‹ Lascaris ou Les Grecs du xve siècle. With biogr. sketches and notes [&c.] by A. DupuisChapitre 9 sur 18 · LAS0ABI · texte numérisé non relu

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bouclier la devîse singulière du roi : c'était un livre ouvert^. Sur une table immense de marbre étaient placées quelques médailles antiques des Césars^ dans une cassette d^ivoire^ quelques instruments d'astronomie^ encore rudes et grossiers; et près de là^ plusieurs manuscrits couverts de lames d'or ou de bois odorant^ et fermés avec de fortes agrafes d*acier. Sur les vastes murailles de la salle étaient retracées les batailles et les plus fameuses aventures d'Alphonse. On le voyait dans la solennité de son sacre, au mîKeu de la cour d'Aragon, déchirant la Kste des seigneurs qui avaient conspiré contre lui. Un autre tableau le montrait dans Marseille prise d'assaut, arrêtant les fureurs des soldats, et révisant le riche présent que lui offraient |es dames de la ville. Ailleurs, il était représenté vaincu, mais plus grand que dans la victoire, captif sur un vaisseau génois, conduit en présence de l'île d'Ischia^ et refusant, au péril de sa vie, d'enchatner par un ordre le courage de la garnison qui combattait en son nom; enfin^ on le voyait entrer vainqueur dans Naples, avec la pompe des anciens triomphateurs romains.

Cette salle était encore ornée de quelques statues que le roi avait enlevées dans ses guerres, et dont la perfection donnait l'idée des arts sublimes de la Grèce, au milieu de ce palais d'une architecture barbare. Les Grecs éprouvèrent un mouvement de joie à cette vue. Au fond de la salle, le roi était assis, entouré de quelques-uns des honunes célèbres qui faisaient alors la gloire de l'Italie; il avait près

^ Cette devise, dont parle Antoine de Paleime) est gravée sur plasienrs médailles du règne d'Alphonse.

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de lui le Pogge, laborieux érudit, dont FBnrope ne connaît que les contes badins; Antoine de Palerme, le plus savant des Siciliens; j3Eneas Sylvius, que son amour des lettres et son éloquence portèrent au trône pontifical^ et beaucoup d'autres^ oubliés aujourd'hui.

Alphonse tenait à la main une Vie d'Alexandre ; et il s'entretenait de cette lecture avec les doctes confidents qui composaient toute sa cour. Le visage de ce roi était singulièrement spirituel et guerrier: Fâge avait blanchi ses cheveux; mais sa taille haute et fière^ ses yeux mobiles et pleins de feu^ jetant partout des regards expressifs^ lui donnaient encore toute la vivacité de la jeunesse. Il portait le court manteau et Phabit militaire espagnol. Sa devise chérie était empreinte sur le pommeau de son sabre ; et on remarquait sur sa poitrine Fécharpe qu^il avait reçue de Lucrèce Alania, dernier objet de ses inconstantes amours. G^est dans ce lieu^ c'est auprès de ce roi^ que les Grecs étaient introduits presque comme des coupables : '' Regardez autour de vous^ leur dit d'abord Alphonse ; vous n'êtes pas sur une terre ennemie.'^

Toutefois^ comme il rendait lui-même la justice à ses sujets avec beaucoup d'attention^ il ouvrit les lettres du gouverneur de Catane^ et voulut apprendre de Lascaris tous les détails de l'événement qui conduisait les Grecs devant lui. Après avoir écouté ce récit^ il se livra tout entier à la vive curiosité que lui inspiraient ces étrangers^ et donna des regrets amers à la perte de Constantinople. '' Malheureux chrétiens I disait-il^ pourquoi nous déchirons-nous de guerres perpétuelles, tandis

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que les Barbares s'avancent chaque jonr dans PEurope ! Quel avertissement pour nous que la prise de Constantinople ! '' En même temps le roi demandait quels monuments des arts^ quels livres on asrait sauvés: il paraissait presque s'en occuper autant que de la chute d'un empire : ^' Que n'ai-je pu m'armer^ disait-il, pour cette cause si sainte ! Mais j'étais en guerre avec Florence, qui vient enfin de m'ofiOrir une bonne paix; et aujourd'hui il me reste à me venger de Venise et de Gênes. Cependant la vieillesse approche; mais j'espère bien, en dépit d'elle, avoir encore assez de force pour chercher les Barbares sur le Bosphore, comme je les ai vaincus dans Tunis. J'exciterai les princes chrétiens; j'appellerai les Franps d'au delà les monts. Mais vous, payez-moi mon hospitalité; répandez vos sciences dans mes Etats; nous avons dps écoles à Kaples, oà je vais souvent écouter les maîtres habiles. Restez parmi nous, ô Grecs I Bomevous abandonne ; moi, je veux vous accueillir et vous venger.'* En même temps le roi fit apporter le présent que venait de lui envoyer la seigneurie de Florence, et qui avait désarmé son ressentiment; c'était un précieux manuscrit de Tite-Live ^. Heureux temps que celui où, pour acheter la paix, on cédait un livre au lieu d'une province 1 Les Grecs ,f eux-mêmes furent étonnés de ce prix extraordinaire que Ton attachait dan» l'Occident aux ouvrages de la pensée : et ils en conçurent l'espoir d'un meilleur avenir. Leur empressement de passer en Italie redoubla. Vainement Alphonse prodigua tous ses efforts pour les retenir à sa cour ; ils devaient pré-

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férer la libre hospitalité de florence. Le roi leur fit promettre seulement que quelques-uns d'entre eux s'arrêteraient à Naples^ pour y répandre les arts de la Grèce.

