‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 16 sur 64 · CHAPITRE DIX-HVITIEIHE · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HVITIEIHE

Et d'ailleurs, que peuvent avoir de si triste et de si rigoureux des réparations dont l'amour doit faire tout le mérite?

(Massillon. — La Pécheresse.)

!fe ban (ferme.

Une fois la porte du vestibule fermée derrière elle, cette femme s'arrêta un moment, et dénoua les cordons de son masque.

C'était mademoiselle Renée-Maurice d'O*** qu'on a vue en 1669, fille d'honneur de la reine, éprouvant déjà pour M. de Rohan une passion profonde et irrésistible.

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Or, depuis ce temps , cette passion n'avait pas failli ; à cet inexplicable amour, Maurice avait eu le triste courage de tout sacrifier : famille , position sociale , devoirs , orgueil , respect de soi.

Jeune fille , maîtresse absolue d'elle-même et de sa fortune , elle avait refusé tout mariage, quitté les siens pour venir dire à Rohan : Je vous aime , et depuis elle avait toujours vécu solitaire et loin du monde.

Cet amour avait résisté aux plus terribles épreuves.

De M. de Rohan, Maurice avait tout souffert : humiliantes infidélités , égoïsme brutal, doutes offensants , lâches mépris , jalousie folle , injuste et féroce... à M. de Rohan elle avait tout pardonné !

Jamais une plainte , jamais un reproche , seulement des larmes... des larmes amères et silencieuses qu'elle pleurait en voyant celui auquel elle avait offert et donné son existence entière , ne pas sembler le savoir.

Seulement des larmes 1 ! en sentant son amour méconnu , vivre pourtant et respirer en elle , ainsi qu'une mère sent tressaillir son enfant !

Seulement des larmes... ohl bien cruelles

LE BON CKNIE. ' O']

celles-ci... en songeant avec terreur qu'au lieu de comprendre le sens religieux et profond de cet amour sans bornes , au lieu d'y compter comme sur un trésor inépuisable de consolations pour les jours mauvais , celui qu'elle adorait était assez insensé , assez malheureux pour n'y voir qu'un épisode flatteur de sa vie galante , qu'un lien fragile et sans racines qu'il pouvait indifféremment briser l

Car, ainsi que la plupart des hommes à bonnes fortunes, et d'un esprit étroit, par cela qu'on lui avait beaucoup cédé , M. de Rohan avait la plus mauvaise opinion des femmes , chacune de leurs bontés devenant à ses yeux une nouvelle preuve de leur faiblesse , il ne croyait à la vertu ou à la sincérité de l'amour d'aucune d'elles, et Maurice n'échappait pas à ce dédain général.

Puis , soit par un étrange retour sur luimême , soit comble d'orgueil , ou d'humilité hargneuse ou méchante, M. de Rohan en était venu à ne plus juger les sentiments des autres pour lui, que par la comparaison de ce qu'il éprouvait ou de ce qu'il avait éprouvé pour les autres. Ainsi , parce que dans sa vie il avait souvent trompé ; ainsi , parce qu'il avait feint à merveille un amour menteur et

intéressé , il devait en être de même de celui de Maurice !

Façon de voir aussi fausse qu'odieuse , quant à cette pauvre femme, du moins , qui l'aimait du pins pur et du plus profond amour; aussi, qu'on se figure Maurice éplorée, trouvant dans son désespoir et dans la sainte vérité de son affection, un de ces mots déchirants, un de ces cris à la fois suppliants et impératifs , arrachés à cette âme si belle et si irréprochable, par l'atroce douleur de se voir aussi méconnue ! et entendant M. de E.ohan lui répondre avec un /roid sourire d'incré-; dulité , surtout causé par les calomnies dont, Latréaumont avait empoisonné son cœur : — y> Et moi aussi , pour cacher un autre amour , »je trouvais de ces mots; ma voix trem- »blante était aussi émue; pourtant tout ©était faux et menteur... pourquoi n'en se- «rait-il pas de même de ce que vous me dites, » Maurice ?

Mais , — répondit l'infortunée , — pourquoi vous mentirais-je ? ne suis-je pas libre ? qui me force à vous dire que je vous aime , si je ne vous aime pas? Depuis cinq ans , à quel dévouement ai-je failli? inconstance, froideur, mépris; à quoi ne me suis-je pas résignée!

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VA\ bien , soit qu'il fut exaspéré par d'atroces médisances, soit qu'il eût l'amc trop aigrie pour comprendre encore les pensées grandes et générciuses , soit qu'il obéit à ce fatal instinct des esprits mauvais qui cherchent toujours une cause ou une arrière-pensée honteuse aux plus nobles inspirations , M. de Rohan répondait : — « Si vous n'aviez » pas d'autres amours à vous reprocher, vous î) ne souffririez pas si patiemment mes dé- » dains ; » — puis il pensait sans oser encore le dire tout haut : — « Elle veut ^ par cet apparent dévouement, m'amen^îr sans doute à lui donner ma main , et ensuite rire de moi avec mes rivaux. »

Or, il faut le dire , cette idée infernale lui avait été mise au cœur par Latréaumont, qui trouva ce seul moyen d'expliquer l'irrécusable résignation de l'amour de Maurice pour M. de Rohan.

