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cabalistiques , et une baguette divinatoire , qui prouvait que le chevalier avait tout récemment encore cherché la. poudre de projection^ ce mystérieux arcane, qui, changeant tout en or, devait lui fournir des richesses inépuisables. Plus loin , c'était un christ de bronze aux pieds duquel M. de Rohan s'agenouillait parfois , alliant ainsi la superstition la plus outrée à un irrésistible instinct religieux. Ailleurs, sur une table grossière, c'était un téorbe incrusté de nacre et d'or , qui avait autrefois résonné sous les doigts de madanie de Montespan ; ici un précieux coffre d'ivoire, don récent et amoureux de l'électrice de Bavière; au mur délabré, était suspendu un portrait de la belle duchesse de Mazarin , représentée en Diane chasseresse; plus loin Selim , peint par Yander Meulen; puis épar» çà et là, des livres de magie , des dez , des cartes , des exploits d'huissier , des requêtes menaçantes, de ces billets froids et humiliants par lesquels on refuse un service demandé, et enfin une dernière et terrible lettre de madame la princesse de Guémcnée, lettre d'un laconisme effrayant, et accompagnée d'un factum imprimé, dans lequel cette mère hautaine et inexorable répon-
LE hOS OÎNIE. 1 l5
daît à son lovir aux nombreux libelles de son fils, en retraçant avec une altérante vérité toutes les prodigalités, toutes les fautes de M. de Rohan , et parlant pour la première fois de l'enlèvement des papiers de famille, dont il s'était rendu coupable, en forçant l'hôtel de Guémenée; conduit d'ailleurs, on l'a dit, à cet acte blâmable, par l'infernale influence de Latréaumont qui le voulait perdre à jamais.
C'était donc en se voyant sans bien, sans appui, sans amis, méprisé de quelques uns, indifférent à tous, détesté du roi, haï de sa mère... c'était donc en songeant avec désespoir au néant et à la vanité de ses souvenirs , aux exigences implacables du présent , et au menaçant fantôme de l'avenir, que M. de Rohan avait poussé cette exclamation si poignante, qui, un instant, avait attéré Maurice sur le seuil du cabinet.
Pourtant elle entra...
Le premier mouvement de M. de Rohan, en voyant Maurice, mouvement qui ne put échapper à la malheureuse femme, exprima le dépit et la honte, comme si le chevalier eût rougi d'être surpris dans un pareil accablement.
Il6 LATRÉAUMONT.
— Àh... déjà 1 — tels furent les seuls mois qui accueillirent Maurice.
— Oui, Louis ^ déjà, ie viens mal à propos peut-être; mais excusez-moi, car j'étais bien inquiète.
— Inquiète, et de qui ? — dit-il brusquement. — De qui? — répéta-t-elleen secouant la tête
d'un air de doux reproche ! puis avec un soupir de résignation, elle continua :
— ' Ecoutez-moi, Louis : cette nuit, j'ai été cruellement agitée ; était-ce ce temps orageux? le bruit plaintif du vent?... je ne sais; mais j'ai été assaillie de terreurs involontaires ; et puis, j'ai fait des rêves si étranges!... l'un était affreux! oh, affreux!— dit Maurice, en passant la main sur son front, comme pour en chasser un souvenir pénible, puis elle continua :
— Mais l'autre, oh ! l'autre m'a consolée du premier. Enfin , comme il s'agissait de vous dans ces rêves, je n'ai pu résister au besoin que j'avais, de venir me rassurer en vous voyant... c'est qu'aussi je suis si faible , si superstitieuse quand j'ai peur pour vous !
— Eh bien 1 vous le voyez , vos craintes ne signifiaient rien , manitenant .. laissez-
moi 1
Vous laisser! quand vous êtes ainsi?
Louis? pcrmeltez que je demeure; vous souffrez, oui, vous souffrez, je le sens bien , moi 1 puis, malgré voire blessure, je le vois, vous ne vous êtes pas couché celte nuit, quelle imprudence !
— Ah! c'est la jalousie, maintenant !
— La jalousie?. .. non, Louis, non, ce n'est pas la jalousie qui m'amène; je viens, parce que j'ai de graves choses à vous dire.
— Au fait, oui, le véritable amour seul est jaloux , et peut-être vous vous intéresseriez davantage à ce que feraient M. de Lorraine ou M. d'Effiat, — dit amèrement M. de Rohan , en détournant ses regards de Maurice.
