les siècles même s'écoulent avec une lente uniformité. Des générations naissent et meurent sans laisser de trace. Il n'y a pas d'événements pour elles. Il n'y a rien de nouveau , même dans leurs souffrances ; et leur malheur est monotone comme la pitié qu'il inspire. Tel était le sort de la Grèce sous le joug abrutissant des Turcs , tandis que tous les peuples de l'Europe marchaient à grands pas vers la civi lisation et les lumières.
Il semblait cependant que l'influence de ce progrès universel devait se faire jour tôt ou tard à travers le cordon de barbarie tracé par les Turcs autour de leur empire, et pénétrer jusqu'à cette race ingénieuse qu'ils tenaient asservie par le sabre et l'ignorance. T^es relations
ll\^ ESSAI IILSTORIQIJE
du commerce devenaient plus nombreuses , les voyages plus fréquents. Des consulats européens étaient établis dans les principales villes du Levant. Des missions chrétiennes les parcouraient ; et cet esprit de secte qui divise les Chrétiens venait y chercher des combats et un théâtre. Ainsi , le contre-coup des guerres civiles et religieuses de l'Europe se fit sentir jusque parmi les Grecs de' Constantinople. La réforme , qui remplaçait l'esprit des croisades , avait été, dans son origine, défavorable aux Chrétiens d'Orient ; et Luther , par le désir illimité de tout contredire dans les opinions de l'église romaine, écrivit, en style dogmatique, pour soutenir la légitimité des Turcs, et leurs droits sur les nations qu'ils avaient conquises. Indépendamment de cet étrange paradoxe, les guerres nées de la réforme ne permettaient pas de songer à de lointaines expéditions contre les Turcs : c'est la plainte d'un
SUR l'état des grj>:cs. •2l\J
Grec savant de Corfou (*), clans une lettre qu'il adressait au célèbre Melanchton, vers le milieu du seizième siècle.
Plus tard le zèle du prosélytisme fit souvenir les Protestants de l'existence des Grecs. Avant la prise de Candie, un Grec né dans cette île, Cyrille Lucar , ayant fait des études à Venise , voyagea chez les Protestants d'Allemagne , et goûta leurs opinions religieuses. Plusieurs docteiu's de la réforme attachèrent un grand prix à trouver des disciples dans cette église grecque, séparée de Rome depuis plusieurs siècles, et qui se vantait de remonter aux traditions apostoliques.
Cyrille ayant passé en Turquie, aiqjiès de Mélèce, son parent et dignitaire de l'église de Constanlinople , commença bientôt après à répandre les idées nouvelles qu'il avait prises dans l'Occident. Il devint célèbre dans l'église
Ç} Ljii.sh J'uiro-Gnicia.
248 FSSAI II [STOP. roi iK
grecque, et fut iionuiié patriarche d'Alexaudru'. Il ambitionna le siège de Constantinople, que les caprices de la Porte rendaient souvent libre par la déposition et l'exil du patriarche. Repoussé dans une première élection , où Timothée, évèque de Patras, obtint la préférence, il lui succéda quelques années après ; mais ses doctrines nouvelles excitèrent la défiance des évéques , et le synode de Constantinople fut rempli d'orages. L'ambassadeur d'Angleterre et l'envoyé de Hollande soutenaient le patriarche novateur. L'ambassadeur de France travaillait contre lui. Les évéques rédigèrent des protestations et des anathêmes ; et le divan , fatigué de ces querelles qu'il ne comprenait pas , relégua Cyrille dans l'île de Rhodes.
Le patriarche, du fond de sa retraite, remua de nouveaux ressorts , et se fit rappeler. Rétabli sur son siège , il essaya de répandre un catéchisme conforme aux principes des églises protestantes. L'ambassadeur d'Angleterre fit
SUR l'État des guecs. 'if^q
venir secrètement pour cet usage une presse et quelques ouvriers d'imprimerie , les premiers qu'on ait vus dans Constantinople.
