‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 10 sur 64 · LA GAZETTE 1)K HOLLANDE · texte numérisé non relu

LA GAZETTE 1)K HOLLANDE

fanfaron et moqueur. — Mais avant tout , — ajouta-l-il, — j'ai une réclamation à faire, et j'espère que l'honorable compagnie m'approuvera. H s'agit d'abord d'une gazette de Hollande que vous m'avez retenue, monsieur le marquis de Châtcauvillain... voulez-vous me la rendre , oui ou non ?

— Il s'agit bien ici de gazette ! ! — s'écria le marquis furieux ; — il s'agit , puisque je veux bien y condescendre, d'aller à l'instant ici près , derrière le cimetière Saint-Jean , nous couper la gorge , et là, morbleu 1 j'espère bien prouver que si le torreador ne lutte pas de force brutale avec le taureau sauvage ! il peut du moins l'abattre à ses pieds !

— Tudieu ! mon jeune Cid, c'est du Rodrigue tout pur ; mais avant tout, la gazette ! la gazette 1

— Encore une fois, monsieur, sortons! — s'écria le marquis ; — il ne s'agit pas de gazette, entendez-vous !

— Comment^ mort-Dieu 1 il ne s'agit pas de gazette ! mais c'est justement là l'objet de la querelle. Or , je vous demande encore une fois, à la face des témoins que voici, monsieur le marquis de Châtcauvillain, si vous voulez, oui ou non, me rendre la gazette de Hollande

que vous avez ?. .. j'ai des raisons particulières pour fort insister à ce sujet.

— Eh bien ! puisque vous voulez continuer cette insolente et misérable raillerie, — dit le marquis avec rage , en prenant la gazette qui était demeurée sur la table, et la montran^i au colonel qui ne l'avait pas vue : — Cette gazette, la voici ! maintenant venez la prendre !

Et cachant la gazette dans son pourpoint, le marquis mit l'épée à la main.

— Ici dans cette salle?... soit, — ditLatréaumont , qui dégaina pareillement; — puis il ajouta d'un air gra^e : — Pour la dernière fois, monsieur le marquis, vous ne voulez pas me rendre cette gazette?

— Encore! — s'écria le marquis exaspéré, car il prenait l'insistance du colonel à ce sujet pour une insultante plaisanterie ; — non , non, mille fois non... défendez-vous... défendez-vous 1

— Ah çà, bien décidémentici, dans cette salle?

— Oui, oui; au plus vite et au plus près !..

— Allons... allons, bel impatient... on va vous servir, — dit Latréaumont en ôtant sa perruque pour se trouver plus à l'aise.

Et le colonel et le marquis se préparèrent au combat.

LA (;azette i)i: hollanoi-. ^7

Les trois fenêtres qui éclairaient la grandsalle du cabaret étant assez prés du sol pour qu'on pût voir du dehors ce qui se passait à l'intérieur , un des assistants alla prudemment tirer leurs rideaux de serge cramoisie ; de sorte que le jour traversant cette étoffe, chaudement colorée , jetait sur la salle et sur toutes les figures émues qui la remplissaient, un rouge et sombre reflet, parfaitement en harmonie avec la scène sanglante qui allait se passer.

Enfin , témoins et spectateurs se plaçant sur les tables et les sièges rangés le long des murs , chacun attendait avec anxiété le commencement du duel.

Latréaumont tomba pesamment en garde ; son torse à soulever un monde était si carrément assis sur ses reins larges et cambrés, il semblait si inébranlable , si solidement étayé sur ses jambes d'Hercule, qu'on eût dit une tour sur une arche de pont 1

Aussi, le^ assistants ne purent s'empêcher d'admirer la mâle et puissante attitude du partisan , qui eût fait l'envie ou la terreur du spadassin le plus raffmé.

Le marquis, au contraire, mince, frêle, élégant, ayant des poignets de femme et une

taille à laquelle une jarretière de Latréaumont eût servi de ceinture , paraissait aussi svelte qu'agile; et la bizarre position qu'il prit sous les armesj sembla d'abord déconcerter le colonel, qui, rigoureux et parfait académiste, s'était mis sévèrement en garde, dans toute l'excellente pureté des principes pratiqués à Paris, à Venise ou à Tolède.

En un mot, M. de Châteauvillain voyant que la force et la stature colossale de Latréaumont,habilementemployées,devaient toujours donner à ce dernier un immense avantage, en cela qu'il pouvait atteindre son adversaire de beaucoup plus loin, le tenir à une plus grande distance, ou maîtriser impérieusement son épée par sa vigueur extraordinaire; M. de Châteauvillain voulant donc égaliser les chances de ce duel , en opposant la vitesse et la légèreté de sa main, au bras de fer de Latréaumont; et par la mobilité de son jeu, neutraliser l'avantage que trouvait son ennemi dans une taille gigantesque; se mit en garde, la tête basse, accroupi, ramassé sur lui-même et rasant de si près le sol enfin, qu'il eût pu y appuyer le pommeau de son épée... Puis... d'un bond il s'éloignait ou se rapprochait de Latréaumont.