Embarqués au port de Palerme, sur une galère espagnole, ils touchèrent bientôt l'Italie, où la nouvelle de leur désastre était déjà partout répandue, et adoucissait en leur faveur l'amertume des haines religieuses. En abordant sur la côte de Naples, ils virent tout un peuple qui poussait des cris de consternation et d'effroi. Le nom de Mahomet retentissait dans cette foule, avec des prières à Dieu et à tous les saints du ciel, pour détourner de l'Italie le fléau de sa colère. De longues processions sortaient des églises, et promenaient les choses saintes au milieu des habitants, qui se jetaient à genoux suir leur passage. Ils racontaient entre eux mille prodiges précurseurs de la chute de Byzance. On avait entendu des armées s'entre-choquer dans Tair ; des pluies de sang étaient tombées du ciel ; et on avait trouvé les reliques des saints dispersées hors du sanctuaire. La vue des fugitifs augmenta cette panique terreur: il semblait que les flottes de Mahomet et ses terribles janissaires allaient apporter le ravage et la mort dans l'heureuse Italie. Des femmes fuyaient avec leurs petits enfants dans les bras ', et les hommes se faisaient bénir par les prêtres, comme s'il eût fallu bientôt combattre et mourir.

Au milieu de cet effroi, les Grecs trouvèrent des dispositions hospitalières et généreuses. La crainte avait produit la pitié. La vie douce de ces peuples, la mollesse de leur climat et de leur génie leur

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rendaient plus redoutable Pinvasion de ces Barbares d'Asie qui profÎEknaient les temples^ détruisaient les Tilles et enlevaient le peuple en esclavage. LascariSj en voyant cette terreur, disait: "Où donc sera Tasile des arts et de la pensée contre Foppression des Barbares? Où se conserveront ces nobles trésors de Fesprit humain, que nous possédons encore ? — Vous ne devez pas, lui répondait le Vénitien Bembo, juger de l'Italie par Naples, par une ville subjuguée. Ces pauvres gens! ils ont peur, comme s'ils n'étaient pas déjà conquis. Cest ma libre patrie qui peut lutter contre les Turcs. Ses flottes seront le rempart de l'Europe." B parlait ainsi : il était jeune, il aimait la gloire, et ne siégeait pas encore au sénat de Venise; mais quelques jours après, étant retourné dans sa patrie, il apprit qu'elle avait fait un traité d'alliance avec les Turcs, pour se ménager la conquête peu durable de quelques villes de la Morée, et une part dans l'oppression de la Grèce.

Cependant, on disait que le souverain pontife allait enfin armer tous les princes de l'Europe, pour reprendre Byzance } on parlait d'une flotte de dix gsJères, qui devait mettre à la voile ; et les Grecs, avec un triste sourire, écoutaient le récit de ce faible appareil, en songeant aux innombrables soldats de Mahomet. A mesure qu'ils avançaient en Italie, ils sentaient s'appesantir sur leurs têtes la ruine irréparable de leur empire : ils voyaient partout un asile, nulle part un secours et une vengeance.

Divisée en Etats rivaux et nombreux, l'Italie semblait agitée d'une émulation de savoir et d'élégance sociale inconnue jusqu'alors. De toutes parts

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Fantiquité sortait de ses raines; et Tamour des arts renaissait avec elle. Dans les villes^ des maisons^ d'une architecture encore imparfaite et grossière^ étaient décorées par des statues^ que Pon tirait du milieu des décombres^ ou du lit des fleuves qui les avaient ensevelies. La vue des Grecs excitait la curiosité; on se pressait autour d'eux pour les écouter ; on s'occupait de leurs sciences bien plus que de leurs malheurs.

Impatient de ces vains égards^ l'évêque d'Bphèse avait hâte de se rendre à Bome^ et ne pouvait renoncer à l'espoir de cette croisade tant promise. '^ Séparons-nous, dit-il à Lascaris, faites parler pour la Grèce nos arts et le génie de nos pères. Dieu permet cette voie profane, pour intéresser à son culte les princes de la terre." Lascaris suivit le jeune Médicis à Florence. En approchant des bords de l'Amo, il sentit plus vivement tous les regrets de la patrie perdue. C'était lé doux climat des plus belles contrées de la Grèce ; et c'était une terre d'exil I Mais la générosité du premier Gosme de Médicis avait déjà recueiUi beaucoup de familles grecques fugitives ; et les vaisseaux de son commerce ramenaient chaque jour quelques-unes de ces tristes victimes. Tous ses soins lui semblèrent payés par la présence de Lascaris apportant les arts et les monuments de la Grèce.

Là commença cette noble mission du génie grec, au milieu de l'Italie. Florence vit alors briller cette académie platonicienne^ qui répandait l'enthousiasme, meilleur que la science. Cosme de Médicis la reçut dans son palais, agrandi par l'art de Donatello. Là se réfugiaient ces hommes que nous

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avons ms errants avec Lascaris. De là leurs paroles éloquentes interprétaient les grands génies de la Grèce : c^était une vive lumière partout répandue. On abandonnait une seolastique étroite et barbare pour se tourner vers ces nobles études. L'idée sublime du beau reparaissait dans les arts du dessin, comme dans les inspirations de la pensée ; et les Italiens eux-mêmes appelaient Florence la ville d^Homère.

