r.SSAl IHSTOIUQUK
ployé avec d'autres émissaires pour préparer en Sicile et en Italie des envois d'armes el de munitions. Une flotte équipée dans le port de Cronstadt , et commandée par l'amiral Gregg , semblait tenue en réserve pour faire une diversion redoutable à la Turquie. Le clergé du Péloponèse et de l'Epire annonçait que l'œuvre de Dieu allait enfin s'accomplir par la main de la OTande Catherine.
Les montagnards de Souli, animés par leur courage plus encore que par cette espérance, descendirent dans la plaine et marchèrent contre les troupes d'Ali pacha. Ils les vainquirent, tuèrent le fils du Pacha, et le dépouillèrent d'une riche armure que trois députés grecs vinrent apporter aux pieds de la souveraine de Russie.
Cette démarche solennelle fut accueillie par l'impératrice. Les trois députés se plaignirent violemment de Psaros, qu'ils accusèrent de rapine et d'infidélité, et se bornant à demander
su H l'ktat nrs r.iîr.cs. 35 1
(le la poudre et des balles ils offrirent à Catherine leurs biens et leurs vies. « Grande impératrice , lui disaient-ils dans un discours fidèlement conservé (*) , gloire de la foi grecque, c'est sous vos auspices que nous espérons affranchir du joug des barbares mahométans notre empire usurpé, notre patriarchat, et notre sainte religion indignement outragée. Donnez-nous pour souverain votre petit-fils Constantin. C'est le vœu de notre nation. La famille de nos empereurs est éteinte. » Les députés furent ensuite introduits près du jeune grand-duc, auquel ils adressèrent un discours en grec , et qui leur fit en peu de mots un remercîment gracieux dans la même langue , comme par un essai de sa souveraineté future. Mais la révolution française et 1 ébranlement de l'Europe donnèrent d'autres soins à la Cza~
(*) Tableau historique, de l'empire ottoman , jiar TVilliams Elan.
rine vieillissante ; et la mort vint arrêter tous ses projets. La Grèce continuait à suivre un progrès d'amélioration, en même temps qu'elle était le théâtre de quelques événements plus importants que ne semblait le permettre sa servitude. A cette époque , des hommes commencent à paraître au milieu de la nation ; des efforts plus réguliers sont tentés ; une lutte héroïque immortalise les Souliotes , et annonce déjà ce que fait aujourd'hui la Grèce.
Les villages de Souli , conservant leur libre fédération , résistèrent onze années au barbare et rusé.pacha de l'Épire. Pendant une trêve passagère , Ali avait attiré dans son camp soixantedix guerriers de cette tribu. Tout à coup il les charge de fers. Tzavellas , leur chef, s'échappe et rejoint ses compatriotes , qu'il anime de sa fureur. Le pacha marche sur Souli, et voit périr ses plus braves Albanais au pied de la montagne , que les Turcs , dans leur effroi , n'appelèrent plus que la méchante Souli.
SUR l'État dks grecs. 353
Enfin, il envoie aux braves confédérés un évéque grec pour négocier la paix, et leur rend ses prisonniers. De nouvelles perfidies , de nouvelles attaques suivirent ce traité. Les femmes de Souli combattaient à côté de leurs maris. Moscho, femme de Tzavellas, fut tuée près de lui. Leur fils , c^èbre sous le nom de Photos, joignit au même courage quelques-unes de ces vertus que l'on admire dans les grands hommes de Plutarque. Ali pacha, désespérant de vaincre les Souliotes , leur persuada par ses ruses de recevoir, à l'entrée de l'une de leurs montagnes, une garnison étrangère qui serait commandée par un de leurs guerriers, Botzaris, leur assurant à ce prix la paix et la protection du grand seigneur. Alors, à force de présents et d'intrigues, agissant comme Philippe au milieu des anciennes républiques de la Grèce, il fait exiler Photos par ses concitoyens aveuglés.
Photos met le feu à sa maison , et part sans murmurer. Surpris par une nouvelle trahison
354 KSSAI IliSTORlQlJE
d'Ali pacha , il est jeté dans un horrible cachot, et ne s'en échappe que par ces prodiges de force et d'adresse qui semblent appartenir à l'histoire des temps héroïques. Le Pacha lève le masque, et vient pour exterminer ceux qui l'ont vaincu, et qui ont ouvert leurs montagnes et banni leur défenseur. Un moine grec, Samuel , surnommé le Jugement dernier, ranime le courage de ses concitoyens. Cantonnés sur leur plus âpre sommet, dans un lieu inaccessible, mais privé d'eau, les Souliotes furent enfin réduits à capituler avec le vainqueur. Le moine Samuel, retiré dans le monastère de Sainte- Vénérande, attend les Turcs, et, placé sur des barils de poudre il se fait sauter avec les barbares qui pénètrent dans son asile. Le reste des Souliotes avait obtenu la vie sous la condition de s'expatrier. Mais , poursuivis dans leurs retraites , ils sont partout massacrés par les soldats d'Ali.
On a raconté l'histoire des femmes de Souli , de ces mères héroïques et féroces, qui, pour
SUR l'État des grecs. 355
se soustraire aux barbares , formant une danse funéraire sur la cime d'un rocher , s'élancèrent l'une après l'autre dans l'abîme , leurs enfants dans leurs bras. Telle fut la grandeur à demi sauvage et tout indigène que déploya celte tribu grecque , avant d'être anéantie par le pacha d'Épire. Mais son exemple ne s'étendait pas au-delà du petit territoire qu'elle occupait, et quelques bandes de Klephtes errants étaient ses seuls alliés dans toute la Grèce.
Cependant , depuis plusieurs années , et durant la lutte opiniâtre des infortunés Souliotes, quelques étincelles d'un feu nouveau avaient été jetées parmi les Grecs du continent et des îles. L'embrasement de la révolution française pénétrait partout; et, de loin, sans bien comprendre cette grande catastrophe et les crimes qui la souillaient, beaucoup de Grecs , voyant que tout remuait autour d'eux , attendaient un changement pour eux-mêmes. L'envahissement de l'Italie, la soudaine extinction de Venise,
les îles grecques de Corfou , de Céphalonie , de Zante, passant aux mains des Français , toutes ces révolutions si voisines devaient agiter la Grèce- La ruine ou l'interruption d'une partie de l'ancien commerce favorisa l'industrie des Grecs. Le Péloponèse mieux cultivé se couvrit de moissons. Les famines réelles ou factices dont la France avait été affligée pendant ses troubles appelèrent dans nos ports les blés de la Grèce et de l'Archipel, etfirent affluer l'or dans les mains des négociants et des armateurs grecs. Des idées nouvelles de liberté se répandirent avec l'instruction qui devint moins rare , et que la jeunesse grecque saisissait avidement.
