Latréaumont
On parle d'une région (la cour) où les vieillards sont galants j polis et civils; les jeunes gens, au contraire, durs, féroces, sans mœurs ni politesse; ils se trouvent affranchis de la p^iesion des femmes dans un âge où Ton commence ailleurs à la sentir; ils leur préfèrent des repas, des viandes, et des amours ridicules et infâmes. Celui-là , chez eux, est sobre et modéré, qui ne s'enivre que de vin; l'usage immodéré qu'ils en ont fait le leur a rendu insipide.
Labruyèrè, — de la cour de louiu xiv.
fff €abarn bes Svaie-ÊuilUre.
- ac ?>$jis^
___ iW '"i'<2il m..
Le 26 avril 1674, cinq ans environ s'étaient passés entre les faits dont on a parlé (en 1669) et ceux que l'on va raconter.
De grands événements avaient eu lieu. La France , en guerre contre presque toute l'Europe, ne comptait plus pour alliée que l'Angleterre, grâce aux subsides onéreux dont le
cabinet de Versailles gageait secrètemeni Charles II. Ce joyeux, insouciant et besogneu?i monarque, qui, vendant ainsi à beaux louis d'or , l'avantageuse et suprême influence que la Grande-Bretagne aurait pu exercer sur les affaires de ce temps-là, restait sourd aux nationales et sévères remontrances des communes, indignées de la trahison de Louis XIY, qui, lors des batailles navales de 1672 et i6y3 , malgré la foi des traités et l'obligation expresse de ses engagements, avait ordonné à ses amiraux de ne pas prendre part au combat que les Anglais , ses alliés , livrèrent aux Hollandais. Aussi, dans cette rencontre, les flottes de la Grande-Bretagne et de la république des Sept-Provinces-Unies ^ se battant avec une rare intrépidité , se ruinèrent-elles mutuellement au profit de la marine française, laquelle, selon les vues de Colbert, plus fin politique qu'aveugle partisan du point d'honneur , devait profiter de la destruction des deux puissances maritimes ses rivales.
Mais il n'en allait pas de même sur terre. La farouche omnipotence de Louvois se révélait alors, dans toute sa belliqueuse et fatale splendeur ; trois grandes armées étaient sur
LK GABARIT DIS TKOIS-CUILLFJ'.S. 7
pied pour soulenir urio guerre aussi folle que criminelle et désastreuse , contre l'Empire , l'Espagne, les Sept-Provinces-Unies, et presque tous les Électorals , que la profonde et sourde habileté du jeune prince d'Orange avait peu à peu détachés de l'alliance française. L'indignation générale était à son comble, et les épouvantables ravages de la Hollande et du Palatinat, complètement incendie, exaspérait encore la haine de l'Europe contre l'implacable Louvois, qui avait ordonné ces sanglantes dévastations, et contre le roi son maîlrc , qui subissait si honteusement la féroce volonté de cet impérieux ministre.
Les finances étaient en outre dans un tel état d'épuisement, que déjà Colbert se voyait réduit aux impôts les plus écrasants (i) pour subvenir aux frais énormes de la guerre , et aux monstrueuses profusions de Louis XIY. Louvois était forcé de convoquer V Arrière- Ban^ afin d'assurer à l'intérieur la tranquillité du pays, que trois grandes armées avaient complètement dégarni de troupes. Or, cette convocation de la milice
(1) Voir aux nolos. I^c ùcvs (I daw^'cr.
nalioôale semblait d'autant plus nécessaire, que des symptômes alarmants de rébellion commençant à se manifester en Dauphiné, en Languedoc et en Bretagne, les gouverneurs et intendants des provinces étaient obligés d'avoir recours à la plus extrême sévérité pour effrayer les mécontents , et tâchaient de masquer ainsi , par le terrible appareil des échafauds, la véritable faiblesse du gouvernement.
Puis , le luxe effréné que Louis XIV voulait voir déployer à ses courtisans , en faisant affluer la haute noblesse à la cour de France; cet abîme éblouissant avait englouti les plus grandes fortunes. Les traitants , enrichis dans les maltôtes , prêtaient sur les terres à de gros intérêts , et souvent même en devenaient maîtres; aussi, ce noble et fécond patronage qui attachait les seigneurs au sol et aux habitants de leurs domaines , n'existant plus , leurs vassaux ne les voyant jamais 5 et ayant à supporter les exactions d'avides intendants ou de propriétaires inconnus et sans clientelle, l'action salutaire que l'aristocratie aurait pu exercer pour le service du roi dans les provinces où elle comptait tant de possessions, s'eflaçant peu peu .
