LA8CASI
de Byzance^ avant même d'être consacrées à la vie . religieuse^ ne voyaient jamais d'étrangers^ et ne parlaient que la langue grecque^ conservée presque^ dans son antique pureté; Fidiome vulgaire leur était inconnu. Plus tard^ la retraite profonde des monastères ne leur permettait de lire que les livres sacrés^ et les écrits des grands apôtres de TEglise d'Orient. Mais un souvenir fidèle leur rappelait souvent des chants poétiques qu'elles avaient entendus dans leur enfauce^ à côté de leurs mères; et dans chaque monastère d'Orient^ l'instinct du climat et de la solitude inspirait à quelque religieuse le génie des vers.
Quand l'évêque d'Ephèse parut dans Fasile des jeunes Grecques^ une d'elles^ Aurélia^ déplorait le martyre des pontifes de la Grèce égorgés par les Barbares. Des paroles de feu sortaient de la bouche de cette vierge timide. Elle invoquait Dieu; elle accusait sa providence d'avoir laissé tomber la religion et l'empire. A la vue du saint évêque^ elle s'arrêta pleine de trouble et de joie; et toutes les sœurs tombèrent à genoux, comme si le Seigneur eût exaucé une partie de leurs prières, en leur envoyant ce confesseur de la foi : '' O mon père, s'écria la jeune Aurélia, Dieu vous a conservé pour être un exemple vivant du martjrre. Mais, dites-nous, fera-t-il triompher son saint nom dans la Grèce? Beverrons-nous la Panagia de Byzancef ou faut-il mourir sur une terre déserte^ et profane?
> Sêê '* Anihor'8 Notes," F.
* Cette expression est familière dans la langne aotnelle. Les Grecs modernes appellent déserte la terre étrangère: Ta ifniita
LASCABIS. 55
— ^Belevez-yous, mes enfants^ reprend le saint vieillard^ et retenez mes paroles. Les jours d^épreuve sont à peine commencés; vous irez bientôt à Bome^ dans la nouvelle Babylone. Telle est notre infortune^ qu^il n'y a plus pour vous de refuge que dans le lieu même^ où votre foi est en péril. Vous allez à Bome. Promettez-moi que vous n'abandonnerez jamais les cérémonies saintes de nos pères; que vous ne reconnaîtrez jamais la parjure union de Florence. — mon père ! s'écrièrent-elles toutes ensemble, jamais. Que la Panagia nous protège! que vos saintes paroles nous soutiennent et nous défendent! Jamais nous ne suivrons l'erreur des azymites. Nous ne couperons pas nos cheveux noirs; nous n'ôteronil pas nos voilos, comme les vierges profanes d'Italie." Alors l'évêque d'Ephèse, découvrant le calice d'or qu'il avait apporté avec lui: '^Aurélia, dit-il, je vous rends ce gage sacré; il n'y a plus d'Eglise de Byzance. Que le don du grand Constantin serve au moins à protéger la fille des empereurs! Ce nom est vénéré dans l'Occident; il vous recommandera devant le pontife de Bome. D'autres épreuves nous sont réservées ; et ce trésor de la foi grecque sera plus en sûreté dans vos mains que dans les nôtres." A ces mots, Théodore bénit les jeunes vierges et se retire.
On préparait déjà leur départ, et, d'après la demande de l'archevêque de Palerme, un prêtre romain et deux religieuses de Saint-Benoît devaient les conduire. La supérieure du monastère de Catane recommanda vivement aux sœurs d'obtenir une bulle d'absolution, pour le tort qu'avait eu le cou-
56 LA8CABIS.
vent de recevoir des schismatiques dans ses murs ; et elle vit^ cependant^ partir avec regret ces jeunes filles si modestes^ et qai chantaient de si douces paroles dans une langue inconnue. Elles montèrent sur le vaisseau grec qui les avait amenées. Les matelots mirent à la voile^ en répétant le cantique de la Panagia ; et les jeunes vierges se redisaient entre elles les graves paroles de Théodore.