Délivré des longues agitations, qui avaient troublé la république, chef paisible de ses concitoyens, Médicis n'aspirait qu'à les occuper par les lettres et les arts. Il touchait à la vieillesse ; le feu de vivacité qui l'animait autrefois était tempéré maintenant par une douceur majestueuse. A l'activité du commerce, aux intrigues de la place publique, il aimait à substituer d'agréables entretiens dans ses belles retraites de FésoUes et de Careggi. Là le dictateur adroit de Florence n'était plus qu'un philosophe ingénieux, passionné pour tous les plaisirs de la science. Ses deux fils l'imitaient; et Laurent de Médicis^ encore enfant, promettait de continuer cette belle tradition dans une* même famille. Gdsme avait rassemblé près de lui quelques jeunes Italiens^ épris de ce même attrait pour les arts. Leur vive imagination se laissait ravir à cette philosophie des Grecs, où la raison était parée de poésie. Gosme de Médicis se délassait en méditant avec eux sur ces théories sublimes. ''Venez, écrivait-il un jour à Marsile Ficin,^ le plus célèbre disciple des Grecs ; apportez-moi le livre de Platon sur le souverain bien. H n'est pas de recherche qui m'oo-

1 Fabroni, in Vitâ Comi,

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cupe davantage : venez^ et n'oubliez pas la lyre d'Orphée/'

Ce culte pour les arts et le génie de la Grèce fut porté si loin^ que Pon célébra dans le palais des Médicis la fête de Platon^ qui^ depuis douze siècles^ avait cessé dans Athènes. I/image du philosophe fut inaugurée dans les jardins de Careggi, ornés des marbres les plus précieux de la Grèce et dessinés comme les bosquets d'Académie. Le ciel de la Toscane jetait sur cette fête une lumière aussi brillante que le climat de la Grèce. Les disciples de Platon semblaient réunis: on lut un passage de ses éloquents écrits sur l'immortalité de l'âme et la beauté de la vertu. On récita des hymnes à sa gloire. On remercia la Providence d'avoir accordé jadis à, la terre cet homme vertueux et ce divin génie. Les Italiens étaient saisis d'une ivresse d'admiration; les Grecs fugitifs éprouvaient une sorte d'orgueil, en voyant honorer après tant de siècles les souvenirs de leur patrie. Gémiste se croyait dans Athènes aâranchie des Barbares.

Mais Lascaris, qui, dans les lettres, ne cherchait qu'une espérance de servir et de ranimer la Grèce, vivait malheureux, parmi les fêtes et le repos de Florence. Souvent, lorsqu'au milieu d'une jeunesse accourue de toute l'Italie pour l'entendre, après avoir redit les grandes pensées de l'ancienne Grèce> il parlait de l'oppression de sa patrie, toutes les ftmes étaient émues de colère et de pitié. Mais cette noble chaleur passait avec la mobile vivacité des imaginations d'Italie. La politique de Cosme ne songeait pas d'ailleurs à prendre la moindre part dans des guerres aventureuses ; et il croyait faire

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assez d'embellir Florence par le commerce et par les arts. '' Soyez henreux parmi nous/' disait-il à Lascaris. Quand on annonça le projet du souverain pontife de marcher lui-même à la tête d'une croisade : " Voilà, dit-il, un vieillard qui fait une entreprise de jeune homme/'

Cependant Fèvêque d'Ephèse et Nicéphore étaient arrivés dans Bome, qui retentissait encore des prières ordonnées pour la délivrance de la chrétienté. Ils apprirent qu'au delà des monts la ruine de Byzance avait excité la colère des Francs. Plusieurs pèlerins, venus à Bome poiir les indulgences de la croisade, racontaient une fête célébrée dans le palais du puissant duc de Bourgogne, et où le courage des chevaliers s'était enflammé par un spectacle extraordinaire. Au milieu des joies du banquet, on avait vu paraître dans la salle, sur un éléphant condtiit par un Sarrasin de taille gigantesque, une femme vêtue de deuil, et qui semblait captive. Tandis que tous les yeux étaient fixés sur elle, cette femme, comme si elle eût représenté l'Eglise prisonnière des infidèles, avait chanté d'une voix douloureuse une complainte, pour appeler à son secours les preux de France et de Bourgogne. La Foi, l'Espérance, la Charité et toutes les vertus chrétiennes figurées par autant de jeunes filles vêtues de blanc, étaient venues ensuite chantant tour à tour des vers, pour émouvoir le cœur des fidèles. Â cette vue, tous les chevaliers, et le duc à leur tête, avaient juré de prendre la croix ; ils avaient juré sur la Toison d'or, sur le nom de la Vierge, et sur le faisan, symbole de cette chevalerie d'Occident.

Ces idées, ces coutumes étaient bien nouvelles

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ponr des Grecs de Byzance et d^Ephèse ; mais la réputation du courage des Francs^ toujours célèbre dans rOrient^ ranimait la confiance des fugitifs. Théodore^ dans Pardeur de sa foi^ contemplait déjà la croix victorieuse relevée sur les murs de Constantinople^ et le temple de Sainte-Sophie sanctifié de nouveau par le culte du Seigneur.

