‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 4 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

son patrimoine eut rendu le dernier souffle ?

— Justement, le surlendemain du jour où je lui sauvai la vie à Fontainebleau, en mettant bas une Troisième Tête qui commençait de travailler rudement notre chevalier , il vendit sa charge au grand Soyecourt, comme dit la chanson, vous savez :

EnGn Soyecourt ,

Le brave et grand Soyecourt,

A la cour Tant en estime , Toujours sert de rime

A l'amour (i).

— tin humble bourgeois comme moi, mon gentilhomme, n entend rien à ces malices... mais pour revenir au prédécesseur de M. de Soyecourt , ce fut avec une résolution et une fierté tout-à-fait dignes du feu duc de Rohan lui-même, que le chevalier, dit-on , donna sa démission au roi ?

(i) Cette chanson, qu'on ne peutdonneren entier, est extraite du manuscrit déjà cité, qui en renferme une extrême quantité sur le même acteur et sur ses mêmes prouesses ; elle se chante sur l'air c^tt grandi iSoygcourf, et est intitulée: Chanson sur Je marquis de Soyecourt, Grand-Veneur de France, d'une grande réputation pour ses exploits... ( Note du manuscrit , p. n5. vol. 24.)

Ul COMPLOT. 35

— Qui ça? lui, Rohaii? un homme résolu!^

— reprit Lalréaumont avec un éclat de rire,

— Rohan un homme énergique? Ah çà 1 où diable i^o/re exiguïté a-t-elle mis ses lunettes? Rohan est colère quelquefois, quand la haine , l'orgueil ou l'envie le grisent ; alors il s'exalte et se furibonde un moment ; mais presque aussitôt il retombe dans la mollesse et l'indécision... Tenez... Bohan... c'est un enfant égoïste , irritable et pleurard , qui me craint comme le feu et qui pourtant ne peut pas se passer de moi, à qui je suis souvent odieux, et qui ne quittera jamais ses lisières; enfin il ressemble encore, si vous le voulez, à ces femmes qui sont battues, ruinées par leur amant, et qui ne peuvent ni n'osent le quitter 1

— Et vous ne craignez pas, vénérable Ruffian, qu'un beau jour la malheureuse irritée n'égratigne ?

— Lui ?.. . il m'a cent fois dit. . . : Ce serait une lâcheté de ta part^de in insulter. . .parce que ^ je le sens ^ contre toi l'épée me manquekait !!1 (i). Cela vient aussi de ce qu'il me croit un peu le cousin de Satan... et cette alliance lui impose fort.

(i) Voir I e procès.

— Alors, je vois que c'est de la fascination toute pure, mon gros serpent!... et que cet oiseau babillard et doré ne vous échappera pas, — dit Nazelles en souriant d'un air incrédule et goguenard.

— Vous riez, compère, et vous avez tort 1 d'abord, parce que vous montrez quatre vilaines dents noires en grandissime deuil de toutes leurs sœurs !— Ce qui était vrai, Nazelles avait une affreuse denlitiouo — Et puis , — ajouta le géant en affectant une pitié bouffonne,— parce qu'il n'y a rien de risible dans le sort du puîné de la mddson de liohan- 3 fontbazon-Guèmenée-Soubise.,, qui a juste autant de noms que vous avez de quenottes !

— ■ Ne vous moquez pas de mes dents, mon gros molosse 1 la vipère muette n'en a que deux vilaines aussi.... et sa morsure est pourtant plus terrible que la large mâchoire du dogue aboyeur, — dit M. de Nazelles d'un imperturbable sang-froid.

— Mille tonnerres, votre exiguïté a raison ! un venin subtil est cent fois pire qu'un hardi coup de gueule 1 Je m'en rapporte à vous... mais sérieusement, Rohan ne peut m'échapper... Car voyez-vous, compère... c'estune terrible chose que l'habitude et la faiblesse; or.

Rohan est un de ces êtres qui ne sont jamais bruit , mais écho ; et puis, je l'amuse , je le fais rire, je le remonte, je lui donne du cœur, et il m'a dit cent fois que lorsqu'il m'avait au bras, il se sentait plus fort et plus résolu ; et puis , entre nous , mort-Dieu ! ne lui ai-je pas sauvé la vie deux fois ? à Fontainebleau d'abord , et dernièrement au siège de Maëstricht, où je l'ai dégagé d'un parti de Hulans de Spurzeim qui lui avait déjà prêté deux bons coups de sabre qu'il ne paraissait guère disposé à leur rendre.

