‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 26 sur 64 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

Le poison lui-même peut, je crois, grâce à un heureux iialurei , être ennobli par un salutaire usage . .

Schiller. — Don Gai ios , act. 5, s. x.

Cr Complot,

Ces mots Hôtel des Muses, qu'on se souvient peut-être d'avoir lus au commencement de cet ouvrage, sur l'enseigne de l'école que maître Affinius Van-den-Enden tenait à Amsterdam en 1669, pouvaient alors se lire à Paris, et servaient au même usage, car rjwtcl des Muscs se trouvait transporté faubourg

ig6 LATRÉAUMONT.

Saint-Antoine , tout proche le couvent des révérends pères Piquepuce.

A part quelques différences de localité, rien ne paraissait changé dans Tentourage et les habitudes du vieux docteur, qui avait alors plus de 74 ans ; c'était toujours l'aigre et criarde dame Catherine, c*était toujours Clara-Maria, fille aînée du philosophe, qui le suppléait , comme en Hollande , dans ses leçons de langues anciennes ; car aux humanités se bornaient alors les enseignements de Van-den-Endenj toute instruction politique, selon qu'ilTeût entendue, lui étantnaturellemcnt interdite en France. Néanmoins, l'austère et incorrigible républicain , souvent entraîné malgré lui par la puissance irrésistible de ses convictions , s'échappait de temps à autre , jusqu'à se permettre quelque allusion démocratique hasardée , qui plaisait à ceux-ci , effrayait ceux-là , ou semblait indifférente à d'autres.

De terribles événements avaient amené Yan-den-Enden en France, à savoir : le ravage des sept Provinces Unies par les armées de Louis XIV, et le massacre des frères de Witt, conséquences rigoureuses et inévitables des trahisons multipliées de ce roi, assassinat

d'une fcTOcilé inouïe, à l'instigation duquel on ne disait pas non plus le prince d'Orange étranger.

Comme Vanden-Enden avait été fort des amis et admirateurs du Grand Pensionnaire Jean de Witt, le vieux docteur fut obligé de s'expatrier pour se soustraire aux premières réactions exercées par Guillaume d'Orange contre tous les Hollandais soupçonnés d'être républicains ou du parti français ; ces deux appellations étant devenues synonymes, en cela que le vertueux et intègre Jean de Witt, si lâchement trompé par Louis XIV, à l'alliance et à la bonne foi duquel il croyait aveuglément, avait constamment soutenu de toutes ses forces, les intérêts delà France, contre la politique anglaise et espagnole , qui appuyait au contraire le parti de Guillaume d'Orange.

Le Grand Pensionnaire avait toujours redouté l'influence de ce prince, qu'il prévoyait sûrement devoir être un jour le destructeur du gouvernement démocratique . que lui Jean de Witt et la faction de Louvestein défendaient depuis longues années, avec l'énergie d'un(î conviction profonde et expérimentée; car cet élat de choses avait, en effet,

porté les sept Provinces-Unies à un degré de puissance et de prospérité inouïe jusque là.

Ainsi donc , malgré la haine et la jalousie cupide que Louis XIV nourrissait contre celte république, telle était aussi la rage de ce roi contre Guillaume d'Orange , que se présenter comme persécuté par ce prince, était presque se recommander sûrement auprès du gouvernement français. Aussi Yan-den-Enden putil librement résider à Paris, et s'y vouer à l'enseignement des langues , de la médecine et de la chimie.

Quelque temps après son arrivée à Paris, le docteur avait retrouvé Latréaumont , qu'il avait vu au camp de Norden lors de l'invasion de la Hollande par nos troupes; car fuyant les persécutions du Stathouder, Vanden-Enden avait été forcé de demeurer pendant quelques mois réfugié dans une masure proche de ce camp, avec sa femme et ses enfants.