Cet espoir remporta sur sa répugnance pour un déserteur de la foi grecque ; et il se pressa de voir le cardinal Bessarion. Il se rendit à son palais^ au pied du mont Quirinal^ près de Péglise des Saints- Apôtres. En traversant le péristyle, les yeux de Pévêque d^Ephèse furent frappés des richesses de la cour romaine. Sous un immense portique étaient réunis des marbres précieux de ^ancienne Grèce^ des vases d'airain, des statues, monuments immortels du paganisme aboli. Tous ces trésors récemment découverts, tout ce luxei de Pantiquité renaissante, ornaient, avec un peu de désordre, la demeure du savant cardinal ; et des prêtres de FEglise de Itome prenaient garde, en passant, d'embarrasser leurs robes dans les magnifiques débris de quelque dieu mutilé. Tous ne louaient pas également le zèle curieux de Bessarion. Quelques-uns remarquaient avec ironie, qu'à ces soins profanes il était facile de reconnaître un Grec d'origine, un néophyte, ancien disciple de l'erreur. Retiré dans le lieu le plus solitaire de son palais, le cardinal était dans ce moment occupé d'une question de philosophie qui lui semblait mal expliquée par Aristote. Cependant^ averti de la présence de Théodore, il abandonna tout, pour voir un compatriote; et quelle que fût la division de ces deux hommes, leurs premièreft

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paroles^ dans cette langae qui leur était commune^ furent pour eux pleines de douceur. Bessarion n'était plus jeune; et les voyages^ Vétude^ les chagrins de Tambition avaient vieilU les traits de son visage^ où brillait une empreinte italienne et grecque à la fois^ un mélange de vivacité^ de finesse et d'enthousiasme^ tempéré par la fierté d'un cardinal. Ses manières étaient simples : son vêtement rappelait celui des religieux de Saint-Basile ; et il portait^ suivant Tusage d'Orient^ cette barbe longue dont se moqua Louis XI^ dans l'audience solennelle qu'il lui donnait un jour^ comme ambassadeur de la cour de Bome.

Accueilli par son ancien adversaire, Théodore s'informa promptement du sort des jeunes Grecques appelées en Italie, et du respect qu'on avait eu pour leur foi. Bessarion interrogeait Tévêque d'Ephèse sur les monuments de la Grèce profane; il se reprochait de n'en avoir pu recueillir encore qu'un bien petit nombre. " Mais quoi, disait Théodore, quelle est cette vaine curiosité ? sachez-le donc : l'Evangile est sous les pieds de l'impie. Nos &ères de Grèce et d'Orient sont entre l'apostasie et l'esclavage. Il n'y aura bientôt plus de chrétiens dans la Grèce. Pontifes d'Italie, vous accueillez les traditions d'Athènes et les livres des gentils ; mais vous laissez périr la vraie foi. — La vraie foi, dit Bessarion ; elle est à Bome dans le sacré coUége. — La vraie foi, reprend l'évêque d'Ephèse, est celle des martyrs ; elle est gravée sur la dernière pierre de nos églises détruites et dans le cœur de nos pontifes égorgés." En achevant ces mots, il sortit plein de colère.

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Cependant Bessarion prodigna ses soins et sa richesse aux Grecs fugitifs. Retirées dans nn saint asile^ les religieuses de Byzance y conservaient leur règle austère. Un grand nombre de familles du Péloponèse et des lies étaient accueillies au port d'Os-

tie. Beaucoup d'autres étaient rachetées de Tesclavage. Le souverain pontife montrait également de la charité pour le malheur et de l'admiration pour la science. Il enviait à Florence cette académie platonicienne fondée par les Médicis. Il encouragea les mêmes études dans Rome.

Parmi toutes ses dignités apostoliques^ Bessarion était supérieur du monastère de Crypta Ferrata, bâti dans la villa de Cicéron^ à Tusculum. Là souvent il réunit quelques-uns de ses éloquents compatriotes; et il semblait que Tombre du génie de la Grèce vînt errer sur ces ruines^ qu'avait illustrées le génie de Borne. Que de fois^ dans ces entretiens^ on espéra de voir la Grèce affiranchie des Barbares ! Que de fois on se promit d'armer les princes d'Occident pour une cause si sainte! Lascaris quitta le repos de Florence et l'amitié des Médicis^ pour venir exciter Bessarion^ et ranimer en lui le zèle de la patrie par l'amour des arts. Souvent^ sur les débris de Tusculum^ il montrait à ses yeux la barbarie menaçant toute l'Europe^ et Mahomet poursuivant bientôt dans l'Italie la Grèce renaissante. Le cardinal était touché de ces images : de telles paroles étaient plus puissantes sur lui que les ' prières hautaines de Théodore. Quand il voyait près de lui ces hommes ingénieux et enthousiastes^ dont il était le compatriote^ il oubliait les querelles religieuses et les défiances de la cour de Bome ; il

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s'animait^ comme enx^ au souvenir des grands génies de la Grèce ; il versait des larmes, en pensant qne cette patrie d'Homère et de Platon était la proie des Barbares ; il écoutait avec une sorte d'illusion les vives paroles de son maître Gémiste rêvant la liberté d'Athènes^ qui serait encore quelque jour le temple de la philosophie et des arts ; il était ému de cette pensée ; il redevenait Orec^ à force d'être platonicien ; et il promettait d'employer son zèle^ ses efforts^ son crédit dans le sacré collège^ pour hâter une croisade^ surtout si l'Eglise grecque voulait enfin reconnaître ses erreurs, et accepter avec une foi docile l'uniou de Florence,

Mais rien de cela ne répondait aux vœux ardents de Théodore. Il était inquiet du séjour de Bome pour la foi de ses frères ; il était plus inflexible dans l'exil qu'à Byzance ; il s'accusait d'avoir désiré le secours si tardif et si dangereux des Latins. En vain Nicéphore, dans son zèle plein de douceur, cherchait à calmer cette âpre véhémence. H était faible devant l'évêque d'Bphèse ; il respectait son invincible fermeté ; il s'effrayait à l'idée de paraître lui-même abandonner encore la foi de ses frères malheureux; il* eût redouté, en contredisant Théodore, de sembler parjure.