— Ah! qu'osez-vous dire, Louis? Encore ces horribles soupçons? mais, mon Dieu, mon Dieu, que faire, pour vous prouver que c'est une calomnie infâme ?
— Je ne sais... faites que je vous croie! la vérité doit toujours savoir convaincre , dit durement M. de Rohan.
— Mais enRn de quoi m'accusez-vous ?
que me reprochez-vous, Louis? quelle'preuve avez-vous contre moi ?
— Aucune... sans doute... oh! vous êtes adroite !..— dit le chevalier avec une ironie méprisante.
Il8 LATRÉAUMONT.
— Ah.' c'est affreux, cela ! — s'écria douloureusement la malheureuse femme comme si on l'eût frappée au cœur; puis elle ajouta avec un triste sourire, en se rappelant soudain qu'elle n'essayait plus depuis long-temps de convaincre M. de Rohan à ce sujet. — Tenez, Louis, ne parlons plus de cela. . vous vous lasserez plus tôt de m'accuser que je ne me lasserai de vous aimer. .. encore tout à l'heure, Louis, vousvousêtes écrié: MonDieu^ ayez pitié de moi y et cela avec un accent si déchirant... Ahî Louis!... ne vous suis-je donc rien, plus rien? rien même dans le malheur , et pourtant, le ciel sait si , à celte heure , vous avez besoin d'un cœur qui vous soit dévoué î
— Je ne prie personne de me plaindre , et quant à ce cri de douleur, eh bien, soit,— dit impatiemment le chevalier , — puisque vous étiez là,... à m'épier , vous m'avez entendu invoquer Dieu, demain probablement j'invoquerai le diable ! ce sera moins monotone pour
vous si vous venez encore écouter à cette
porte.
— Louis,... ne riez pas ainsi,... vous me faites frémir.... Par grâce, songez donc à votre blessure!.. . Vous savez ce qu'a dit Maréchal : que les veilles vous étaient funestes.
LE BON GÉNIE. f K)
— Vous avez raison, Maurice, — continua Rohan avec une amère ironie, songeons à ma blessure , glorieusement reçue devant Maëstricht sous les yeux du plus grand roi du monde! Songeons à ma blessure, qui m'a valu tant de reconnaissance de sa part — A propos, S. M. n'a-t-elle pas envoyé un de ses gentilshommes s'informer de mes nouvelles , ce matin , Maurice ?
— Louis, ne parlez pas de cela, vous gavez combien ce sujet vous irrite.
— Vous avez raison, Maurice, cela est triste, parlons de sentiments plus doux, du cœur d'une mère, par exemple; parlons de la tendresse de madame la princesse de Guémenée pour moi,... cela sera plus gai , n'est-ce pas?
— Louis ! Louis !
— Tenez, voici sa lettre et son factum imprimé, oui, de par Dieu, bel et bien imprimé, dans lequel elle fait tout au monde pour déshonorer le nom de son fils 1 Allons , courage, l'aîné de la maison est fou! et le puîné sera bientôt un traître!
— Ah ! Dieu du ciel , mon rêve î — s'écria Maurice avec terreur ; puis ne voulant point laisser voir à M. de Rohan combien elle était émue, elle continua... — Louis , je vous en
conjure,... laissons à celte heure d'aussi affreuses plaisanteries , parlons de vous.
— Soit, parlons de moi! Voyons , par où commencerons-nous? par mes dettes? par le scandaleux procès qu'on m'intente? par le hideux abandon où me laissent tant de gens que j'ai obligés? par la haine implacable dont le roi, son ministre et sa maîtresse me poursuivent? Voyons, choisissez, divine consolatrice, choisissez 1... les sujets sont nombreux,
et encore voyez : Oreste oubliait Pylade ,
j'omettais mon intime ami , le digne sieur de Latréaumont.
— Par pitié, pas le nom de cet homme 1 — dit Maurice avec un insurmontable effroi.
— Ah! vous êtes bien difficile à contenter. Je vous ai pourtant assez donné de sujets de conversation à choisir! murmura M. de Rohan, dont l'exaltation nerveuse et passagère céda bientôt à un abattement profond. Aussi, laissant retomber sa tête sur le dossier de son fauteuil , le chevalier mit sa main sur ses yeux, et après un long silence , s'écria : — Oh ! que je souffre ! ! !
