CHAPITRE QUI]\ZIÈME
Udum et molle lulum est; nunc , nuiic flugentlus sine fuie rota
( Persi
L'argile est encore molle et hunucle ; nous ! cl sans perdre un instant laçonnon
Ce Complot.
Alors que la scène qu'on vient crire se passait dans la grand'salle de
*l6 LATREAUMONT.
était fine et blanchejl'argenlerie bien brillante, les cristaux bien limpides ; enfin , pour comrpléter ces apprêts de sensualité , la Guerbois avait complaisamment cédé les deux larges et excellents fauteuils de sa chambre à coucher aux sybarites , qui ne s'étaient pas contentés des chaises de noyer de l'appartement.
En attendant leur rôti, les deux convives, les pieds sur les chenets, devisaient donc assez paisiblement, soit en vidant une bouteille de ce vin de Bourgogne pur, vermeil et généreux, si glorieusement apprécié par M. de Villarceaux , soit eu mangeant quelques olives au gingembre.
Enfin, Petit-Pierre ^ un des aides de la Guerbois,entra, et posa gravement sur la table, à travers un nuage de fumée odorante, deux appétissants canards sauvages et un succulent dindonneau de Bresse, le toutsortant de la broche et d'un beau jaune doré; le gibier un peu saignant, la volaille plus cuite et baignant dans un jus savoureux et moiré , relevé par deux ou trois brins d'estragon et quelques rouelles de citron ; enfin , comme accessoires obligés , l'aide ajouta d'un côté , une ample salade de cresson frais et vert , et de l'autre des tran-
ches de jambon sur une couche de céleri cru, avec une sauce à la moutarde.
— Bravo! triple dieux!., cela vient à son heure, — dit une grosse voix railleuse que Ton connaît déjà. — Un instant plus tard, et tu ne trouvais plus que nos épées et nos boucles de ceinturon! car nous nous serions dévorés tout vivants sans nous peler, tant la faim nous aiguisait les dents... Ah çà , maintenant, ne montre plus ton visage de rôti manqué avant que je ne te sonne , et songe bien, mille diables! à m'apportcr la gazette de Bruxelles aussitôt qu'elle sera arrivée.. . , et pour la dixième fois , je te le répète, si quelque fâcheux la demande, tu n'auras qu'à lui dire, vois- tu, que c'est moi... moi , qui l'attends et qui la veux! et par le saint ventre du pape , qui n'est pas si creux que le mien, je le jure, cet avertissement suffira! Maintenant laisse-nous, et quand tu entendras casser les bouteilles..., ça sera signe qu'elles sont vides et qu'il faut en remonter de pleines!,.. Allons, marche.
Et le valet sortit à reculons en saluant le colonel (car c'était lui) d'un air respectueux et craintif.
Latréaumont avait alors quarante-six ans;
son air matamore, ses habitudes brutales, son ton soldatesque, étaient les mêmes; seulement, il avait considérablement engraissé ; mais sa taille colossale pouvait néanmoins , sans s'alourdir outre mesure, supporter ce surcroît d'embonpoint, qui eût écrasé un homme d'une stature ordinaire. Latréaumont était splendidement vêtu de neufp depuis son feutre jusqu'à ses bas de soie vert-pomme, qui pouvaient à peine contenir ses mollets énormes etdes proportions herculéennes; son justaucorps écarlate , garni de rubans verts comme ses bas , laissait voir une belle veste de drap d'argent, qui, bien qu'aux trois quarts déboutonnée , crevait presque sous la puissante rotondité de l'abdomen du partisan; enfin , son cou de taureau s'enveloppait galamment d'une magnifique cravate de dentelles , rattachée par un ruban vert aussi; mais ce qui donnait un air étrange à la figure du colonel , beaucoup moins caractérisée qu'autrefois, d'abord parce qu'il avait de moins ses longues moustaches brunes, et de plus, trois ou quatre menions lisses, replets et vermeils, c'était son immense perruque noire, qui joignant brusquement sa tête à ses épaules presque cachées par cette forêt de cheveux d'emprunt,
faisait ressembler le partisan à un lion sous sa crinière.
Aussi, en comparant le Latréaumont de 16G9, géant osseux , hâlé, mal \ôlu , fatigué par les privations de toutes sortes et les incertitudes d'une vie de hasard, au Latréaumont de 1674, on pouvait présumer que ce dernier devait cet énorme embonpoint , ce visage gras et fleuri , à l'existence calme et abondante qu'il menait depuis cinq ans.