Quelques missionnaires jésuites, dans leur zèle contre la réforme , dénoncèrent au divan cette nouveauté comme une conspiration. La presse fut détruite, et Cyrille exilé dans l'île de Ténédos (*). Ce qui peut étonner , et qui montre la mobilité vénale et capricieuse des ministres de la Porte, c'est que Cyrille fut une seconde fois rappelé. Mais sur de nouvelles plaintes et par de nouvelles intrigues , il fut déposé , conduit sur un vaisseau, et mis à mort. Le dénonciateur principal du patriarche devint son successeur, et peu da temps après périt de la même mort. Le synode restait agité de querelles. On eût dit que les fureurs scholastiques qui avaient perdu l'empire des Grecs se ranimaient au milieu de leur esclavage; et les
(*) Collevlimea de C) villo Lnciirc.
!i5o ESSAI IIISTORIQliK
puissances chrétiennes, si long-temps indifférentes sur le sort de ce nialheureux peuple , s'occupaient avec un zèle singulier de ce qui pouvait changer sa foi, et le faire passer du schisme à l'hérésie.
Ces fréquentes mutations du patriarchat de Byzance étaient liées presque toujours aux intrigues que formaient quelques familles établies dans le Fanar, et dont la fortune s'était augmentée parle commerce , et quelquefois par la faveur des grands de la Porte. Presque toujours le patriarche était un instrument docile dans la main de quelques-uns de ces Grecs , en qui la finesse naturelle à leur nation était aiguisée par les périls d'une cour ombrageuse et sanguinaire. Ces grandes familles du Fanar composaient une espèce d'aristocratie servile , distinguée du reste de la nation par ses vices et par ses lumières.
Dans le dix-septième siècle, il y avait dans le Fanar une vingtaine de ces familles la plu-
SDH l'ktat des grecs. aSi
part enrichies par le négoce de diamants et de soierie. C'étaient les Juliani(*), les Rosetti, les Sou«i , les Maurocordati, les Contaradi, etc. Aucun de ces noms , comme on le voit, ne rappelait les anciennes maisons de l'empire grec. Il se conservait cependant quelques-uns de leurs héritiers réels ou prétendus , qui portaient obscurément les noms de Cantacuzène et de Paléologue. Mais presque toute la noblesse fanariote était de nouvelle date, venue de l'Asie Mineure ou de l'île de Scio, et mêlée de sang italien. Le crédit qu'avait obtenu Panajoti près du grand visir Koproli , redoubla les intrigues et l'ambition des Grecs du Fanar. La charge de drogman ou d'interprète devint une haute fonction qui donnait part à tous les secrets de la Porte , et dominait son ignorante diplomatie.
Tentées par le succès de Panajoti, les piin-
(*) l'iiif/uit ilin-ticimc.
a Ou ESSAI HISTORIQUE
cipales familles du Fanar firent insti-uiie avec soin leurs enfants clans les langues d'Europe, pour les mettre au service du divan. Dans cet avilissement de l'esprit et de l'adresse servant au triomphe de maîtres cruels et grossiers , les Grecs du Fanar conservaient un zèle religieux qui faisait tout leur patriotisme : Panajoti en avait donné l'exemple. Il avait travaillé à la destruction des chrétiens de Candie, et il se servit de sa faveur pour faire relever des églises et pour fonder des monastères. Telle fut la conduite des principaux Fanariotes, qui s'unirent toujours au patriarchat de Byzance , et firent à leur ambition toute espèce de sacrifices , hormis celui de leur culte.
Un autre résultat de leui- influence fut de ramener quelque instruction parmi leurs concitoyens, et de préparer ainsi de loin la liberté, sans la vouloir. Le dix-septième siècle et l'âge suivant vinrent s'élever parmi le haut clergé et les riches familles de la Clrèce un assez
SUR l/lhàT DES GRECS. 1^}3
arand nombre d'hommes instruits dans les arts et dans les langues antiques et modernes. Le célèbre Cantemir , Moldave de naissance , mais Fanariote par son éducation , son séjour à Constantinople et son mariage avec une princesse Cantacuzène , a comparé les savants grecs de son temps aux plus célèbres génies de l'antiquité (*).