Il y avait quelque chose de si déchirant, dans ce long sarcasme , ainsi brusquement terminé par un cri de douleur et d'accable-t
Li: BON GENIE. I '2 I
muni , qiKî Maurice ne pul retenir ses larmes ; puis elle s'approcha silencieusement de M. de llohan, s'agenouilla Cx ses pieds sur un carreau, et le contemplant avec tristesse, elle attendit...
Bientôt, le chevalier, poussant un profond soupir, et tenant toujours ses yeux fermés, laissa languissamment retomber sa main sur le bras du fauteuil.
Maurice prit cette main brûlante et amaigrie avec une sorte d'hésitation timide, tant la pauvre femme craignait d'irriter, même par une caresse inopportune , celte nature si chagrine; mais voyant que M. de Rohan ne retirait pas sa main , Maurice jeta au ciel un regard de reconnaissance , et la baisa pieusement.
M. de Rohan ouvrit les yeux, et voyant l'expression angélique du beau visage de Maurice, dont les larmes continuaient de couler abondantes et muettes , il se sentit profondément ému , et lui dit avec tendresse : — Pardon à mon tour , Maurice , j'ai été bien cruel tout à l'heure. Ahl voilà comme on se fait haïr 1
— Non,... Louis,... non,... voilà commeon se fait aimer puisqu'on se fait plaindre pro-
ia2 LATREAUMONT.
fondement. Mais puisque vous êtes plus calme , laissez-moi revenir sur un sujet qui vous a violemment ému tout à Vheure.
Pardon, mon ami, mais il le faut; je voulais vous en parler d'abord; mais voyant combien vous étiez navré j'ai dû , au contraire , tâcher de vous distraire de cette pensée ; aussi, maintenant , puis-je croire qu'ayant de la sorte exhalé toute l'amertume de votre âme, vous pourrez m'entendre avec tranquillité !
— Que voulez-vous dire, Maurice ?
— Ecoutez-moi , Louis — reprit la jeune femme d'un ton solennel — sans pouvoir m' expliquer l'influence des songes et des présages , je ressens pourtant les craintes qu'ils éveillent en nous ; aussi , j'ai la conviction qu'aujourd'hui, doit être pour vous un jour fatal et décisif, un jour duquel doit dépendre votre perte ou votre salut : Louis , vous êtes ruiné, vous êtes abandonné de tous ; votre vie , en un mot, est devenue un supplice de chaque heure, un supplice si affreux, que vous n'espérez sortir de l'affreuse position où vous êtes.», que par un crime! par une révolte armée contre votre souverain!
— Mort et furies! oui, cela est vrai ! je ti-
LIi RON CJÉNIE. l'23
rerairépce contre lui... il le faull il faut que je me venge de mon abaissement et de ses dédains, diit-il m'en coûter la tête, — s'écria llolian^ sentant sa haine contre Louis XIV se réveiller à ces mots.
— Risquer votre tête! Louis, tel est donc le seul avenir qui vous reste?
— Le seul !
— Le seul, Louis, quel abîme!
— Eh! ne vaut-il pas mieux mourir ainsi que de mener l'exécrable vie que je mène? Dévorer des outrages sans nombre , sentir à chaque heure mon sang se révolter contre mille exigences basses et ignobles; souffrir les insolences d'un complice! n'avoir jamais un moment de calme , de sécurité ; toujours se dire : que ferai-je?... que deviendrai-je ? Ah! que cela est affreux! !.,.
— Oh ! n'est-ce pas , Louis , que cela est bien aftreux ? ^^r: dit Maurice, en voyant avec une satisfaction secrète M. de Rohan quitter le ton ironique ou emporté qu'il avait conservé jusqu'alors , et s'appesantir avec une profonde tristesse sur l'horreur de sa position.
