‹ LascarisChapitre 3 sur 6 · ESS\1 niSTORlQllE · texte numérisé non relu

ESS\1 niSTORlQllE

« matole, et trente ans klephte sur la montagne, » dit une vieille chanson (*) ; c'est l'image de la vie du Grec qui avait une fois touché les armes, et se sentait du courage.

Quand il éprouvait un outrage des Turcs, ou même par inconstance, par dégoût de la plaine et de la servitude , il désertait aux montagnes. Quelquefois aussi le Klephte était tenté par une vie plus douce , et venait s'enrôler dans la milice des Annatoles, où il trouvait une paye régulière, et où il ne craignait plus la poursuite des Spahis et des Janissaires. Chaque capitaine d'Armatolike formait lui-même sa bande. 11 tenait à gloire d'y faire entrer les plus braves; il les appelait ses pallikares ou compagnons. Mais lorsqu'un capitaine parle nombre ou par la valeur de ses pallikares paraissait plus redoutable , il était souvent en butte aux

(^] Chants populaires de la GjTce tnoderne , reciicillia par M. Faitriel.

SUR L liTAT DES GJiKCS. 'l^ij

trahisons et aux vengeances des Pachas; car les Turcs s'aperçurent bientôt de l'inconvénient d'avoir armé une partie des chrétiens, et ils auraient voulu ne plus employer que les Albanais mahométans, ennemis acharnés des Grecs. Les Armatoles persécutés se rapprochèrent des Klephtes. Quelquefois le même nom leur fut donné, avec les épithètes diverses de RI ephte apprivoisé, ou de Klephte sauvage, suivant qu'ils reconnaissaient le pouvoir des Turcs, ou qu'ils s'enfonçaient dans les montagnes. La principale expédition des Klephtes^ sauvages était de piller quelques hameaux et d'enlever quelques Turcs opulents. On le voit parleursviveschansons.ee Ils avaient, » dit l'une d'elles,avec une franchise tout homéiique, a des «agneaux, des moutons qu'ils faisaient rôtir, u et cinq beys pour tourner la broche. » Quelques capitaines d'Armatoles ne se bornèrent pas à ces incursions passagères; ils se rétablirent à main armée dans leurs anciens postes au

milieu de la plaine, annonçant par cet exemple que la liberté pouvait renaître et s'étendre dans la Grèce asservie. Ainsi , sur le continent de la Grèce, même dans les provinces qui sont encore aujourd'hui sous le joug des Turcs , il se conservait un reste d'indépendance qui s'accroissait avec le temps. Les traces en seront mieux connues, si, quelque jour, la Grèce victorieuse et paisible s'occupe à rechercher les antiquités de son moyen âge.

Dans les archives des monastères et des évéchés de la Thrace , de la Macédoine et de l'Épire , on exhumera de précieux documents sur cette époque, dont quelques points seulement sont éclairés pour nous.

Il est certain que , même dans ces provinces qui sont le siège de l'empire turc en Europe, la religion et la langue conservées maintenaient l'existence nationale des Grecs. Un espoir de liberté existait toujours parmi eux. A Thessalonique, dans les premières années du dix-

SUR l'État des grkcs. 281

huitième siècle, les habitants s'informaient des victoires du Czar de Russie, et en parlaient comme de leur libérateur (*).

C'est au règne de ce prince, en effet, que remontent les desseins de la Russie pour la délivrance, ou plutôt pour l'envahissement de la Grèce. Pierre-le-Grand , qui , par de violentes secousses, lira tout à coup son peuple de la barbarie, et le fit marcher de force à la gloire et à l'empire, n'osait pas encore espérer une domination facile sur les peuples de l'Europe éclairée. Son ambition était de s'agrandir du côté de la Turquie , et de vaincre les Rarbares avec cette science de la guerre qu'il empruntait aux nations belliqueuses et polies.

Dans un semblable projet, le soulèvement ou l'invasion de la Grèce, la réunion, sous un même drapeau , des peuplades chrétiennes enclavées dans la Turquie , s'offraient naturelle-

(*) Missions du Lcvaiil^ loiiit- 2.

aiSa r.ssAi msTORiQir:

ment à la politique du Czar. Il se prépara de loin pour arriver à ce but. Il se servit de l'instruction nouvelle qu'il avait donnée à son clergé, pour exercer un pouvoir, auparavant inconnu, sur les moines grecs de l'Athos, et jusque dans le synode de Constantinople. De riches présents, des parures d'église, des livres imprimés étaient envoyés de Moscou dans les couvents et les évêchés de la Grèce ; et quelques lueurs de civilisation sortaient d'une contrée encore à demi -sauvage pour éclairer la vieille patrie des arts.

Ces desseins auraient été poussés plus loin, si la fortune n'avait pas arrêté le Czar sur les bords du Pruth, en le forçant de réduire son ambition à la retraite de son armée et au salut de sa propre vie. Ce revers inattendu montra la force qui survivait encore dans le vieil empire turc , et éloigna pour long-temps l'espoir (le le détruire. Les Grecs, qui avaient tourné les yeux ver.s le nord, ({ui avaient tressailli au

sru i.'ktat oes grecs. 2 83

bruit des armes du Czar, retombèrent dans leur décourageante servitude , et seulement les prêtres des plus obscures églises de la Grèce , dans la prière qu'ils faisaient devant le peuple, mêlaient le nom du grand duc de Moscovie à celui des saints de la nation.

Toutefois cette même époque , où les Grecs virent échouer l'entreprise de leur puissant protecteur, fut marquée par un incident que l'on pouvait croire heureux dans leur destinée. La Porte Ottomane, qui, dans la guerre contre le Czar, s'était crue trahie par le célèbre Cantemir, Hospodar de Moldavie, ne voulut plus confier cette province qu'à des gouverneurs étrangers. Les Grecs du Fanar, assidus courtisans des visirs, ne négligèrent pas cette occasion de s'élever, et Nicolas Maurocordato, fils du Grec habile et savant qui avait si bien servi l'empire turc, obtint le titre d'IIospodar de la Moldavie. Mais la Porte, inquiète et jalouse de cette fortune inespérée qu'elle accordait à un

a 84 l'SSAl lIJSTORlQliL

Grec, ne permit pas à Maurocordato de visiter son gouvernement, et le laissa jouir de ses honneurs dans un palais de Constantinople.

Cependant les Grecs se trouvaient initiés de plus en plus aux intérêts de la Porte. La rudesse farouche des Turcs s'étant amollie , sans qu'ils perdissent rien de leur ignorance, ils trouvaient commode d'emprunter l'esprit souple et facile , et la langue déliée de ces vaincus qui rampaient sous leur pouvoir. Les Turcs du sérail, dans leur indolente fierté, se faisaient un instrument de la pensée d'un Grec, comme du bras d'un esclave.

Mais cette servitude de l'intelligence n'est jamais complète, et finit quelquefois par donner plus de pouvoir à l'esclave qu'au maître. Le Grec Fanariote, adroit, dissimulé, trompeur, conduisait souvent à ses vues secrètes les hommes les plus puissants de l'Empire.

Constantin Maurocordato , fils de l'Hospodar de Moldavie , parvint à exercer le pouvoir dont

SUR l'kTAT DKS grecs. 9.85

son père n'avait eu que le titre. Il partit pour la Moldavie avec une garde de Janissaires soumis à ses ordres, et une suite nombreuse de Grecs attachés à sa fortune. Ainsi, tandis que presque toute la nation grecque gémissait sous le joug, quelques hommes sortis de son sein tourmentaient, au nom de la Porte, une nation voisine.

On a beaucoup accusé les Grecs transformés en princes de Moldavie. Ils furent despotes comme des échappés de servitude. Le gouvernement arbitraire et féroce qui pesait sur leur faible royauté les forçait d'ailleurs à mille concussions tyranniques. Ils opprimaient par peur et par nécessité. Toujours menacés par l'avarice de la Porte, ils se rachetaient du supplice en le méritant.

Toutefois, il faut avouer que quelques-uns de ces hommes si supérieurs à leurs comjiatriotes et à leurs maîtres servirent utilement par leur crédit et leurs lumières la nalion

il^G KSSA.[ lilSTORlQUK

Grecque, qu'ils paraissaient oublier. Constantin Maurocordato, élevé deux fois à la précaire souveraineté de Moldavie , établit des lois sages dans cette province, ranima les études parmi le clergé grec , fit instruire avec soin un grand nombrede ses jeunes compatriotes, et forma le dépôt d'une riche bibliothèque dans la capitale de sa principauté.

Ainsi, aux deux extrémités les plus opposées, deux espèces d'hommes semblaient seules exister dans la nation grecque, les Klephtes et les Fanariotes; les uns, libres parla pauvreté, puissants par le pillage, barbares, mais nationaux ; les autres , ingénieux et polis , parvenus à force de bassesses à ime sorte d'indépendance et de pouvoir, dédaignant leur patrie, mais la servant par leur prospérité.