C'est là , sans doute , une hyperbole grecque un peu forte ; mais il est certain qu'à cette époque parurent en Grèce plusieurs hommes que l'on aurait remarqués dans d'autres pays. Un Grec nommé Monolachi , enrichi par le commerce , fonda près de l'église de Byzance une académie, où l'ancienne langue, les diverses philosophies de l'antiquité et les sciences naturelles étaient enseignées par des maîtres célèbres. Ce fut là qu'Alexandre Maurocordato , interprète et mé-
(*) Histoire de Vempirc. oltoviau pur Ih'nirlriiis Cantemir.
Si 54 ESSAI HISTORIQUE
decin du sérail, enseigna le principe de la circulation du sang, dont la découverte récente était encore contestée dans l'Europe.
D'autres hommes savants , Jean Caryophile , Scœvophylax, Antonios Sébastos, illustraient cette école ; et Cantemir, qui suivit leurs leçons, les cite avec la même reconnaissance que montre Marc-Aurèle en nommant ses maîtres. Mélèce , archevêque d'Arta et ensuite d'Athènes , Métrophanes , et plusieurs autres ecclésiastiques , ne s'adonnèrent pas aux lettres avec moins d'ardeur. Enfin le siège patriarchal fut occupé par un homme d'une grande vertu et d'une rare éloquence , Callinicos.
Parmi les Grecs célèbres de cette époque on peut encore citer Philaras d'Athènes, qui voyagea dans l'Europe et fut en commerce de lettres avec Mil ton (*).
A la vérité ces lumières et cette érudition
(*) Millon's -ii'orks.
SUR l'I'I'AT J3ES GRF.CS. u55
lie quelques hommes n'avaient nul rapport avec l'état général de la nation. Au commencement (lu dix -septième siècle la population grecque du continent et du Péloponnèse formait un peuple nouveau qui semblait repasser par les degrés successifs de la barbarie. Cachés sous le nom de Romaioï qu'ils se donnaient eux-mêmes , les Grecs n'avaient sur leurs antiquités qu'une notion très vague. Ils croyaient que leur patrie avait été jadis habitée par des géants païens. Ils conservaient mieux les traditions du christianisme , mais entremêlées de fables et de co.utumes bizarres : comme tous les peuples simples, ils avaient beaucoup de fêtes religieuses. On sait aujourd'hui par un recueil célèbre quel instinct poétique se conservait parmi les Grecs ; et , quoique la plupart des chants populaires rassemblés par M. Fauriel ne remontent pas au-delà du dernier siècle, on peut présumer que des traditions semblables appartiennent à des époques plus an-
ciennes , et que les Grecs eurent toujours dans leur ignorance cette même nature poétique et musicale.
Les voyageurs qui, dans le dix- septième siècle, ont décrit la Turquie d'Europe , étaient des érudits plus attentifs aux monuments et aux inscriptions de l'antiquité qu'aux débris vivants de la Grèce. Ils sont cependant frappés de cette vivacité d'esprit, de ce feu du Midi qui brillait souvent dans un pauvre pâtre ou dans un paysan grec. Mais ils s'accordent à montrer la population toute entière comme abattue par l'oppression des Turcs.
Vers le milieu du dix-septième siècle une cliarge odieuse cessa cependant de peser sur les familles grecques; depuis l'année i656 on ne leva plus le tribut du cinquième des enfants mâles. La Porte, moins heureuse dans ses expéditions militaires, avait abandonné son ancien usage de former les ortas(]e janissaires avec les enfants chrétiens enlevés dans le sac des villes
' SI » r,'i:TAT i3r.s ghecs. •2S']
d'Europe. Elle renonça également à les recruter avec la population grecque, et ne mit plus dans leurs rangs que des Turcs asiatiques.
Cet impôt du sang avait été surtout insupportable aux Grecs, parce qu'il entraînait l'apostasie de leurs enfants. On avait vu souvent des mères poignarder leurs fils dans les l)ras des commissaires tiucs, et se tuer ensuite ellesmêmes. Ce courage se retrouvait particulièrement chez les femmes de la Zaconie , canton de l'ancienne Lacédémone. La suppression de cette dîme odieuse fut pour les Grecs un grand allégement à leur servitude, et la population s'augmenta dans la Morée.