Le convive du colonel formait avec lui un étrange contraste ; c'était un petit homme de trente ans, grêle, maigre et anguleux, vêtu d'un justaucorps et d'un manteau noir; il portait une courte perruque blonde et une cravate de fine batiste ; sa physionomie repoussante, blafarde, elFacée, terreuse et sans jeunesse, tant elle semblait dure et froide , n'avait de remarquable que l'éclat de deux yeux fauves, ronds, perçants et d'une extrême mobilité , qui, placés fort près de son nez long, pointu et profondément marqué de petite vérole, imprimaient à sa physionomie fine et sagace, à son visage eflilé , un caractère frappant de ressemblance avec la fouine ou la belette; du
3o LATRÉAU3I0NT
reste, le laisser-aller de son attitude révélait une complète assurance; il semblait fort à l'aise avec Latréaumont, lui rendait raillerie pour raillerie , et il eût été difficile de voir lequel de ces deux personnages avait sur l'autre le plus d'empire !
Pendant que le colonel s'occupait de découper artistement le rôti , son compagnon, que nous nommerons Jérôme du Causé, sieur de Nazelle, avocat au parlement de Paris, remplit son verre et celui du partisan ; mais avant de porter ce vin à ses lèvres , il lui dit : — Au bon succès de vos affaires de Bruxelles , mon gros Titan l
— Que le diable et surtout Monterey vous entendent! — répondit Latréaumont en faisant raison du toast de son convive. — Aussi , triple dieux! je donnerais tout à l'heure cent coups de pieds dans le ventre du premier maltôlier venu, pour que cette Gazette de Hollande fût arrivée 1
— Patientez , compère ! elle viendra sûrement , puisqu'elle arrive ici d'abord et directement de Hollande. Mais que pouvez-vous avoir ainsi à toujours maugréer contre les maltôticrs? On ne vous ruine plus, vous ! car
LE COMPLOT. 3i
en homme aviso, il y a long-temps que vous vous êles chargé de ce soin, afin que le tout fût fait selon votre goût.
— Mais, sang-Dieu, compère , et mes amis donc? est-ce que leur ruine m'est indiflcrente? est - ce que je ne considère pas leurs biens comme les miens?
— Sagement pensé! Minerve parlant par la bouche d'Hercule, n'aurait pas mieux dit.
— Est-ce que vous croyez, par exemple, que , lorsque je vois Berryer, sous je ne sais quel misérable prétexte de droits et frais de succession , nous retenir presqu'en entier les dernières huit mille livres qui nous devaient revenir, à nous deux Rohan, de la succession de papa Guémené, cela, mille tonnerres!
ne m'exaspère pas !l
— Comment , magnifique bedaine! vous en êtes réduits là?., à compter sur des reliquats de créances , comme on vit des restes du souper de la veille ?
— Comme vous dites, compère, nous rongeons nos derniers os, car c'est tout au plus si, à force de menaces, j'ai pu tirer de Berryer quatre cents méchantes pistoles, qui sont, dit le drôle , le fond du Sac, et grâce à une partie desquelles vous me
voyez, j'esjDère, assez galamment troussé, car cette garniture est de Régnier (ï), mon très cher! — dit le géant en s'examinant avec complaisance.
— Le fait est que vous êtes merveilleusement ajusté!., mais ce doit être coûteux, car on tapisserait une chambre entière avec l'étolFe qu'il faut pour draper Votre Énormité,., et en vérité, M. de Rohan habillerait dix amis comme moi contre un , tel que vous!
— Mais précisément ! vous ne voyez pas que j'ai engraissé exprès pour ruiner plus vite mon Orestel et que j'augmente chaque jour l'intéressante rotondité de cet autre Pylade , — dit le colosse en frappant sur son ventre énorme , — afin de compter jDar toises d'étoffe au lieu d'aunes!
— Ainsi , les ressources de votre chevalier sont aussi étiques que vous êtes apoplectique.
— Par Dieu 1 est-ce que sans cela j'aurais écrit à Monlérey pour cette révolte de Normandie, que je gardais comme ma poire pour la soif... Oui, digne compère, nous sommes
{\ j Tîtillciu fort à la mode.
LE COMPLOn. 33
ruinés à fond, ruinés à plat, ruinés sans sou ni maille, libres comme l'air enfin! de vrais Bohèmes 1 qui pouvons aller planter notre tente sous tous les soleils, en laissant pour une centaine de mille livres de souvenirs à nos créanciers!! nous qui étions riches de cinq cent mille livres quand nous nous connûmes!... Comme le temps passe pourtant!!
— Et cette ruine... en deux ans? trois ans? colonel?
— Ah ! fi ! vous nous jugez mal , compère , nous avons de l'ordre, et nous nous piquons d'une certaine économie. Voyons.., quand j'ai pris Rohan, c'était en 1669; ainsi... 70,71,72, 78, 74' •• cela fait presque cinq ans;... or, vous croyez que lorsqu'on a vécu comme nous avons vécu pendant ce temps-là, faisant gros jeu, grande chère, tenant maison princière, enfin, en voyage et partout, on peut se plaindre lorsqu'on en est quitte pour cinq cents méchantes mille livres?
— Non certes! surtout lorsqu'on les a mangées en compagnie de votre énormîté; mais ces cinq cent mille livres n'étaient-elles pas le prix de sa charge de Grand-Yeneur? la dernière ressource de M. de Rohan , après que