Le reste du peuple languissait à la fois dans la misère et l'esclavage , à l'exception de quelques marchands établis à Smyrne , à Constantinople et à Thessalonique. Les habitants des

srR LJ'TAT DKS r.Ri:(;,s. 287

îles, bien que moins opprimés, étaient aussi pauvres et aussi ignorants que les autres Grecs; ils n'étaient visités que par quelques armateurs d'Europe, et par quelques missionnaires.

Les missions avaient commencé dès la fin du seizième siècle à se répandre dans la Grèce ; les principales s'établirent à Constantinople,Thessalonique , Smyrne , Scio , Naxos , Santorin , protégées par les ambassades. Elles jouirent d'une assez grande liberté , bâtirent des églises , ouvrirent des écoles où elles attiraient des enfants de la communion grecque. Elles s'occupaient à la fois d'édifier les Catholiques du Levant, nationaux , voyageurs ou captifs, et de convertir les Grecs et les Arméniens. La charité des missionnaires fut sublime et presque céleste, lorsqu'ils pénétraient dans les bagnes des esclaves chrétiens, consolaient des mourants et donnaient la communion à des pestiférés; mais leurs efforts pour amener les Grecs à la foi loiiiaine excitèrent souvent de

q88 essai JTISTOIUQDK

tristes divisions parmi les chrétiens de Constantinople. Le synode les voyait avec jalousie, et les accusa plus d'une fois près du divan.

A Smyrne, ville de passage et de commerce, peuplée d'une foule d'Européens, les missionnaires , moins suspects au clergé schismatique, instruisaient les enfants des Grecs de la ville; ils étaient encore mieux accueillis dans quelques îles, et surtout dans celles où l'ancienne domination de Venise avait laissé des traces du culte romain. A Naxos, qui conservait un archevêque catholique, les missionnaires instruisaient les Grecs et les Italiens attachés à la religion romaine ; ils allaient dans les églises grecques ; ils y prêchaient en grec vulgaire après la messe orientale. Les Grecs vifs et spirituels étaient charmés de ces discours, auxquels l'ignorance de leurs prêtres ne les avaient pas accoutumés. Lorsqu'ensuite les missionnaires rassemblaient les enfants, sur le parvis de l'église, pour leur donner quelques instructions, les parents ve-

SUR l'état des grecs. 9.89

liaient s'y mêler, et se pressaient souvent de répondre pour eux, sans être plus habiles. Les missionnaires croyaient avoir converti l'île entière ; mais les habitudes du rite grec prévalaient toujours; le pain azyme et la communion sous une seule espèce semblaient à ces pauvres insulaires une différence insurmontable; ils disaient avec une subtilité naïve que le pain azyme n'étant pas du vrai pain ne pouvait se cljianger en la substance réelle du corps de Jésus-Christ. Toutefois ils aimaient la pompe des cérémonies de l'église romaine. A la fête du Saint -Sacrement, qu'ils appelaient le présent du ciel , lorsque l'archevêque italien sortait en procession avec son clergé, les Grecs accouraient de toutes les parties de l'île, se couchaient par terre sur son passage, baisaient le soleil mystique du tabernacle , et le touchaient avec des branches de myrte et des fleurs, qu'ils remportaient avec eux, pour bénir et sanctifier leurs demeures.

Cette uniformité de la vie des Grecs sous le joug musulman était rarement interrompue par quelque événement nouveau. Sur le continent , les courses hardies de quelques chefs montagnards , les révoltes de quelques Armatoles , les violences et la méchanceté du Pacha faisaient tout l'entretien de la contrée. Dans les îles, la visite annuelle du Capitan-pacha , et les descentes soudaines de quelque pirate, événements de nature à peu près semblable , tenaient les esprits en alarme et formaient toutes les annales des pauvres habitants.

Cependant lui progrès imperceptible de civilisation gagnait les diverses parties de la Grèce. Parmi les insulaires, les uns allaient servir à Constantinople chez les riches du Fanar , ou dans les maisons de commerce de Smyrne ; d'autres, plus entreprenants, commençaient à naviguer sur toute la Méditerranée, et faisaient les affaires des bourgeois turcs , comme les Fanariotes faisaient souvent celles des visirs. Lé

SUR LKTAT DFS GlirCS. 29 f

peuple vaincu, adroit, souple, infatigable, vivant de peu, semblait insensiblement croître et s'élever sous la dure protection de ses maîtres. Les Grecs étaient partout, ils se mêlaient à tout , et les Turcs , qui les accablaient encore d'outrages , ne pouvaient plus se passer d'eux. Une tentative singulièrement heureuse, et qui marqua vers le milieu du dix-huitième siècle le nouvel état où pouvait aspirer la nation grecque, ce fut la fondation de la ville de Cydonie dans l'Asie mineure, le siège principal de la barbarie musulmane. Il faut le rappeler, maintenant que la politique de l'Europe a laissé périr Cydonie et tant d'autres cités grecques. Dans le milieu du dernier siècle , une ville nouvelle , habitée par les Grecs seuls , et gouvernée par ses propres lois, fut fondée sur l'emplacement du village d'Evalie, où quelques paysans chrétiens vivaient auparavant sous le bâton des Turcs. Les firmans de la Porte autorisèrent cette création, et protégèrent la ville nouvelle, qui prit

•i(y>. KSSAi msTORiQii:

|p nom (le Cydonie. Ce ne fut pas le crédit des princes du Fanar qui acheva ce grand ouvrage; on le dut tout entier au génie et à la persévérance d'un pauvre religieux grec, Jean Œconomos. Témoin dans son enfance des persécutions qu'éprouvaient ses compatriotes qui habitaient le village d'Evalie, il conçut l'espérance de les affranchir un jour; il étudia pour devenir prêtre ; il se retira parmi les religieux de l'Athos ; il vint à Constantinople avec les lettres des évéques pour quelques grands de la Porte; hahile dans les langues de l'Orient, à force d'insinuations, de prières, et par cette volonté de l'homme de bien qui réussit quelquefois à tout vaincre, il obtint un ordre pour éloigner les Turcs du village d'Evalie. Alors il anima ses concitoyens; il invita les autres Grecs à partager cet asile; il leur montra comme une terre sacrée ce territoire qui ne serait plus habité que par des chrétiens. De toutes parts on accourut; plusieurs hommes riches et industrieux du

SUR l'iîtat des grecs. a()3

Pélopoiièse, (le Scio , et même de Constantiiiople, se réunirent dans Evalie; une ville élégante s'éleva sur les ruines du pauvre village; de nombreuses églises la décorèrent; des manufactures peu connues dans l'Orient y portaient les arts de l'Europe ; un collège, qui s'augmenta dans la suite , formait la jeunesse à la religion et aux lettres antiques; la liberté, la ricliesse embellissaient Cydonie , placée sous le ciel le plus pur, près du rivage de la mer.

Cette étonnante prospérité rencontra des obstacles. L'avare jalousie de quelques Pachas, le fanatisme des Turcs du voisinage , et celte anarchie fréquente sous le pouvoir absolu, suscitèrent plus d'une attaque contre les murs naissants de Cydonie. Mais Œconomos, avec l'approbation ou la tolérance de la Porte, défendit par la force les droits de la ville «ju'il avait fondée ; il arma ses concitoyens que le sentiment do leur bonheur animait d'un j)a-

triotisme inconnu dans la Grèce j il repoussa toutes les insultes , toutes les violences ; et Cydonie , libre et respectée , conserva ses privilèges, au milieu de l'Asie musulmane.

On attribua (*) ce rare bonheur surtout à la protection d'un riche banquier grec , nommé Petrarld , fort accrédité dans le sérail , et qui , dès l'origine, avait secondé la généreuse entreprise d'OEconomos.

Ainsi, dans le dix-huitième siècle, florissait une ville grecque , dont l'existence devait encourager toute la nation asservie. Il semblait que la Grèce pouvait dès lors , sans secousses et sans violence, espérer un adoucissement à son sort. L'exemple était donné , et les Turcs , dans leur insouciance , auraient peut-être renouvelé plus d'une fois de semblables concessions. Mais l'ambition d'une puissance étran-

(*) Histoire des événements de la Grèce , par RaJJenel , tome 1.

SDR l'état des grecs. 29^

gère poussait les Grecs à des entreprises plus rapides et plus violentes. Les Russes, qui, mis une fois en mouvement par le génie d'un grand homme, travaillent sur ses idées comme sur un plan tout fait, ne pouvaient abandonner le proj et de soulever la Grèce. On avait vu, sous le règne de l'impératrice Anne , le fameux maréchal Munich , qui portait la guerre en Moldavie , envoyer des émissaires, et répandre des proclamations et de l'or dans l'Epire et dans les montagnes deThessalie.La prompte issue de la guerre borna ses tentatives; mais elles avaient ranimé au cœur des Grecs cette confiance et cette espèce de foi religieuse qui les faisaient espérer dans la Russie.

Le cabinet dePétersbourg ne cessa pas dans la suite decultiverces mêmes sentiments. Une foule de Grecs , aventuriers et braves , étaient reçus dans les armées de l'Empire. Le clergé moscovite entretenait un commerce fréquent avec les églises affligées de la Grèce; il recevait avec vénération

2f)6 ESSAI IIISTOR1QUI-:

des reliques saintes qui lui étaient envoyées du mont Athos et des autres couvents; et la cour de Russie adressait en échange des présents aux monastères de la sainte Montagne.