Quelques villes avaient obtenu d'ailleurs des espèces de privilèges dont profitaient les Grecs. Napoli, habitée en partie par des Turcs, avait le droit de ne recevoir le pacha dans ses murs, que pendant trois jours chaque année. C'étaient autant de rapines et de concussions évitées pour le reste du temps. Aussi cette ville, heureuse-
l5S ESSA.I HISTORIQUE
ment située , était-elle enrichie parle commerce. On y rassemblait des productions de toute la Grèce; et il s'y faisait un grand trafic de blé, de vin , d'huile , de soie, de coton et de tabac. Le port était vivant et fréquenté. Il y venoit des vaisseaux de Constantinople, du Caire, de Venise, de Livourne. Sur le rivage, on voyait beaucoup de femmes Zaconites, d'une stature haute et vigoureuse, occupées incessamment à transporter des fardeaux. Les hommes naviguaient sur de petites sarcolèves au pavillon turc, et allaient trafiquer dans les îles voisines.
Il y avait dans la ville quelques négociants Grecs fort riches, et à qui cette richesse donnait , comme il arrive partout , une sorte de pouvoir. Les Turcs mêmes de Napoli paraissaient plus humains que les autres, et un peu civilisés par le commerce fréquent des étrangers. Dans les autres villes de la Morée nul commerce, nulle industrie. La vie des Grecs était à
SUR l'État des grecs. aSg
peu près la même que celle des Turcs. Les femmes des primats et des riches ne sortaient que voilées et entourées de suivantes, comme les femmes turques. A l'église, elles se tenaient dans un lieu séparé, qu'on appelait Gynécétis. Les villages et les campagnes de la Moré« offraient un aspect assez riant. La guerre ne les avait pas ravagés depuis près d'un demi-siècle; il y passait peu de troupes. Il n'y avait donc à supporter que les vexations habituelles des pachas , des mousselims , des cadis et des naëbs , les insolences de quelques agas , et ce dur mépris de la race victorieuse pour la race vaincue. Dans quelques lieux même , ce sentiment s'était adouci par l'habitude de vivre ensemble. Il se trouvait beaucoup de paisibles hameaux, nommés ^topia par les Grecs, peuplés de familles turques et chrétiennes, ayant chacune également leur petite maison (*), fermée avec
(*) La Guilletière en l'année 1676.
oXiO KSSAI HISTORIQUF
une serrure do ])ois , surmontée d'une petite terrasse, où l'on passait la nuit sous le doux ciel de la Grèce, et entourée d'un jardin rempli de mûriers, de térébinthes et d'oliviers. Ce qui ne manquait nulle part, c'était une église chrétienne, quelquefois creusée dans le rocher, une image de la vierge, et quelques prêtres poiu^ absoudre le peuple de ses péchés.
Les anciennes habitudes, celles qui naissent du génie même des lieux, se retrouvaient dans les cHverses parties de la Morée. Les habitants de l'Arcadie étaient toujours pasteurs ; ceux de la Messénie , laboureurs et adonnés à la chasse; ceux de l'Argolide, industrieux et commerçants. Mais ces traits distinctifs étaient affaiblis par l'oppression. Il est certain cependant, que, vers le milieu du dix-septième siècle , il restait , parmi les raias de la Morée , l'espoir d'être délivrés par le grand duc de Moscovie , et même la croyance que quelque
SUR l'état Dl'S GKLCS. 261
jour un vaillant capitaine (*) s'élèverait du milieu de leur nation , et reprendrait toutes les mosquées pour en faire des églises chrétiennes. Le sort d'Athènes avait été long-temps le même que celui des villes de la Morée. Malgré son beau port, elle avait moins de commerce que Napoli et elle était exposée aux fréquentes rapines du pacha de Négrcpont. Ce fut un bonheur pour elle d'être donnée en ajjanage au chef des eunuques noirs, par le crédit d'une belle Athénienne qui était entrée dans le sérail. Cette juridiction lointaine fut une espèce d'affranchissement pour Athènes. Les Grecs de cette ville se gouvernaient par un conseil de vingtquatre vieillards, appelés Vecchesiacloi\ et ils se servirent quelquefois, avec assez d'adresse, de la protection qu'ils avaient dans le sérail, pour obtenir le renvoi du gouverneur ou de l'aga.
