LE MESSAGE
surtout cette clause, vieux Brutus? car on JK^ sait pas ce qui peut succéder.
— Je n'oublierai rien, dit le vieillard.
— Mais, à propos, —s'écria M. de Rohan , — et vous, Van-den-Enden, quel est votre sort ?
— Que la cause de la liberté triomphe ou qu'elle succombe, il n'y a que l'échafaud , ou la postérité , qui puisse me payer jamais de ce que j'aurai fait l — dit gravement le vieillard.
— Mort-Dieu! mon vieux Brutus, tu ne ruineras pas les trésors de l'empire et de l'Espagne, toiî une hache bien affdée, ou la creuse trompette de la creuse renommée, voilà ta creuse ambition! — s'écria le colonel avec un bruyant éclat de rire; mais voyant le visage de M. de Rohan s'assombrir, il ajouta gaiement : — Allons allons, à bientôt, notre ambassadeur plénipotentiaire auprès de Mon lerey ! Et vive la libre république normande et son glorieux chef, Louis de Rouan, premier républicain du iiotn I... Ainsi donc, à demain , brave Lycurgue; je viendrai le voir encore avant ton départ, et boire avec toi le coup de l'étrier !
Et Latréaumont entraîna M. de Rohan. . .
Le philosophe les suivit long-temps d'un regard de mépris, et quand il les eut perdus de vue, il s'écria'en marchant à grands pas dans son cabinet :
— Enfin! enfin! après tant d'années passées dans Tattente et la crainte, après tant d'espérances amèrement déçues, je touche donc au terme! Ces rêves... ces utopies , comme ils disent , vont donc se réaliser! cette âme de mes veilles va donc animer vin corps vaillant , robuste et généreux! le peuple!., et peut-être le poussera de grandes, à d'incalculables destinées ! Et bonheur! bonheur ! le sort favorise assez cette cause sainte, pour que ceRohan et ce Latréaumont, voués avec moi à son triomphe, ne puissent en dénaturer l'essence ou en arrêter la marche . ne puissent enfin plus tard , substituer leurégoïsme sordide aux fins sacrées de l'insurrection populaire!! seulement, je regrette avec amertume que celui-là seul , qui
comprenait toute ma pensée, ne soit pas là
Hélas! ce noble jeune homme , Des Préaux , a-t-il oublié nos vastes desseins au milieu des délices d'un bonheur paisible? Que de force et de bonté dans ce caractère! car, malgré rÎTifortune qui l'écrasait alors, quel ardent amour il ressentait t)Our l'humaiiilé tout en^
LE MESSACiE. 23 I
lièrcl on eût dit que sa belle âme souitrante voulait se distraire de ses douleurs en rêvant le bonheur des hommes !.. Mais, enfin , si celui-là manque à la cause de la liberté, mes deux autres complices ne peuvent ^ heureusement, la flétrir Après tout, qu'est-ce
que ces deux hommes ? Un débauché, faible et irrésolu , n'ayant pas même l'énergie de son ambition; un soldat féroce, qui ne sait pas même cacher l'ignoble cupidité qui le dévore! Quelle autorité de tels hommes peuvent-ils avoir sur les masses, dont l'instinct de moralité est si pur et si grand? Pendant la tourmente , le nom du courtisan déshonoré , de même que le nom matériel de la chose la plus inerte ou la plus impure pourra bien servir de mot d'ordre; pendant la tourmente, Taveugle impétuosité du partisan pourra bien raffermir quelques courages ébranlés; mais après, mais lorsque le torrent populaire aura passé sur ce monstrueux édifice social , bâti sur les plus exécrables préjugés, qui aura mission de le réédifier sur deux bases indestructibles, Y égalité cA la liberté de tous ( i ) ? sera-ce le partisan cruel , sera-ce Findofent débauché?
\ Voii le |)n>cès
23q latréaumont.
Non ! non !. . . Alors, viendra mon heure à moi ! alors, se lèvera resplendissant sur Thumanitc le grand jour de l'application de ces fécondes et magnifiques théories, dont les sages de tous les siècles ont voulu garantir le bonheur des hommes , et que les puissants de tous les siècles ont taxé de songes , parce que ces tyrans se trouvaient trop bien de la réalité de leur vie criminelle!... Quel avenir! quel jour que ce jour ! 0 de Witt ! oh ! mon noble ami ! oh ! mon frère ! ne sera-ce pas là une vengeance digne de toi ? assurer le bonheur d'un grand peuple, en renversant de son trône l'implacable despote dont la trahison a causé ta mort, et celle de notre république'! !
Et le vieillard , exalté par ses pensées, attendit avec une fiévreuse impatience le lendemain , jour de son départ pour Bruxelles.