Tant de motifs, ces prédictions populaires que nous avons citées, cette confiance si ancienne et qui n'avait pas encore été trompée, rendaient facile à la Russie d'agiter le peuple grec, et de le jeter dans des entreprises au-dessus de ses forces et des secours qu'elle lui donnerait.

L'occasion parut naître avec l'élévation de Catherine et les vastes desseins qu'amenait le nouveau règne. Ces jeunes et entreprenants JÊavoris, qui avaient couronné Catheriiie par le meurtre de son époux, cherchaient partout d'un regard avide des conquêtes et des entreprises nouvelles; et leur souveraine elle-même était impatiente de couvrir de quelque gloire singulière le crime de son avènement.

Parmi les hommes qui se pressaient autour d'Orloff et flattaient son orgueil et son esprit

sun l'état des giîkcs. 297

aventureux, était un Grec de Thessalie, devenu capitaine de la garde russe. On le nommait Grégori Papapoulo.Cet homme, avec l'imagination vive et présomptueuse de son pays, fit briller aux yeux d'Orloff l'espoir de soulever la Grèce, de chasser les Turcs d'Europe , et d'agrandir l'empire russe ou la fortune du favori par une si belle conquête.

Orloff , sorti des derniers rangs de la milice, et qui, dans la civilisation comme dans les grandeurs , était un parvenu de la veille , embrassait avec enthousiasme l'idée de se voir bientôt le libérateur de la patrie des arts. Ce plan trouva beaucoup d'obstacles dans la circonspection des ministres du cabinet russe; mais Catherine, séduite par la gloire ou par son amant , fit ellemême les frais d'une première expédition, qui, sous des apparences de commerce , alla reconnaître les mers de l'Archipel.

Papapoulo , parti à la même époque, vinl à Trieste et sur le territoiie vénitien former des

agS ESSAI HISTORIQUE

liaisons avec divers marchands grecs. Il envoya des émissaires dans les montagnes de la Morée, et s'y rendit bientôt lui-même avec des présents pour les églises grecques. Mille bruits précurseurs circulaient dans toute la Grèce, et se mêlaient aux croyances religieuses du pays. Un voyageur anglais (*) , qui parcourut la Morée en 1767 , par une curiosité d'antiquaire et sans prévoir les desseins de Catherine , entendait dire partout sur son passage que les Russes délivreraient bientôt les Grecs; que tout récemment une croix lumineuse était apparue pendant trois jours sur le dôme de Sainte-Sophie; que les Turcs avaient fait de vains efforts pour chasser ce signe miraculeux, et qu'ils étaient tombés dans la consternation.

La politique russe agissait en même temps sur une de ces peuplades barbares qui forment la ceinture de la Grèce devenue bar-

(*) Chandlers tra^els.

SUR L ÉTAT DES GilJLCS. 2(J9

bare elle-même. Les Monténégrins, ou habitants de la Montagne Noire près du golfe Adriatique, ont avec les Russes une conformité d'origine autant que de religion, puisqu'ils descendent des tribus slaves du nord de l'Europe. Cette peuplade, voisine de l'Albanie, vivait indépendante des Turcs , protégée par ses montagnes et par son rude climat. Quelques-uns de ses villages répandus dans la plaine étaient soumis aux Vénitiens; le reste bravait à la fois les Turcs et Venise, pillait la petite république de Raguse, et vivait dans une sorte d'anarchie, où dominaient les chefs de bourajades et Tévéque de Monténégro.

A peu près à l'époque où Papapoulo partit poiu' la Grèce, i'évéque de Monténégro , qui avait été sacré en Russie , aifectait de porter un portrait de laCzarine, et prédisait que les chrétiens allaient être délivrés du joug des Turcs ; en même temps un jeune moine grec parcourait les montagnes, guérissant les malades et

k)() KSSAI IHoTORlOl!!:

prodiguant les secours, les consolations, les prophéties. De concert avec l'évèque , qui paraissait le respecter, il dominait les esprits de cette peuplade, et quoiqu'il ne prît que le nom de Stéphano, il se faisait passer pour Pierre III , le dernier empereur de Russie.

On a peine à croire que cette bizarre supposition ait été calculée par Catherine, et que sa politique n'ait pas rougi d'employer un nom qui devait lui donner des remords. Mais quelle que fut la cause de cette illusion fortuite ou préparée, le jeune Grec en usa pour soulever le peuple (le ces montagnes et quelques bourgades voisines du Cataro, dont les habitants se prétendent issus des Grecs du Péloponèse. Toutes les provinces voisines furent agitées , excepté l'Albanie, devenue mahométane. Le Pacha d'Albanie marcha contre les Monténégrins, délit sans peine leurs rassemblements confus, et saccagea leurs pauvres villages.

Cependant le principal émissaire d'OrloU, le

siTiî l'kt\t dfs r.nrrs. 3()i

Thessalien Grégori, s'était reiuhi à rextréiriilé fin Péloponèse, chez les Maiiiotes, dont l'origine grecque n'est pas douteuse, mais qui n'étaient guère moins barbares que les Monténégrins. Il est visible par cette double tentative que la Russie, méditant \me guerre contre la Porte, avait voulu s'appuyer sur la partie la plus guerrière des peuples enclavés dans la conquête musulmane.

Descendu à Porto-Betylo chez un chef maniote qui se nommait Mauro-Mikali , Papapoulo fît retentir les promesses et le nom de Catherine, rempart de la foi grecque. Enfin, il détermina Mikali et son frère, autre capitaine redouté chez les Maniotes, à réunir les chefs^ des Iiourgades et le conseil des vieillards ; mais ces hommes accoutumés à défendre leur indépendance contre les Turcs parurent peu confiants aux secours des Russes, ne parlèrent qu'avec mépris des Grecs de la plaine soumis à la domination turque, et regardèrent sans

3o2 ESSAI inSTOr.IQtlF

doute avec défiance l'émissaire qui leur était envoyé.

L'adroit Thessaiien , du milieu de cet asile, essaya de lier un parti dans la population subjuguée du Péloponèse. Le canton le plus voisin des montagnes, vers le golfe de Messénie, avait pour proëstos un Grec renommé parmi ses concitoyens par sa prudence et par ses richesses; c'était un vieillard, qui depuis longues années avait su gagner la confiance de tous les Pachas turcs, et amasser impunément des trésors dont il leur donnait une partie.

Benacld, c'était le nom de ce Grec, en protégeant par son crédit ses concitoyens soumis, avait eu l'art d'entretenir avec les rebelles maniotes des liaisons secrètes. Il habitait la ville de Calamata,"près de leurs montagnes. Il avait obtenu du Pacha la permission d'y bâtir une demeure fortifiée. Papapoulo se fit connaître de ce Grec , l'excita par l'espoir d'affranchir son pays, et lui promit la puissante protection

SUR L tTAT OF.S GRECS. ÔO.)

delaCzarine. Le vieux proestos, qui sans doute comprenait tout ce qu'il y avait de précaire et de dangereux dans son existence sous la domination des Turcs, saisit avec ardeur un projet de délivrance ; il réunit dans sa maison quelques primats , quelques évéques et quelques chefs venus secrètementde la montagne; etlà, on promit ^ de rassembler cent mille Grecs, si les Russes paraissaient sur la côte avec des vaisseaux et des armes. On souscrivit un engagement, et l'émissaire thessalien repartit pour Trieste.

La cour de Saint-Pétersbourg reçut ces magnifiques promesses , données par les Grecs en échange du secours qui leur était offert ; et comme elle venait de déclarer la guerre à la Turquie , le soulèvement de la Grèce prit à ses yeux un plus grand caractère d'importance politique.

Le comte Orloff fit partir ses deux frères , Alexis et Féodor, pour surveiller cette révolution promise. Ils prirent le prétexte d'un

3o/î FSSAl HlSTORIQUJv

voyage en Italie ; mais une foule crofficiers russes arrivaient sur leurs pas. Venise, naturellement fréquentée par les Esclavons et par les Grecs, devint le poste avancé qu'ils choisirent, et où le ïhessalien Grégori vint les retrouver. Cet homme avait composé en grec modei-ne un livre (*) sur la tactique des Russes, qu'il fit imprimer à Venise pour le répandre dans la Grèce. Ce présent d'une espèce nouvelle fut accompagné d'ornements ecclésiastiques pour les évéques , de lettres et de médailles d'or, empreintes de l'image deCatherine. Sur la foideces premiers gages , plusieurs Grecs vinrent secrètetement à Venise pour voir et pour entendre le comte Orloff, et l'ardeur des Grecs de la Morée s'anima par toutes les illusions de l'espérance. Cependant la guerre engagée par les Russes sur les frontières de Moldavie avait trompé

(*) Exposé de l'art vu'litairc d' npri's la tactique (hM armées de la crande Russie.