(*) La GuiUeLii're.
262 ESSAI HISTOrxlQLE
Les plus instruits d'entr'eux (*) se vantaient de ces petites résistances, comme d'un esprit de liberté qu'ils avaient hérité de leurs ancêtres. Avec ce secours , ils échappèrent souvent à des avanies que voulait leur faire siibir le pacha de Négrepont , par un ancien droit de sa charge.
Athènes , bien que remplie de ruines , conservait encore beaucoup de monuments , mutilés depuis par les armes ou la curiosité des peuples civilisés. Les Grecs qui l'habitaient , indifférents pour ces souvenirs , se rapprochaient assez des mœurs turques ; et les enfants des deux nations jouaient ensemble sur les débris des chefs-d'œuvre antiques.
Le peuple d'Athènes était ignorant et à demibarbare, comme celui du reste de la Grèce; mais cet esprit subtil , que les anciens attribuaient à l'influence du climat de l'Attique , se remarquait dans la population moderne. Une
(*) Spon et Tflieler.
SUR l'état des grecs. 263
chose fort singulière , c'est que la méthode ingénieuse de l'enseignement mutuel était pratiquée vers le milieu du dix-septième siècle dans la ville d'Athènes , où le Didascalos instruisait une trentaine d'enfants. Athènes avait alors pour archevêque Anthime, homme savant, qui cherchait à répandre quelque instruction parmi ses compatriotes. La religion était fort en honneur dans la ville. On y comptait plus de cinquante églises desservies par des prêtres grecs; et là comme ailleurs le zèle religieux conservait la nation vaincue, malgré le mélange des races et la longue durée de l'oppression musulmane.
Vers la même époque, la prescription de l'esclavage fut interrompue dans une partie de la Grèce , ou du moins remplacée par une autre conquête. Les Vénitiens , qui , depuis la perte de Candie, épiaient l'occasion de se venger de la Turquie trop puissante , saisirent le moment où elle était engagée dans une guerre
a64 t:ssai Hisior.iQi;r.
contre Fempereur d'Autriche. Us avaient jusque-là dévoré beaucoup d'affronts et d'avanies ; mais quand ils apprirent que l'armée ottomane , campée sous les murs de Vienne , avait été défaite par le secours de Sobieski roi de Pologne, ils n'hésitent plus; ils déclarent la guerre à la Porte , qui n'avait pas coutume de se laisser prévenir, et mettent tous leurs vaisseaux en mer.
Dans cette grande occasion, ils rappellent au commandement Morosini, qui, depuis la malheureuse issue de la guerre de Candie, subissait, malgré sa gloire , l'ingrat oubli de ses concitoyens. Morosini se vengea comme un grand homme, en redoublant de zèle et de courage. A la lète d'une flotte nombreuse, il se saisit d'abord de Leucade , poste avancé du Péloponèse , et débarque dans la Péninsule huit mille hommes qui marchent sur Coron. C'était la première fois que l'étendard chrétien reparaissait dans la Grèce, depuis bien des années; et, quoique
SLR Ljh'AT niis on ics. u(k^
l'ancienne domination de Venise eut laissé de fâcheux souvenirs , la haine du joug musulman ne permettait aucune incertitude dans les vœux des Moraïtes.
Toute la Péninsule fut ébranlée. Plusieurs évéques correspondaient avec le général vénitien. Des paysans, des pâtres de la montagne arboraient les couleurs de Venise, et tout appelait les nouveaux conquérants. Coron fut emporté après quelques jonrs de siège, et les Turcs qui l'habitaient passés presque tous au fil de l'épée. Alors, des hauteurs du Taygète , descendirent les Maniotes pour combattre et piller ; et leur secours servit à disperser un corps de troupes commandé par le capitanpacha.