LA r.AZKTTK DE IIOALANDi:. yc^

De celle manière, le colonel, au lieu de se trouver face à face avec son ennemi, au lieu de pouvoir, en croisant le fer avec lui, pressentir , prévenir, ou parer le coup qu'on lui allait porter, grâce à ce tact exquis, à ce sentiment si fin et si inexplicable... (électrique peut-être), qui fait qu'à une pression insensible de l'épée, l'épée semble tressaillir et répond instinctivement à l'épée ! au lieu de pouvoir essayer enfin sur son adversaire, par un regard fixe et continu, cette espèce de fascination magnétique, qui souvent interdit ou décourage les faibles , Latréaumont était donc obligé de baisser les yeux à terre pour y chercher un ennemi dont il ne voyait le plus souvent que la nuque , qui tantôt s'avançait en rampant comme un reptile, tantôt bondissait en arrière comme un chat sauvage, et qui jamais ne lui livrait son fer!

Au bout de quelques minutes . le colonel , avec sa haute expérience des armes , vit qu'il avait à combattre un homme aussi adroit qu'intrépide, rempli de prudence et de sangfroid, qui pouvait faire preuve ainsi que lui d'une pxtrémc régularité d'escrime, mais qui espérait davantage dece jeu hasardé, bizarre, et terriblement dangereux pour lui surtout,

8ô LAïKÉALMO^t.

Lalréaumont, qui brillait moins parla vivacité de l'attaque, que par une riposte prompte comme la foudre et fournie à fond, avec une irrésistible impétuosité.

Aussi, était-ce un spectacle d'un intérêt terrible et saisissant j que ce duel, où la forceet l'adresse se livraient un combatsi acharné; les assistants respiraient à peine , et, dans le plus profond silence , chacun en attendait l'issue !

Ce silence, qui depuis quelques instants n'avait été interrompu que par de rares froissements d'épées , déplut sans doute au colonel, qui sentait toujours le besoin de se griser^ pour ainsi dire , par ses propres paroles.

Or, tout en restant sur la défensive, pour étudier le jeu de M. de Châteauvillain... suivant des yeux tous ses mouvements avec une infatigable présence d'esprit, parant ou ripostant avec calme, mais ne se livrant pas encore, ne voulant attaquer qu'avec une chance certaine , — Latréaumont dit au marquis d'un ton moqueur :

— Ah 1 notre infante 1 quelle vaillante méthode d'escrime! elle vous aétéenseignée, mort- Dieu , dans une académie tenue par un lézaird et un crapaudl car vous rampez comme l'un, et vous sautez comme l'autre î... Ah! bien fourni

LA GAZETTE DE HOLLANDE. 8l

ce coup droit, s'il mVûl alt(;intl — ajouta le colonel en rompant et parant une rude attaque de son adversaire , qui d un bond fut hors de portée.

— Allons, allons, mille diables 1 vous voilà encore à une lieue de moi , beau papillon doré! — continua Latréaumont en marchant contre son ennemi. — Prenez garde 1 car si je mets le pied sur vous, sang-Dieu î... à peine restera t-il la poussière de vos ailes !

— Bien poussé, éléphant criard! — dit à son tour le marquis en évitant un dégagement du colonel; — vrai coup de bélier contre le plumet d'une toque! — Mais ce disant, M. de Châteauvillain froissa vivement l'épée de Latréaumont, et se fendit sur lui avec la rapidité de la foudre.

Le coup fut terrible! aussi franchement porté qu'adroitement paré par Latréaumont, qui riposta aussitôt à fond avec une telle impétuosité , que les assistants ne purent retenir un cri d'effroi !

Mais le marquis se courbant avec une incroyable agilité , le fer passa au-dessus de lui; puis se redressant jDresque corps à corps avec le colonel, M. de Châteauvillain tâcha de lui faire une dangereuse remise d'épée , à la- 11. G

quelle Latréaumont opposant vivement une parade de quarte basse, riposta dans celte ligne, par un coup si furieusement fourni, que le marquis tomba à la renverse.

Heureusement le fer s'était arrêté sur les dernières fausses côtes , ainsi la blessure était légère; une ligne plus bas, elle était mortelle!

— A moi cette fois, j'espère, la Gazette de Hollande ! — s'écria Latréaumont en se remettant pourtant en garde de peur de surprise.

— C'est trop juste, — dit le marquis , soutenu par plusieurs des assistants. — Vous l'avez gagnée, monsieur, la voilà; — et il la lui donna.

— Mort-Dieu ! nous allons donc savoir ce qu'il nous faut savoir ! — s'écria le colonel en jetant sonépée; puis déployant ce journal, il le parcourut avec une curiosité avide, qui indigna les témoins de ce malheureux combat.

Mais tout-à-coup il s'écria, ne pouvant maîtriser sa joie, et s'adressant à Nazelles : — Compère, écoutez donc les nouvelles de Hollande! — et il lut :

On écrit de Paris le 6 avril 1674 • « Que S. M. partira pour se rendre à Com- >^ piègne avec la cour le \(^ ou le 20, et quelle y>y fera deux maréchaux de France, y>

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