Ainsi l'évêque d'Ephèse, dans une longue attente, vit passer les espérances qu'il avait formées pour le salut de la Grèce. Les pontifes romains se succédèrent. Bessarion lui-même fut près d'obtenir le trône pontifical; et Fancienne jalousie des Latins contre les Grecs, la défiance pour un nouveau converti, tout zélé qu'il était, l'écartèrent seules de cet honneur, où l'appelaient son savoir et son génie.

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Déchus de Fespoir d'un si grand appui, les Grecs se consumèrent en vains efforts. Leur zèle même nuisait à leur puissance. L'orgueil de TEglise latine s'e&ajait de la hauteur de ces prêtres d^Orient qui, proscrits, fugitifs, sans patrie, sans autels, ne perdaient rien de ^inflexibilité de leur foî, et n'auraient pas acheté d'un repentir le salut de la Grèce.

Enfin, cependant, l'Europe parut touchée de leurs plaintes, ou plutôt de ses propres périls, i^neaa Sylvius, ami passionné des arts et zélé pour la gloire du nom chrétien, fut élu souverain pontife, tandis que Mahomet étendait son empire jusqu'au Danube, et envahissait à la fois le nord et le midi de l'Europe. Venise menacée, Belgrade assiégée, tous les pays voisins de la Grèce subjugués comme elle, effrayèrent l'Occident. Le pontife romain fit un dernier effort, pour apaiser les inimitiés des princes chrétiens, exciter l'ardeur des peuples, les réunir dans une croisade, et rejeter enfin les Barbares au delà de l'Europe. H convoqua, dans cette espérance, un concile à Mantoue. On y vit les ambassadeurs de France et de Pologne, ceux du roi de Naples, des ducs de Bretagne et de Bourgogne, et des républiques d'Italie. Le duc de Milan, François Sforce, y parut. Les envoyés de l'île de Lesbos, de l'Epire et deMonembasiedansla Morée, retracèrent les maux de leur pays. Le souverain pontife et Bessarion parlèrent avec éloquence. La guerre fut résolue. Bessarion repartit alors, pour solliciter les secours des princes d'Allemagne; et le souverain pontife annonça la réunion de la croisadedans la ville d'Ancône.

Mais les rois, malgré leurs promesses, étaient»

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distraits par leur ambition et leurs querelles Alphonse d^ Aragon était mort avant d^avoir fait la paix avec Venise. Le duc de Bourgogne avait vieilli, en projetant une croisade dans les fêtes de sa cour; Qt maintenant il redoutait Fambition de Louis XI. L'Allemagne était pauvre et divisée; l'Angleterre était agitée par les guerres sanglantes des deux familles royales. Les princes d^talie se surveillaient l'un l'autre. Les dîmes réclamées par la cour de Bome commençaient à peser aux peuples. L'empereur d'Allemagne abandonnait la Hongrie. H n'accourut à la voix du pontife romain que des hommes obscurs et sans pouvoir. Toutefois, le cœur des réfugiés palpita de joie; ils crurent toucher au moment de revoir leur patrie, et de combattre pour la délivrer. Mais la mort du pontife romain vint détruire toutes ces espérances. Faible vieillard épuisé par les efforts d'une si grande entreprise, il expira dans Ancône, en faisant des vœux pour les chrétiens de la Grèce, et en recommandant à FEurope de venger cette cause sacrée. Le zèle religieux, ranimé par un grand homme, s'éteignit avec lui; les mœurs plus douces, l'activité du commerce refroidissaieijt les esprits pour ces guerres lointaines. Les Vénitiens seuls voulaient combattre, parce qu'ils avaient besoin de se défendre. Leur ambition fit la paix, quand elle n'espéra plus tirer parti de la guerre.

Ainsi livrés à la politique intéressée de l'Europe, les Grecs continuaient d'éclairer de leurs sciences des peuples qui les abandonnaient. Ces apôtres des lettres eurent, en peu d'années, répandu leur langue et leur philosophie dans les villes d'Italie. Les

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chefs-d'œuvre de Tantiquité grecque, révélés de toutes parts, excitèrent un enthousiasme inconnu jusqu'alors. Le zèle exclusif, qui d'abord attacha les esprits à la contemplation du génie antique^ semblait ralentir l'originalité nationale; mais elle germait avec plus de force, sous cette riche culture. Les grands hommes du xvi® siècle allaient naître; les bannis de la Grèce, qui travaillaient à préparer cette grande époque', ont laissé peu de gloire ; leur puissance fut tout entière dans la parole, et fugitive comme elle. Us répandirent autour d'eux l'admiration et le goût des arts; ils agitèrent l'esprit humain ; ils sauvèrent la plus belle moitié des monu* ments antiques ; mais, eux-mêmes, ils n'ont pas créé de monuments. Ainsi leur souvenir a disparu dans la gloire des hommes formés par leur exemple; et la grandeur même de leurs services en a plus rapidement fait perdre la trace.