Ces premiers succès, poussés par le génie guerrier de Morosini, firent tomber en peu de temps les plus fortes places de la Morée. Dans la seconde campagne, en. 1G86 , les deux forteresses de Navarin, Modon, Argos el Ka-
poli se soumirent aux Vénitiens. C'était une révolution rapide; les Turcs se réfugiaient de toutes parts dans les villes , et les villes capitulaient avec les vainqueurs. L'année suivante, Patras et Neocastro furent emportés. Lépante et Misitra se rendirent, et le seraskier de la Morée, battu plusieurs fois, n'osa défendre Corinthe ; il fit sauter les fortifications de cette ville , incendia les magasins , et se retira vers les montagnes de l'ancienne Phocide (*) , en massacrant tous les Grecs qu'il rencontrait sur son passage , et qu'il accusait des maux de l'empire. Morosini , rapidement accouru , s'empara de Corinthe enlevée aux Turcs et aux flammes. Il était maître de toute la Morée , où les Turcs ne possédaient plus que Malvoisie.
Ce général sentit alors le besoin d'étendre ses conquêtes pour les assurer. Le port d'A-
(^)Histoire de V ewpii\i ottoman par Can ternir, t. nr.
suu l'état des grecs. 267
tliènes et l'île de Négrepoiit pouvaient seuls garantir la possession du Péloponèse; et, tandis que toutes les forces des Turcs étaient oc cupées dans la guerre contre l'Autriche et la Pologne , l'occasion était belle pour enlever la Grèce aux Barbares.
Morosini vint assiéger Athènes avec une formidable artillerie, qui foudroya la garnison turque et les monuments antiques. Une bombe éclata dansleParthenon , dont les Turcs avaient fait un magasin de poudre. Après quelques jours, la forteresse et la ville se rendirent. Morosini , dont les armes n'avaient pas été moins destructives que celles des Barbares , voulut emporter, comme trophée de sa victoire, la statue de Minerve , ouvrage de Phidias , et le plus beau monument d'Athènes ; mais ce chef d'oeuvre fut brisé dans le travail qu'on fit pour l'enlever.
La prise d'Athènes , en donnant aux Vénitiens le golfe Saronique , comme ils occupaient
uGS ESSAI HISTORIQUE
celui de Corinthe, protégeait leurs conquêtes clans la Morée. Morosini , à qui sa patrie venait de décerner une statue, le titre de Péloponésien, et bientôt après la dignité de doge, tourna ses efforts vers l'île de Négrepont; mais les prospérités de Venise étaient passées. La capitale de Négrepont se défendit avec vigueur. Les chrétiens du pays, la plus pauvre et la plus sauvage de toutes les peuplades grecques, ne donnèrent aucun secours à l'armée vénitienne. La peste se mit dans ses rangs ; et Morisini , après quelques mois d'un siège inutile , abandonna son entreprise. Il revint pour attaquer Malvoisie qui résistait encore; il tomba malade , et la guerre se ralentit. Les généraux qui lui succédèrent firent de vaines tentatives sur Candie, où la république possédait encore quelques forteresses voisines du rivage, et que les Turcs , maîtres de toute l'île , n'avaient pas su conquérir.
Morosini, chargé d'années , reparut lUi mo-
SUR r.'lÎTAT DES GUECS. 9.G()
ment à la tète de la flotte vénitienne, mais pour venir expirer à Napoli, sur le théâtre de sa gloire. Les Vénitiens, sous un autre général, s'emparèrent presque sans combat de l'île de Scio; mais peu de temps après ils la perdirent; et cette conquête passagère ne fit qu'envenimer les haines des deux communions qui habitaient dans l'île , et qui s'accusaient mutuellement près du vainqueur. Les catholiques d'origine grecque ou génoise s'étaient montrés favorables à l'invasion vénitienne; et il en périt im grand nombre, quand les Turcs rentrèrent dans l'île peu de temps après.