Cependant Lascaris et les autres Grecs étaient partis pour Syracuse^ sur des mules de Sicile^ avec une escorte de cavaliers espagnols. Médicis et les Italiens^ ses amis^ ne voulurent pas se séparer d'eux, résolus de partager et d'adoucir leur mauvaise fortune. C'était un touchant spectacle que ces Grecs, dont les ancêtres avaient, à plusieurs reprises, conquis et civilisé la Sicile, traversant aujourd'hui captifs ce beau pays, où partout ils retrouvaient des monuments de leurs arts antiques, et où leur nom était odieux et leur langue inconnue. Au IX® siècle, les empereurs de Byzance possé. daient encore la Sicile, qui leur fut enlevée par les Sarrasins. Partout s'oiSTraient des édifices, des ruines, des inscriptions, qui rappelaient les âges divers de la puissance grecque ; et nulle trace n'en restait dans les générations présentes renouvelées par la conquête. Tant il est vrai que la mémoire des hommes est le plus périssable des monuments 1
L'état malheureux de la Sicile, la rareté des chemins praticables sur cette terre tant de fois désolée par les ravages de la nature ou de la guerre, obligeaient les Grecs et leur escorte de prendre d'assez longs détours pour arriver jusqu'à Syracuse.
LASCABIS. 57
Ils descendaient vers la mer^ afin d'éviter les hautes collines et les plaines entièrement désertes^ où Tolivier de la Grèce et les plus heureuses plantes de l'Asie couvraient un sol sans culture. Us se rapprochaient des villes, et quelquefois même ils se détournaient un peu pour visiter les ruines. H y avait^ pour ces fugitifs, qui portaient dans leurs cœurs tous les regrets de la patrie perdue, une sorte de diversion consolante et de charme douloureux à contempler des infortunes aussi grandes et plus anciennes que la leur; mais tout dans la Sicile semblait presque leur offrir cette pensée, les lieux habités comme les lieux déserts, et les cités comme les ruines. Après quatre jours de marche, à travers une plaine immense et sauvage, au midi de Catane, ils arrivèrent à Syracuse ; et, malgré ce port, dont l'admirable situation n'est surpassée que par le port de Byzance, malgré la magnificence do tant de débris, ils doutèrent un moment si c'était là le formidable écueil où jadis s'était brisée la fortune d'Athènes.
Alphonse venait de quitter Syracuse. Une sédition nouvelle le rappelait à Palerme. Syracuse n'était plus qu'une ville sans puissance, aisément contenue par quelques soldats espagnols. Un peuple peu nombreux habitait les cinq grandes enceintes de l'antique cité. Bace incertaine et dégradée de tous les vainqueurs qui avaient passé sur cette terre, ce peuple, au milieu des monuments grecs, romains, arabes, qu'il voyait tomber en ruine autour de lui, confondait tout dans son apathique ignorance : il priait dans la chapelle do saint Mercure, il montrait pieusement le puits do
58 LASCABI8.
sainte Junon. Nos Grecs souriaient de cette erreur; et Oémiste croyait y reconnaître Finrincible puissance de ces gracieux symboles qui avaient autrefois enchanté l'univers. Le jeune Michael Apoatole^ animé des plus riants souvenirs de la poésie grecque^ cherchait la fontaine d'Aréthnse; mais la barbarie avait détruit même cet ouvrage de la nature ; il ne restait plus qu'une eau trouble et saumâtre^ où s'amassaient les débris des monuments dont le génie grec avait autrefois orné les bords de cette source sacrée. Lascaria et ses jeunes amis étaient montés sur PEpipolcj pour contempler d'un seul regard ce que fut Syracuse. Quand ils virent cette vaste enceinte que le commerce n'animait plus^ ces ports déserts^ ces ruines inégales qui s'élevaient çà et là^ ce Proscenium que les vainqueurs espagnols^ n'avaient pas encore achevé de démolir: '^ Athènes est bien vengée i " dirent^ils^ et leurs yeux se remplirent de larmes en songeant à leur patrie.