LE CABARET DES TROIS-CUIl.Ur.S. 9
chaque jour se rompait une de ces mille racines par lesquelles l'ancien édifice féodal et monarchique tenait autrefois si profondément au sol.
Pourtant , malgré les taxes énormes , cet épuisement d'hommes et d'argent , ce mécontentement général, et même ces éléments de désordre qu'on a dit , le souvenir récent des guerres civiles de la minorité était encore si présent à la mémoire et aux intérêts du plus grand nombre, que la crainte de voir se renouveler les malheurs passés, l'emportait de beaucoup sur les velléités qu'on avait pourtant çà et là de réclamer violemment la réunion des Etats Généraux (promis d'ailleurs parle roi en i658), assemblée dans laquelle on eût avisé aux moyens de limiter le despotisme ruineux et exorbitant de Louis XIY.
En un mot, la nation, guidée par cette espèce de bon sens égoïste, de sagesse toute personnelle , que les masses conservent toujours aussi long-temps qu'elles ressentent l'action cuisante des désastres qui les a frappées naguère, la nation, dis-je , voyait clairement que de nouveaux troubles profiteraient seulement, comme Jors de la Fronde, aux ambitieux et aux habiles, tandis que, selon
l'habitude des révolutions, Jacques Bonhomme (ainsi qu'on nommait encore le Tiers-État) , rarement Partisan^ mais fort Mitigé {\^) de sa nature, serait encore obligé de solder la façon des bannières , ou plutôt , qu'on permelte celte exquise vulgarité , de payer les pots cassés.
Ainsi donc, au commencement de l'année 1674 , le mécontentement en France se montrait plus universel et plus profond qu'il ne l'était en 1669 ; il s'exprimait même quelquefois assez haut; mais il eût fallu, pour lui mettre les armes à la main et le pousser à une révolte ouverte , il eût fallu , soit l'influence d'un génie considéré, puissant et hardi, soit un de ces hasards aussi imprévus, que l'étincelle qui fait sauter une poudrière.
Or, si la province s'agitait et murmurait à propos des taxes et des recrues, Paris demeurait à ce sujet dans une parfaite quiétude , et les joies de toutes sortes y abondaient comme d'habitude.
Parmi les endroits de plaisir renommés de
(1) On sait que du temps do la Fronde , les gens qui A*.^uieuiviienl uculres entre les frondeurs et les royalistes {ou Mac/nvMS , c'esl-à-dirc la majorilé exploilée par les deux partis, se nonunalont. les vulicrvs
m: CABAr.I'T DES TnOIS-C[ ILLEV.S. 1 l
ce temps-là , aucun ne jouissait alors d'une vogue plus mérilcc que le cabaret des Trois- Cuillers^ situé près le cimetière Saint-Jean, et tenu par la Guerbois ^ rôtisseuse; on y vendait le meilleur vin de Bourgogne qu'il y eût dans tout Paris; à ce point, que M. le marquis de Yillarceaux en ayant bu à souper, le trouva si bon, qu'il se fit aussitôt remplir devant lui cinq cents bouteilles de ce nectar, craignant qu'on ne trompât ses gens , s'il n'assistait â celte opération.
(^e n'était pourtant pas qu'on pût faire une chère grande, délicate, ni surtout très variée, dans ces sortes de cabarets; car le menu sebornait généralementà de la volaille ou à du gibier qu'on mettait à la broche, selon la demande des consommateurs. Mais il faut dire aussi, que jamais rôti ne fut cuit plus à point et plus au goût des habitués.
Le cabaret des Trois-CmUers était donc souvent le rendez-vous de la jeunesse dorée du temps , qui venait y faire la débauche ; et presque toujours les vaste s salles et les petits salons retirés de l'hôtellerie se remplissaient de monde depuis midi jusqu'au soir.