— Et en être arrivé là!... déjà là! moi qui avais tant de chances de bonheur! moi! à qui tout souriait dans la vie!... moi ! il v a six an-
nées encore, un des plus grands et des plus heureux seigneurs de la cour de France!... en être là , mon Dieul.. . Haï et méprisé de tous... traître et sacrilège... prêt à \endre mon pays à l'étranger 1 prêt à tirer l'épée contre mon souverain!... Quand le duc deRohan tirait la sienne, lui! c'était pour servir une sainte cause ! c'était pour défendre ses frères qu'on égorgeait , et qui lui criaient : Secourez- /^o/z-s" // C'était beau! c'était grand, celai... Mais moi! qui me pousse ?... l'appât de l'orl le désir d'assouvir une misérable vengeance!^ et c'est pour cela pourtant que je vends mon nom !... le nom de Rohan! comme si ce nom était à moi seul!... C'est pour cela que mon complice,le rebut des hommes, colportant partout ma honte, envoie proposer à l'étranger de lui vendre ce nom , pour servir d'enseigne à une infâme trahison, sans être sûr seulement qu'on en veuille de ce nom ! ! Car on peut me refuser ; on peut me trouver même trop faible et trop lâche pour faire un traître ! 0 misère ! ô crime î 6 mes beaux jours passés! Mais Dieu est sans pitié ! il n'envoie le repentir que quand l'espoir est impossible! — dit M. de llohan , en levant au ciel ses yeux désolés. — Il se repent , mon Dieu ! il se repent 1
LE BON GENIF. 120
il peut donc enfin être à moi 1 — s'écria Maurice, en poussant un cri de joie presque sauvage , et serrant le chevalier dans ses bras avec un geste de possession d'une énergie sublime.
Puis, avant que M. de Rohan, stupéfait, eût pu prononcer une parole, la jeune femme prit la main du chevalierdansles deux siennes^ tourna vers lui son adorable visage rayonnant de bonheur , et lui dit : — Pas un mot, Louis, pas un mot après celui-là : repentir! oh ! ce mot dans votre bouche! il dit tant... il dit tout pour moi!!... Aussi , laissez-moi vous contempler un moment ainsi... heureux comme vous Têtes à cette heure dans ma pensée. . . heureux comme vous pouvez l'être si vous le voulez! Heureux 1 Louis ! heureux ! oh laissez-moi joindre ce mot à votre nom ; cela me semble un bon présage de plus !
— Enfin , Maurice, me direz-vous... ?
— Oui, je vous dirai, monLouisbien aimé, je vous dirai tout ! Vous allez savoir mes deux rêves l le bon et le fatal... oui, le fatal aussi'., car j'hésitais encore de vous confier ce que j'avais à vous dire... mais après ce mot : lepentir , après les espérances infinies qu'il
1 q6 LATRÉAUÎvIONT.
éveille en tnoi , je me sens maintenant du courage.
— Eh bien , ces rêves? ces rêves ?
— Ces rêves, Louis , résumaient les deux seuls partis qui vous restent à prendre... l'un bon et l'autre fata? , comme ces songes.
— Mais le fatal , le fatal , qu'annonçait-il ?
— Dans celui-là , — dit rapidement Maurice, comme si chaque mot lui eût brûlé les lèvres : — Je vous voyais aujourd'hui décidé à conspirer; et au même instant... derrière vous, se dressait une horrible et gigantesque figure... c'était Latréaumont; il avait une hache sanglante à la main... Ah...
— Latréaumont ! ! — s'écria Rohan , pâle d'effroi. — Latréaumont !
— Oui, — dit Maurice, respirant à peine; — enfin .. il était... le bourreau , et vous étiez sur l'échafaud...
— Sur l'échafaud! — répéta sourdement le chevalier... — sur l'échafaud !
Un assez lonjg silence suivit ces paroles.
Plusieurs fois Rohan eut malgré lui quelques tressaillements nerveux ; il éprouva de vagues terreurs ; son front se mouillait de sueurs... puis, peu à peu il se calma... Mau-
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rice essuya ses larmes ( t reprit bientôt , comme si clic se fût sentie soulagée d'un poids énorme.
— Écoutez-moi bien, Louis; voici mon auirerêve... mon seul rêve maintenant... Aussi, peut-être serai-je diffuse ; car l'image est douce et riante... Écoutez-moi : Tout au fond de la Bretagne, au bord de la mer, presque caché dans les grands bois, près Saint-Pol de Léon , il existe un vieux manoir...
— Ah 1 mon pauvre château de Penhoet , — ditM. de Rohan avec un soupir de regret, en songeant qu'il avait vendu à vil prix cette terre dont parlait Maurice.
— Eh bien ! dans mon rêve , au lieu de continuer ici cette vie misérable et dégradante dont vous rougissez! cette vie dont le terme est un horrible et sanglant abîme, c'était dans ce château qui vous appartenait encore, que vous vous retiriez avec les trois fidèles serviteurs qui vous restent! — continua Maurice.