— Excellent et digne amil qui ne voulait pas laisser son espoir de complot sur le champ de bataille , — dit M. de Nazelles avec ironie.

— Triple-dieux ! croyez-vous pas que sans cela, je me serais soucié de la peau de Rohan et que je me serais donné avec lui des airs de Pélican! Les Hulans se seraient trouvés par hasard sous mon sabre, que je n'en aurais pas frustré ma lame... mais à mon âge, je n'aurais pas été, par Dieul faire exprès pour ce damoiseau-là... cette campagne de 78 !

— Mais à ce propos, comment, après sa démission si fièrement donnée à Fontainebleau, il y a cinq ans, M. de Rohan a-t-il fait la guerre comme volontaire dans l'armée du

roi?., comment votre énormité ne l'en a-t-elle pas empêché ? ne craignait-elle pas un rapprochement? un remords? un repentir? et alors. . . au diable les projets de révolte déjà une fois si compromis par les Hulans de Spurzeim. — D'abord , vous saurez que la girouette la plus folle n'est pas plus vacillante que les volontés du chevalier; ainsi, je l'ai entendu vingt fois s'écrier : Ahlje mourrais content si je pouvais tirer Vépée contre le roi dans une bonne révoltel et le lendemain, me dire : Ahl si je pouvais avoir seulement une année de faveur comme Lauzun , je mourrais heureux ! ( i ).

-^ Mais encore une fois , compère. . . vous ne redoutez pas cette versatilité... ce désir de faveur ?

— Et mille-dieux! que m'importait ce désir de faveur... puisque c'était une chimère! Au contraire, je voulais l'en faire revenir une bonne fois ! Est-ce que je ne connaissais pas le grand roi ! est-ce que Brissac ne m'avait pas dit cent fois qu'il était, dans sa haine, d'une invincible opiniâtreté ! est-ce qu'alors je n'étais pas sûr que plus Rohan s'humilierait devant le monarque, plus il demanderait par-

(i) Voirie procès.

don do la gcène de Fontainebleau , comme il a eu la lâcheté de le faire, en attribuant ses emportements de ce jour-là, au chagrin furieux qu'il avait eu de se voir odieux à S. M.^pour laquelle il éprouvait^ disait-il, un umour aussi uiolent^aussijortqu 'un utnantpour sa maîtresse^ 1 )? est-ce que je ne savais pas enfin, que plus Rohan se mettrait sur le ventre, plus notre Royal danseur de ballets lui sauterait intrépidement sur le dos ! l L et c'est ce qui est arrivé... Lorsque Rohan lui a fait demander parlaprincessedeSoubise, sacousine, pardon de la scène de Fontainebleau , le roi a dit qu'il avait été ravi de cette scène qui le débarrassait de son Grand-Veneur; quand Rohan a fait demander par Colbert , son parent, l'honneur de suivre sa rayonnante majesté dans ses armées pour expier ses torts , le roi a répondu que tout gentilhomme pouvait se battre comme volontaire, mais que jamais l'ex-Grand- Veneur n'aurait de charge militaire! Enfm, quand Rohan, ayant à Maëstriclit reçu ce horion dont il n'est pas encore guéri, se présenta sur le passage du roi, et qu'étalant bien son bras en écharpe, il lui dit : «Sire, c'est le plus

(1) Voir lo procès.

4o LATRÉAUMONÏ.

» humble de vos soldats qui vient lui demanli der à Votre Majesté pardon de ne s'être pas » encore fait tuer à son service, » — le roi le regarda en face , haussa les épaules , et lui tourna le dos sans répondre une seule parole (i).

^^ Et, en se voyant si profondément méprisé du roi, Rohan devint furieux, j'espère..? et le feu prit à vos poudres , digne ingénieur de sapes souterraines !

— Juste! la mine éclata... Rohan, ne se possédant plus , me parla le premier de l'insurrection de Normandie , dont je le berçais depuis que nous étions à moitié ruinés!... Mille tonnerres 1 il ne rêvait alors que vengeance 5 révolte et massacre ! et ne parlait plus de grand roi qu'avec des grincements de dents pour virgules , et des blasphèmes pour exclamations !