Horribles doutes 1 horribles arrière - pensées 1 qui , grâce à l'odieuse obsession du partisan, venaient ainsi flétrir les seuls moments de calme et de bonheur que le malheureux M. de Rohan aurait pu goûter encore , malgré l'épouvantable infortune qui l'écrasait !.

Qu'on se figure donc encore une fois l'af-

no LATIIÉAUMONT.

freuse existence de Maurice. N'eùt-cepasété à en mourir, si la jeune femme n'avait voulu religieusement accomplir jusqu'au bout la magnifique mission de dévouement qu'elle s'était imposée ; et si Rohan , assez malheureux pour subir l'influence de doutes aussi infâmes, ne lui eût surtout paru profondément à plaindre, et réclamer ainsi d'elle les consolations les plus instantes?

Car Maurice, en contemplant souvent dans toute la sérénité de son cœur, l'horizon si pur et si radieux de son amour immense , se désolait amèrement d'être seule à jouir de cette splendeur ignorée, qui eût ravi deux âmes croyantes jusqu'au plus enivrantes régions du bonheur possible!

Alors, c'étaient encore des larmes brûlantes qu'elle versait, des larmes arrachées par sa tendre et ineffable pitié pour Rohan; pour cette pauvre âme aveugle et malade, pour toujours privée d'aussi divines clartés; pour Rohan qu'elle voyait, avec une angoisse déchirante, côtoyer pour ainsi dire chaque jour une félicité durable qu'il ne soupçonnait même pas , et dans laquelle il aurait pu retremper à jamais son avenir... Ainsi, le voyageur du désert, haletant et désespéré, meurt auprès de

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la source fraîche et vivifiante qu'il ignore et qui l'aurait pu sauver.

Le pâle et beau visage de Maurice, déjà d'une expression si mélancolique , révélait alors plus que jamais les soulïrances d'un chagrin incurable et d'une angoisse mortelle.

Enveloppée de ses coiffes , vêtue d'une lon^ gue robe de tabis noir, ce fut d'un pas précipité qu'elle traversa les sombres appartements de cette habitation, aussi lugubre à l'intérieur qu'au dehors.

Ces pièces vastes et froides étaient à peine garnies de quelques vieux meubles dépareillés, couverts dépoussière, mal en ordre, et qui semblaient perdus dans l'immensité de ces salons; partout les murs nus et gris étaient sans tentures, le sol sans tapis et dallé de carreaux que l'humidité rendait verdâtres. Les fenêtres, mal jointes, n'avaient pas de rideaux; les portes , sans portières , criaient sur leurs gonds ; enfin , pendaient encore çà et là aux solives dorées du plafond, de longs cordons de soie tout poudreux , qui jadis avaient dû soutenir des lustres, tandis que les épaisses toiles d'araignées qui envahissaient l'angle des corniches ou obscurcissaient les vitres des croi-

sées, témoignaient de l'abandon sordide où on laissait cette demeure; tout en un mot, jusqu'à l'inexprimable odeur de moisi et de renfermé , particulière aux logis inoccupés , donnait à cette habitation un caractère étrangement triste , glacial et dévasté.

Arrivant au bout d'une galerie aussi déserte, Maurice monta quelques degrés, traversa une petite antichambre , et, suivant un couloir obscur, se trouva tout proche d'une porte vitrée, recouverte d'un rideau de soie.

Le pas de la jeune femme était si léger , que M. de Rohan, alors renfermé dans ce cabinet, n'avait rien entendu, bien qu'un des carreaux de la porte fût pourtant brisé.

Maurice allait mettre la main sur la clef pour entrer , mais elle s'arrêta au bruit d'un profond soupir, suivi de ces mots, prononcés avec un accablement indicible : — ^hl mon Dieu! mon Dieu ! ayez donc pitié de moi!

Plainte solitaire et déchirante qui semblait sortir d'une âme écrasée par un désespoir infini.

Suspendant son souffle, Maurice souleva un coin du rideau, et regarda.. .

M. de Rohan était à moitié couché dans un grand fauteuil de velours rouge ; sa pose

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languissante, l'(5trango pâleur de ses beaux traits souffrants et amaigris , rendue plus saisissante encore par la couleur foncée du haut dossier qui leur servait de cadre; ses yeux levés vers le ciel et humides de larmes; sa bouche, douloureusement contractée par un sourire de sombre résignation ; les rides précoces qui creusaient ses joues , tout enfin donnait à sa physionomie une expression navrante.

11 était vêtu de velours brun, et semblait avoir veillé toute la nuit; une écharpe de soie noire serrait son bras blessé contre sa poitrine, tandis que sa main gauche , toujours blanche et charmante, bien que cruellement effilée par la maladie qui laissait trop voir le réseau bleu des veines , retombait affaissée sur la frange cramoisie qui garnissait le bras du fauteuil.

Les objets qui entouraient le chevalier, résumaient pour ainsi dire sa vie présente et sa vie passée, la magnificence et les joies des anciens temps, comme aussi les tristes désastres du jour.

Ainsi, dans cette chambre délabrée, on

voyait, d'un côté, un creuset placé près du

foyer éteint, des débris de charbon, deux ou

trois feuilles de carton couvertes de figures

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