Et d'un mouvement plein de grâce, elle imposa silence à M. de Rohan qui voulait parler.
— Mais avant de quitter Paris vous alliez trouver madame la princesse de Guémenée...
— Revoir ma mère? jamais! ! ! par le cie^l, jamais 1
— Dans mon rêve, vous alliez trouver votre mère , — reprit gravement Maurice, — et vous lui disiez : « Madame , j'ai eu de grands torts, ,)je vous en demande pardon; oubliez-les, je »pars... mais que ce ne soit pas du moins en A emportant le courroux d'une mère , car vous » m'avez maudit, madame! »
— Jamais je ne reverrai ma mère ! et d'ailleurs qu'importe sa malédiction?
— La malédiction d'une mère est toujours fatale et terrible, Louis, — dit Maurice en montrant le ciel; — aussi , je vous le répète, vous alliez trouver votre mère ; alors madame deGuémenée, qui a été bien sévère pour vous, Louis , touchée de votre soumission , vous pardonnait... ensuite vous demandiez une audience au roi.
— Vous êtes folle, Maurice... mille fois folle , en vérité !
— Dans mon rêve, Louis, vous disiez au roi : — « Sire, je le vois... j'ai toujours le mal- » heur de déplaire à Votre Majesté!... Je quitte »donc à jamais la cour, inconsolable, pauvre «et blessé. De tant de splendeurs évanouies w par ma faute , je ne regrette amèrement
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n qu'une chose. , . l'iionneur que j'avais de vous «servir; mais à cette heures, sire, laissez-moi »)V0us demander à genoux une grâce qu'on »ne refuse ni aux exilés ni aux mourants!... » le pardon et l'oubli de mes torts. «
— M'humilier encore une fois devant lui l plutôt mille fois la mort!... Continuez, Maurice , bien que ce soit une triste raillerie.
— Je n'ai jamais plus sérieusement parlé , Louis, vous allez le voir : n'ayant donc plus rien à vous reprocher ni envers votre mère ni envers le roi, vous payiez vos dettes, vous partiez et vous arriviez en Bretagne. Le château de Penhoet est petit, mais logeable... votre goût faisait le reste ; sa position est sauvage et majestueuse, et bien souvent, mon Louis, je vous ai entendu vanter la fraîcheur et la beauté de ses eaux. Peu à peu votre santé, si chancelante, se retrempait à cet air vif et pur de la Bretagne; votre âme se rassérénait au milieu de ces solitudes riantes et tranquilles ; les bois sont immenses , et vous pouviez vous y livrer à votre passion pour la chasse, puis vous aviez de bons livres, du repos et une conscience paisible ; chaque jour enfin vous trouvait sinon joyeux, du moins calme.
1 3o LATRÉAUMOM.
— Oh! le calme... le calme ! ~ dit Rohatt avec un accent de regret déchirant.
— Ensuite, continua Maurice, comme vous êtes bon et humain, comme vos vassaux sont pauvres , vous leur faisiez un peu de bien pour vous distraire , et ces doux soins vous aidaient encore à vivre; enfin, cette existence était simple, monotone peut-être, mais heureuse et indépendante entre toutes, si on la compare aux terribles jours que vous menez ici; de plus , elle était digne de votre nom; car c'était quelque chose de noble et de touchant à la fois , que de voir un jeune prince d'une des plus illustres maisons de France, ayant l'énergie de sa position , se résigner avec courage à cette vie solitaire et bienfaisante!
Encore une fois , il faut se rappeler l'existence inquiète et tourmentée , les privations même de plus d'une sorte que supportait M. de Rohan , ainsi que l'extrême versatilité de son caractère, pour comprendre avec quelle sorte d'avide curiosité il se prit à écouter Maurice lui peindre ces jours si paisibles et si heureux ; aussi , se laissant aller à son impression du moment, il dit :
— Mais , Maurice , est-ce que dans votre rêve je vivais seul... tout seul à Penhoet?