SUR l'état des grecs. 3o5

les premières conjectures. L'ignorance barbare des Turcs semblait encore l'emporter sur la lac* tique savante que les Russes empruntaient à l'Europe, et l'armée de Catherine, enfermée près du Niester, était dans un péril pres-que semblable à celui qu'avait couru le czar Pierre sur les bords du Pruth. Catherine avait besoin d'exciter pour sa propre défense ce soulèvement de la Grèce qu'elle avait rêvé d'abord dans une fantaisie de gloire. Elle fait hâter l'armement d'une flotte, sur laquelle on jeta quelques matelots anglais, engagés par l'ambassadeur de la Czarine à Londres , et des marins grecs de l'île de Micônc, qui étaient venus sur un vaisseau marchand commercer dans le petit port de Tangaroe. Cette flotte, mal construite et mal e'quipée, assez semblable aux prodigieux mais grossiers essais de l'art maritime , sous Pierrele-Grand, n'était montée que de douze cents hommes de troupes; mais elle portait beaucoup d'uniformes russespourles GrecsduPéloponese.

3o6 i;SS\l HISTORIQUE

Cette première escadre , commandée par l'amiral russe Spiritoll, parvint, après une navigation pénible, dans les ports d'Angleterre, où elle trouva des secours et des recrues de matelots. En même temps à Pétersbourg se préparait une seconde expédition sous les ordres de l'Ecossais Elphinston , qui faisait l'éducation maritime des Russes avec un dédain que supportait l'altière impératrice.

Cette flotte devait rejoindre et devancer la première, passer jusqu'aux Dardanelles, et menacer Constantinople, tandis que la Morée prendrait les armes.

Cependantles deux Orloff, en attendant la première escadre russe, avaient tout préparé. Établis à Venise, puis à Livourne, comme dans un poste avancé, ils envoyaient des émissaires en Grèce et dans les îles, répandaient l'or, et ache^ taient les bras de cette multitude de Grecs aventuriers qui abondent sur la cote. Le dessein principal était pourtant caché. Ils avouaient

SUR l'état dfs GRr.r.s. ^07

seulement le projet de faire la course dans l'Archipel , et de secourir les habitants de la Montagne-Noire; un général russe parcourait ce canton récemment dévasté par les Turcs, et il y recrutait des soldats.

Enfin, l'escadre de Spiritoff parut dans les mers du Levant. Telle était l'ignorance du gouvernement turc , qu'il refusait de comprendre cette nouvelle , et que tout le zèle amical de l'ambassadeur français réussit à peine à persuader au divan, une carte sous les yeux, que des vaisseaux russes pouvaient arriver dans les mers de la Grèce.

L'amiral russe vint droit à Mahon, où la prévoyance des Orloff avait préparé des magasins , et où Féodor se rendit aussitôt. Ti-ois vaisseaux se détachèrent pour aller sur les côtes de Sardaigne et de Toscane prendre les recrues qu'avait secrètement rassemblées Alexis, et le ramener lui-même. Dans cet intervalle , Féodor, avec le reste de la flotte, fit voile vers

3o8 ESSAI HISTORIQUE

Malle , dont il espérait les secours ; mais l'ordre de Malte, subordonné àla politique de la France et de l'Autriche, ne remplit pas les promesses que quelques jeunes chevaliers avaient faites aux Russes : la ferveur de sa vocation belliqueuse contre les Turcs n'était plus la même; et d'ailleurs l'intérêt de Catherine, bien plus que celui de la religion, semblait engagé dans cette entreprise.

Féodor s'étant présenté devant Malte ne fut pas même reçu dans le port ; ce contretemps ne fit que précipiter son courage. Féodor avait l'audace et le génie aventureux de ses frères; il y mêlait la présomption de l'extrême jeunesse. Instruitsoigneusementpardes maîtres habiles, depuis la haute fortune des Orloff , il respirait la passion des arts ; son ambition, déjà sérieuse, était pourtant animée d'une sorte d'enthousiasme de collège, inspiré par des études récentes; et ce jeune Tartare,élevé dans une cour voluptueuse et despotique, en venant conquérir

SUR l'état des grecs. 3o9

laGrcceauiiora (le sa Czarine,avait l'imagination toute remplie des Miltiade et des Thrasybule. Repoussé de Malte, il fait voile vers le Péloponèse , s'arrête à la petite île Strophade , pour prendre quelques renseignements dcfns un monastère de caloyers , et vient jeter l'ancre à Porto-Betylo , sur le rivage des Maniotes.

La presqu'île de la Morée était dans l'attente et l'agitation. Depuis le conmiencement des hostilités entre la Porte et la Russie, tout usage des armes avait été interdit aux (jrecs , suivant la précaution habituelle des Turcs lorsqu'ils entraient en guerre avec une puissance chrétienne. Les Turcs, peu vigilants, n'avaient pas saisi les diverses trames formées par le Thessalien Grégori et par ses émissaires ;

mais ils s'étaient aperçus d'une sourde rumeur;

ils avaient alors défendu toute réunion parmi les Grecs, toute prière publique, et fermé les

églises ; enfin dans leur féroce inquiétude , ils

s'étaient jetés sur une troupe nombreuse de

)[() ESSAI HÎSTORIQÎÎE

paysans lacouieiis, qui revenaient de la foire de Patras, et les avaient massacrés.

Les Russes furent accueillis comme des ven geurs , par des cris d'allégresse et de guerre ; Mauro-Mikali vint conférer avec Orloff; les évoques de Lacédémone et de Gliariopolis excitèrent le zèle du peuple. Féodor n'arrivait qu'avec trois vaisseaux de ligne et deux frégates montées de quelques centaines d'hommes ; une frégate russe lui amenait en même temps quelques paysans monténégrins et leur èvéque,qui avait voulu suivre et bénir cette faible expédition. Il rencontra dès l'abord un obstacle dans le bon sens sauvage des chefs maniotes. Mauro-Mikali et son frère trouvèrent ses armements aussi faibles que ses paroles étaient hautaines et présomptueuses. Ils réunirent cependant quelques bandes de montagnards, tandis que Bénacki, retiré dans Calamata, s'occupait furtivement à soulever les habitants de la plaine. On distribua les armes

SUR l'État des grecs. 3i i

que les Russes avaient apportées ; on coiislrnisit à la hâte quelques bateaux plats pour aller chercher dans les îles voisines les Grecs qui voudraient prendre parti. Il en vint des îles de Zante et de Céphalonie; quelques centaines de Sfacchiotes ou montagnards de llle de Crète arrivèrent dans des barques, et se réunirent aux Maniotes. Malheureusement le jcinie Moscovite avait refroidi dès le commencement l'enthousiasme des Grecs, en exigeant d'eux un serment de fidélité à la Czarine. Il n'en forma pas moins trois corps de Grecs et de Maniotes, auxquels il donna le nom pompeux de légion occidentale et orientale de Sparte.

L'un devait pénétrer par les montagnes vers Misitra ; il était commandé par Psaros , jeune armateur de ce vaisseau grec dont les Russes avaient engagé l'équipage. Le second , sous les ordres d'un capitaine russe, devait marcher sur la partie occidentale du Péloponèse.

Enfin Féodor, à la tête du troisième, partit

3l2 ESSAI HISTORIQUf:

j)Oiir assiéger la ville de Coron. Cette place, dont le seul côté qui tenait à la terre est couvert par de faibles murailles et par des rochers, se défendit. L'artillerie des Russes était faible et mal servie ; une galiote à bombes qui leur survint, et dont la vue seule avait épouvanté les Turcs , se trouva sans mortiers. Une mine conduite sous le bastion principal fut éventée par les Turcs; ils reprirent courage, et cette expédition , qui ne pouvait réussir que par la promptitude, tomba en langueur.

Le jeune Psaros fit seul quelque chose d'imdortant et de hardi ; à la tète de quelques centaines de Russes et de Grecs paysans ou Maniotes , il traversa les montagnes, descendit du Taygète dans la vallée que baigne l'Eurotas. Un corps de Turcs, qui s'était placé à la sortie des défilés, s'enfuit en jetant ses armes, et porta l'épouvante jusqu'à Misitra, ville moderne, bâtie à une lieue d«3s ruines de l'ancienne Lacédémone. Les Turcs de Misitra se réfugient

SUR l'i'TAT des grecs. 3i3

dans le chàti'aii , et P.suros vient aux pieds de la forteresse occuper le palais épiscopal des Grecs. Le cri de liberté retentit dans Misitra. La population grecque est soulevée tout entière , et les uniformes Russes , Tétendart de la Czarine, persuadent aux Turcs qu'ils sont assaillis par une nombreuse armée.

Ceux qui s'étaient réfugiés dans la forteresse offrent de rendre les armes sous la condition d'emmener leurs familles. Ce traité s'exécutait de bonne foi , lorsqu'une bande de Maniotes qui avaient suivi la petite armée de Psaros pénètre dans la forteresse laissée sans défense , et pille , massacre les vaincus. Ceux qui peuvent échapper fuient dans l'église chrétienne.