— Et dans cette belle accentuation d'enfer, que votre énormité enseigne si bien , gain et pillage ne servaient ils jamais de points d'interrogation ^

— Rarement!... Sa haine d'abord; oh! sa haine , car il voyait clairement que c'était fini

(i) Voir 1« inoct's.

de lui avec son monarque; oh l je l'avais deviné. Aussi le chevalier revinl-il à moi; vile je dépêchai le marchand portugais à Bruxelles; et si on accepte le nom de llohan pour enseigne de la révolte de Normandie , le chevalier est à moi, triple-dieux, comme le patient au hourreau !

— Et il n'hésitera pas à pousser les choses?

— Q)ue peut-il faire? 11 est ruiné, sans un sou; de nos deux dernières mille livres , mon habit payé , ce repas payé, il ne nous restera pas vingt pisloles ; de plus, il n'a pas un ami qui ose l'approcher depuis que le courroux du roi se montre aussi persistant contre lui... Il est à moi , vous dis-je !

— Mais sa mère, madame la princesse de Guémenée ?

— Ah çà ! votre exiguïté veut rire ? Ne saitelle pas que lorsque j'ai amené llohan à lorcer l'hôtel de Guémenée pour y enlever violemment, l'épée à la main, des titres et des papiers de famille, par là je mettais le chevalier dans la position de ne jamais pouvoir se présenter devant celte marâtre, qui le haïssait déjà de toutes ses forces.

— Que votre énormilé me pardonne , on peut oublier quelques saints dans la légende

42 LATRÉAUMOINT.

du paradis; mais cette mademoiselle Maurice d'O***, qui depuis cinq ans l'aime, dit-on, éperdument d'un amour sans pareil ?

— Ah ! par Vénus bégueule , ce fut là mon chef-d'œuvre; du moment où je vis cette pécore, le jour de lâchasse de Fontainebleau, je l'ai détestée, et redouté son influence. Or, chère vipère que vous êtes , j'imaginai d'abord de pousser Rohan à toutes sortes d'infidélités éclatantes en exaspérant sa vanité , et récemment encore à lui faire faire ce voyage de Bavière , dans lequel l'Electrice s'éprit si amoureusement (i) du chevalier, que l'Electeur nous a chassés, bien qu'il n'en fût pas à sa Première-Tête, comme on dit en Vénerie, mais au moins à sa Quatrième , s'il n'était pas Dix-cors ..

— Eh bien ! l'amour de cette Maurice résista malgré tant d'infidélités ?

— C'était l'enfer, mort-Dieu ! une vraie sainte 1 souffrant tout , et aimant d'autant son infidèle , qui , parfois , s'y laissait prendre et toucher. Alors j'imaginai, pour ruiner ces velléités de confiance , d'empoisonner la source de ce pur et frais ruisseau de

(i) Voir le procès, liu du volume.

croyance, comme dirait Scudéri , en y jetant quelques noirs soupçons de jalousie ; en un mot , je donnai à Piohan des doutes sur la fidélité de Maurice ; et , qui mieux est, je fis planer ces soupçons sur d'Effiat et de Lorraine, ennemis implacables de Rohan.

— Mais on dit que mademoiselle d'O*** vit en recluse!... Comment alors le chevalier croit-il à vos calomnies ?

— Il y croit, chère vipère, parce que, comme toutes les âmes petites et faibles , il est aussi orgueilleux que jaloux et défiant; aussi n'a-t-il pas de certitude ; mais ce qui est bien pis, mort-Dieu! il doute 1 ! ! Aujourd'hui il la croit fidèle et dévouée ; demain , au contraire, elle est un vrai monstre de perfidie! en un mot, toute influence durable est ruinée de ce côté.

— Diable ! votre énormité sait son monde ; mais maintenant ne craignez vous pas que Rohan n'aille découvrir le complot au roi , pour obtenir son pardon et se remettre bien en cour?

Latréaumont resta un moment pensif, et reprit avec assurance et conviction : — Non, jamais! malgré tous ses vices, toute son irrc-

solution, sa faiblesse , il y a en lui un vieux levain de grande et noble race... qui dans ces extrêmes ne faillira pas.

— Ainsi , voilà Rohan , grâce à vous , sans argent, sans parents, sans ami, sans maîtresse, et par-dessus tout, compromis dans un crime de lèse-majesié! mon gros compère 1

— Compromis! — s'écria Latréaumont, — compromis ! Dieu le veuille... si Monterey accepte ; — puis il dit en frappant du pied. — Ah! cette gazette, cette gazette!!