LE BON GÉNIE. l3l
— Non, Louis, — dit-elle timidement, — dans ce rêve, vous m'aviez permis de vous accompagner. Vous aviez en moi une amie dévouée , toujours attentive à chasser le moindre souci de votre front, à prévenir vos vœux, à tâcher de varier tous les moments de cette existence retirée , par les ressources inespérées que peut donner le désir de plaire; aussi, dans ce rêve de bonheur et d'amour, j'arrivais enfin à vous rendre... à vous voir complètement heureux.
— Ah 1 Maurice ! Maurice l — dit tristement M. de Rohan ,*^- que cela est cruel à vous de jouer de la sorte avec le bonheur, chose sacrée s'il en est ! Et quand je pense , — ajoutat-il en poussant un profond soupir , — qu'avec ce que j'ai mille fois hasardé sur une carte, je pourrais aujourd'hui réaliser ce rêve !
— Eh bien, ce rêve que Dieu m'a envoyé... grâce à sa bonté, sans doute... il peut exister... Dites un mot, dites que vous le voulez seulement , et ce rêve devient une réalité. Oui, car si je suis venue ici, c'était pour vous demander à deux genoux que cela fût ainsi, — s'écria Maurice en épiant le regard de M. de Rohan avec une indicible anxiété.
— Comment ?
l32 LATRÉAUMONT
— Louis... mon Louis bien-aimé, ce rêve peut se réaliser en acceptant ce que je vais vous proposer!
— Mais dites... au nom du ciel... dites donc.
— Pour la première fois depuis cinq ans, Louis, laissez-moi vous rappeler avec bonheur, que je suis venue à vous, et que je vous ai tout sacrifié ; ce n'est pas un reproche que je vous fais au moins, Louis, non! Je vous dis cela^ seulement pour vous prouver que ce que je Tiens vous offrir à cette heure , est bien peu auprès de ce que je Vous ai déjà donné ; en un mot, Louis, il vous faat payer vos dettes, partir et vivre honorablement, vous devez cent mille livres ; la terre de Penhoet en vaut le double... elle est à vendre... Je suis libre de ma fortune... acceptez de moi ces trois cent mille livres et partez !
— De l'argent à moi, madame î de l'argent!. » un prêt qu'il m'est impossible de vous rendre, ah! — s'écria M. de Rohan en se levant avec un fier dédain.
Maurice le regarda un moment en silence; puis bientôt rougissant d'indignation , elle s'écria avec amertume : — Allez! c'est infâme ce que vous dites là Et voilà pourtant les
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hommes ! voilà pourtant ce qu'ils osent appeler leur délicatesse ! Quelle misérable dérision!... Ainsi moi, pour cet homme, j'ai oublié mes devoirs , ma famille , la position que ma naissance m'avait faite; à cet homme j'ai offert tout cela, et il a tout accepté, sans scrupules et sans remords! Sans scrupules et sans remords , il a flétri , aux yeux des hommes, ce que les trésors du monde ne pourraient jamais payer , la réputation d'une jeune fille! Sans pitié... il m'a déshonorée enfin !i Et puis à cette heure viennent les nobles sentiments , comme ils disent. Et pourquoi? pour accepter un peu d'or que j'ai. Mais, âme sordide et vénale que vous êtes! vous mettez donc l'argent bien au-dessus de l'honneur, puisque vous n'osez pas prendre l'un , et que vous osez abuser de l'autre ?
— Mais de l'argent ,. . . Maurice ,, . . de l'argent,... encore une fois songez donc que c'est une honte !
— En vérité! s'écria Maurice avec une éclatante ironie — La honte vaut les scrupules; il reçoit de l'argent de l'étranger , pour commettre un crime, pour s'armer contre son roi, pour risquer sa tête sur un échafaud , et il hésite maintenant à liccepter un mi-
l34 LATRÉAUMOÎNT.
sérable service d'une femme qu'il a perdue 1
— Maurice,. • Maurice,... cela est impossible... Scrupule ou folie,... cela ne se peut. Je ne puis... Je ne dois pas accepter.
— Mais , mon Dieu ! mon Dieu ! que voulez vous donc faire alors? INous perdre tous deux? car, vous le savez bien, désormais comme toujours , je vivrai de votre existence l Ma vie est en vous et à vous , de près ou de loin , que vous le vouliez ou non , elle est enchaînée à la vôtre! Encore une fois non... non je ne puis plus long-temps vous voir aussi malheureux , je vous le dis , Louis 1 ces rêves sont un avertissement du ciel ; par grâce , ne me refusez pas : que voulez-vous que je fasse de cette fortune , moi? à quoi me sert-elle puisqu'elle ne vous est rien? Par pitié I acceptez , Louis , acceptez !1
— Non! non! vous dis-je... mille fois non! Après avoir longuement attaché sur Rohan
un regard pénétrant, Maurice sourit tristement , et dit en lui tendant une lettre : — Tenez, pauvre âme malade ,... lisez.