Mais cet esprit, pour ainsi dire étranger, ces théories républicaines exportées de la France, ne pouvaient opérer le prodige qui n'était réservé qu'à l'enthousiasme religieux et à l'indépendance native du pâtre ou du matelot. Il est curieux cependant d'observer, dans quelques
SLR l'état des GRhXS. 35^
livres publiés à cette époque par des Grecs lettrés et paisibles , l'esprit d'affranchissement et de réforme qui commence à s'y faire sentir. Un traité de Géographie, composé par deux prêtres de Milié sur le mont Pélion, et destiné à l'instruction de la jeunesse, renferme des plaintes fort libres sur le despotisme du Divan et des Pachas. Après avoir exposé l'état malheureux de la Grèce , le désordre des routes infestées de brigands , les rapines des Pachas , la fuite volontaire des négociants les plus riches, les avanies que le dernier des Turcs peut faire impunément à tout chrétien, ils ajoutent d'une manière assez naïve (*) : « Si le sultan commu- « niquait avec ses sujets , il pourrait connaître «le préjudice qu'il se fait à lui-même, et éta- « blir quelque réforme. Mais pour lui , sa capi- « taie est tout le monde, et son palais est tout « l'empire. «
(*) Williams Leake s researcJies inlo Greece.
Sans doute le Divan ne lisait guère les réflexions de ces pauvres Grecs. Mais d'autres écrits d'une forme et d'un esprit plus populaires étaient destinés à exciter le courage de la nation asservie. Tels étaient surtout les hymnes guerriers de l'infortuné Rhigas. Cet homme est le plus vivant témoignage de l'enthousiasme qui commençait à naîtredans la partie la plus éclairée de lanation grecque , et qui devait s'allier à la féroce indépendance des montagnards. Il était né en 1755 , à Velestina enThessalie, avait étudié les lettres anciennes, et s'était occupé de commerce, seule voie de fortune et d'indépendance pour un Grec. Il fut aussi professeur dans l'école de Bucharést; et ce fut dans cette ville, qu'au milieu de quelques négociants grecs , il forma le projet de délivrer son pays. La passion des lettres antiques l'animait bien plus que le zèle religieux. Il n'en réussit pas moins à faire entrer dans ses vues un grand nombre de ses concitoyens.
sur» l'état des cRhcs. Sdq
Assuré de quelques négociants riches, et de ces Grecs européens qui vivaient loin de leur patrie , il voulut se donner le secours des chefs de bande qui combattaient sur le sol depuis tant d'années. Il parcourut leurs postes et leurs montagnes , et se fit entendre de la plupart d'entre eux. C'est pour eux, on le voit, que sont faits ces beaux chants de guerre : « Jus- «ques à quand, ô braves! vivrons- nous dans «les défilés, dans les bois, sur les montagnes, « seuls comme des lions , et habiterons - nous « dans les cavernes ? »
Rhigas, pour mûrir et préparer son entreprise , vint s'établir à Vienne en Autriche , où il publia divers ouvrages qui lui paraissaient propres à exciter le zèle de ses compatriotes. On assure qu'il avait formé un vaste complot , où même des Turcs avaient pris part. Le feu de la révolution française vint encore l'animer d'une nouvelle espérance. Il imita dans un hymne grec à ses concitoyens la terrible chan-
36o KSSAl HISTORIQUE
son des armées françaises , et s'efforça de répandre dans la Grèce un recneil imprimé de ses chants. Une carte très - étendue de la Grèce , qu'il fit graver en Autriche, devait san'é doute servir au projet qui occupait toutes ses pensées.
Mais l'ardeur même de Rhigas trompa ses efforts. Sa présence inquiétait un gouvernement absolu. Il fut arrêté avec d'autres Grecs associés à son entreprise, conduit sur le territoire des Turcs, et lâchement remis dans leurs mains à Belgrade. Ainsi périt cet homme courageuxjsans avoir entrevu le commencement delà délivrance qu'il espérait pour son pays. Ce qui montre qu'un tel mouvement d'esprit n'était pas seulement la chimère de quelques enthousiastes et de quelques lettrés , c'est qu'il inquiéta l'ignorante apathie du Divan, qui s'avisa de le combattre par des moyens semblables. Rien de plus extraordinaire que de voir l'imprimerie mise en usage par le gouvernement
SUR l'état des grecs. 36 1
turc, pour se défendre. Ce phénomène arriva cependant. Le sultan Sélim ayant fait établir une presse à Constantinople , le patriarche Anthime , titulaire du siège de Jérusalem , fit imprimer, sous la sanction de la Porte, un livre qui s'adressait aux chrétiens du rite grec , et avait pour objet de les maintenir tout à la fois dans leur culte et dans leur esclavage. Ce singulier ouvrage est écrit avec une sorte de candeur, dans le but manifeste de réconcilier les Grecs avec l'usurpation et le despotisme de leurs maîtres. Il a pour titre : Instruction paternelle (*).
Le bon patriarche, après avoir raconté les anciennes hérésies qui ont affligé l'Eglise , raisonne ainsi : « Le démon a suscité pour la perte (f des saints une nouvelle hérésie j j'entends l'hé- V résie latine d'où sont sortis, comme autant de « rameaux , les luthériens , les calvinistes , les
\) Il illiams Lcakés rc.searchcs inlo Gjccie.
36a ESSAI HISTORIQUE
« évangélistes, et d'autres sectes sans nombre. « Aussi convient-il que nous, chrétiens de prête dilection , nous admirions la souveraine bonté « de Dieu pour nous. Voyez quelles choses merce veilleuses a préparées le Seigneur infini dans « sa miséricorde comme dans sa sagesse, afin de « conserver sans tache notre foi sainte et or- « thodoxe. Il a suscité la puissante domination « des ottomans , à la place de l'empire romain , « pour nous protéger contre l'hérésie, pour « tenir en bride les nations de l'Occident, et « défendre son église d'Orient..»
Ensuite le patriarche repousse , comme une invention del'ange apostat, ce nouveau système de liberté que l'on vante, dit-il ; il le croit imaginé par la jalousie du démon, en haine des prospérités de l'église orientale; et pour prouver les dangers de cette liberté nouvelle , il cite les malheurs récents et les ravages de l'Italie. Enfin, il se résume en quelques vers, pour mieux graver dans les esprits le précepte de
SUR l'État des grecs. 363
soumission. Le sang du patriarche Grégoire et de tant d'autres martyrs a bien expié ces leçons d'esclavage , que la crainte avait arrachées de la bouche d'un faible vieillard.