— Mais vous l'aurez assurément, compère, et des premiers!

— A propos de cette gazette , — reprit Latréaumont en partant d'un bruyant éclat de rire^ — netrouvez-vouspas, mort-Dieu! du dernier plaisant , que ce soit justement les messagers du roi qui se donnent la peine de venir apporter ici, en pleine taverne, la réponse de Monterey, la réponse d'un ennemi de la France, à une proposition de révolte en France? N'y a-t-il pas de quoi rire jusque sous la roue, en songeant que si j'ai le bonheur de lire dans la Gazette de Hollande qui arrivera aujourd'hui à Paris, ces mots apparemment si insignifiants pour tout autre que pour moi inscrits à l'article de France :

1 " ()ji (lu à Paris que S. M. partira pour se rendre à Compiègne /^ 99 ou le "^o^et quelle fera deux maréchaux de France.

9."* On dit quil arrive un courrier extraordinaire d' Espagne ( 1 ) .

— N'y a-t-il pas encore «ne fois de quoi crever, en songeant que ces mots-là, que notre potentat et ses ministres liront assurément sans s'y appesantir, signifieront pourtant : — M. de Monterej^ gouverneur-général des Pays-Bas^ consent anjourd'Jiui, comme y consentait il y a cinq ans le baron d' Isola ^ à appuyer de l'argent et des armes de la Hollande et de r Espagne^ une rébellion en Normandie, tendant à établir la république en France , rébellion à la tête de la(iuelle sera le chevalier de Rohan,

— Le fait est, compère, que pien n'est plus commode et plus sûr, pour échapper à l'inquisition qui s'étend sur la poste, les lettres étant habituellement toutes décachetées; et

(1) Voir le procès. Après le premier vojnge de Van-den-Eu^ den cil Hollande , Lalréaumont avait envoyé à Bruxelles un marchand porlugais affîdé de Montercy , et chargé des propo silionsdeM. de Rohan. Dans le cas où elles convenaient à Mouterey , il devait aussitôt faire insérer ces nouvelles dans la Gazelle de Hollande , comme signe de son adhésion au com plot, afin d éviter une correspondance dangoreuse.

je trouve la plus jolie au monde , cette façon de correspondre avec les ennemis de l'État.

— Sans compter, chère vipère, que si cette bienheureuse nouvelle se trouve dans la gazette, le marchand portugais recevra en même temps l'ordre de nous compter cinquante bonnes mille livres, afin d'être en fonds pour travailler activement à notre rébellion , la révolte ouverte étant cette année hors de prix.

— Ah çà , pourrîez-vous me dire si réellement votre énormité prend autant de peine pour assurer la suprématie de M. de Rohan sur cette future république Normande ? Pourriez-vous me dire enfin ce que deviendra ce Seigneur , dans le cas où la révolte irait à bien ?. . — demanda Nazelles d'un air ironique.

— Pourriez- vous me dire, compère, ce qu'on fait d'un drapeau après le combat?... pourriez-vous me dire quelle part prend au gouvernement des affaires, ce flasque brin d'étoffe brodée d'or et de soie perché au bout d'un bâton... et qu'on appelle une enseigne,— répondit le géant d'un air significatif.

— Je comprends. .. je comprends... ainsi, j'ai l'honneur d'avoir devant les yeux le véritable etfutur chef de la libre république normande?

Latréaumont fit, d'un air bouffon, un signe de tête affirmatif.

— Et comment se gouverne-t-on dans vos futures possessions , monseigneur? — dit Nazelles avec ironie; — comment vont les esprits en Normandie?

— On y est exaspéré, mille-dieux! les impôts irritent en diable, la noblesse aboie, le parlement grogne , et le peuple gémit comme la broussaille sous l'ouragan.

— Soit ; mais aboyer , grogner , gémîr , ce n'est pas mordre, et souvent le fouet a raison de ces impertinents murmures.

— Aussi , mort-Dieu ! je compte sur la promulgation du nouvel impôt du tiers et dan- ^^/'(i), ainsi que sur la convocation de F arrière-ban (2) dont on menace la province, pour faire enfin montrer les dents à ces timides aboyeurs.

— Ah çà, ce nouvel impôt est donc fort pesant ?