L'archevêque et son clergé sortent la croix à la main pour les défendre, pour arrêter la fureur des montagnards ; ils parvinrent à les écarter. Enlm , rassasiée de sang et de pillage , cette bande féroce retourne aux montagnes, et

3l4 i:SSAI HISTORIQUE

Psaros reste dans INIisitra avec sa légion , qui s'augmente de beaucoup de Grecs et d'habitants de la ville. L'archevêque, le primat et les vieillards s'occupent d'établir une forme de gouvernement régulier. On vit alors combien cette religion , qui avait maintenu le patriotisme , et pour ainsi dire l'existence du peuple opprimé^ pouvait le modérer dans sa trop courte victoire. L'indépendance avait gagné les provinces voisines ; l'ancienne Arcadie commençait à se soulever; les Caloyers du monastère de Méga-Spiîéon, sur le mont Chelmos, quittèrent leurs cellules, sans autre arme que cette croix si puissante aux yeux des Grecs, et ils réussirent k sauver les familles turques qui habitaient la vallée de Calavrica, non loin des bords du jMauro-Nero , le Styx des anciens. Après avoir mis ces familles à l'abri dans les grottes de leur couvent, ils les conduisirent à travers l'Achaïe, réunirent des barques pour leur faire passer le ^olfe, et les déposèrent on siirclé dniis lo

SUR l'ktat des grecs. 3[5

port i]e Crissa, où iloltait réteiidartmusulnjaii.

Cependant les Turcs, qui voyaient croître le soulèvement des campagnes, s'étaient réfugiés dans les principales villes de la Morée, Tripolizza , Napoli di Romani , Corinthe. Le siège de Coron n'avançait pas; et Féodor, retenu par cette entreprise depuis deux mois , ne portait de secours nulle part, et manquait à toutes les espérances qu'il avait données.

La petite ville de Missolunghi, qui plus tard devait s'illustrer, fit seule sa révolution. Il n'y avait que quatre familles mahométanes , un cadi et quelques officiers turcs. Le primat grec les avertit de se retirer j puis il arma les habitants, mit la ville en défense , et s'empara des îles voisines; mais n'ayant pu obtenir d'Orloff un vaisseau qu'il lui fit demander pour défendre le port de Lépante, toute la population, avec un courage digne des temps antiques et de ces derniers temps , monta sur mer dans de faibles jjarcpics, emmenant les femmes et les enfants ,

3l6' ESSAI HISTORIQUE

et quelque peu de richesses acquises déjà par le commerce. Attaqués à leur sortie du golfe par des pirates mahométans, ils combattirent plusieurs jours de suite, et parvinrent à gagner les îles voisines, laissant un triste exemple de l'imprévoyance et de l'abandon de leurs nouveaux alliés.

Non loin de Missolunghi, la ville de Patras s'était soulevée avec le secours des Grecs venus de Zante et de Céphalonie. Mais la nuit du vendredi saint, tandis que tous les habitants étaient en prière dans leurs églises, les pirates mahométans descendent sur la côte , pénètrent dans la ville laissée sans défense, et massacrent tout ce qui ne fuit pas.

Cependant Féodor ne pouvant réussir à prendre Coron , détacha de sa flotte quelques vaisseaux pour s'emparer du port de Navarin , près de l'ile de Sphactérie. C'était comme un refuge qu'il se ménageait dans l'attente des secours que son frère défaut amener d'Italie.

SUR l'état des grecs. 3i7

Il parut enfin avec une escadre de cinq vaisseaux, des munitions, des armes, et de nouveaux manifestes pour exciter le zèle des Grecs. Alexis, chef suprême de l'entreprise, fait abandonner le siège de Coron , et se retire dans le port de Navarin ; puis il ordonne à ce jeune Grec, qui s'était établi dans Misitra, démarcher sur Tripolizza , véritable capitale du Péloponèse, dont la conquête pouvait seule étendre et ranimer l'insurrection des Grecs. Ce négociant grec , devenu général , s'avança sur cette ville avec quelques Russes et deux mille Maniotes qu'il avoit réunis.

Mais déjà les peuplades albanaises entraient de toutes parts dans la.Morée, à la voix des pachas turcs. Mille cavaliers de cette nation viennent se réunir à la garnison turque de Tripolizza. Ils font une sortie, et mettent en fîiite les assaillants qui comrnençaient à peine à établiii quelques faibles batteries , et rentrent vainqueurs dans Tripolizza, où la population

3i8 F.ssAi rris'joniQiii:

grecque fut en partie massacrée. L'archevêque et plusieurs ecclésiastiques subirent le même sort par une sentence du pacha , et comme coupables d'intelligence avec les Russes.

Dès lors les Turcs et les Albanais , maîtres de la plaine, se préparèrent à marcher sur Coron pour atteindre la flotte qui devait arriver de Constantinople. Ils avaient à traverser le défilé de Nysie , gardé par le capitaine Mauro- Mikali et quatre cents Maniotes ; ce furent les Thermopyles de cette petite et fatale insurrection. Mauro-Mikali, retranché dans une bourgade qui occupe le milieu de ce défilé , combattit plusieurs jours , se défendit de maison en maison ; couvert de blessures, et resté seul avec son fils enfant, il tomba dans la main des Turcs. Maîtres du passage , après s'être réunis aux Turcs de Coron , ils marchent sur les Russes qui assiégeaient Modon , les chassent après un rude combat, et s'emparent de leur artillerie.

SUR l'état di:s grecs. 3i9

Cependant une nouvelle escadre russe avai,t paru dans les mers de la Grèce. L'Ecossais Elphinston, après avoir relâché en Angleterre, était parti avec trois vaisseaux de ligne et trois frégates pour aller à la rencontre de la flotte musulmane. Il arriva vers la fin du mois de mai dans le golfe de Misitra, où Psaros s'était retiré avec les débris de la malheureuse expédition qu'il avait tentée sur Tripolizza. Il apprend que la ville est encore au pouvoir des Russes ; il fait aussitôt descendre à Misitra deux officiers, auxquels Psaros annonce le mauvais succès de la guelTe et l'approche de la flotte musulmane, que l'on avait aperçue déjà du haut des montagnes. Mais animé par cette nouvelle , il met aussitôt à la voile pour chercher l'ennemi.

Alexis Orloff , enfermé dans la forteresse de Navarin , ne crut pas devoir attendre l'issue d'un combat naval. Il voyait les Grecs, refoulés parla victoire des Turcs et des Albanais, accourir de toutes parts vers les murs de Navarin,

020 ESSAI IliSTOIlIQUE

où le nom russe les protégeait encore, mais sans armes , sans défense. Toutes ses espérances (le soulever dans la Grèce une population belliqueuse étaient perdues; il ne songea plus qu'à lui-même; il ferma les portes sur les malheureux fuyards, qui, traînant leurs femmes, leurs enfants , se jetèrent dans des barques pour gagner quelques écueils voisins. Un grand nombre y périt.

Pendant que les Russes, si promptement lassés de leur entreprise , abandonnaient à la fureur des Turcs le malheureux pays qu'ils avaient soulevé , de nouveaux alliés leur arrivaient des montagnes de Livadie ; un chef d'Armatoles,Androutzos,sur le bruit de l'invasion , partit avec quelques centaines de guerriers , traversa l'isthme de Corinthe, et vint jusqu'à la cote de la Morée, d'où la flotte russe s'éloignait. Ne trouvant pas le secours qu'il cherchait, et surpris au milieu des Turcs en armes, Androutzos voulut retourner dans ses monta-

SI) Il Ljh.VÏ OF-S GRKCS. ^21

gnes. Assez fort pour croin^ qu'on renoncerait à l'attaquer s'il se retirait de bonne grâce , il lit demander lui firman au pacha de Tripolizza, reçut la promesse de n'être pas inquiété, et continua sa marche.

Mais au moment de repasser l'isthme , il se ^it assailli par plusieurs milliers de Turcs et d'Albanais ; il les repoussa sans pouvoir s'ouvrir un passage, et se rejeta vers le golfe de Lépantepour gagner la mer. Les Turcs s'acharnaient à le poursuivre ; et l'ardeur de l'attaque fut animée par l'obstination de la défense. Toujours marchant, ou ne s'arrétant que pour combattre, sans repos, presque sans nourriture , Androutzos et ses pallikares arrivèrent en quelques jours près de Vortitza , à cinq milles de Patras. Là, ks Turcs firent im dernier effort pour saisir une proie qui touchait au terme de sa fuite , et que la faim , l'épuisement, les blessures, semblaient leur livrer. Us enfermèrent la petite armée grecque,

3a a ESSA.I historique

et renouvelèrent leurs assauts pendant trois jours.

Enfin, le quatrième jour, Anclroutzos tente un dernier effort pour se faire passage ; et soit prodige de courage, ou puissance du désespoir et de la faim , il renverse et met en fuite les Turcs , et reste maître de leurs bagages, où ses soldats ne prennent que des vivres ; il entre alors dans Vortitza, trouve quelques vaisseaux de Zante et de Céphalonie , embarque ses braves compagnons réduits à un petit nombre , et quitte vainqueur sa malheureuse patrie qu'il méritait de délivrer.