Cependant la Porte ottomane avait recours à d'autres moyens pour repousser le voisinage des armées et de la liberté française. On la vit se liguer avec la Russie afin d'arracher à la France les îles grecques , ancienne possession de Venise ; et, à ce prix, elle accorda à ces îles une apparence de liberté qui ranima leur commerce et leur industrie. Mais les mémorables événements dont l'Eiuope était le théâtre ramenèrent, peu d'années après, cette république éphémère des sept îles sous la domination de la France. A la suite de la grande guerre de 1 807 , le traité de Tilsit rendit à la France cette conquête des armées d'Italie. L'administration française y fut douce et tutélaire. Elle plut à l'esprit grec par ce prosélytisme des arts et ces institutions scientifiques qu'elle*portait encore avec
elle depuis qu'elle ne propageait plus l'esprit de liberté.
Le souvenir du sage et habile général Donzelot est encore honoré dans ce pays, passé sous la domination britannique. Les événements de l'Europe, depuis la paix de Tilsit jusqu'à l'année i8i4, n'avaient sur la Grèce qu'une influence indirecte. Mais cette influence lui fut singulièrement propice. Le commerce anglais expulsé d'une partie du continent, et les vaisseaux français expulsés de la mer , favorisaient doublement l'activité et les entreprises des armateurs grecs. Ils héritèrent de presque tout le commerce du Levant que faisait autrefois Marseille; et, prenant tour à tour le pavillon russe ou turc, ils vinrent négocier dans tous les ports de l'Europe.
De là de grandes et rapides fortunes , et avec elles un nouveau besoin d'indépendance. Le rocher d'Hydra se couvrit de maisons régulièrement bâties, dont l'intérieur était orné avec l'é-
SUR l'État des grecs. 365
légance de nos arts. En même temps, les marins grecs demeuraient sobres, actifs , industrieux. Leur navigation était rapide et peu coûteuse. Ils étaient les facteurs de toute la Méditerranée; et ils allaientjusqu'àNew-York et Washington.
Les négociants grecs qui présidaient à ces entreprises élevèrent de riches maisons de commerce à Maltlie et à Londres. Toute cette marine marchande de la Grèce, formée de grandes barques et de petits vaisseaux, semblait peu redoutable. Mais elle était montée par une race d'hommes chaque jour plus confiante et plus intrépide ; et cependant les forces navales des Turcs s'affaiblissaient , parce que les insulaires grecs, qui en formaient la meilleure partie, s'échappaient pour aller servir sur les vaisseaux de leurs compatriotes.
Cet état de choses annonçait une crise inévitable, qui n'aurait pas trompé la prévoyance d'un gouvernement plus actif et plus éclairé que celui de la Porte. On ne peut douter
qu'il n'ait eu lui-même, à ce sujet, quelques inquiétudes , et l'on doit croire que les Grecs riches et éclairés qui vivaient à Constantinople ne voyaient pas non plus sans alarmes l'approche d'un événement qui pouvait tout perdre ou tout sauver. Quelques - uns de ces fanariotes craignaient pour leur luxe et pour leurs richesses. Le haut clergé grec éprouvait le même sentiment de défiance sur l'avenir. Il sentait le danger d'avertir trop tôt les Turcs par des démonstrations imprudentes , ou de précipiter le mouvement, déjà si rapide, de la nation. C'est par -là que l'on doit expliquer quelques tentatives du patriarche Grégoire pour restreindre l'enseignement des nouvelles écoles de la Grèce, et modérer le patriotisme dont elles s'animaient à la lecture des grands génies de l'antiquité grecque. Quelques négociants, tout occupés de leurs entreprises lucratives, redoutaient aussi les chances aventureuses d'une insurrection. Enfin, ceux qui , sous la domination
SL'K l'état des grecs. 36"]
des Turcs, exerçaient quelque part d'autorité sur leurs concitoyens, étaient inoins pressés de rompre un joug dont ils ne sentaient pas tout le poids.
Ce sont là les sentiments divers que l'on peut voir exprimés , avec une amertume un peu satirique, dans un poème composé par un Grec, il y a quinze ans (*). Cet ouvrage, intitulé d'une manière assez bizarre, le Busse Anglo-Français^ met en scène trois voyageurs appartenant aux trois grandes nations de l'Europe , et qui s'entretiennent successivement avec des Grecs de différentes conditions.
Le premier qu'ils rencontrent est un archevêque, qui répond avec assez de sang-froid à leurs exclamations sur les malheurs et l'abaissement de la Grèce. « Depuis que je porte cette « robe noire, dit -il, je ne me suis pas aperçu «des maux dont vous parlez. D'ailleurs, si la
(*) TVilliams Leake s vesearches into Greece.
« Grèce souffre sans se plaindre , c'est une mor- « tification méritoire qui rachètera ses péchés. » L'archovéque ajoute en même temps que le peuple grec commence à rêver la liberté , et à dire que le Christ la veut ; mais il se retranche dans une sorte de quiétude , satisfait et consolé pourvu que les dîmes soient abondantes.
A cette première peinture que, d'après le dévouement sublime de tant de prêtres grecs, on doit accuser d'injustice, l'auteur fait succéder une satire plus vive et plus vraie de l'égoïsme et de l'orgueil des Grecs devenus seigneurs en Valachie. «Que voulez-vous Prépond un de ces princes aux trois voyageurs. Je tyrannise et je dépouille les Grecs pour plaire au Divan et pour garder ma tête. » Puis il rompt brusquement l'entretien , étant pressé, dit-il , de se rendre à son harem, où l'une de ses femmes doit recevoir la visite et les présents d'un boyard de la province.
Un peu découragés par ces réponses, les
SUR l'état des grecs. 369
trois voyageurs abordent clans la suite un nouveau personnage, qu'à son air grave et soucieux ils croient plus occupé des intérêts de son pays. C'était un marchand. Il leur avoue tout naïvement qu'il ne songe nullement à la Grèce. « Le sujet de mon inquiétude, dit-il, c'est le retard de mes vaisseaux, et de la cargaison que j'attends de Barbarie et de France. Voilà ce qui m'empêche de dormir. Je prête de l'argent , pour qu'il me rentre à gros intérêt, ou je l'enfouis quand je ne puis faire mieux. Il y a des gens qui jettent le leur sur la nation et sur les écoles, pour les réveiller. Mais c'est le petit nombre , et ils n'ont pas assez de fonds pour réussir. »
« Enfin nous ne trouvons aucun homme qui aime son pays ! » s'écrient les voyageurs. « Approchons , et voyons ce que dira ce personnage qui fronce le sourcil , et agite sa main avec colère. Il est de ceux que les Turcs appellent Kodgia Bashis.