Cependant Venise conservait toujours Athènes , la Morée, les îles d'Égine et de Leucade; et ces conquêtes ne semblaient subordonnées qu'au succès de la grande guerre que l'empire ottoman soutenait contre l'Autriche et la Pologne. Ces deux puissances , pressées de se réunir à la ligue qui se formait contre Louis XIV, firent à la Porte des conditions
plus favorables qu'elle ne devait l'espérer après la perte de plusieurs batailles. On attribua cependant ce résultat au talent et à la finesse diplomatique d'un grec qui fut l'interprète, ou plutôt l'ambassadeur de la Porte, aux conférences de Carlowitz. C'était Maurocordato, que nous avons nommé parmi les hommes savants de la Grèce moderne. Elo-: quent, adroit, instruit dans les intérêts des princes de l'Europe, il défendit habilement ceux de la Turquie; et sans doute il ne lui fallut pas moins de dextérité pour arracher à l'orgueil ignorant de la Porte quelques concessions nécessaires.
Par le traité de Carlowitz la Morée resta sous le pouvoir de Venise, et le sort de ce beau pays ne dépendit plus que d'un peuple chrétien, qui s'en trouvait le maître paisible. Il semblait qu'un siècle de plus et le progrès de la civilisation dans toute l'Europe avaient dû adoucir le gouvernement de Venise. Mais, soit
SUR L ÉTAT DES GRECS. 2 y t
préjugé, soit défiance, soit hauteur habituelle envers les peuples assujétis, les Vénitiens ne marquèrent leur rétablissement dans la Morée par aucun bienfait pour les habitants. Le pays demeura pauvre et sans commerce, le peuple accablé d'impôts. Le sénat de Venisenomma cependant un provéditeur extraordinaire, chargé de protéger les Grecs contre les abus du pouvoir et les vexations des chefs militaires. Mais un grand vice subsistait toujours; c'était la conquête.
Dans sa dégradation apparente , le Grec conservait l'horreur du joug étranger. L'aversion de l'église romaine, le zèle du schisme augmentaient ce sentiment. On se réunissait dans les églises ; on y priait Dieu pour être délivré des Latins ; enfin quelques familles de primats , pour qui les Turcs s'étaient adoucis par une longue habitude de vivre ensemble, regrettaient les anciens maîtres. Ainsi, pendant quinze ans , Venise occupa la Morée, sans y fonder son
■l^'l FSSAl lIISTORIQr'E
pouvoir. La paix de Carlowitz humiliait encore les Turcs. Le sultan Aclimet III , ayant remjîorté quelques avantages sur le czar Pierre , avait hâte de venger l'injure du croissant, et de reprendre la Morée. Il ht marcher vers l'isthme de Corinthe une armée nombreuse, qui pénétra dans la Péninsule , et se rendit aisément maîtresse de toutes les places. On ne peut expliquer un tel succès, que par la profonde indifférence du peuple grec, par l'indiscipline et la corruption des garnisons étrangères. Corinthe et Napoli furent prises d'assaut ; les autres villes se rendirent. Au bout d'un mois , il n'y eut plus de Vénitiens dans la Morée. En même tems , une flotte turque s'empara de l'île de Tines, de Sude, et de Spina-Longa, les deux forteresses que Venise conservait encore dans Candie.
Ainsi , la servitude de la Grèce fut plus complète et plus étendue que jamais. Les Turcs rej)rirent la Morée comme leur territoire. Les
SUR l'état des gufxs. 273
Grecs plièrent la tête, en regrettant peut-être Venise qu'ils maudissaient tout-à-l'heure. Les Pachas, les Mousselims, les Beys, les Agas reparurent avec tout leur cortège de vexations , de rapines et d'avanies. Les Primats grecs reprirent leur misérable autorité , qui consistait à tourmenter leurs compatriotes, sous le bâton de leurs maîtres.
Les Maniotes seuls , retirés dans leurs montagnes, continuèrent à guerroyer contre les Turcs. La Morée se retrouva ce qu'elle était au seizième siècle. Cette reprise de la conquête , après une interruption de quinze ans, semblait même plonger les Grecs plus avant dans la servitude.