Alors la ruine de M. de Rohan était consommée , le philosophe et le partisan reparlèrent de leurs anciennes visées, des chances de renouer à ce sujet, avec l'étranger, les négociations jadis interrompues, et se donnèrent rendez-vous à Paris , où le docteur devait aller, ainsi qu'on vient de le dire; ils s'y

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rencontrèrent et reprirent leurs projets du camp de Norden, auxquels Des Préaux s'était fait initier, on expliquera plus tard pourquoi. Latréaumont , de nouveau poussé à ce complot par l'ambition et la cupidité , Yanden-Enden par son incessant et irrésistible désir de voir se réaliser ses utopies ( car il n'avait accordé cette fois encore, son intervention en Hollande, qu'à la condition expresse de rédiger seul et à son gré les statuts politiques de la future libre République Normande). A l'étranger, le docteur pouvait être véritablement l'âme de cette conspiration. La proscription dont il avait été frappé par le prince d'Orange, prouvait que l'influence du philosophe était considérable. En effet , à Amsterdam, la haute vertu, le savoir et le courage civil de Yan-den-Enden étaient depuis vingt ans aussi populaires que l'inébranlable fermeté de ses opinions démocratiques. Dès l'arrivée de M. le comte de Monterey à Bruxelles , le baron d'Isola avait instruit ce nouveau Gouverneur général, des ouvertures relatives à la révolte de Normandie, autrefois à lui faites par Latréaumont. Ce projet , difficile à tenter et à appuyer. en 1669, au milieu de la paix profonde où était la

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France avec l'Europe, devait sembler des plus opportuns en 1674, alors qu'on disait le mécontentement général en France, et que presque toutes les puissances se soulevaient contre Louis XIV. M. de Monterey parla de ces projets de rébellion au prince d'Orange; par cela même que ce dernier haïssait de voir les maximes républicaines se perpétuer dans un Etat qu'il voulait dès-lors gouverner despotiquement, il les regardait comme un levier terrible, précieux à employer pour miner ou renverser le trône de Louis XIV. Aussi Vanden-Enden put-il librement revenir en Hollande , dès qu'il eut écrit à M. de Monterey pour lui demander une entrevue au sujet des communications faites en 1669 au baron d'Isola.

Autant par conviction, par vraisemblance, que par son violent désir qu'il en fût ainsi , le docteur avait ajouté la foi la plus entière à tout ce que Latréaumont lui avait confié de nouveau, sur la disposition hostile et menaçante des esprits en Normandie ; aussi , lors de son voyage à Bruxelles, où il alla vers la fin de 1673, Van-den-Enden fit-il aisément partager ses espérances à M. de Monterey et au prince d'Orange, non moins ardemment

désireux que lui de voir les choses en cet état, €t les laissa extrêmement disposés à soutenir la rébellion de Normandie ; mais lors de la promulgation de l'impôt du 'Viers et Dangei\ cet impôt parut et était si véritablement cruel, inique et exorbitant, que les deux personnages dont on a parlé, ne doutant pas un moment de l'imminence d'une révolte en France ( 1 ) , s'engagèrent à l'appuyer, et en donnèrent l'assurance positive aux conjurés, en faisant insérer dans la Gazette de Hollande les deux articles significatifs dont la teneur avait été rédigée par Van-den-Enden et Latréaumont, et envoyée en Hollande au moyen d'un marchand portugais , émissaire secret de Monterey.

On dira peut-être que malheureusement égaré par son aveugle esprit de prosélytisme, il était odieux à Van-den-Enden , réfugié à

(1) On voit dans la correspondance diplomaliquc de M. de Pomponne (avril , mai, 1674) que la jnomulgalion de cet impôl fut accueillie en Espagne et en Hollande avec une grande joie, tant on croyait son cflet devoir être falal au gouvernement de Louis XIV. On le répète, au pajs do Normandie ce droit élait du tiers du prix de la vente , et la dixme , ou danger , de 2 sols par livre de tout le prix : le lolal était donc de treize LIVRES snv trente livres. Voirie Guidon des financiers. Ragneau, OJossaire du droit français. Paris, 1704, iu-4\ 1- 264'^-

Paris, de trahir les lois de l'hospitalité en rêvant lerenversementduroiquiluiaccordaitunasile; — cela est vrai, bien que le philosophe pensât fermement doter la France des plus merveilleuses institutions et assurer ainsi le bonheur du peuple qui l'avait accueilli; -puis, aussi en se mettant au pointde vuede\an-den-Enden, on verra que l'initiative de l'ingratitude la plus noire et la plus féroce appartenait à Louis XIV et à Louvois, qui, sans autre raison qu'une rage brutale et une ignoble cupidité, oubliant enfin les immenses services que la république et le parti de Jean de Witt avaient rendus à la France, portèrent malgré les traités les plus sacrés, les serments les plus saints, une épouvantable guerre d'extermination au sein des Sept-Provinces-Unies , patrie de Vanden-Enden

Maintenant, avant que d'introduire le lecteur dans le nouvel intérieur de l'Hôtel des Muses , on doit dire ici quels événements singuliers instruisirent M. de Nazelles du complot tramé par Latréaumont.