SyO FSSAI HISTORIQUE
« Salut, président." Pourquoi paraissez-vous si troublé? Qui vous a fait injure?
— « Hélas ! répond le primat , les gens de ma nation me persécutent. Ils disent que je les ai dépouillés. La vérité, c'est que j'ai été à Naxos pendant trois ans. J'ai gouverné la province comme il me plaisait. Si j'en ai tiré par force beaucoup d'argent, je le rendais aux Turcs, en contributions. Et maintenant, parmi les Grecs , les uns veulent me brûler, et les autres me pendre; mais je leur ferai connaître qui je suis; et petits et grands se soumettront à moi. C'est pour cela que je cours vers les Turcs. »
Les voyageurs s'éloignent alors, blessés d'un tel égoïsme. Ils rencontrent sur leur passage une femme d'une taille majestueuse, mais couverte de vêtements en lambeaux, faible, baignée de larmes, et les mains chargées de fers ; interrogée par eux sur son malheur , elle répond en; beaux vers, qu'elle est la Grèceelle-méme. Elle accueille avec un sourire d'indignation la stérile pitié des
SUR l'état des grfcs. 371
voyageurs, et leur empressement à blâmer l'indifférence du peuple grec. « Les blessures que me font mes enfants, dit-elle, sont cruelles, mais involontaires ; elles viennent de l'excès de leurs maux. Mais comment oublierai-je , étrangers , que c'est vous qui , sans nécessité, avez causé mes plus grands malheurs? La Russie a déclaré trois guerres , et de toute part appelé mes enfants. En écrit elle promettait de les délivrer; elle en a fait périr beaucoup dans sa cause , et a laissé les autres plus malheureux qu'ils n'étaient auparavant. La France vint aussi proclamer ma liberté et approcha de mes frontières ; mais la Russie et l'Angleterre accoururent pour l'en arracher , l'une parce qu'elle est payée, l'autre parla vaine gloire de sauver les Turcs et de m'iramoler. « N'êtes-vous pas les hommes qui avez reçu de si sages leçons par la voix des grands génies , lïHê^ premiers enfants? sans eux: vous seriez encore aujourd'hui les esclaves dé l'igrioraneé;'
3^2 KSSAI HISTORIQUE
et maintenant , si vous me délivrez d'une tyrannie sacrilège , vous entendrez une voix nouvelle sortir de mon sein; vous verrez briller une nouvelle lumière dans cette patrie des arts, que vous méconnaissez parce qu'elle est défigurée par l'esclavage. »
Cette satire, fort piquante dans l'original, est sans doute l'ouvrage de quelque jeune lettré qui voyait avec impatience la lenteur et la circonspection des classes les plus élevées parmi les Grecs. Au fond , sous des formes diverses, le mouvement des esprits vers la liberté était général dans toute la Grèce. On en retrouve la trace dans les récits des voyageurs les plus modernes. Si quelques primats grecs, par habitude ou par timidité, se montraient, devant les étrangers, favorables au pouvoir des Turcs, leurs fils (*) éclataient en menaces
C) A classical and topographical tour throuch Greece, by Dodwell.
SUJl l'état des C.KliCS. 3'j3
contre ce joug détesté. L'idée la plus commune parmi les Grecs était que les peuples de l'Europe s'occupaient de les affranchir. Tout voyageur anglais leur semblait un envoyé qui venait observer le pays dans cette intention.
Parmi les hommes qui visitèrent la Grèce à cette époque, il faut compter un illustre Français, qui, dans une course rapide, jetant le coup-d'œil du génie sur cette poétique et malheureuse contrée, peignit, avec l'immortel éclat de ses couleurs , le contraste de ce beau ciel , de ces grands souvenirs , et de celte dure oppression. Tandis que des voyageurs anglais venaient détacher pierre à pierre les ruines du Parthénon , et pillaient, pour ainsi dire, le tombeau de la Grèce , l'éloquent auteur de l'Itinéraire semblait la ressusciter pour nous par sa vive imagination et ses regrets sublimes. Dans la désolation de cette terre à demi dépeuplée , parmi ces décombres nouveaux, que l'indolente tyrannie des Turcs laissait partout s'amonceler
374 ESSAI HISTOP.IQCE
sur les débris antiques, il apercevait le principe destructeur qui dévorait leur funeste empire. Tout à ses yeux était mort dans la Grèce , excepté la religion qui devait la ranimer et l'affranchir ; et , quand il évoquait la foi des martyrs dans la patrie des héros , les vœux échappés de son âme généreuse devenaient la prophétie de la politique et de la raison.
Il est à remarquer cependant , que plusieurs des causes qui préparaient l'affranchissement de la Grèce étaient encore obscures ou mal connues. Les Klephtes , qui devaient être les premiers libérateurs de leur patrie, n'étaient désignés par tous les voyageurs que comme de malheureux brigands.
Ali pacha parut même les avoir exterminés, en même temps qu'il détruisait presque partout la milice grecque des Armatoles. Le fils de ce visir, nommé pacha de la Morée, appesantit plus que jamais l'esclavage des habitajits. Les actes de rapine, de concussion , de violence.
SUR l'état des ghecs. 375
se multiplièrent jusqu'à la chute de ce tyrau ; et l'on vit , ce qui avait eu rarement lieu depuis la conquête , quelques villages grecs adopter l'islamisme pour se dérober à l'excès des maux qui les accablaient.
L'année i8i4> et la grande révolution de l'Europe, trouvèrent les Grecs dans un état de force croissante et d'oppression insupportable. Ils virent dans ce changement un espoir nouveau. L'étendard de la sainte alliance leur parut le signe précurseur de leur affranchissement. Les récits que l'on faisait de la puissance moscovite, et de la magnanimité d'Alexandre, circulaient dans toutes les provinces comme autant de présages heureux qui répondaient aux anciennes espérances entretenues par les évêques et les prêtres. On célébra des messes en l'honneur du triomphe de la religion grecque. Les paysans de la Morée savaient qu'un Grec des îles, leur compatriote, était le confident du grand empereur de la
Russie , rempart de la foi grecque. Ce fut alors que sous une haute influence se forma dans toutes les provinces de l'empire turc cette association grecque , connue sous le nom d'Étairie (*), qui comptait dans ses rangs des princes du Fanar, de riches négociants, des lettrés, des archevêques, et quelques diplomates étranijers. Le but de cette institution secrête était surtout d'accroître et de répandre l'instruction parmi les Grecs. Le zèle de la religion s'animait en même temps que celui des lettres; et les livres saints étaient le code d'un patriotisme que l'on prêchait impunément sous les yeux des Turcs.