Orloff ne sauva que les Grecs qui étaient près de lui , Bénacki , Papapoulo , les évêques de Coron, de Calamata, de Modon ; et se pressant d'embarquer ce qui restait de Russes, il mit à la voile pour aller rejoindre Elphinston. Ainsi rassemblées , toutes les forces des Paisses vinrent chercher la flotte musulmane dans l'étroit canal qui sépare Scio dé la côte d'Asie. La flotîe

SIR l'État dfs grecs. 3^3

turque était nombreuse, et avait parmi ses capitaines un grand homme de guerre, le fameux Hassan.

Les escadres russes étaient mal équipées , troublées par la division des chefs, jaloux de l'amiral anglais , et chargées d'une foule confuse d'Esclavons , de Monténégrins , de Grecs. Mais l'art européen devait l'emporter sur l'ignorance des Ottomans. Après un premier combat, les vaisseaux turcs, qui s'obstinaient à ne pas quitter la côte d'Asie , s'étant retirés dans le petit golfe de Tchesmé, la flotte russe, qui les avait suivis, lança contre eux, à la faveur de la nuit, des brûlots montés par des insulaires de l'Archipel , que dirigeaient quelques officiers anglais. Ce fut dans la main des Grecs le début de cet art terrible, qui devait un jour les affranchir et les venger.

Un premier brûlot périt; le second touche un vaisseau turc et l'embrase ; la flamme en jaillit sur ceux qui l'entourent, et se communiai.

3^4 r.ssAi msTORiQfiî

quant d'abord aux trois navires qui occupaient l'entrée du golfe , elle ferme le passage par une chaîne de feux. Ainsi resserrée , amoncelée dans im étroit espace derrière ce vaste foyer d'incendie , au milieu des batteries allumées par la flamme, des mâts brûlants qui tombent, des amas de poudre qui éclatent , toute la flotte turque est dévorée.

Les timides habitants de l'île de Scio, à la lueur de cette fournaise ardente, qui couvrait le golfe de Tchesmé, contemplaient de leurs rivages la destruction de leurs oppresseurs. Le territoire de Smyrne , sur la côte d'Asie , trembla de cette explosion épouvantable, dont le bruit fut entendu jusque dans Athènes.

Surpris et presque épouvantés de la grandeur de leur victoire, les Russes hésitèrent sur l'usage qu'ils en devaient faire. Elphinston voulait se hâter et jurait de brûler Constantinople. Mais Orloff, blessé de l'orgueil de cet étiauger, arrêta son ardeur, et resta quelques jours à

StIR l'kTAï dis GlUOCS. 3^5

recueillir les débris de la flotle musulmane , dispersés sur la mer et sur les rivages d'Asie. Beaucoup de Turcs s'étaient sauvés dans des chaloupes, et avaient gagné la côte. Dans leur première fureur , réunis aux milices indisciplinées de Smyrne , ils massacrèrent une foule de Grecs.

Cette malheureuse ville nagea dans le sang. Quelques-uns des Grecs qui l'habitaient se jetèrent dans des barques , et vinrent demander secours au général russe, resté sur le théâtre de sa victoire, près de la baie de Tchesmé. Mais les consuls européens , effrayés peut-être également des Russes et des Turcs, envoyèrent une députation à Orloff , pour le supplier de ne pas exposer par son attaque les chrétiens et les Européens de Smyrne à la fureur des barbares. Et en même temps tous les étrangers s'employèrent à des travaux pour la défense des Turcs et de la ville.

Orloff, dont la flotte niai équipée avait be

326 J'SSAI ^STORIQUE

soin de victbires rapides, craignit de tenter iiii long siège , et ne voulut pas même faire d'entreprise sur l'île de Scio , où la population grecque était sans armes , et contenue par une nombreuse garnison. Alors seulement il laissa partir en avantl'audacieux Elphinston, qui, sous prétexte de prévenir une nouvelle escadre que l'on disait envoyée de Constantinople , passa les Dardanelles, et vint jusque sous les batteries des Turcs étaler la faiblesse de leur empire.

Cependant ces bravades se réduisirent au siège de Lemnos; Orloff vint y commander. Pendant cette longue et aventureuse expédition de la flotte russe, les armes de Catherine avaient triomphé sur le continent; ses troupes victorieuses ébranlaient l'empire turc , et en détachaient des provinces. L'Angleterre , commençant à craindre que la Turquie ne fût trop abattue , rappela ses officiers et ses matelots, qui faisaient la force de l'escadre de Spiritoff. \

SUK l'État des crfcs. ?>i'j

Les Russes laisses à eux-mêmes, et n'ayant plus pour auxiliaires que des hommes moins habiles qu'eux , furent battus dans une descente nocturne que firent les Turcs , et abandonnèrent le siège de Lemnos dans le plus grand effroi. Orloff prit alors le parti de retourner en Italie sur une frégate , laissant à l'amiral russe le soin d'y ramener la flotte.

C'était une grande douleur pour les Grecs restés fidèles à la fortune des Russes , et qui n'avaient plus d'autre asile que leur flotte. Ce jeune armateur de l'ile de Mycône , qui, recruté jiar hasard dans le port de ïangaroé, avait conquis Misitra, supplia l'amiral russe de ne pas abandonner les mers de l'Archipel.

Les Russes vinrent hiverner à Paros , et s'emparèrent des îles voisines, sans que la marine turque, presque entièrement détruite, essayât de les combattre. Ils fortifièrent le beau port de Naussa , par des batteries placées sur la partie gauche de ce port et sur un écueil qui

lui fait face. Ils construisirent des magasins, des forges, une église. I.'arairal Spiritoff se fit bâtir une maison au milieu des casernes de ses soldats; ce fut comme une colonie du Nord transplantée dans les mers du Levant. Un grand nombre de Grecs vint y chercher un asile , et grossir la petite armée moscovite.

Mais après l'hivernage, les Russes, qui semblaient vouloir changer leur expédition aventureuse en un établissement durable, ne purent long-temps résister aux chaleurs du climat ; une épidémie se répandit parmi eux- et Spiritoff fut obligé de ramener enfin les débris de sa flotte.

Un capitaine au service de la Russie rapporta de cette expédition un prétendu tombeau d'Homère, trouvé (*) dans l'île de Nios ou de Scyros , et qui après avoir servi de texte aux dissertations des savants d'Allemagne, figure dans les

{*) J^ojage delà Troade , tome u.

SUR l'État df.s crecs. 32()

jardins d'été d'un palais de Pétersbourg. Au reste, on accusa les Russes d'avoir brisé plus de marbres précieux qu'ils n'en conservèrent; mais c'était là sans doute le moindre fléau de celte guerre. Il faut un grand zèle d'antiquaire pour gémir sur ce désastre, au milieu des maux effroyables qui accablèrent la population grecque.

Le séjour des Russes prolongé dans les Cyclades n'avait été qu'une faible protection pour les Grecs. La domination turque s'était en tout lieu raffermie par des massacres; et cette malheureuse entreprise fit encore perdre à quelques peuplades grecques l'espèce d'indépendance qu'elles avaient conservée. Les Sfacchiotes de Candie furent attaqués dans leur asile par le Pacha de l'île , c[ui vint les assaillir avec tous ses Turcs, en avant desquels il faisait marcher des Grecs de la plaine, pour épuiser le feu des montagnards. Les Sfacchiotes, après avoir vu brûler leurs villages

33o KSSAI HISTORIQUE

et tomber leur plus brave jeunesse , se soumirent, et payèrent le tribut qu'ils avaient long-temps refusé. Ce tribut , conforme à leur pauvreté , se composait en partie de glaces du mont Ida(*), qu'ils étaient obligés de recueillir et de transporter pour l'usage des Turcs. Tous les cantons qui avaient accueilli les Russes furent impitoyablement saccagés ; tous les Grecs pris les armes à la main furent mis à mort , et un grand nombre de familles réduites en esclavage.

On raconte cependant que le Pacha turc eut souvenir de l'humanité qu'avaient montrée les moines du couvent de Mega - Spileon , et qu'il leur envoya, pour les protéger, un sangiac et des firmans. Ces bons religieux usèrent de leurs sauf-conduits pour pénétrer dans le camp des Turcs, qui regorgeait de captifs enchaînés; ils en rachetèrent un grand nombre. Ils deman-

C) Olivier.

SUR l'état des grecs. 33 1

dèrent grâce pour les chrétiens de cette vallée de Calavryta dans laquelle ils avaient empêché le massacre des Turcs, et, quoique rançonnés souvent eux-mêmes , ils sauvèrent beaucoup de malheureux.

Mais bientôt les généraux turcs ne furent plus les maîtres de contenir la fureur et la cupidité de ces bandes albanaises qu'ils avaient appelées dans la Morée. Après avoir ravagé le pays comme rebelle, les Albanais refusèrent d'en sortir, sous prétexte qu'ils n'étaient pas payés de leur solde. Une armée que les Turcs envoyèrent contre eux fut battue sous les murs de Napoli; et ils continuèrent de piller les Grecs , et quelquefois les Musulmans.