Les jeunes Italiens regardaient plus tranquille* ment ce triste spectacle ; ils naissaient à la vie sociale; ils étaient pleins d'espérance. '' Quelle situation favorable pour le commerce et pour l'empire! disait le jeune Bembo; Venise ellemême n'est pas mieux protégée, mieux servie par la mer I Mais quoi I le destin des lieux change comme celui des peuples mêmes ! ce n'est plus ici que le commerce apportera les richesses de
. 1 n ne reste pins de vestiges du Proseeniom ; les pierres en forent employées dans les fortifications de la ville, par les ingénienrs de Oharjes-Quint. (Foyog* ds Bwinlmme dam Us Deutf* BiciUst t. iiL)
LASGABlS. 59
l'Orient : c'est i Venise, qui sMlevaît à peine audessus des flots de l'Adriatique, quand Syracuse
était reine. — Oui, dit Lascaris, rien ne flétrit
comme la conquête ; elle détruit même le génie des lieux et le bienfait de la nature. Venise le saura quelque jour/' Un ordre du gouverneur espagnol, qui commandait à Syracuse, avertit les Grecs de poursuivre leur route jusqu'à Palerme. Leurs guides, dont la rude indifférence ne voyait rien dans ces monuments antiques, les pressèrent de se mettre en route, pendant que la première firaîcheur du soir tempérait le ciel brûlant de la Sicile. Après avoir traversé TAcranite, ils remontèrent lentement la haute colline que Ton appelle encore aujourd'hui Y Echelle grecque, et s'éloignèrent de Syracuse, où tout, excepté les hommes, retraçait l'image de la Grèce.
Leur route, prolongée à travers les hameaux de la Sicile moderne, ne leur offirait plus ces puissants souvenirs. Quelquefois, cependant, les débris d'un château mauresque, et ce mélange d'architecture arabe et normande, commun dans la Sicile, attiraient leurs regards. Le chef de l'escorte espagnole sortait alors de sa taciturne insouciance, et, montrant le reste des petites tours crénelées des Arabes, il s'animait à cette vue, et contait les exploits de ses compatriotes contre les Mores de Grenade et de Xérès. C'était comme un lien nouveau que la haine des musulmans formait entre les Grecs et les Espagnols. " Il faut, disait le chef aragonais, que votre schisme soit une terrible chose, pour qu'on n'ait pas voulu vous défendre contre ces mécréants, qui nous donnent tant de peine en Espagne." En
60 LAàOABIS.
même temps^ il ne pouvait se défendre de regarder ayec admiration le recueillement austère^ le visage majestueux et les cicatrices de Pévêque d'Ephèse ; il disait avec sa naïveté guerrière : ^' C'est pourtant chose étrange que Ton soit martyr sans être bon chrétien/'
Une marche de plusieurs jours^ tantôt sur quelques débris de routes anciennement construites par les Romains^ tantôt sur ces landes désertes qui hérissent la Sicile^ n'avait offert aux voyageurs que des ruines diverses habitées par quelques pauvres familles. Enfin^ à leurs regards brillent au loin de hautes colonnes^ de vastes murailles^ dont l'aspect annonce une grande cité. Toute la troupe presse le pas^ pour arriver dans ce lieu^ avant la chute du jour. Les rayons affaiblis du soleil éclairent d'une lumière plus douce ces monuments^ qui semblaient terminer l'horizon. Hors de la vaste enceinte qui les enferme^ on aperçoit çà et là d'immenses blocs de pierre et de marbre^ qui semblaient transportés par une force plus qu'humaine. ^^Nous trouverons toujours là un asile/' disait le guide sicilien^ qui s'était écarté de la route ordinaire. Après un effort de quelques heures, on arrive auprès de cette ville, que la transparence limpide du climat de Sicile montrait de si loin. WLe était déserte, et ses monuments n'étaient que des ruines plub grandes et plus entières. Les voyageurs éprouvèrent une surprise presque mêlée d'effiroi, en se voyant au milieu de cette grande destruction, qu'ils avaient crue vivante. Leurs regards se portèrent sur un temple d'une hauteur immense, dont les colonnes étaient exicore debout^ et gar-
LASOABI0. 61
daient la trace de Pancîenne architectare dorique. Deux autres temples s^élevaient à quelque distance ; ^intervalle était rempli par des fûts de colonne^ des marbres de la Grèce et des murs à demi détruits, que couvraient de leurs fleurs des rosiers sauvages. ** Eh quoi ! dit Lascaris, serait-ce ici Tune des plus antiques colonies de la Grèce, Sélinonte/ que nos historiens montrent comme détruite avant même la conquête romaine ? Triste image de la destinée ! la vie des ruines est plus longue que celle des Etats; et nous trouvons encore aujourd'hui tant de grandeur dans les débris de ce qui n'est plus depuis deux mille ans ! "
