‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 31 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

d'Augnsk' Des Préaiu: obligé cralier rejoindre M. de Téniéricoui t , pour accompagner ce capitaine au sicge de Candie.

M. de Vilars étant mort à la fin de 1672, — versîe milieu du mois de mai 1674, époque à laquelle se rattache ce récit , la marquise se trouvait donc veuve depuis dix-huit mois, et âgée d'un peu plus de trente-trois ans.

il était quatre heures de l'après-dînée , et Louise, occupée d'un travail de tapisserie, causait confidemment avec madame de Sarrau , femme de son oncle Isaac de Sarrau ministre protestant , rempli de vertu , de savoir et de piété , doué de toutes les qualités enfin , qui semblaient naturelles dans cette famille de grands hommes de bien.

Madame de Sarrau avait cinquante ans; ce n'était pas une femme d'un esprit très étendu, mais la solidité de son commerce , son caractère droit et sincère, sa bonté ineffable , la rendaient précieuse àla marquise, qui pouvait, au moins avec elle, parler sûrement et constamment de son bonheur et de sesespérances, car Louise était bien heureuse.. , bien profondément heureuse. L'expression calme et j)ure de sacharmantephysionomie n'avait pas

LA VHJVF. 287

changé. Bien que douloureusement aflrctée de la mort de M. de Vilars, la conscience de cette jeune femme était demeurée si paisible, l'accomplissement rigoureux de ses devoirs l'avait toujours maintenuedans une telle sérénité d'âme, que sur ce noble et beau visage semblait s'épanouir encore la premièie fleur de la jeunesse.

Ayant depuis six mois quitté le grand deuil, madame de Yilars portait une robe de taffetas gris d'argent garnie de rubans noirs, pareils à ceux qui nouaient, de chaque côté de son front d'ivoire, sesgrossesboucles de cheveuxblonds; rien de plus simple, de plus élégant que cette mise qui faisait singulièrement valoir la blancheur de la peau de Louise et le doux et tendre incarnat de ses joues.

La marquise et sa tante semblaient alors divisées d'opinions.

— Louise, vous êtes une petite opiniâtre, disait gaiement madame de Sarrau, et si j'étais à la place du chevalier Des Préauxlll

— Eh bien , que feriez-vous , ma bonne tante ?

— Ce que je ferais? . Je reculerais, à mon tour, l'époque de votre mariage.

— Et qui serait puni , je vous prie?

a38 LATRÉAUMONT.

— Le fait est que ce serait un peu une arme à deux tranchants... Mais vous êtes si méchante aussi !

— Méchante... méchante... voyons , ma chère tante. . . réfléchissez?., que me demande Auguste?... d'avancer de six mois le jour que j'ai fixé pour notre union... voilà tout.

— Eh bien , n'est-ce rien cela?? Six mois ! quand on aime comme il vous aime... Six mortels mois d'attente !

— Non , cela n'est rien auprès de l'éternité de bonheur qui nous est réservée.

— Soit ! mais moi j'aimerais bien mieux , comme le veut Auguste , commencer l'éternité six mois plus tôt; car enfin, pourquoi ce retard? les convenances n'en demeureraient-elles pas toujours aussi bien gardées?.. Etvous.^ Louise, vous dont l'esprit est si sage et si réfléchi, comment , lorsqu'il s'agit de vous remarier , pouvcz-vous attacher la moindre importance à six mois de plus ou de moins? surtout lorsque vous voyez le chagrin impatient que votre résolution cause à ce pauvre Auguste.

— Tenez, ma tante, dit Louise d'un air grave, je ne puis vous dire la raison qui m'oblige d'agir ainsi,mais si vous la connaissiez. .., je suis sûre que vous m'approuveriez... Et

LA VEIJVK. 'i'l[)

puis enfin , Auguste ne doit-il pas me eroire aveuglément?

— Mais, méehante ! c'est justement parce qu'il vous croit aveuglément qu'il est si malheureux! il sait bien que rien au monde ne vous fera changer d'opinion... D'ailleurs, vous savez combien il se désole facilement ; vous m'avez dit vous-même que lorsque vous fûtes obligée de renoncer à le voir, il partit presque fou de désespoir pour aller se faire tuer à la guerre, mais que l'infortuné, ne trouvant pas encore assez de chances sur mer , malgré les recommandations de M. de Saint- Marc, suivit son oncle et M. deRohan à l'armée de Hollande!

— Ah! tenez ma tante , — dit Louise tristement , — ne me parlez pas de cela ; alors j'ai vaillamment fait mon devoir, en éloignant Auguste; mais combien j'ai souvent frémi pour le sort de ce malheureux enfant , quand j'ai su quels dangers il avait aveuglément affrontés , et surtout dans quelle effroyable compagnie il avait été éperdument se jeter ! Un M. de Rohan! et surtout M. de Latréaumonl!

— Il paraît que ce dernier est véritablement un homme terrible et abominable ?

— A ne jamais nommer en compagnie de

1^0 LATRÉAIJMONT.

gens de bien , ma tante ; mais que le ciel soit béni ! par cela même que la corruption était aussi outrée , elle est heureusement demeurée sans influence sur les sentiments. d'Auguste, et cette dangereuse épreuve, l'a pour ainsi dire encore épuré davantage ! !..

— Ecoutez-moi, Louise , — dit à son tour, très sérieusement, madame, de Sarrau, — vous savez si je vous aime, mon enfant , vous savez si j'admire votre nobl ' caractère, si j'ai été profondément émue du dévouement religieux que je vous ai vue témoigner à M. de Yilars pendant ses derniers moments j tout ce que le cœur d'une fille qui chérit son père peut lui inspirer pour alléger les douleurs de celui qu'elle aime et qu'elle vénère plus que personne au monde, vous l'avez fait! la veille même du jour où vous avez perdu M. de Vilars , il m'a témoigné toute son admiration, toute sa reconnaissance pour vous! ne faisant, disait-il, à cette heure suprême, qu'un vœu, celui que vous fussiez aussi heureuse pendant le restant de votre vie , que vous l'aviez rendu heureux, lui, pendant dix années de la sienne; dix années, disait-il encore, qui avaient passé comme un songe de félicité divine!

— Ma tante!!

LA VEUVE. lf\\

— Si... je puis parler ainsi , Louise, parce que vous devez avoir assez la conscience de tout le bien que vous avez fait , pour que le souvenir de cet ami si sûr et si bon vous soit doux, au lieu de vous être cruel 1

— Cruel! oh non ! — dit Louise, — je m'y appesantis au contraire.

— Eh bien, c'est au nom de ces souvenirs, au nom de votre bonheur et de celui d'Auguste , qui depuis si long-temps se montre digne de vous , que je vous supplie, mon enfant, de ne pas vous hasarder à perdre peutêtre tout cela, à propos d'une résolution que vous vous opiniâlrez à ne pas vouloir changer.

— Perdre Auguste!., oh! ma bonne tante! vous exagérez fort... et je gage que s'il vous entendait., il ne serait pas de votre avis, — dit la marquise en souriant.

— Sans doute... j'exagère peut-être beaucoup .. mais enfin... le désoler, ce doit être déjà trop pour vous!... et cette détermination l'afllige si profondément.

— A cela, ma bonne tante, je n'ai rien à dire, si ce n'est que je ne la puis pas changer. — répondit Louise, avec un accent et une «expression de fermeté impossibles à décrire.

Page 1