(1) Voir aux pièces, plus au long, le texte de l'édil; au pays (leNormandiCj ce droit était de treize livres sur trente livres.Yo'w le Guidon des financiers ou annotations. C'est pour conserver ce droit que les seigneurs Dangereux ont été institués, (llagueneau, Glossaire du droit français. Paris, 1704. in-fol., a645.)

(2) Voir plus bas les dispositions relatives à celte milice nationale.

— Le tiers et a'^^/z^e// pesant? non , non . mille tonnerres, il est des plus allégeants, au contraire!! vu qu'il ôtera des lourdes sacoches de nos buveurs de cidre , à peu près la moitié de leur revenu.

— La moitié?... c'est impossible!. ..

— Très possible, trop possible, car la proportion du droit à payer est de treize livres sur trente que vous possédez. „ . Or, vous croyez que lorsque nos hobereaux, faisant le total du revenu de leurs biens, diront : Je pose trente^ et que le fisc viendra dire , et moi je retiens treize^ on ne répondra pas au fisc par treize millions de milliards de coups de bâton! accompagnés d'autant de milliards de coups de fusil ! si les troupes du grand monarque étaient en goût de soutenir le fisc !

— Le fait est, qu'heureusement pour le complot, cet impôt me paraît exorbitant; aussi la Normandie serait-elle digne de porter une quenouille dans son écusson, si elle souffrait cette royale pillerie.

— Mais ce qu'il y a de mieux , — reprit Latréaumont en riant aux éclats, — c'est que notre roi de carrousel se charge , mort- Dieu ! de rassembler et d'armer lui-même la noblesse! Ainsi, ce qui ordinairement éveille

toujours l'attention... les grandes réunions d'hommes armés, se trouve justement ordonné par redit du roi sur la convocation de VÂrrière-Ban; or, une fois nos hobereaux à cheval, c'est bien le diable si je ne mets la peur au ventre de ces campagnards, déjà si mécontents, en leur disant qu'on les envoie à la boucherie, et qu'au lieu de quitter leur pays pour aller se faire hacher en Allemagne, il vaut bien mieux rester dans leur province pour défendre leurs droits et leur argent contre) Sultan XIY 1 S'ils mordent à l'hameçon, je leur prouve alors l'appui de la Hollande et de l'Espagne... je leur apporte notre grand flandrin deRohan comme drapeau, et nous marcherons droit sur Quillebœuf, où mes intelligences nous ménagent le débarquement de l'ennemi...

— Eh! eh!., votre plan de campagne n'est pas si maladroit, mon gros Titan. Mais parmi vos gentillâtres... qui ouvrira le bal le premier? qui attachera le grelot de la rébellion?.. C'est là l'important... car vous savez que si dans les campagnes, dès qu'un clochera sonné le tocsin, tous les autres lui répondent sans trop savoir pourquoi, il faut au moins que quelqu'un donn(^ le branle.

5o LATUÉAUMONT.

— Eh bien, ce clocher^ ce tocsin de révolte, ce sera mon neveu 1 — dit le colonel en se renversant sur son fauteuil d'un air triomphant,

— Aug^uste des Préaux?... vous êtes fou... comment, Auguste des Préaux?., des Préaux votre neveu ?

— Oui... des Préaux, mon propre neveu, ou, si vous l'aimez mieux , le fils de ma sœur.

— Allons donc! Auguste des Préaux?., qui, m'avez-vous dit, va épouser celte riche et jolie veuve, madame la marquise de Vilars? Il se mêlerait de votre affaire! !

— Il s'en mêlera, vous dis-je! et c'est justement parce qu'il va épouser madame la marquise de Yilars, cette jeune et jolie veuve, qu'il faut qu'il soit non seulement du comjDlot, mais encore qu'il en soit le grelot, le tocsin, comme vous dites, et il le sera.

— Il le sera?..

— Il le sera...

— Et pourquoi?