Au dehors , ce n'était que chaises, chevaux et carrosses; pages, laquais ou porteurs de
12 LATRÉAUMOJNT.
flambeaux , dont les cris assourdissants et les fréquentes disputes ne témoignaient pas un grand respect pour les trépassés qui reposaient tout près, dans le cimetière Saint-Jean; sans compter que souvent, quelques querelles de table ou de jeu ayant pris naissance au cabaret entre jeunes seigneurs, le tout se terminait à l'instant, l'épée à la main, soit dans une salle des Trois- Cuillers ^ soit dans une petite ruelle longeant le champ du repos.
Lors de ces occasions solennelles, les laquais et jDages des habitués du cabaret se serraient à chaque bout de la ruelle en masses compactes, afin d'empêcher le guet d'approcher , pendant queleurs maîtres s'escrimaientbravement sous les yeux d'un assez grand nombre de témoins, et cela, malgré ou à cause de la sévérité excessive des édits contre les duels.
Généralement aussi , les seigneurs qui hantaient fo T rois-Cuillers ^ au lieu de se retirer dans une chambre particulière , préféraient de se tenir dans la salle commune du cabaret, autant pour jouir du coup d'oeil vivant et animé qu'elle offrait, que pour s'amuser de l'embarras ou de la tournure grotesque d'honnêtes citadins, qui , attirés par la renommée de la
LE CABAillT DES TROIS-CLlLLEr.S. l3
taverne, y venaient quelquefois, afin de voir de près la figure et les manières des courtisans habitués de cette rôtisserie, et de contempler ainsi intej' pocula, ces astres resplendissants qui rayonnaient d'ordinaire dans une sphère si élevée.
Or, ce jour-là même, grâce à une singulière bonne fortune , la curiosité de ces dignes bourgeois pouvait être des mieux satisfaite, car la fleur des gens du bel air de l'époque dînait dans la grand'sallc du cabaret ; M. le Marquis de Chateauvillain (i),fils aîné de M. le duc deYitry, payant un pari qu'il avait perdu contre M. le vicomte de Dreux, et ayant prié plusieurs de ses amis , parmi lesquels étaient le comte de Roquefeuille , l'abbé de Barfleur, le comte de Marcilly , le chevalier de Lusignan , et d'autres seigneurs des plus comptés.
Placée en face de la porte , la table oii trônaient ces gentilshommes semblait une sorte de tribunal railleur, devant lequel compa-
(i) On voit dans les leltrcs manuscrites de Goiberl (bib. roj. ) , que M. Chateauvillain fut iué trois mois plus tard d'un coup de pislolt't dans un duel (|iji cul litu la nuit sous les arceaux de la place royale.
l4 LATRÉAUMONT.
raissaicnt les airs gauches de ceux qui entraient ou sortaient du cabaret; mais il faut dire que les gens de cour imposaient encore assez, pour que les vastes perruques parfumées, les plumes flottantes, les justaucorps de soie et les écliarpes brodées de ces maîtres en impertinences, enfin jusqu'à leur air suprêmement débj-aillé.dXovs de la plus parfaite élégance, leur assurassent une sorte d'impunité; aussi, les sarcasmes et les quolibets dits tout haut, avec cette voix flùtée et ce grasseyement alors à la mode, ne manquaient jamais à chaque nouveau venu.
Heureux donc les citadins, qu'on reconnaissait à leurs habits et à leurs manteaux bruns, noirs ou de couleurs sombres , à leur petite perruque à calotte, proprement renouée d'un ruban de fil, et à leurs chapeaux ambigus , comme on disait à cette époque; heureux donc ceux qui déjà arrivés et placés modestement à leur écot, n'avaient pas à subir l'inspection ironique de la table redoutée ; mais d'un autre côté, leur repas terminé, il leur fallait sortir du cabaret; or, pour ce faire, leur timidité devenait aussi grande que pour y entrer.
Quelquefois pourtant, un hardi citadin
m: CAr.AP.ET DKS TKOIS-CLILUJIS. l5
voulant braver le UMTiblc tribunal, se drapait avec majesté; dans son manteau, assurait son feutre sur la tête, et passait intrépidement; mais souvent son embarras, jusque là dissimulé sous cette digne apparence, se révélait, hélas ! tout-à-coup , soit par la chute d'une table maladroitement heurtée, soit encore par une brusque et insolite invasion dans une espèce de comptoir, que d'autres, intimidés, confondaient avec la porte; alors c'était, de la part des seigneurs, d'inépuisables plaisanteries, auxquelles les bourgeois restants applaudissaient avec unebarbare et hypocrite lâcheté.