Après la mort du pontife romain, l'évêque d'Héraclée, n'espérant plus rien de l'Europe, retourna dans l'Orient pour y soutenir la foi de ses frères contre les épreuves de l'esclavage. " Cest là seulement, dit-il, que je dois expier mon ancienne faiblesse, dont Eome me fait souvenir." On raconte qu'il vécut quelque temps à Constantinople et dans la Morée^ portant partout l'ardeur de sa charité, s'introduisant dans les bagnes des esclaves chrétiens, bravant chaque jour la peste et le cimeterre des Turcs. Doux autant qu'intrépide, il calmait ces haines religieuses que les chrétiens des deux communions conservaient en Orient jusque sous le poids de leurs fers. Il leur prodiguait égalejment ses secours et leur prêchait le même Evangile.

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Il n'était plus sectaire^ il était dirétien ; et dans sa bouche, la divine parole inspirait nn zèle plein de force et de patience. Il périt an milien de ses œuvres saintes. Les Turcs, en permettant aux Grecs vaincus de racheter leur vie et Fexercice de leur culte par nn tribut annuel, leur enlevaient une partie de leurs enfEmts, pour les convertir à la foi musulmane ; et ils punissaient avec une grande cruauté tout prêtre chrétien qui cherchait à inspirer à ces jeunes Grecs Fhorreur d'une telle apostasie. Accusé d'ayoir voulu ramener à la religion de leurs pères quelques-uns de ces otages de Tislamisme, élevés parmi les Azamoglans de Byzance^ Nicéphore subit un affireux supplice. Son corps, brisé à coups de marteaux de forge, fut jeté à la mer, de peur que les chrétiens ne Fhonorassent; mais son nom resta consacré dans la Grèce comme celui d'un martyr.

Avant d'apprendre cette fin glorieuse de Nicephoré, révêque d'Ephèse avait aussi quitté PltaUe, conduit par une autre espérance. Sur les plus âpres sommets de FEpire, vivaient des pâtres à demi sauvages, dès longtemps traités de rebelles par les souverains de Byzance, mais qui^ n'ayant jamais été souillés par le mélange d'une barbarie étrangère, conservaient dans leurs mœurs et dans leur courage la plus vive empreinte du génie national. Ces Grecs^ autrefois invincibles à la puissance romaine, n'avaient été domptés que par le christianisme ; et ce joug, le seul qu'ils eussent porté jamais, leur inspirait d'autant plus de haine pour l'oppression des Turcs. Cest parmi eux que Théodore alla chercher un asile, oii il pût longtemps souffidr pour la foi et pour la patrie. Jeté par un navire italien

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sur les cotes de TEpire^ il traversa le pays désolé^ et parvint dans les montagnes, sans autre trésor que son Evangile et sa croix d'évêque. Ces hommes belliqueux qui vivaient dans un continuel péril, entre les assauts des Turcs et toutes les privations d'un climat rigoureux, accoururent avec joie près du saint prêtre qui leur semblait envoyé par le ciel. Leurs villages avaient été brûlés dans les incursions de leurs barbares ennemis. Ils n'avaient plus d'autre refuge pour leurs familles, que le creux des rochers, et quelques huttes grossièrement construites aux lieux les plus inaccessibles, et sous les coups de la tempête. Ils campaient la nuit, en plein air, près des feux allumés ; le jour, ils avaient à combattre sans cesse les postes des janissaires; et lorsqu'ils tombaient aux mains de leurs ennemis, ils périssaient dans d'horribles tortures. Mais jusquelà ils étaient libres ; et cette vie dure entretenait en eux le patriotisme et le courage. Théodore bénit le ciel d'avoir à partager de si rudes épreuves, qui promettaient d'être couronnées par le martyre.

On dit qu'il habita longtemps parmi ces bandes guerrières, dont la race s'est perpétuée sur les montagnes de la Grèce. De là il visitait quelquefois les saints monastères qui couvrent les hauteurs de l'ancienne Arcadie. Il ranimait la foi des religieux découragés par l'oppression des Turcs. H apparaissait, au milieu d'eux, comme une image de l'antique Eglise ; et lorsqu'au retour de la solennité de Pâques, il célébrait sur la montagne le divin sacrifice, et chantait l'hymne du Christ glorieux, à ces mots : le Christ' est ressuscité, le Ohrist est le vainqueur, les pâtres, les laboureurs, accourus de

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tontes parts, croyaient entendre nne vorc prophétique annoncer rafiranchissement et la renaissance de la Grèce. On répétait les paroles sacrées ; on les mêlait an saint du matin et à l'adieu du soir. Une commune joie se répandait depuis les sanctuaires du couvent de Méga-Spiléon, et les sommets d'Agrapha jusqu'aux villages de la plaine asservis par les Barbares. Ainsi la religion soutenait ce peuple a£9igé, et faisait vivre son espérance. Que de fois Théodore, dans les plus âpres retraites de TEpire et de la Thessalie, célébra les cérémonies sacrées, an milieu des Klephtes adoucis par ses paroles ! Que de fois il ranima leur constance dans

la dé£edte, ou les rendit humains après la victoire ! L'Evangile, par sa voix, enseignait a ces Grecs sauvages des vertus dignes de leur valeur. Parmi les représailles d'une vengeance journalière et terrible, souvent on vit briller en eux la générosité, la pitié pour les faibles, le respect pour les femmes captives. Le saint évêque, disaient-ils, nous bénira. U était comme une conscience visible pour ces hommes incultes et farouches.