Et Rohan parcourut la lettre que Maurice lui présenta. Que vois-je! vous, Maurice?... vous, chanoinesse du chapitre de Munich?
— Oui , Louis , ce dernier mot de moi as-
LK BON GENIE l ÔJ
sure mon entrée au chapitre, toutes les formalités sont ainsi remplies,
— Mais à quoi bon ?
— Maurice répondit avec une calme et noble simplicité : — Pardon, Louis,... mais je vous ai deviné... Oui , vous sachant assez malheureux pour ne pas croire à un dévouement saint, religieux, sans arrière-pensée, j'ai voulu m'engager par des liens indissolubles , afin que si vous acceptiez mes offres , jamais vous ne pussiez vous croire lié à mon avenir par la reconnaissance.
— Ah II — s'écria Rohan en se cachant la figure, écrasé de honte , car il sentait que Maurice avait justement pressenti qu'il répondrait à une offre loyale et grande par une basse et ignoble défiance ; qu'il craindrait enfin que le but caché de Maurice , en se montrant si généreuse, ne fût de se faire épouser plus tard. Mais en reconnaissant tout ce qu'il y avait de dévouement et de prévoyante tendresse dans l'action de la jeune femme, M. de Rohan parut si douloureusement accablé sous le poids de la confusion et du remords, que Maurice se sentit prête à pleurer.
— Oh ! mon Louis bien-aimé ! — lui dit-elle avec un accent de tendresse inexprimable , —
l36 LATRÉAUMONT.
si VOUS saviez combien je vous plains d'avoir de telles pensées ! de ne pouvoir croire à rien de no • ble et de pur ! . . Pauvre âme ! n'est-ce pas vous qui en souffrez le premier , et le plus cruellement ^ Mais enfin , qu'importe , je saurai bien vous forcer à croire à mon amour, et un jour... 772072 ybw/' viendra!.. Ainsi, Louis, acceptez, je vous en conjure, acceptez et partez!! Si vous voulez me permettre de vous accompagner , si la vie dont je vous ai parlé vous convient, je puis vous suivre en Bretagne , car la résidence au chapitre n'est pas obligée; si vous préférez partir seul, je me rends à Munich. Mais , avant toutes choses , acceptez et partez! Au nom du ciel , partez î vous m'épouvantez ici... Ne voyez-vous pas que ces songeslà sont un avertissement du ciel ? Ah ! cet homme surtout! cet homme! il me fait horreur, c'est lui qui a causé toutes vos infortunes ; à tout prix fuyez-le, Louis, fuyez-le! car, j'en suis sûre, c'est votre mauvais génie!!
— Oui , comme tu es mon bon ange , toi ! — s'écria le chevalier avec ivresse en se jetant aux pieds de Maurice.
— Louis, que dites-vous ?
— J'accepte!., j'accepte !
— - 11 est sauvé... 0 mon Dieu! mon Dieu!
je te rends grâces, il est sauvé! dit Maurice en tombant à genoux devant le crucifix, et joignant ses mains avec ferveur.
— Oui , j'accepte ! reprit M. de Rohan avec un inexprimable élan de confiance et de tendresse; oui, mon ange, ma bien-aiméeMaurice! j'accepte! j'accepte... Ah! tiens, je le sens là, le bonheur arrive, le malheur s'en va ! jamais cette voix ne m'a trompé. J'accepte... Je ferai tout ce que tu voudras, demain je verrai ma mère, demain je verrai le roi !
— Louis ! mon bien-aimé Louis ! — Et Maurice pouvant à peine le croire le regardait en extase.
Et puis, nous partons pour Penhoet..
Mais, je ne pars qu'à une condition... c'est que cette admission au chapitre de Munich est nulle ! — et Rohan la déchira ; car, j'ai mes droits aussi, madame, à vous posséder! et si le chapitre de Munich est le plus noble de Fempire, la maison de Rohan ne lui cède en rien ! — dit le chevalier avec une grâce charmante.