A ce moment même, un malheureux citadin venait de provoquer une explosion de rires immodérés en entraînant, sous les plis de son lourd manteau , tout ce qui s'était trouvé sur une table placée près de lui. A ce bruit de vaisselle cassée , le pauvre diable avait pris éperdùment la fuite, et on entendait encore les huées des pages et laquais rassemblés dans la cour qui le poursuivaient de leurs cris.
— Pardieu 1 — dit le chevalier de Lusîgnan à M. de Chateauvillain , — as-tu vu, marquis, ce petit ragot, grassouillet et rond comme une pomme, qui, de même que la comète furibonde dont nous menace Noslra-
l6 LATREAUx>IONr,
damus, entraînait à la queue de son manteau tous ces mondes de verres et de bouteilles ?
— A le voir rouler tout effaré , renversant ainsi les chaises et les escabeaux, on eût dit , mon Dieu ! une boule égarée dans un jeu de mail , — reprit l'abbé.
— Mais par 1 ame I ou plutôt par l'estomac sacré de Lucullus , — s'écria le marquis en voyant entrer un garçon qui portait sur un plat une écuelle de soupe à la bière , — quel est TAllemand ou le cheval qui peut impunément braver l'empifrerie d'une pareille galimafrée ?
— Comment la Guerbois sou ffre-t elle qu'une telle peste infecte son cabaret ? — reprit l'abbé.
— Yoyons un peu que j'en mortifie la délicatesse sensuelle de mon odorat , en manière de discipline infligée à ma furieuse gourmandise , ajouta le marquis dans le jargon précieux du vieux temps.
Ce pendant, deux ou trois hem ! hem ! assez secs avaient suffisamment trahi le malheureux amateur de cette malheureuse soupe.
C'était un gros homme vêtu de gris , à figure rubiconde , et qui devint pourpre de
LE CABAIŒT DES Tl^OIS-CUILLERS. I7
mauvaise honlo en entendant ces sarcasmes ; aussi 5 lorsque le garçon se dirigea vers sa table, le gros homme leva-t-il les yeux en Fair, chantonnant entre ses dents de Tair le plus indifierent du monde.
— Yoilà votre soupe à la bière, maître Bernard! — dit le garçon en élevant malicieusement sa voix glapissante.
Que voulez-vous dire avec votre soupe à
la bière, butor que vous êtes? Qui vous a demandé une soupe à la bière? — reprit le gros homme à voix basse ; — est-ce que je mange de pareilles choses ?... Emportez donc cela au plus vite, drôle î — ajouta-t~il en regardant le garçon d'un air courroucé et repoussant l'écuelle.
— Comment, maître Bernard, vous ne m'avez pas demandé votre soupe à la bière , selon votre accoutumée ? Gomment, vous n'avez pas dit de mettre dedans, comme toujours, une bonne pincée de safran? — reprenait le garçon d'un ton d'autant plus criard , que le gros homme avait parlé plus bas et d'un air plus confus , de sorte que l'attention générale se porta de ce côté, au grand embarras de maître Bernard.
i8 LATRÉAUMONT
— Comment , c'est une coutume ! — s'écrîâ Fabbé.
— Cette potagère monstruosité est d'habîtude 1 — ajouta le marquis.
— Quelle terrible infirmité 1 -- Quelle horrible difformité î
— II n'est pas baptisé,
— C'est un Turc l
— Un juif.
— Un Maure de Mauritanie !
— Un nègre blanc !
— C'est le diable enfin ! car il n'y a que le pied fourchu qui puisse nager dans un tel potage.
— Vade rétro ^ Salarias \ — s'écria enfin l'abbé en exorcisant maître Bernard avec sa fourchette.
Mais le citadin, poussé à bout par ces moqueries, et perdant patience , saisit l'écuelle, la plaça intrépidement devant lui, et regardant les gentilshommes bien en face comme pour les narguer, il plongea bravement sa cuiller dans le potage , ouvrit une bouche énorme, et tout en continuant de jeter un superbe regard sur les rieurs , il engloutit fièrement une cuillerée de cette damnée soupe, qui malheureusement se trouva bouillante.