n leur rendait , une patrie par la religion ; et quand ses paroles pleines de foi leur montraient le temple de Sainte- Sophie souillé, la croix d'or et la tablé sainte brisées par les infidèles, tous voulaient mourir chrétiens et libres. Souvent, dans les montagnes de TËpire et de la Thessalie, et sur les sommets du Pinde, on entendit répéter le chant de la ruine de Byzance. Au milieu de l'esclavage et du désert, on redisait cette prophétie poétique, où respire tout l'espoir de la Grèce chrétienne ; " Vierge sainte> souveraine maîtresse 1 silence; ne pleure pas, n»

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gémis pas ; avec le temps et les années, et la ville efc le grand monastère, toutes ces choses seront à toi de nouveau/'

Ainsi Pévêque d'Ephèse entretenait Tamour du pays et Tespoir de la délivrance parmi ces peuplades fidèles et ignorées, qui avaient à peine connu l'em- ,pii*e au temps de sa splendeur. Il se consolait luimême dans la pensée, qu'un jour, de ces retraites sauvages, sortiraient les vengeurs de la croix et les libérateurs du temple. H préférait leur rude simplicité et leur foi naïve à la mollesse et aux arts nouveaux de POccident. Il vécut jusqu'à la plus extrême vieillesse dans cet apostolat, où le soutenait l'espérance. Quelquefois, par l'entremise d'un marchand étranger, ou d'un moine voyageur du mont Athos, il fit parvenir des nouvelles de la Grèce à ses compatriotes dispersés à Eome, à Florence, à Mantoue. H leur parlait de ces Grecs sauvages, autrefois dédaignés par l'empire, et où se retrouvait la patrie : '' Tâchez d'émouvoir vos peuples polis, écrivait-il à Lascaris; moi, j'anime nos Barbares. Bépandez les arts dans l'Europe; je conserve la religion dans la Grèce." Au milieu de ces soins, il mourut plein de jours. Les pâtres de la mpntagne lui creusèrent une tombe dans la roche qu'il avait habitée. On se partagea ses vêtements comme de saintes reliques. Les feuillets de son Evangile furent distribués entre les familles errantes de la peuplade. On allait prier sur sa tombe, d'où jamais, dans leurs combats et leurs fuites, les montagnards ne laissèrent approcher les Turcs. Longtemps après, les pères montraient à leurs enfants la pierre où le saint évêque s'était assis, le torrent

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desséché où il avait câébré les divins mystères^ Tarbre auquel il avait suspendu, une image de la Vierge sainte^ le sommet de la montagne où il avait ranimé le courage des Grecs^ Fétroit et sombre défilé où il avait obtenu la vie des prisonniers turcs enlevés dans la plaine ; et le souvenir d'un bomme conservait tout un peuple.

Tandis que la Grèce se renouvelait lentement pai la barbarie^ ses arts antiques éclairaient FOccident Protégée d'abord par la cour pontificale^ Fimpri* merie faisait connaître à FEurope les chefs-d'œuvre d'Athènes; Fignorance se dissipait à la lueur de ces sublimes modèles. Ainsi s'accomplissait Fheureuse révolution qu'avait annoncée Lascaris. Pour lui^ satisfait d'avoir mis la main à ce grand ouvrage^ il tournait incessamment ses regards vers la Grèce. Ce sentiment était plus vif encore dans ce vieux adorateur de Platon^ dans Gémiste chassé d'abord de son pays esclave. Le séjour de Rome et même de Florence ne put le retenir longtemps. Il aima mieux aller achever sa vie sous la domination des Turcs^ au milieu des ruines d'Athènes. Arrêté par un charme puissant^ il voulut mourir dans ces lieux sacrés pour lui^ comme ces prêtres du polythéisme qui^ au milieu du renversement de leurs idoles^ lorsque les temples étaient détruits^ la flamme du sanctuaire éteinte^ ne pouvsdent être arrachés du lieu où ils avaient adoré des divinités qui n'étaient plus.

Sans partager ce culte aveugle pour le sol de la Grèce défigurée par l'esclavage, Lascaris voulut aussi se rapprocher de son infortunée patrie. Après avoir rempli à Florence, à Eome, à Mantoue, cette noble tâche de multiplier^ de répandre les sciences

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et la philosophie de laGrèce^ qaand il vit une génération nouvelle se former autour de lui^ quand il tat assuré que Tinestimable dépôt conservé par ses efforts était désormais acquis au genre humain^ malgré la faveur des républiques et des princes d'Italie^ il revint en Sicile.^ Il préféra cette contrée pour son dernier asile^ parce qu'il j recevait plus vite des nouvelles de la Grèce^ et qu'il pouvait 7 recueillir^ par intervalle^ quelques malheureux compatriotes échappés à Toppression des Barbares. La civilisation de la Sicile était toujours imparfaite et grossière^ les arts de la vie presque entièrement négligés^ les sciences inconnues^ Tusage du papier fort rare. Lascaris^ par sa seule présence^ y fonda cependant une école qui fut bientôt célèbre^ et qui attira des disciples de toutes les villes d'Italie et des autres contrées de l'Europe^ même des îles Britanniques.

C'est là que ce généreux Orec^ plus de trente ans après la ruine de Constantinople^ s'entretenait encore de ses tristes souvenirs et de ses nobles espérances déjà presque accomplies. Il avait vu^ dans . ce long intervalle de temps^ beaucoup de projets formés en Europe pour la délivrance de la Grèce : les pontifes de Rome l'avaient souvent réclamée ; les rois Pavaient promise. Bien ne s'était fait. La mort de Mahomet avait a^anchi l'Italie de la terreur^ mais avait laissé la Grèce dans les fers de Bajazet.