En même temps la prospérité maritime des Grecs, principe de leur vie nouvelle, se soutenait encore, depuis que la paix avait rendu à toutes les nations la liberté des' mers. Les voies prises par le commerce ne
C) TPlddingtons visit to Greecc.
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s'abandonnent pas aisément ; la navigation économique des Grecs , le bon marché de leurs transports, leur assuraient l'avantage sur d'autres peuples, qui s'en sont bien vengés depuis. Quelques circonstances favorisèrent encore leurs entreprises. La disette qui affligea la France en 18 18 fut pour les Grecs insulaires une source de richesses. Les vaisseaux de Spezzia, d'Ipsara, de Mycône, apportèrent à Marseille les blés de la Morée , qui furent vendus à haut prix.
Hydra surtout , Hydra , la forteresse navale de la Grèce, prenait chaque jour un nouvel accroissement. Cette ville de granit et de marbre, bâtie sur un aride rocher, où la terre même des jardins est apportée du continent , cette population de trente mille habitants dans un lieu qui pouvait à peine nourrir quelques misérables pécheurs, ce port incessamment rempli de vaisseaux qui partent ou qui arrivent , tout dans Hydra formait un spectacle plein de
grandeur et d'espérance. Les hardis marins qui s'élançaient de cet asile et des écueils voisins , ne cachaient plus leur mépris pour l'ignorance brutale des Turcs ; ils semblaient les défier par la vitesse de leurs voiles et la dextérité de leurs manœuvres. Sur mer, ils disaient : Nous sommes libres! Et dans tous les lieux de la (irèce où touchaient leurs riches et légers navires , ils semaient par leur présence les mêmes sentiments, la même haine du joug, et l'émulation de leur vie fière et libre.
Ainsi se préparait l'affranchissement, oîi du moins la lutte immortelle de la Grèce. A côté de ces forces actives et menaçantes , les instigateurs secrets de l'Étairie employaient , pour gagner des partisans ou pour écarter des obstacles, l'adresse et l'insinuation naturelles à l'esprit grec. On obtenait à prix d'argent de nouvelles concessions de la Porte. Les Barats , ou exemptions, par lesquelles un Raïa se rachète du Karatch, et se place sous la pro-
SUR l'État dks grecs. 3~c)
tection d'une ambassade étrangère , étaient vendus facilement par la Porte. On dit qu'elle paraissait même disposée à permettre aux Grecs en masse de quitter l'habillement qui leur était imposé depuis la victoire de Mahomet IL Mais ces condescendances nouvelles ne compensaient pas tant d'années d'oppression. Elles étaient précaires, incertaines, et mêlées sans cesse à des retours odieux de violence et de cruauté. Dans cette anarchie du despotisme turc, lorsque le gouvernement semblait vouloir s'adoucir, la nation conquérante n'en restait pas moins oppressive et tyrannique. Les insolences des janissaires, les avanies des pachas et des chefs subalternes n'étaient pas moins fréquentes. Seulement elles s'exerçaient sur des hommes qui devenaient chaque jour moins faits pour les souffrir.
Les exemples de ce genre se retiouvent dans les récits les plus authentiques des dernières aimées. Un négociant grec revenait-il
38o F-SSAr HISTORIQUE
d'un long voyage, il était rançonné par un aga turc. On le forçait de se rembarquer au milieu de la tempête. Il échappait, la rage dans le cœur, pour être, quelques années après , un des plus hardis capitaines qui brûlent les vaisseaux turcs (*).
Cependant les sept îles, passées depuis i8i4 sous la domination anglaise, conservaient au milieu des mers de la Grèce un exemple de civilisation qui n'était pas sans influence sur les peuplades voisines. Corfou demeurait, pour beaucoup de Grecs de la Morée , un asile et un rendez -vous dans lequel ils pouvaient se concerter sans péril ; les habitants de cette île et des îles voisines, malgré la dure autorité du gouverneur, continuaient , à la faveur de la protection britannique , de riches entreprises de commerce et d'industrie ; ils gardaient ce patriotisme grec qui survit au milieu des
(*) Essai sur les Fanariotes , par Zalloni.
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morcellements de l'esclavage , et même de ces dissensions, de ces guerres civiles, auxquelles le peuple grec se laisse si facilement emporter. Les insulaires de Corfou n'étaient pas hai'dis et entreprenants comme les Hydriotes, mais ils ne portaient du moins qu'un joug européen, et leur soumission n'était pas un abrutissement. Quatre villes du continent grec, Prévésa, Vonizza, Parga et Butrinto, étaient depuis long-temps une dépendance des Sept Iles, et auraient dû échapper ainsi au pouvoir des Turcs. Parga surtout prospérait par son commerce et l'active industrie de ses habitants; plus d'une fois elle avait donné retraite aux braves montagnards de Souli. Elle était une des forteresses sur lesquelles pouvaient s'appuyer un jour les chrétiens de l'Épire et de la Morée (*).
(*) Vojez V inlcressant ouvrage de M. Poiiqueville sur la régénération des Grecs.
C'est ici que l'on doit rappeler un des actes les plus déplorables de la politique moderne; espèce d'avant-scène qui semblait présager l'odieux abandon de la Grèce. Ali pacha , qui , depuis tant d'années, suivait obstinément le projet d'anéantir tous ceux qui lui avaient résisté, vit avec douleur Parga protégée par le pavillon britannique; il n'essaya pas de contester la justice de cette réunion ; il aima mieux marchander une proie que de réclamer une possession fort incertaine. I/arrangement était conclu : le ministère anglais vendait Parga , ses murs, ses égHses,ses maisons, pour cinq cent mille livres sterlings. L'inventaire de la malheureuse ville fut dressé ; l'habileté des commissaires anglais consistait surtout à évaluer bien haut le pîrix de tout ce qu'on cédait. Depuis la demeure du pauvre jusqu'au ciboire des saints autels, tout fut compté, tout fut payé, excepté les personnes des malheureux habitants, auxquels on avait réservé le droit de se retirer nus et dé-
poiiillés, et (le chercher un asile à Corfoii, dans la conquête du peuple qui venait de vendre ainsi leur patrie.