En même temps qu'ils laissaient envahir la Morée, les Vénitiens perdirent les deux forteresses qu'ils possédaient encore dans l'île de Candie. Leur marine cédait à celle des Turcs. Partout le croissant triomphait. Il ne restait aux Turcs qu'à s'emparer de Corfou pour
d'jli ESSAI HISTOr.lQKj:
chasser les Vénitiens de toutes les mers du Levant, et régner sans partage sur les ruines de la Grèce ; mais cette île , que le courage de ses habitants et des circonstances heureuses ont conservée jusqu'à présent inviolable au joug des barbares, fut alors défendue par le génie d'un grand capitaine enrôlé sous le drapeau de Venise : c'était Schullembourg, célèbre pour avoir arrêté la fortune de Charles XII. A la tête de la garnison de Corfou , il soutint pendant plusieurs mois les assauts des Turcs. La valeur des Grecs de l'île seconda puissamment les travaux de Venise. Les femmes et les prêtres combattirent dans un dernier assaut, où les Turcs furent repoussés et poursuivis par Schullembourg. Le lendemain la flotte des Turcs abandonna l'île.
LesOttomans avaient à se défendre, à la même époque, contre les forces de l'Empereur commandées par le prince Eugène. Cette guerre était une puissante diversion en faveur de la
république de Vciiise. La célèbre bataille de Peter waraddin abaissa l'orgueil du Sultan, et le réduisit à souhaiter la paix. Elle fut conclue à Passarowitz le 21 juillet 1718. Par ce traité, les Vénitiens n'obtinrent que Cérigo, Butrinto et Parga en face de Corfou. Ils réclamèrent vainement la Morée, dont les Turcs restèrent en possession par les traités comme par les armes. Tandis que l'asservissement de la Grèce semblait ainsi confirmé par la diplomatie des cours , d'anciens germes de liberté long-temps inaperçus se fortifiaient dans quelques-unes de ses provinces. C'est en effet au commencement du dix-huitième siècle que remontent les seules traditions un peu détaillées qu'on ait recueillies sur les bandes armées d'Epire et de Thessalie. C'est le temps des Christos Milionis et des Boucovolasjles plus anciens Klephtes dont l'Histoire se conserve dans les chants populaires des Grecs modernes. On sait que, bien longtemps avant cette époque, dans les provinces
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de la Grèce septentrionale, l'humeur belliqueuse des habitants et la situation même du pays avaient mis quelques conditions à la victoire des Turcs. Les plaines furent envahies sans obstacle ; mais des tribus guerrières se maintenaient indépendantes sur l'Olympe, lePélion, les chaînes du Pinde et les monts Agrapha.
Les Turcs, dès les premiers temps de la conquête, après avoir fait des efforts pour soumettre ces bandes rebelles et pauvres, traitèrent avec elles; ce fut même une politique du gouvernement Turc de les faire descendre de leurs montagnes, et de les attirer au milieu de la population soumise, en leur accordant des privilèges. Ainsi se forma, ou plutôt fut reconnue par les Turcs, la milice grecque des Armatoles, qui, distribuée par cantons dans toutes les provinces, excepté la Morée, était chargée de la garde des routes. Au commencement du dernier siècle, la Grèce septentrionale se trouvait ainsi divisée en dix-sept Arma-
su II L ETAT DES GRKCS. 2
tolikes, ou capitaineries, dont le chef obéissait aux Pachas et dans quelques lieux aux Primats grecs. Ceux des montagnards qui ne voulurent pas accepter ce servage armé continuaient à vivre sur leurs rochers, d'où ils s'élançaient quelquefois pour piller les troupeaux des Turcs. On leur donnait et ils prenaient eux-mêmes le nom de Klephtes, qui dans l'ancienne langue signifie voleurs.
C'est ainsi que, au rapport de Thucydide, les premiers Grecs navigateurs s'étaient honorés du nom de pirates. Les Klephtes se trouvaient dans une sorte de guerre forcée avec les Armatoles devenus les gardiens du pays; mais le rapport de religion, de langue, d'origine, rapprochait tous les Grecs, bien plus que cette division ne pouvait les séparer. L'Armatole, fier et indocile sous le pouvoir des Turcs, regardait encore les Klephtes de la montagne comme des alliés et des frères, vers lesquels il se réfugierait quelque jour. « Je fus vingt ans ar-