— Parce que Je le ^euxll

Il y eut, dans la manière dont Latréaumont prononça ces derniers mots, un accent de conviction si ferme , si impérative et si profonde, que Nazelles ne put s'empêcher de la partager un moment; aussi le partisan, fier

LE COMPLOT. 5l

de l'impression qu'il avait causée, et voulant sans doute l'augmenter encore, ajouta négligemment:

— Vous sentez bien, compère, que madame de Vilars ayant au moins quarante ou cinquante mille livres de revenu en biens fonds, et pouvant, par ses mouvances et les droits de ses terres , nous mettre une cinquantaine d'hommes à cheval ; étant de plus femme d*une grande et solide vertu, d'un magnifique caractère , et. comme telle, infiniment comptceet respectée en Normandie. . . vous sentezbien, dis-je, qu'il est de la dernière importance pour notre rébellion que cette belle veuve y soit fourrée jusqu'à son joli petit menton , afin d'encourager et de décider par son exemple nos grossiers hobereaux , pour la plupart encore timides et irrésolus; aussi, jamais plus charmante fauvette n'aura pipé autour d'elle au tant de Buses , de Hiboux et de Butors ! au profit de l'oiseleur , lequel oiseleur est fort votre serviteur !

Mais un instant de réflexion semblant démontrer à M. de Nazellcs l'impossibilité morale de ce qu'affirmait Latréaumont, il ajouta d'un ton ironique :

— Mais vous sentez bien aussi, mon digne

Sa LATKÉAUMONT.

oiseleur , que par cela même que madame de Yilars est jeune, belle, riche, veuve, et surtout amoureuse de votre neveu des Préaux, qui luimême, m'avez-vous dit, adore vertueusement cette vertueuse femme , du fond du cœur le plus noble et le plus pur qui soit au monde, vous sentez bien, dis-je, que ni lui, ni celle qu'il doit épouser bientôt , ne voudront se fourrer dans votre guêpier !

— Par la langue dorée de Cicéron, mon futur Démosthènes , — dit le géant en éclatant de rire , — vous concluez comme un cuistre 1 C'est justement parce que la jolie veuve est riche et amoureuse , qu'elle conspirera; c'est justement parce que mon noble neveu est vertueux et amoureux, qu'il conspirera, et que tous deux, comme vous dites, se fourreront dans mon guêpier 1

— Ah çà, — dit de Nazelles en haussant les épaules avec une impatience qu'il ne put klissimuler, — vous me supposez assez stupide pour croire une minute que votre neveu, sur le point d'épouser cette jolie madame de Vilars , va s'embarquer de gaieté de cœur dans une affaire où il y va de son cou et de celui de ga maîtresse? Allons, allons, compère^ le vin généreux de la Guerbois est encore plus ca-

piteux que je ne le pensais ; et pour avoir tenu lêle aux plus intrépides buveurs d'Allemagne et de Hollande, votre énormité me paraît facilement voir ce qu'elle désire , à travers le fond de la bouteille.

— Enfant 1 — dit le colosse d'un air dédaigneux , qui ne sait pas encore que pour

Jules Duhamel de Latréaumont, vouloir et pouvoir... c'est tout un! Mais pour terminer, je vous dis, moi , que mon neveu et madame de Yilars conspireront avec moi parce que je le veux; maintenant parlons d'autre chose. C'est bien assez que vous m'ayez déjà surpris un secret, mon Dieu! sans que j'aille vous en confier un autre...

Nazelles ne parut pas avoir entendu les derniers mots du partisan, et continua :

— Vous avez raison, respectable magicien , parlons d'autre chose, je ne crois pas ce que ma raison me démontre impossible, — car tout en regardant comme une fable ce qu'affirmait Latréaumont , Nazelles ne pouvait pourtant s'empêcher d'être frappé de l'assurance extraordinaire avec laquelle le colonel répondait de la future participation de son neveu et de madame de Vilars, à ce dangereux complot; puis l'avocat reprit : —Et si Monterey

accepte, qui envoyez-vous en Hollande, pour terminer et prendre les derniers arrangements?

— Gomment, mort-Dieu! votre tendre cœur ne vous le dit pas ?. . . eh mais, le vieux de Piquepuce, le père de votre infante, votre hôte enfin !

— Van-den-Enden?

— Certes, maître Affînius Yan-den-Enden , lui-même. Mais à propos, et votre amour, beau cupidon si traîtreusement masqué en vilain monstre Pet Clara-Maria ? votre idole, vous méprise-t-elle toujours bien profondément?

Malgré son impassibilité habituelle, Nazelles ne put retenir un geste de dépit et de colère, en entendant le colonel le narguer encore sur sa laideur, qui en effet était extrême , et sur le mauvais succès de son amour, non moins extrême ; aussi répondit-il au géant d'une voix aigre :

— Quand le lourd mâtin aura l'élégance du noble lévrier, nous pourrons tous deux oublier la laideur de notre visage , monsieur de Latréaumont.