Telle était l'horreur qu'inspirait le joug de la Porte et du pacha , que les Parganiotes , ne sachant où fuir , acceptèrent une semhlable retraite. Mais tandis que les Anglai; , fidèles à leur marché , abattaient sur les tours de Parga le pavillon britannique pour faire place au croissant, les malheureux fug^itifs , voulant au moins dérober les ossements de leurs pères à la présence sacrilège des Turcs , ouvrirent les tombeaux , réunirent ces tristes dépouilles, les brûlèrent sur la place publique, et emportèrent avec eux ces cendres sacrées comme le plus précieux reste de leur patrie (*). Ainsi , je ne sais quelle grandeur antique semblait se réveiller dans chaque tribu
(*) Parga and thc ioniaii i.sland , h}- tient Col C. P. de Bosset.
grecque , toutes les fois qu'elle était frappée de quelques nouveaux malheurs.
Réfugiés dans Corfou, parmi les Anglais qui réduisirent, avec une avidité de marchands, l'espèce d'indemnité promise à la peuplade expropriée , les enfants de Parga trouvèrent au moins dans les Grecs de l'île une pitié secourable ; un ministre de l'empereur de Russie (*) vint les visiter dans le pauvre campement qu'ils occupaient ; l'indignation fut unanime dans l'Europe. Les autres tribus grecques rougirent d'être encore soumises aux Turcs , en voyant l'exil volontaire des habitants de Parga.
Ainsi chaque nouveau coup d'oppression, qu'il vînt de l'Europe ou de l'Asie, semblait rapprocher les malheureux débris de la nation grecque, ranimer son courage et préparer sa renaissance.
Quelques années après la vente de Parga , ce
C) M. Capo d'Istria.
siju i.'ktat i)i:s r.Hi:cs. 385
lut (le Corfou que partirent les derniers conseils adressés à tous les partisans de l'Etairie, espèce de document officiel qui circula dans toute la Grèce (*), et qui dirigeait les esprits vei's l'établissement d'un e'tat libre et fédératif. Mais c'était surtout par l'influence de l'éducation, par le progrès des lumières, que les moteurs invisibles de l'Etairie voulaient amener cette révolution; et cependant il y avait, dans la simplicité à demi-sauvage de quelques cantons de la Grèce chrétienne , dans la vie rude des Klephtes, un germe de liberté plus puissant; et la souffrance du peuple ne lui permettait guère d'attendre qu'il fût éclairé pour commencer à s'affranchir. De là ces éléments si divers qui concoururent au soulèvement de la Grèce; delà celte prodigieuse inégalité de civilisation , qui rend si difficile le travail de sa renaissance ; mais de là cette force irrésistible et
(*) TVnddiulon\s visit lo Greccc.
386 KSSAl HISTORIQUE
spontanée, qui déterminait dans la Grèce un événement où les Grecs étaient poussés tout à la fois par la civilisation et par la barbarie , par l'enthousiasme religieux et par les idées modernes, par les richesses et par la pauvreté; un événement que voulaient le pâtre, le matelot, le marchand, le prêtre, le pontife, et même le prince du Fanar, exposé dans son palais à la bastonnadeet au cordon.
Le Divan finit par apercevoir quelques-unes de ces causes qui hâtaient le mouvement de la Grèce; mais il ne pouvait les atteindre toutes. Il ferma quelques écoles chrétiennes; il chassa de Smyrne un homme éloquent , qui excitait au plus haut degré dans le cœur de la jeunesse la religion du Christ et de la patrie. Mais ce n'était pas de Smyrne , ville de plaisir et d'opulence asiatique, et marchande à la façon de l'Europe, que devait partir le premier cri de liberté ; et ce n'était pas dans un seul lieu qu'on pouvait étouffer la voix de la Grèce.
La traînée de feu était partout , dans la Morée, dans l'Epire, parmi les Grecs de Moldavie et de Valachie, dans les îles, depuis la riche et voluptueuse Scio jusqu'aux rochers de Spezzia et d'Hydra, où brillait à tous les yeux l'exemple du succès et de l'audace.
Que l'on ne cherche donc pas un rapport,
une alliance entre les révolutions impuissantes
et passagères de Naples et du Piémont , et la
profonde , la persévérante révolution de la
Grèce. La date peut tromper quelques esprits ;
mais les causes sont aussi différentes que la
durée. Le mouvement de la Grèce, si juste, si
nécessaire, toujours prêt, et suspendu comme
par hasard, fut enfin déterminé, comme toutes
les choses inévitables, par le premier incident
qui s'offrit; et cet incident venait des Turcs et de
la Russie. La révolte d'Ali Pacha dans l'Epire,
la présence d'Ipsilanti dans la Moldavie, dirent
enfin aux Grecs : Il est temps de commencer.
Le désordre était redoublé dans l'anarchique
388 i:ss\( m.s;oiugiiF.
domination de la Porte. Ali, le meurtrier, le spoliateur des tribus chrétiennes de la Thessalie et de l'Épire, Ali, qui, depuis tant d'années, avait mis à mort les plus braves des Klephtes et des Armatoles , mais qui avait augmenté, par les malheureux qu'il avait faits, le nombre des hommes errants et désespérés; Ali, voulant dans sa vieillesse secouer le joug de la Porte, et ne plus opprimer que pour son compte, est attaqué par les Turcs, chassé de ses provinces, et bloqué dans sa dernière forteresse, avec ses femmes, ses trésors, son cortège d'empoisonneurs et d'assassins. Alors il imagine d'appeler à lui cette race grecque qu'il a décimée, ces restes des Armatoles qu'il a détruits, ces Klephtes qu'il a chassés même de leurs montagnes; il parle d'affianchir la religion grecque; il répand l'or parmi les chrétiens; il leur fait donner des armes ; il soulève ses victimes contre l'empire turc, content de laisser au moins une révolte après lui.
SIH r.l.TAT DKS GUJ.CS. ^Bi)
D'une aiilre part, tandis que le pacha de la Morée assiège au nom de la Porte le visir de Janina,le lieutenant qui commande à sa place permet aux chrétiens de l'Arcadie de prenflre les armes, pour se défendre par la force contre les incursions d'une tribu musulmane qui habitait près d'eux. Ainsi ces armes si longtemps attendues par les Grecs lenr sont jetées par leurs tyrans.