En proie à ces désordres , la Morée demeura sans culture ; les oliviers , principale richesse du pays, furent presque partout arrachés. En quelques années, la population chrétienne, que l'on portait à plus de deux cent mille âmes, se tiouva réduite au cinquième. Le reste périt,

33^ r.SSAl HISTOïlIQUE ^

ou se retira dans les montagnes de la Romélie, ou s'embarqua pour les îles et le royaume de Naples. Les Hydriotes, adroits navigateurs, qui, depuis quelques années (*), commençaient à suppléer par le commerce à l'aridité du rocher qu'ils occupent, sauvèrent un grand nombre de Grecs, soit en les conduisant sur les côtes voisines, soit en les recevant dans leur île, dont la prospérité s'accrut rapidement.

Ces nouveaux colons, qui avaient langui sur le sol fertile de laMorée, transplantés au milieu des bruyères et des sables d'Hydra, firent d'étonnants efforts. Mêlés aux insulaires , dont l'origine est albanaise, ils formèrent luie population nouvelle, la plus industrieuse peut-être de tous les chrétiens de la Grèce, et la plus remplie de patriotisme et de courage.

Tandis qu'à côté de la péninsule, si cruelle-

(*) Chaudières. TiiWels. Mémoirt sur l'élut de la ci- %'ilisation delà Grèce , par Coray.

siîR i,'j':tat pfs oPxr.os. 333

ment ruinée par les barbares , il se préparait (le nouveaux vengeurs de la nation grecque, les Russes paraissaient ajourner leurs projets contre l'empire ottoman. Pressée de donner tous ses soins au partage de la Pologne , Catberine avait accueilli la médiation de l'Autricbe , constante alliée de la Porte. Satisfaite d'avoir conquis la Crimée , elle s'inquiétait assez peu d'abandonner la possession lointaine et douteuse de quelques îles dans les mers de la Grèce. Toutefois, dans le traité de Kainargi, souscrit le 21 juillet 1774? quatre ans après la désastreuse invasion du Péloponèse, les négociateurs de Catherine, en restituant à la Turquie toutes les îles de l'Archipel, occupées pendant la guerre, eurent soin de stipuler en faveur des habitants une amnistie, le libre exercice de leur religion , le droit de construire et de réparer les églises, enfin l'exemption de toute taxe pour l'époque où ils avaient été sous la domination russe , et

pendant deux ans , depuis leur rentrée sous le pouvoir des Turcs.

Ces conditions étaient dictées par une sorte de pudeur, et par l'espérance de conserver un droit sur ceux mêmes qu'on abandonnait. Mais de pareilles clauses étaient dérisoires, tandis que la Morée palpitait sous ses oppresseurs ; et les Turcs se hâtèrent partout de les violer avec une joie féroce et méprisante. Les îles remises ne leur pouvoir subirent tous les maux d'une nouvelle conquête.

L'entière extermination des habitants de la Morée aurait été le couronnement du traité de Kainargi , si la Porte n'avait pas enfin été avertie par un intérêt matériel. Plusieurs membres du Divan , et le Sultan lui-même , inclinaient à laisser détruire toute la race grecque par les Albanais. Mais Hassan, devenu capitan-pacha, et Taii des plus grands généraux de l'empire ottoman , objecta que l'on perdrait ainsi le Karatch, ou tribut par te te que payaient les

SUR l'État des grkcs. 33j

Grecs. Ce motif prévalut ; et Hassan lui-même lut chargé d'aller enfin mettre l'ordre dans la Morée, et de conserver ce qui restait de la nation grecque , en lui faisant supporter la totalité du Karatch, autrefois réglé par Soliman sur une population dix fois plus nombreuse.

Cette pacification fut sanglante et terrible. Débarqué dans l'année 1779, Hassan appela de toutes parts les Klephtes des montagnes, dont le nombre s'était augmenté parla fuite et le désespoir des Grecs de la plaine; il encouragea les Grecs à s'armer. Ayant marché sur le principal corps des Albanais campé près de Tripolizza , il les battit, et fit élever en pyramides aux portes de la ville les tel es des vaincus.

Acharné à poursuivre le reste de ces bandes, il acheva de les exterminer sur les frontières de la Morée, dans lelitd'i n torrent desséché qu'on appelle encore aujourd'hui le dèfiléda Massacre.

Ainsi la péninsule se trouva délivrée de ce fléau , mais sans pouvoir reprendre la vie , puis-

336 rssAi niSToniQiiE /

qu'elle restait sous le joug des Turcs. Les Klephtes retournèrent dans leurs montagnes , à l'exception du plus fameux de leurs chefs, Colocotroni, que le Pacha fit périr, comme trop brave pour un stijet de la Porte. Le peu de laboureurs grecs qui survivaient au milieu de leurs champs ravagés , de leurs plants d'oliviers et de mûriers coupés à la racine, sans troupeaux, sans commerce, restèrent chargés d'une taxe accablante; ils payaient pour tous les morts.

Ces couvents si nombreux dans la Grèce furent alors secourables. Ils donnèrent des bras pour cultiver la terre. Les moines de Saint-Luc en Béotie , de la Vierge sur le mont Chelmos , de Saint-Laurent dans File de Salamine, accoururent à l'aide des pauvres laboureurs. Ils bénirent de nouveau les sillons. Ils animèrent au travail par leurs exhortations et leur exemple. Mais une peste, s'élevant du milieu de ce pays où tant de sang coulait depuis dix années , vint combler tous les maux des habitants.

SUR l'ktat des grecs. 337

Cette épouvantable suite de désastres accumulés sur la Morée semblait reculer de plusieurs siècles l'affraîichissement des Grecs, ou même le rendre à jamais impossible. La barbarie musulmane avait repris pied sur des cadavres; et sa domination s'était retrempée dans le sang. La Porte , avertie d'ailleurs par un premier exemple, veillait à ce que les Grecs fussent trop abattus pour se relever jamais ou s'unir à des libérateurs. On avait vu la puissance et le zèle des évéques dans l'insurrection de la Morée. Dans tout l'empire , les évéques furent dépouillés de leurs biens , qui passèrent aux mosquées et aux imarets ; et l'esprit originaire de la conquête fut ainsi renouvelé.

L'Europe chrétienne , si elle l'était alors , avait vu d'un œil de mépris la lutte infortunée des Grecs ; et les Russes , par leur dangereux secours et leur impitoyable abandon, semblaient avoir rompu tout lien entre eux et

338 j:ss\i historique

les chrétiens d'OrieDl. Cependant cette même époqii e d'oppression et de misère devait être marquée par les pins grands efforts qu'eût jamais tentés la Grèce moderne pour sortir de l'ignorance, et s'avancer vers un ordre d'idées incompatible avec le joug abrutissant des Turcs.

Mille circonstances diverses, quelques-unes funestes, allaient se réunir pour soulever cette malheureuse nation au-dessus de l'abîme où elle était plongée; et tout, jusqu'aux excès de la barbarie, la poussait vers un grand changement, retardé depuis trois siècles.

Parmi les causes de cette révolution salutaire il faut compter l'existence d'un homme qui fit aux Grecs des maux effroyables , et qui reproduisit et surpassa tout ce qu'on rapporte des plus atroces tyrans. Ali pacha, en créant au milieu de l'Epire un pouvoir indépendant de l'empire turc , en réunissant sous son joug de fer une foule de peuplades chrétiennes, en irritant par ses cruautés le désespoir des Rlephtes,

SUR i.'ktat des GRF.CS. 33()

prépara les germes d'une résistance terrible, dont il finit par donner lui-même le signal. Cet homme, qui devait avoir une si grande influence sur le sort de la Grèce , commença de paraître à l'époque où la désastreuse invasion des Russes avait laissé la péninsule en proie à tant de calamités.

Ali pacha , fils d'un bey de la ville de Tébélen, qui avait été long-temps chef de partisans, exerça d'abord le métier de brigand au milieu de cette féodalité anarchique de l'Épire, assez semblable aux guerres privées du moyen âge. S'étant rendu maître de la ville de Tébélen par le meurtre des principaux habitants, il devint un chef considérable. A l'e: ces de la cruauté il réunissait au plus haut degré cette perfidie de barbare qui est la politique de l'Orient. Il avait épousé la fille du pacha de Delvino , l'une des ti'ois provinces de l'Epire. Il dénonça son beaupère, et le livra dans l'espoir de hii succédei-. Nayant pas obtenu cette faveur, i! flatta le nou-

34 O tSSAI HISTORIQUE

veau pacha de Delvino , lui donna sa sœur en mariage , et quelque temps après le fit assassiner. Malgré ce nouveau crime , il n'obtint pas encore le gouvernement de la province. Un nouveau pacha fut nommé , Sélim , l'un des Turcs les plus humains qui aient gouverné la Grèce.

Cette lois , Ali , ayant redoublé ses délations et ses intrigues, se fit charger par la Porte ellemême du meurtre de Sélim , qu'il avait accusé de favoriser les Vénitiens. 11 l'assassina dans son palais , et reçut pour récompense sa place , le sangiac de Thessalie. De là il s'introduisit avec des troupes dans Janina, qui était gouverné par une réunion de beys , ou feudataires sous le pouvoir de la Porte. Il assembla le peuple et lui proposa de nommer, au lieu de ces beys nombreux et toujours en guerre, un seul chef, qui serait approuvé par le Divan.