Logeant près du couvent de Piqucpuce, et attiré comme beaucoup d'autres curieux par la naissante renommée de maître Van-

dcn-Knden , M. de Nazclles avait assisté par hasard à une des leçons de latinité professées par Clara-Maria.

Chose étrange, cette femme d'un aspect si austère et si glacial, énamoura tellement M. de Nazelles , que non seulement il devint un des auditeurs les plus assidus du docleur et de sa fdle , mais encore, qu'il fit tant d'adroites démarches auprès de dame Catherine, qu'il parvint à être agréé dans l'école comme pensionnaire , à la grande joie de l'avare ménagère qui se voyait ainsi défrayée d'une grande partie de sa dépense par le revenu annuel de la pension de M. de iSazelles , généreusement portée par lui à quinze cents livres.

Bien que Yan den-Enden , et surtout Clara- Maria fussent très loin de partager l'engouement de dame Catherine pour celui qu'elle appelait fièrement so/i pensionnaire^ telle était la crainte qu'elle continuait d'inspirer dans cette pauvre maison, dont elle demeurait toujours la souveraine absolue, que, pour rien au monde , le docteur n'eût osé fermer la porte de son école au protégé de dame Catherin(\

Quant à la connaissance que Nazelles eut

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du complot, elle s'explique ainsi qu'il suit: Las d'être sans cesse rebuté par Clara-Maria, qui , le haïssant avec une indomptable persistance de mépris , savait toujours éviter les tête-à-téte qui auraient dû se rencontrer si fréquemment depuis l'admission de l'avocat parmi le domestique de l'hôtel des Muses, voulant à tout prix trouver l'occasion déparier longuement de son amour, Nazelles s'était uu jour imaginé, en l'absence du gendre de Vanden-Enden (le docteur Kerkerin, alors en Hollande), s'était imaginé de se cacher dans une espèce de petit oratoire où Clara-Maria se retirait souvent le soir pour lire , prier et méditer.

Par un hasard singulier, ce jour-là même Van-den-Enden , ayant à causer confldemment avec Latréaumont de la révolte de Normandie, et se croyant sans doute plus secrètement isolés dans le parloir de la fille, le docteur et le colonel s'y rendirent et conférèrent si longuement et si particulièrement de la rébellion projetée, que Nazelles fut instruit de tout. L'entretien fini , le partisan et Van -den-Enden se séparèrent , et Nazelles sortit de sa cachette.

Le lendemain, comme Latréaumont se pro-

LE co.Mi'Lor. ao5

menait sous les arceaux de la Place Royale, Nazelles l'aborda bravement, le prit à part au milieu de la foule, et lui dit : Je sais tout. — En vain le partisan stupéfait voulut nier; mais l'avocat lui donna des détails tellement circonstanciés, qu'il lui fut impossible de persister dans ses dénégations. — Puis, comme le colonel s'emportait en menaces terribles, Nazelles lui répondit froidement <• que tout » ce qu'il avait surpris touchant la conspira- » tion était écrit de sa main et déposé chez un «notaire, son ami, en manière de testament, •> de sorte quo dans le cas où Latréaumont lui - tendrait quelque sanglante embuscade, ledit «garde-note avait mission de dévoiler aussi- « tôt la cause probable du meurtre et les dé- ))tails du complot, renfermés dans la lettre. » — «Que voulez-vous donc alors? lui desmanda Latréaumont.' — «Rien, reprit l'a-

• vocat; je me contente de savoir ce qui en » est, et de tenir dans ma main l'existence de

• ceux qui conduisent cette affaire (i), qui > d'ailleurs, je l'espère , d'une façon ou d'une )• autre, pourra servir mon amour; aussi, «quant à présent, yt^ ne veux pas paraître in-

(i) Voir le procès.

» struit de tout ceci aux yeux de Van-den- » Enden , non plus qu'aux yeux de M. de » Kohan.

Que faire dans une conjoncture aussi extrême? Tuer Nazelles. Mais son testament dirait tout. Lui offrir quelque argent sur les sommes que Monterey devait envoyer? Mais l'avocat avait refusé, ayant assez de fortune, assez peu de besoins, pour ne pas vendre son silence.