En Moldavie, l'entieprise tentée par Ipsilanti , fils d'un ancien hospodar et général russe, languit d'abord et fut bientôt désastreuse. De jeunes étudiants grecs, venus d'Allemagne et d'Italie , avec des vêtements de deuil, une croix sin* la poitrine, et l'enthousiasme des lettres et ^de^la patrie, tombèrent ( omme des victimes sous le sabre des janissaires, touchante et glorieuse prémice du sang qui devait couler dans cette guerre sacrée.
Lemouvement des deux provinces fut apaisé par des massacres; mais tout ce qui était ciiré-
Sqo essai historique
tien et grec se soulevait de toute part; l'archevêque Germanos excite et réunit les habitants de la Morée; le bey des Maniotes, IVIauro- Mikali, descend dans la plaine avec sa tribu ardente au pillage; le vieux Colocotroni, ancien chef de Rlephtes, depuis long-temps réfugié dans l'île de Zante, reparaît avec des bandes de montagnards; les pâtres d'Arcadie accourent ; la guerre commence par instinct , par religion , par nécessité , sans règles ni prévoyance ; c'est l'antipathie des races , c'est la vieille haine du vaincu contre le vainqueur, du chrétien contre le Turc, qui reparaît dans toute sa force primitive ; la séparation est faite , le joug brisé ; tout ce qui est né musulman se réunit et s'enferme dans quelques villes mal fortifiées ; tout ce qui est chrétien s'enhardit , s'amasse, et vient confusément assiéger ces villes ; de grossiers instruments de labour , quelques vieilles armes européennes, laissées autrefois par les Russes, quelques sabres turcs,
SUR l'état des grecs. 391
les fusils et les poignards des Rlephtes, arment cette multitude sans discipline et sans artillerie ; c'est la voix d'un prêtre qui les harangue, les anime, et leur permet de rompre l'abstinence du saint temps de carême à cause de la guerre sacrée.
En même temps Hydra, Spezzia, Ipsara, mettent en mer leurs hardis vaisseaux. La domination des Turcs sur les Grecs semble tomber et s'écrouler de toute part; de hideuses cruautés ne la raffermissent pas. Les nobles du Fanar et plusieurs prêtres du synode égorgés, des massacres tumultueux à Constantinople et à Smyrne, le meurtre du patriarche Grégoire, l'extermination du peuple de Scio, toutes ces barbaries enfoncent plus avant au cœur des Grecs qui survivent la haine de l'esclavage et de l'Alcoran. Ils sont dévoués dès lors à la destruction ou à la victoire; et parmi les vicissitudes qui se mêlent à cette entreprise, parmi les fautes, les intrigues, les
^0> KSSVI IfrSTOUIQrK
défaites, les traits dliéroïsme, on voit que la guerre ue peut se terminer que par la délivrance, et qu'une nation nouvelle est entrée dans le monde. Elle a marqué pour jamais son existence, quelque borné qu'en puisse être le cours. On peut massacrer tous les Grecs; on ne peut plus les rendre aux Turcs.
Ici doit s'arrêter cette faible esquisse; les actions contemporaines veulent être racontées par des témoins. Les événements nouveaux de la Grèce sont partout ; les noms de ses nouveaux héros sont dans toutes les bouches; cette guerre est l'entretien de l'Europe; fasse le Ciel qu'elle n'en soit pas la honte, et que par cette fatalité qui fait souvent sortir de l'injustice des fautes et des malheurs , on ne soit pas un jour plus divisé par la ruine de la Grèce, qu'on ne l'eût été pour sa délivrance !
Si l'on regarde en effet la rehgion et la morale comme la vie des empires , si le christianisme et l'humanité ne sont pas de vains mots,
SlJll LliTAT DICS GKi;CS. 393
si la pitié est la vertu de l'homme , et l'évangile sa vérité , comment croire qu'un profond oubli de ces lois divines n'entraîne aucun péril? Comment croire en politique qu'une grande contradiction soit ime chose indifférente et qui ne laisse point de traces? On fait en Europe, dans l'intérêt des trônes et de la paix , de grands efforts pour affermir les croyances religieuses , pour inspirer le respect des autels ; on inscrit en tête d'un traité fondamental la saijvte et INDIVISIBLE TRhMiÉ ; et OU laisserait périr, à cause de sa religion même , le peuple chez lequel ces saintes croyances conservent le plus de force, et font encore des martyrs ! Un tel contraste n'encourage- t-il pas le scepticisme et l'indifférence; et des autels rétablis parlent ils plus haut que ne le ferait un peuple chrétien sauvé de la mort ou de l'apostasie ?
Il y a douze ans, quand l'Europe se poussa tout entière contre le dominateur de ses trônes et de sa liberté, on vit la Prusse lullié-
rieiine, l'Angleterre dissidente , la Russie schismatiqiie s'unir pour honorer le vénérable pontife de Rome et relever son pouvoir ; et Rome, avertie par cet exemple , que l'animosité des sectes religieuses a disparu devant la charité chrétienne, ne couvrirait-elle pas de son intercession les églises affligées d'Orient ? N'autoriserait-elle pas en leur faveur la sollicitude et les prières de tout le sacerdoce chrétien ?
Pontifes du Très-Haut , successeurs des Bossuet et des Fénélon, comment n'a-t-on pas entendu votre voix dans cette cause sacrée? Oh! combien elle serait précieuse pour les guerriers de la croix, l'aumône recueillie dans les temples du Seigneur! L'église de France n'a-t-elle pas, hélas! à l'époque la plus affreuse de nos troubles civils , connu toutes les tortures de la persécution , et ne trouve-t-elle pas de la pitié dans ses souvenirs ? Vers la fin du moyen âge, dans la chaleur des dissensions réveillées par le concile de Florence, le pape Calixte fit publier
SUR l'état des grecs. 395
des indulgences, et ordonna des prières dans tous les temples d'Europe , pour les chrétiens de la Grèce qui combattaient les infidèles ; il oubliait leur schisme, et ne voyait que leur malheur! Paul II, au nom du ciel, demanda des secours pour les familles grecques chassées de leur pays et réfugiées sur nos rivages 5 la piété de nos jours serait-elle plus intolérante que ne l'était la foi du quinzième siècle?