' Cependant Pesprit humain s'était éclairé ; les arts avaient fait de rapides progrès; une industrie d'abord merveilleuse était devenue presque popn-

1 Bee •• Aathor'0 Kotes,** H.

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laire. Lascaris recevait de Borne on de Venise ces ouvrages^ dont il avait apporté en Italie les précieux originaux^ maintenant reproduits par un art indestructible. XTn jour qu'entouré de ses disciples^ £1 achevait de leur interpréter le sublime passage do Platon^ racontant^ sous une forme à demi fabuleuse, les vieilles traditions de FEgypte sur Pile Atlantide^ il apprit qu'un pilote génois venait de découvrir un nouveau monde^ et de retrouver cet autre hémisphère que les siècles antiques avaient connu^ ou que Platon avait deviné.

Belle époque de l'histoire moderne ! heureux âge de l'esprit humain^ où les âmes encore jeunes et naïves avaient incessamiment le plaisir de la science et rémotion de la découverte !

Lascaris^ avec une vivacité d'imagination que la vieillesse n'avait pas affaiblie^ versa des larmes en apprenant cette nouvelle conquête du génie de Phomme. Dans les derniers temps de sa vie^ il entretenait souvent les jeunes étrangers de cette grande révolution du monde ; il parcourait avec eux tout ce qui s'était fait en Europe de grand et de nouveau depuis trente ans^ les lettres florissantes, le génie des anciens retrouvé, leurs pensées entendues et inspirant des pensées nouvelles, enfin l'univers s'agrandissent, à la même époque où les esprits s'éclairaient. Plein de ces réflexions, et toujours animé par ce prosélytisme des arts qui avait passionné sa jeunesse, Lascaris, avant de mourir, conduisit un jour les jeunes étrangers rassemblés près de lui au lieu où, pour la première fois, il était débarqué, dans sa fuite de Constantinople. n voyait parmi ses disciples les successeurs de ces

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généreux Italiens^ dont il avait alors reça les secours. Le plus brillant d'entre exui, le pins zélé pour les arts de la Grèce, était le jeune Bembo,^ fils du sénateur de Venise, aux yeux duquel Lascaris avait autrefois justifié, sur ce même rivage, les arts et les sciences calomniés par la ruine de la Grèce.

Le sage vieillard prenait plaisir à rappeler ce souvenir, et à retracer Timage de ces premiers entretiens, comme assuré de les transmettre à la postérité, en les confiant à la mémoire et au talent de ses élèves. '' Je vais bientôt quitter la vie, disait-il ; je ne laisse rien de moi ; mais je vous ai formés dans l'amour des arts et des nobles sentiments qui les inspirent. Après ma mort, vous retournerez dans votre patrie ; vous suivrez, dans la carrière des «urts et du génie, ce mouvement qui doit entraîner TEurope et qui commence par ritalie. Combien de belles créations vous verrez éclore ! A quelle gloire vous serez vous-mêmes associés ! L'esprit de Phomme, échauffé par Pheureux levain de l'antiquité, fermente de toutes parts. Notre maître Platon a dit que les ftmesj arrivées à la vie, retrouvaient par réminiscence tout ce quelles avaient su dans un autre monde et que^ pour elles, apprendre c'était se souvenir. Ainsi, le génie de l'antiquité devient chaque jour l'inspira- *^tion, et comme la pensée des temps modernes. Quand vous jouirez de cette heureuse révolution^ quand vous en partagerez la gloire, songez à la Grèce esclave et malheureuse; souvenez- vous du jour où notre vaisseau £agitif vous apporta les monuments des anciens Hellènes. L'Europe ne

1 8ee " Aathor'8 Notes,'* L

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sentira-t-elle pas enfin la dette de reconnaissance qui l'engage envers notre patrie? Faudra-t-il attendre qae ce nouveau monde^ qui vient à peine de sortir de l'Océan^ instruit chaque jour par nos arts^ dont il ne connaît pas encore le nom^ s'intéresse à notre malheur^ et nous envoie ses soldats et sa liberté ? Et la civilisation doit-elle prendre un si long détour^ avant de reparaître sur cette terre^ d'où elle est sortie tant de fois? Oui^ poursuivit Lascaris avec une sorte de chaleur prophétique^ l'Europe entière n'abandonnera pas cette gloire. Quelque jour^ l'enthousiasme des arts nous suscitera des vengeurs parmi les héritiers du génie de nos pères."

Le vieillard ne survécut pas longtemps à cet entretien. Sa mort fut pleurée dans la Sicile^ à laquelle il avait donné l'idée d'une civilisation plus douce et d'une vie meilleure. Ses disciples se répandirent dans l'Europe^ emportant avec eux le souvenir de ses paroles^ et cette heureuse tradition de la Grèce qui vivait en lui. On a vu longtemps à Messine^ dans l'église des Carmélites^ un tombeau de marbre blanc^ que les premiers citoyens de la ville avaient élevé à ' Lascaris ; mais ce monument, négligé dans la suite^ a péri sans retour. Car l'indifférence est plus destructive que le temps; et le sauveur des arts de la Grèce^ Lascaris^ à qui l'Europe doit tant de reconnaissance^ n'a laissé trace de lui-même que dans quelques souvenirs transmis par ses disciples^ et que nous avons essayé de rassembler.

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