Latréaumont se résigna donc à subir la fortuite et dangereuse initiation de Nazelles, et se garda surtout d'en instruire M. de Rohan ; car cette nouvelle chance d'être découvert eût sans doute encore augmenté les irrésolutions du chevalier.

Cette parenthèse épuisée, revenons à la scène qui se passait à r Hôtel des Muses ^ ce jour-là même où Latréaumont venait enfin de décider M. de Rohan à conspirer, et où tous deux devaient demander à Van-den-Enden de repartir à l'instant pour Bruxelles.

Il était cinq heures du soir, Clara-Maria , encore assise dans sa chaire, et rassemblant ses livres épars , avait terminé sa leçon ; tous ses auditeurs venaient de sortir de la vaste salle de l'école, à l'exception d'un seul; celui là

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était Nazelles, arrivé depuis deux heures , du cabaret des Trois-Cuillcrs.

Soit que la jeune femme fût encore occupée de remettre ses livres en ordre , soit qu'elle ne voulut pas s'apercevoir de la présence de l'avocat, elle tenait ses yeux continuellement attachés sur sa table en rangeant quelques papiers ; aussi, fallut-il que M. de Nazelles s'approchât de Claria-Maria, presque à la toucher, pour qu'elle parût enfin le voir.

— Madame, — dit-il d'un air timidement patelin, — on ne saurait mieux professer que vous ne l'avez fait tout à l'heure ; et si la science n'avait pas déjà tant de charmes par ellemême, le bonheur d'être enseigné par vous, lui donnerait un merveilleux attrait.

— Excusez-moi, monsieur, mais je vais aller dans le jardin retrouver mon père, — dit Clara- Maria d'un ton bref et de son grand air calme, sérieux et glacé.

Néanmoins , M. de Nazelles se plaçant proche de la petite porte qui fermait la chaire, s'appuya dessus, de façon que Clara-Maria n'en pouvait sortir.

— Veuillez , madame , me donner une seconde... un seul moment! — dit-il d'un air empressé.

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— Que voulez VOUS, monsieur? — dit la jeune femme, en levant sur l'avocat ses yeux bleus, clairs et assurés , devant lesquels il baissa le regard.

Après un moment d'hésitation ^ Nazelles ar~ racha un soupir désespéré du fond de sa poitrine, et dit à voix basse : — Hélas! vous le savez bien, belle inhumaine, qui ne voulezpas entendre à mon amour 1

Il est impossible de peindre le coup d'œi! de hauteur et d'écrasant mépris que Clara- Maria, toujours pâle et grave, jeta sur cet homme; puis , sans même l'honorer d'un accent d'impatience ou de colère , elle lui dit froidement, sans le regarder, en prenante la hâte quelques livres :

— Ouvrez cette porte î

— Par pitié , madame... un mot,... un seul mot , écoulez-moi î Ne m'exaspérez pas ! — Et l'avocat s'accoudant sur le bord de la chaire, levait ses mains suppliantes.

— Cette porte, monsieur... cette porte ! — dit impérieusement la jeune femme en se levant droite et impqsante dans sa longue robe noire , et s'apprétant à sortir.

— Mais, madame, depuis bientôt un an... ma passion... vous est connue. Je meurs d'à-

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moiir.., ayez pitié de moi... Il faut que vous ayez pitié... il le fauï! — El l'avocat, après avoir prononcé ces mots d'une voix haletante et entrecoupée , s'avança sur le bord de la chaire, et tâcha de saisir une des mains de Clara- Maria , qui se rejetant en arrière, et frissonnant comme si un hideux reptile l'eût approchée, s'écria :

— Ne me touchez pas. . . Ah !.. . ne me touchez pas ! l

Il y eut dans ces mots, dans le geste qui les accompagna, et sur le visage austère de la jeune femme, une si insultante expression de dégoût et d'horreur, que M. de Nazelles ouvrit brusquement la porte de la chaire en rougissant de rage , tandis que ses yeux fauves brillèrent un instant d'un feu infernal.

Alors Clara-Maria descendit de l'estrade, sans regarder l'avocat, et portant ses livres sous son bras , traversa la salle d'étude avec une majestueuse lenteur.

M. de Nazelles, attéré, la suivit quelques moments du regard. Puis, faisant un geste de menace, et frappant du pied avec fureur, il sortit , pendant que Clara-Maria, irritée , mais toujours calme , allait au jardin rejoindre son père.

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