Ne craint-on pas, si la Grèce achève de périr, si plusieurs millions d'hommes sont massacrés par le Musulman, car telle est la condition de sa victoire , ne craint-on pas de préparer à l'avenir un terrible sujet de i)lâme et d'étonnement ? Ne craint-on pas de fournir à l'esprit novateur un argument contre les plus justes pouvoirs? Comment l'avenir, qui nous touche et qui nous presse , expliquera-t-il cette épouvantable calamité? Les peuples chrétiens de l'Europe, dira-t-on, étaient-ils dénués de force et d'expérience pour lutter
39^3 KssAi lii.sroîiîQTis:
contre les Barbares? Non. Jamais tous les arts de la guerre n'avaient été portés si loin. Quelques officiers chrétiens auraient suffi pour donner la victoire à la croix; ils allèrent discipliner les hordes féroces des Pachas musulmans. Cette catastrophe fut-elle trop rapide et trop soudaine pour que la politique ait eu le temps de calculer et de prévenir? Non. Le sacrifice dura cinq ans; plus de cinq ans s'écoulèrent avant que tous les prêtres fussent égorgés, tous les temples brûlés, toutes les croix abattues dans la Grèce. L'Europe en eut le spectacle.
Espérons que ce crime ne s'accomplira pas. Le pacha musulman, malgré les pavillons chrétiens qui ont remorqué sa flotte et transporté ses trésors, n'a pas conquis la Morée. Il possède une partie du sol; il n'aura pas les habitants. Réfugiés dans les montagnes, ou cantonnés dans quelques villes, ils combattent encore. Beaucoup d'hommes périssent; mai*
siin i.'ktat dfs r.njîrs. '^;q-7
la nation s'opiniâtre à vivre par l'excès de son héroïsme et de son malheur. La guerre d'extermination, la destruction entière et absolue dont la Porte a besoin , ne peut avoir le temps de s'achever, avant que quelque grande puissance de l'Europe ne perde patience , ne soit touchée de honte, ou tentée par l'occasion d'un bon calcul. On a vu l'Amérique méridionale, quelque temps reniée par tous les états de l'Europe, y trouver tout à coup une grande alliance. La pauvre, la valeureuse Grèce, n'offre pas sans doute des chances de commerce aussi favorables que les provinces révoltées du Mexique; on peut même redouter son génie maritime , son activité qui renaîtrait si vite. On lui fera des conditions asservissantés et dures. Mais il faudra bien enfin sortir de cette neutralité meurtrière; on trouvera moyen de secourir la Grèce, tout en refusant un Protectorat qu'on ne pourrait garder; quelques îles de soji domaine peuvent se détacher
encore , et augmenter cette échelle de garnison maritime que l'Angleterre étend partout depuis Malte jusqu'à Ceylan.
Quoi qu'il en soit , les amis de la religion et de l'humanité salueront avec joie tout évène- 'raent politique qui arrêtera cette horrible effusion du sang humain , qui sauvera la vie d'une race chrétienne, qui donnera une nation de plus au monde civilisé. Ainsi, et c'est là sans doute le triomphe de l'habileté , une puissance de l'Europe sera quelques jours remerciée de l'adroite spéculation qu'elle aura faite. Elle aura du gain et de la gloire, et fera, pour son propre avantage, une chose populaire dans toute l'Europe.
Il y a dans le monde des mutations inévitables, dont profite celui qui sait les pressentir, et que la sage politique doit reconnaître à temps pour les diriger. L'invasion qui avait abattu devant les Turcs , il y a près de trois siècles, une race chrétienne, née sous le ciel le
SUR l'État des grecs. 399
plus heureux pour le génie, cette invasion toute militaire et toute asiatique, qui n'avait pu triompher de l'antipathie des races et de celle des religions, qui n'avait pu arracher à la nation grecque ni ses moeurs, ni son idiome, ni son culte; cette invasion maudite par l'ancien droit public de l'Europe , et toujours illégitime, devait cesser tôt ou tard.
L'époque de l'événement était incertaine , mais l'événement infaillible. Bacon, Leibnitz, Montesquieu, et d'autres publicistes, l'avaient annoncé. La politique d'une grande puissance l'avait long -temps préparé ; lorsqu'il éclate enfin, quelles que soient les répugnances nées de combinaisons nouvelles , on ne peut empêcher qu'il ne soit juste , nécessaire , approuvé par les lois de Dieu et la conscience du genre humain ; on ne peut empêcher que la civilisation croissante de l'Europe, la douceur de ses mœurs, la perfection de ses arts n'aient fait de la présence des Turcs au milieu de la
/jOO ESSAI JliSTORIQIlïï
Grèce une espèce d'anomalie barbare qui doit disparaître. Et lorsqu'ils ont une fois reculé , lorsqu'il s'agit non pas de maintenir, mais de recommencer l'ancienne invasion, les anciens massacres ; lorsque les Turcs ne sont plus ce qu'ils étaient jadis, puissants, victorieux, redoutables à l'Europe encore ignorante et grossière; lorsqu'au contraire ils auraient besoin maintenant d'une garde européenne pour se rétablir dans la possession de la plus belle partie de l'Europe, ne faut-il pas avouer l'invincible décret de la Providence qui affranchit ta Grèce?
Ces raisons morales entrent aussi dans la politique. Les pensées généreuses ne sont pas toujours écartées du cabinet des puissances. On s'en défie d'abord, comme si elles devaient être moins utiles, parce qu'elles s'adressent surtout à la conscience et à l'honneur; mais l'honneur des nations est une partie de leur force. Voyez le règne de Louis XIV : l'expé-
ÇÏ^R l'état des grf.cs. t\o\
ditioii cle Candie, la délivrance des esclaves chrétiens par le bombardement d'Alger, la guerre soutenue pour la succession d'Espagne étaient des entreprises généreuses; elles n'en furent pas moins des entreprises hautement politiques, favorables au commerce, à la marine, à l'ascendant de la France. Et, dans une guerre toute récente, la magnanimité personnelle du prince qui commandait l'armée française n'était-elle pas un instrument de victoire? Ne prenons pas une chose glorieuse pour une imprudence. Toute intervention de la France en faveur de la Grèce serait un calcul de sagesse, autant qu'un acte d'humanité. Ce n'est pas en vain que Charles X a du sang de saint Louis dans le cœur. Cette inspiration de religion et de loyauté, ce point d'honneur de Français et de Roi qui anime ses paroles , et qui est comme le mouvement naturel de son âme, semble nous promettre que son 'ègne ne
402 ESSAI HISTORIQUR -
ne verra pas sacrifier une nation malheU^'euse, dont l'anéantissement ne peut s'accomplir, si la volonté d'une seule puissance persiste à la sauver.
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