— Ah ah! nous nous fâchons, notre beau sang-froid s'évapore , monsieur du Causé ,

sieur deNazelles, dit le colosseen riant aux

éclats de la colère de l'avocat Puis il reprit imperturbablemenl : — Pourquoi, diable ^

aussi votre exiguïté va-l-elle justement s'affoler de Clara Maria? cette statue de neige , celte femme j^ale aux yeux clairs et glacés?... Mille tonnerres! il y a cinq ans, à Amsterdam , je ne sais par quel malentendu , je lui ai baisé la main... brrr... c'était froid comme du marbre par une nuit de décembre, et...

il m'a fallu boire au moins vingt verres d'eaude-vie pour me réchauffer les lèvres.

Nazelles voulant mettre fin aux sarcasmes deLatréaumont, et sachant, que lui répondre avec impatience serait exciter encore l'insupportable taquinerie du matamore , Nazelles parut se résigner de bonne grâce , et lui dit en soupirant: — Que voulez-vous, digne colonel, est-on maître de son cœur et de sa figure ? Je suis laid et j'aime Clara Maria , elle est insensible et me méprise; en vain je me suis mis en pension dans l'école que son père est venu tenir en France, mon amour n'y gagne rien ,tout cela est vrai, je l'avoue encore... aussi n'estil pas généreux à vous , heureux Céladon, de vous moquer ainsi.

— Moi? heureux Céladon ! — s'écrialecolonel, — avec cela que j'en ai l'encolure! non, non, je céladonne pour mes pistoles .. et si lespistoles me manquent, ou .si j'aime mieux les

56 lATrxÉAUMONT.

garder 230ur acheter des aubes à M. le curé y comme on dit , eh bien , par Hercule ! quoiqu'il n'y ait jamais de Lucrèces parmi mes amours! mort-Dieu, moi, je Tarquinise! Allez allez! faites comme moi, c'est le plus sur! remplacez la Carte du Tendre par la carte du brutal; petits soins et billets doux, par ordres et menaces ; au lieu de supplier à genoux , commandez la canne haute; si on ne frémit pas de plaisir^ on frémira de peur , et si on ne vous donne pas, vous ravissez, tripledieux ! !

— Je suis loin de nier l'efficacité de vos procédés en amour, mon vaillant Tarquin; seulement, comme je suis dans des conditions différentes avec Clara Maria, je m'en abstiendrai , et continuerai d'aimer sans espoir. Mais pour revenir à votre affaire, croyez-vous que Van-den-Enden voudra se charger de cette nouvelle mission auprès de Monterey ?

— S'il voudra?... d'abord, on veut toujours avec moL^ compère^ mais quant au docteur, il sera aux anges , car il verra la possibilité de réaliser ainsi un projet qu'il regardait presque comme une chimère il y a cinq ans, lorsque je le connus à Amsterdam , et que j'allai, de sa part, voir ce faquin de l'Isola, et le pau-

vrc Jean de Will!... Jean de Witl... indignement massacré comme son frère par ces brûles de Hollandais, qui onldépecéet attaché au pilori les membres de ces deux grands hommes , comme on accroche des quartiers de bœuf à létal dun boucher! — dit Latréaumont, en fronçant ses noirs sourcils comme s'il eût été affecté passagèrement par un souvenir pénible.

—Avouezpourtant, colonel, — reprit l'avocat, — que rien n'est plus étrangement fatal que l'arrivée de Van den-Enden en France : n'estce pas un jeu singulier de la destinée, que l'établissement de ce vieux docteur à Paris? ne dirait-on pas qu'il y vient juste à point pour vous donner les moyens de renouer des projets de rébellion rompus depuis cinq ans? Et ce, grâce aux intelligences que, malgré sa proscription, Yan-den-Enden , a conservées avec des gens considérables de Hollande ? sans compter encore qu'il faut qu'il soit doué d'une rare énergie pour aller, à soixantequatorze ans ; traverser à cette heure deux armées afin de rencontrer M. de Monterey à Bruxelles.