— Et tu acceptes? et tu verras ta mère?... tu verras le roi?
— Je verrai ma mère ! je verrai le roi , et j'accepte, te dis-je!!.. j'accepte tout avec
bonheur!!... avec fierté... avec orgueil; parce que, vois-tu, Maurice, maintenant, cette pensée, que je te devrai tout , m'enivre et me transporte! parce que cette pensée double pour moi le prix de tout! ainsi, être heureux, sera encore te prouver ma reconnaissance î puisque tout sera par toi ! puisqu*enfin je ne pourrai pas même respirer le parfum d'une fleur, sans me dire : Encore merci à Maurice, à qui je dois tout! merci à Maurice qui m'a rendu à ma mère , à mon roi , à mon pays!!.. Merci, enfin,- à toi, mon Dieu, qui m'as envoyé cet ange , de ton saint paradis !
— Louis, Louis.. ah ! je suis bien heureuse.
— Et puis, vois-tu, quand, à force d'amour, je t'aurai fait oublier ma vie d'autrefois , ces cinq années pendant lesquelles tu m'as rendu dévouement et tendresse, pour froideur et cruauté ! !... quand enfin je me serai fait pardonner tant de méchants souvenirs, et que tu me trouveras digne d'être à toi devant Dieu ! comme je l'ai été devant ton amour... Alors, Maurice, alors, à deux genoux devant toi, ma bien-aimée, je te dirai : Viens, le chapelain nous attend!
— Ah 1 Louis 1 pardonne-moi , mais je voudrais que nous pussions partir à l'heure même!
— Folle, tu crains ma faiblesse, n'est-ce pas i^ lu crains mon caractère indécis et changeant?... Ah ! moi aussi, comme toi j'aurais craint cela lout-à-rheure!... mais plus à présent,Maurice. .. plus à présent. L'homme qu'une main divine arrache de l'abîme... serre bien fort cette main dans les siennes, val... et il n'y a pas de puissance humaine capable de l'en séparer.
0h! vrai, dis ? ohl je t'en supplie, rassuremoi... tiens... je ne sais .. mais je te crois., et malgré cela , j'ai peur. . .
— De qui ? de cet homme de ton rêve , de ce misérable , que j'ai recueilli chez moi par pitié?... Assez long -temps, Maurice, j'ai toléré ce sauvage matamore!... C'était l'ours privé qu'on tient à la chaîne ! il me divertissait parfois, je l'avoue!... mes jours étaient si vides et si longs ! mais à présent^ Maurice, à présent que j'ai un avenir immense devant moi , mais à présent que j'ai à expier toute une vie de désordre et de faiblesse , par une vie plus noble ! mais à présent, Maurice, que j'ai à me rendre digne d'un nom , que je ne te donnerai que resplendissant d'honneur et lavé de toute souillure... cl présent, le temps de l'insouciance et du désordre est passé. . . Qu'à cette heure on
1 4o LATRÉAUMONT.
me chasse cet homme! Dans la splendeur de leur cour souveraine, mes ancêtres avaient aussi de ces gladiateurs bouffons et insolents , pour amuser leurs hôtes; mais s'ils devenaient à charge ou trop familiers , on les chassait sur 1 heure.
— Ah ! ah ! nous allons donc voir , mille triple-dieux l si ce sera toi ou cette gaupe qui me chasserez de céans , monsieur l'homme
aux ancêtres souverains! dit tout-à-coup
une grosse voix moqueuse.
C'était Latréaumont ; . . . depuis dix minutes, il écoutait à travers le carreau brisé de la porte.
Il entra pesamment dans le cabinet avec son sang-froid habituel...
Maurice poussa un cri terrible, ouvrit une petite porte placée près de la cheminée, et disparut...
Le chevalier de Rohan , pâle comme un mort, demeura d'abord debout, immobile; regardant Latréaumont d'un air fixe et hagard, tandis que sa main crispée serrait convulsivement l'angle de la table sur laquelle il s'appuyait. . .
— A nous deux maintenant, cher fils repentant ! cher sujet soumis ! , . Tonnerre e t sang !
LE BON GKNIE. l4l
heau tourtereau ! comme nous traitons nos amis absents! ah ! ah! tu mérites les étrivières et tu les auras bonnes , mon petit saint du paradis! ajouta le colosse en jetant sur le chevalier un regard audacieux et méprisant.