Tandis que, frappé de ce sentiment, il parcourait les vastes détours de ces débris qui couvrent tout le plateau d'une montagne, et qu'il s'étonnait de la solitude de ce Ueu, le son confus d'une voix humaine attira Lascaris et l'évêque d'Ephèse vers une hutte grossière, dont l'aspect était caché par quelques ruines, et qui était appuyée d'un côté sur là pronaos du grand temple. Ils approchent; et quelle est leur inexprimable surprise d'entendre les accents de la langue grecque sortir de cet abîme de silence et de solitude ! Une voix forte et pure répétait les belles paroles de Ghrysostôme pour la prière du soir : " Qui êtes-vous ? " s'écrièrent les deux Grecs ; et ils se précipitent dans ce réduit, où un homme d'une figure majestueuse était agenouillé devant l'image du Christ, près de laquelle brûlait une torche, suivant le rite de l'Eglise orientale. Ils hésitent un moment; ils reconnaissent Nicéphore d'Héraclée, le plus illustre des Grecs qui s'étaient
1 B9e «* Aathox'0 Kotoff,'* G.
62 LÂacàJBiB.
à la foi des Latmsj dans le concile de Florence. Depuis cette époqae^ Nicéphore, voyant Vunion repoussée avec fureur par le peuple de Byzance^ et lui-même en butte aux soupçons et aux reproches, avait quitté la Grèce ; et on ignorait le lieu de sa retraite. A peine ses yeux se sont-ils arrêtés sur Lascaris : ''Vous ici ! s'écria-t-il. Ah ! je le vois, Byzance est détruite ; et j'avais vainement tenté le grand sacrifice que Dieu n'a pas voulu recevoir, ou plutôt dont il nous a punis. O Byzance ! lumière du monde, paradis de l'Orient 1 comment es-tu tombée sous les coups des enfants d^Àgar ? '' n se tut à ces mots, en reconnaissant révêque d'Ephèse ; et son visage se couvrit de rougeur et de larmes.
Cependant l'évêque d'Ephèse s'était retiré en arrière, à la vue du pontife d'Héraclée, comme si les divisions qui avaient préparé la ruine de Byzance devaient lui survivre. Ainsi, ces deux hommes vénérables par leur âge, leur vertu, leur génie, l'un portant la trace du martyre, et l'autre courbé sous le poids d'une rigoureuse pénitence, semblaient pourtant séparés par une insurmontable barrière. Leurs regards même craignaient de se rencontrer. Lascaris, interrompant ce silence plein de reproches, confirme le triste pressentiment de Nicéphore sur les malheurs de la Grèce; et il le presse d'abandonner cette solitude, et de se joindre à ses compatriotes exilés. " M'admettrontils aujourd'hui f reprend vivement Nicéphore. Je me suis moi-même banni de notre patrie. Loin de la Grèce, qui me réprouvait, loin de l'Italie, dont les honneurs auraient récompensé le changement
LA8GABI8. 63
de ma foi^ j'ai vécn dans ce désert^ parmi ces mines qui m'annonçaient la chute de Byzance.
TAy chaque jour^ j'ai gémi devant Dieu sur les funestes divisions des peuples chrétiens^ sur l'indifférence ou la haine qui les rendent inutiles l'un à l'autre. Souvent j'ai rétracté^ par ma douleur^ la fatale abjuration de Florence: le dirai-je? j'ai repris dans ce désert tous les rites de notre culte sacré^ comme une image de notre patrie: mais où est maintenant le temple de Sainte- Sophie, poni' me réconcilier solennellement i la foi de nos pères f "
A ces mots, Pévêque d'Ephèse, qui demeurait jusque-là silencieux et irrité, tendit la main à Kicéphore : " Venez, dit-il ; soyez absous, en partageant notre infortune/' D'autres Grecs s'approchaient en ce moment ; et tous apprirent avec une grande joie la rencontre inattendue de Nicéphore» n y avait pour ces fugitifs une sorte de charme à trouver un compatriote que leur accueil pouvait consoler, et qui s'honorait de rentrer avec eux dans la communion du même malheur. Ils s'empressent autour de lui, avec des paroles d'amitié , ils recommencent le récit du dernier désastre de Byzance; ils redisent leurs vœux, leurs espérances, leurs projets; ils se rappellent leurs divisions passées. Triste hasard de la fortune ! ainsi se trouvaient rassemblés dans ce désert les débris et comme les images de toutes les croyances, de toutes les opinions qui avaient partagé la Grèce mourante, le platonicien enthousiaste et presque idolâtre, l'amant passionné des arts, le vertueux sectaire, le pénitent et le martyre Assis sur les marbres mutilés dd