— Mais le vieux forcené, irait au diable et sur la tête pour trouver matière à appliquer se s ré-

vasserîes de liberté , soit en Hollande, soit ici ; ça a toujours été sa marotte... et depuis que nous avons reparlé de ce projet, que vous soyez roué vif! compère, s'il ne m'a pas montré dix plans de gouvernements républicains, tous applicables à cette grasse Normandie, une fois que nous l'aurons arrachée aux griffes de Sultan XIV, et tous plus admirablement libres les uns que les autres ; un véritable âge d'or, tout sucre et miel, des lois toutes embaumées de charité, de bonté, d'égalité, de fraternité, que sais-je,moi ! une manière de régénération sociale enfin, comme il appelle cette imagination d'estomac creux, grâce à laquelle les bas Normands d'abord, et le reste des hommes ensuite, iront tout droit au paradis.... dès que les ailes leur seront poussées.

— De fait, le père de mon infante, comme vous dites, est un digne rêveur de l'école de cette pécore de Jean de Witt 1 — reprit dédaigneusement Nazelles.

Pour la seconde fois depuis le commencement de la conversation , au nom de Jean de Witt , la physionomie de Latréaumont perdit son expression habituellement insolente et railleuse, et prit un caractère sérieux. — Je ne veux pas , — dit le colosse en appuyant sur

ces mois, — je ne veux pas qu'on parle mal de Jean de Witt devant moi 1

— Yoilà qui devient du dernier piquant 1 — s'écria Nazellcs, — Latréaumont défendant la mémoire de Jean de Witt, ce candide imbécile!!

— Tonnerre et sang! je vous dis que je ne veux pas qu'on parle mal de Jean de Witt devant moi! — répéta Latréaumont irrité; — honneur et respect à ce nom-là !

— Et pourquoi plutôt à celui là qu'à tout autre? — dit négligemment Nazelles.

— Parce que ce nom-là est celui du seul, homme devant lequel Duhamel de J.atréaumont se soit jamais trouvé triste et interdit !

— Triste !.. interdit!., vous ! devant Jean de Witt ! — dit Nazelles en scindant pour ainsi dire chaque mot, par un éclat de rire dédaigneux.

Le géant furieux se leva à demi, et, serrant ses deux poings énormes , attacha un regard étincelant sur le maigre avocat, dont le blême visage se colora une seconde ; mais bientôt reprenant son sang-froid, le colonel ajouta ; — Mort-Dieu , j'avais bien envie de vous rosser d'importance, cl ensuite de vous

6o LATHÉAUMONT.

tirer une pinte de sang, pour voir si vous avez dans les veines autre chose que du venin.

— Telle soif que vous ayez de cette rouge liqueur , mon brave spadassin, il y a quelquefois loin de la coupe aux lèvres, — dit froidement Nazelles en jetant un coup d'œil significatif sur son épée pendue à la muraille.

— J'entends... j'entends, — dit Latréaumont avec insouciance. — Oui... je sais que vous maniez bien une rapière, et que vous êtes en état de vous défendre , même contre moi !... c'est pour cela que je vous parlais de cette pinte de sang jouée à Pointe-Pointe; mais comme j'aurais d'abord commencé par vous briser les os, la partie de Pointe-Pointe n'eût plus été égale , aussi j'y renonce.

— Vous n'auriez pas commis cette lâcheté! — s'écria de Nazelles , effrayé malgré lui en songeante la force colossale de son adversaire.

— Non, vous dis-je , vous le savez bien.... Mais voyez-vous , complicCç nous sommes tous deux bonsà pendre, maispas à dépendre; nous sommes deux sacripans sans foi ni loi , capables ou coupables de tous les crimes; mais, mille tonnerres 1 je ne sais j)ourquoi je suis aise que vous ne comt)reniez pas ce que j'ai éprouvé, moi , à la vue de Jean de Witt ! et ce dont

Ll COMPLOT. Gl

je suis plus aise encore , c'est de n'avoir vu ce grand homme qu'une seule fois.

— Et pourquoi, compère?

— Parce qu'à la seconde fois je me serais peut-être familiarisé, et qu'à la troisième je l'aurais sans doute tutoyé !

A ce moment, la conversation du partisan et de l'avocat fut interrompue, car on ouvrit la porte de la salle inoccupée qui précédaitleur cabinet (prudente précaution qui permettait aux deux convives de parler aussi confidemment), et un valet de la Guerbois vint gratter timidement à la serrure.

— Mille triples-dieux, — s'écria Latréaumont en se levant avec vivacité, — enfin ! voici la Gazette de Hollande , qui va nous dire si Monterey accejîte... ou s'il n'accepte pas !!!

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