On raconte qu'au moment d'envoyer le scrutin à Constantinople , il fit disparaître le nom

SUR r/LTAT DES GHLCS. 3/j I

du bey que les habitants avaient élu, et mit le sien à la place ; mais tant d'adresse ne paraît pas nécessaire. L'or et les crimes d'Ali pacha devaient suffire. Maître de la Thessalie et d'une portion de l'Épire , Ali commença l'envahissement des pays qui l'environnaient, et s'étendit de plus en plus dans la Grèce, mêlant à la férocité d'un barbare toutes les ruses des tyrans italiens du seizième siècle. Tantôt à la faveur d'un titre obtenu de la Porte , tantôt par la guerre , tantôt par l'empoisonnement et le meurtre , il s'empara d'une moitié de la Macédoine, de la |)lus grande partie de la Livadie , du Xeromenos ou ancienne Acarnanie , et de la province d'Arta et de Prevesa. Visir de Janina et de Triccala, fermier du capitan- pacha dans l'Acarnanie, et de la sultane Validé dans Arta , prévôt des routes dans la Livadie et dans la Macédoine, partout propriétaire d'un grand nombre de fiefs ou de domaines, la longue durée de son pouvoir le rendit presque uniformément maître

Mil KSSAI ÎÎLSTOniOLlF

absolu des ii^inines ei da soi; il avait une armée de dix ou douze mille Albanais, un trésor considérable, ses concussions et ses vols. Cela lui suffisait pour tenir sous le joug une population de près de deux millions d'hommes, Grecs , Albanais et Turcs.

Ce fut cependant près d'Ali pacha que se conserva long-temps la plus libre des peuplades chrétiennes de la Grèce. A quatorze lieues de Janina, dans les montagnes de Chamouri, s'élevaient sur d âpres rochers les villages de Souli, la vraie Lacédémone de la Grèce barbare. Depuis plus d'un siècle , un amas de Grecs et d'Albanais , fuyant l'esclavage de la plaine , avait fondé cette colonie. Formée d'abord de quatre villages , elle s'était accrue de sept autres , et avait fini par s'étendre dans les campagnes voisines, où elle dominait sur quelques milliers de paysans chrétiens. Toute Grecque par le langage, elle s^appelait d'un nom qui, dans l'ancienne langue, exprime l'idée d'une alliance

si;r léT/VT des grkcs. 3^3

armée. Ses villages se divisaient en tribus, ou parentés. La réunion des chefs de tribus gouvernait. Le soin des troaj3eaux , le pillage et la guerre, faisaient toute l'occupation de ia peuplade. Une valeur héroïque la distinguait même parmi les autres montagnards de la Grèce; et tandis que la Morée semblait anéantie , et que le pacha d'Epire tenait sous sa tyrannie la Grèce septentrionale, Souli demeurait libre et menaçante.

Cependant l'empire moscovite n'avait pas abandonné ses anciennes prétentions sur la Grèce. L'ambition de Catherine s'était enflam mée par l'âge' et par la gloire. Assurée désormais de la Pologne , victorieuse des Turcs , admirée dans l'Europe , enivrée des flatteries de la France , elle méditait sérieusement la conquête de Constantinople. La paix de Rainargi n'avait été qu'une trêve, pendant laquelle, tout en abandonnant les Grecs aux premières vengeances tle la Porte, elle avait repris à leur

.'34-1 KSSAI HJSTORIQCIE

égard un plan de protection intéressée. Elle avait reçu dans ses états, dans ses armées, un £^rand nombre de fugitifs des îles grecques et de la Morée. Dans un traité de commerce qu'elle fit avec la Porte en 1779, elle stipula pour les habitants de l'Archipel le droit d'arborer le pavillon russe ; et cette singulière condescendance 'le la Porte, que l'on explique par la corruption du divan et l'adresse des fanariotes , donna tout à coup de nouvelles forces au commerce des Grecs. On vit les petits bâtiments d'Hydra, de Spezzia, d'Ipsara, de Mycône, se porter dans toutes les mers du Levant , et naviguer depuis Kerson jusqu'à Gibraltar. Ils approvisionnaient le marché de Constantinople ; ils négociaient en Egypte; ils pénétraient jusqu'en Amérique. Sous leur double pavillon turc ou moscovite, ils n'étaient pas à l'abri de l'attaque des pirates algériens qu'attira bientôt mie proie ?i riche; mais ce danger ne fit que les aguerrir. Ils con-

SUR l'état des grecs. 34'^

struisirent de plus grands vaisseaux ; ils les armèrent de canons.

Rien n'était plus agile , plus hardi , plus infatigable que cette marine grecque. Les pères menaient avec eux leurs enfants dès l'âge le plus tendre (*), et, après les fatigues de la manœuvre, debout sur le tillac , les tenant dans leurs bras, ils les instruisaient à connaître la mer , les étoiles, les côtes et les moindres écueils. Le jeune Grec ainsi dressé se jouait de la tempête; et dans ses chants il se comparait au dauphin, qui bondit à la surface des flots. Un progrès de richesse et d'industrie vint animer les îles qu'habitaient les principaux armateurs; un peuple nouveau s'élevait.

Un autre mouvement plus lent et moins sensible agissait parmi les Grecs, à mesure qu'une instruction nouvelle leur donnait des idées in-

C^) Mémoires sur la rii'ilisalion de la Grève par loraj-.

3/(6 KSSAI HISTORIQUE

conciliables avec l'esclavage. La fuite d'une foule de Grecs, pendant le dernier ravage de la Morée, servit à la civilisation de leurs compatriotes demeurés sous le joug. Les plus jeunes de ces Grecs expatriés étudièrent les langues et les sciences de l'Europe. Ils traduisirent en grec moderne quelques bons livres , et firent imprimer ces traductions à Vienne et dans les villes d'Italie.

La fin du dix -huitième siècle vit se multiplier ces travaux. L'Histoire ancienne de Rollin, la Vie du Czar Pierre , les Mondes de Fontenelle, quelques traités de mathématiques et de médecine , furent ainsi traduits dans l'idiome romaïque , qui commençait à prendre plus de consistance et de régularité. En même temps de nouvelles écoles s'étaient établies sur plusieurs points de la Grèce, à Constantinople, à Cydonie, à Janina, à Salonique, à Dimitzana dans la Morée, à Zajrori sur le mont Pélion, au monastère de Vathop''di sin- l'Athos , enfin

tlans l'île de Pai:hmos, où le savant Villoisoii (') entendit avec une grande joie une jeunesse nombreuse lire Homère et les tragiques grecs.

Toutefois la Grèce, dans le travail de sa furtive renaissance , attirait encore bien peu les regards et l'intérêt de 1 Europe. La philosophie du temps, si puissante sur les opinions, ne parlait point de ce maltieureux pays; elle avait peu de sympathie pour les martyrs de la croix; et Voltaire, dans son insouciante légèreté , se moque des descendants de Léonidas , si facilement mascacrés par les Turcs quand les Russes les abandonnèrent.

Un voyageur illustre par son rang et par son esprit, le comte de Choiseul Gouffier, eut l'honneur de combattre le premier ce préjugé d'indifférence, et d'exprimer une indignation généreuse sur les malheurs d'une race d'hommes

(*) Homeri Iliados prole^^omena.

que l'on oubliait pour regarder des pierres et des inscriptions. Son ouvrage , monument élevé à la gloire des arts , était une protestation en faveur de l'humanité ; et , ce qui donnait une nouvelle autorité à ses paroles , ce qui semblait préparer un changement dans l'opinion de l'Europe , M. de Choiseul Gouffier fut ambassadeur du roi de France près de la Porte ottomane.

Ayant deux fois parcouru la Grèce et les côtes de l'Asie , ayant vu de près et le peuple oppresseur et le peuple opprimé , il invoquait la justice , la pitié de l'Europe pour tant de milliers d'hommes abattus sous un joug de fer,^ et il faisait ressortir avec éloquence toutes les qualités fortes et brillantes qu'il avait entrevues dans cette nation dépouillée de tous ses droits , mais non déshéritée de son ciel et de son heureuse nature.

La puissance la plus empressée de répondre à de semblables appels était toujours la Russie.

SUR l'jÎTAT des grecs. 3/\i)

Mais elle ne concevait pour la Grèce d'autre liberté qu'un changement de maîtres. On ne peut douter que l'exécution de ce projet n'ait occupé vivement Catherine dans ses dernières années. Le favori Potemkin excitait depuis long-temps cette ambition ; et lorsque la Czarine avec la pompe de sa cour et le cortège de l'empereur d'Allemagne parcourut les vastes déserts de ses états , elle avait rencontré sur son passage des arcs de triomphe , qui portaient pour inscription : C'est ici le chemin de Bysance.

Potemkin mourut ; et Catherine , loin d'abandonner son dessein , fit répandre dans la Romélie, l'Epire et la Morée, de nouveaux manifestes , pour exciter les Grecs à chasser les ennemis du nom chrétien et à reconquérir leur indépendance. En même temps elle encouragea la tribu des Souliotes à prendre les armes contre Ali pacha. Le Grec Psaros , qui avait servi dans la première guerre , fut em-

Page 1