64 LÂSCAEIS.
Sélimonte^ ces hommes s^entretenaient avec la vive imagination de leur pays, et cette mobiUté d'espérances, qui survit à tous les malheurs. Près d'eux, Médicis regardait avec attendrissement ce spectacle, cette joie mêlée à tant d'infortunes ; et il prenait part quelquefois à leurs discours, en les avertissant de ne pas trop espérer dans les armes et la générosité des rois de l'Europe. Le pontife d'Héraclée, longtemps retenu parmi les débats de Florence, parlait la langue italienne avec autant de force que de grâce; élevé jadis dans le ^ couvent célèbre du mont Liban, il y avait puisé ces trésors d'érudition antique ignorés de l'Europe, et quelque chose du génie oriental: ses paroles étaient pleines d'élévation et de douceur. H n'avait rien de l'austère véhémence de Théodore ; il semblait fait davantage pour persuader et pour émouvoir. Les Italiens, en l'écoutant, admiraient ce peuple chez qui la supériorité de l'esprit se montre sous tant de formes diverses. A quelques pas de cette scène si vive, le chef espagnol se tenait immobile. A son attitude sérieuse et insouciante, on eût cru voir un Turc d'Occident. Le lever du jour éclaira la petite colonie fugitive, campée sur ces ruines antiques ; elle ne les quitta point sans émotion et sans regret. Nicéphore s'agenouilla pour la dernière fois dans l'humble réduit où il avait passé tant d'années de pénitence. Gémiste et Lascaris contemplèrent longtemps les magnifiques frontons du temple, illuminés par les premiers feux de l'aurore, tandis que les soldats espagnols détachaient négligemment leurs chevaux du pied des colonnes* Qu'ils ne regardaient pas.
LÂ8CABIS. 65
On se met en route: peu de jours suffisaient pour arriver jusqu'à Palerme, oii le sort des Grecs devait se décider. Médicis^ en les suivant^ doutait s'il pourrait les servir auprès d'Alphonse, qui était alors en guerre avec Florence } mais il comptait sur la générosité de ce prince, que Ton avait surnommé le Magnanime, et qui n'avait été cruel qu'une fois^ en précipitant du trône l'infortunée Jeanne de Naples. n entretenait les Grecs de cette espérance, et plus souvent, il les interrogeait sur leurs sciences, comme s'il eût voulu ravir quelque chose de ce précieux dépôt. En approchant de Palerme^ les Italiens et les Grecs ne purent se défendre de comparer avec un sourire les faibles monuments de Fart moderne aux ruines de Sélinonte. Entrés par la porte du Midi, leur escorte s'arrêta près d'un palais énorme et bizarre, bâti en différents siècles par les Goths, les Normands et les Arabes. Les avenues de ce palais étaient bordées, pour tout ornement, de lourds canons en fer, qui menaçaient la ville: c'était la demeure royale d'Alphonse. Une garde espagnole veillait aux portes ; et on apercevait la trace des punitions que s'était attirées l'humeur mobile et séditieuse des habitants. Les Grecs pénétrèrent avec une sorte de répugnance dans cette citadelle du conquérant espagnol; mais ils étaient attendus ; et l'on avait ordre de les conduire à l'audience du roi. Ils sont introduits dans une vaste salle, qui présentait aux regards la plus étrange variété. A la voûte étaient suspendus des drapeaux déchirés, des armes, des étendards enlevés aux Mores de Tunis, aux Génois, aux Vénitiens. Au milieu de ces trophées brillait, sur un