‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 41 sur 64 · CHAPITRE VINGT QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT QUATRIEME

Le peuple!!! ce colosse aveugle et sans discernemenl. qui commence par faire grand fracas par ses lourds mouvements , dont la rage dévorante menace do tout engloutir ! ce qui est élevé, comme ce qui est abaissé! ce qui est éloigné, comme ce qui est rapproché ! et qui enfin trébuche. . . sur un fil!!

scuiLLER. — Fiesque, acl. 2, se. 5.

ÏDccrplions.

Vers les premiers jours de septembre, environ trois mois après avoir forcé A^iiguste Des Préaux et la marquise de Yilars à prendre une part active, au complot qu'il tramait, Latréaumont se trouvait à Rouen avec son neveu.

Le colonel demeurait dans une hôtellerie,

OÙ il descendait d'ordinaire , Aux Uniques^ proche le bailliage.

Il était huit heures du soir ; l'oncle et le neveu causaient confidemment à la lueur d'une lampe dans une vaste chambre . triste, froide et avarement meublée, comme toute chambre d'auberge; au fond, le lit deLatréaumont; à gauche du lit la porte d'un cabinet masquée par une portière de vieille tapisserie; à droite, un bahut de noyer sculpté; et pour compléter l'ameublement, deux antiques fauteuils où étaient assis les interlocuteurs de la scène suivante , ayant entre eux une table à pieds torses, sur laquelle était une bouteille de genièvre à laquelle le colonel recourait parfois.

Des Préaux était vêtu d'un costume de voyage qui ressemblait assez à l'habit militaire; justaucorps de buffle, écharpe rouge et grandes bottes de basane à éperons d'acier; il arrivait d'Eudreville , où il avait laissé la malheureuse marquise. La figure pâle et amaigrie du chevalier portait l'empreinte de profonds chagrins, car les émotions de la vie orageuse qu'il menait depuis trois mois, et surtout les horribles angoisses dont il était incessamment torturé, en songeant que pour

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lui chaque jour Louise risquait sa tête; tant de cruelles anxiétés avaient enfin douloureusement creusé ce noble et beau visage.

Quant à Latréaumont , son accoutrement sentait de nouveau la mauvaise fortune; il était à peu près aussi mal vêtu qu'autrefois à Amsterdam ; son énorme embonpoint avait de beaucoup diminué ; ses joues, jadis pleines et rubicondes, commençaient à se tanner; puis, pour la première fois peut-être depuis bien des années, Latréaumont semblait pensif, soucieux et découragé; ses traits étaient sombres, et sa mauvaise humeur s'exhalait en boutades amères ou en violentesimprécations, bien que de temps à autre, son habitude de raillerie brutale et d'intrépide insouciance reprît le dessus.

La cause de l'irritation du partisan était fort simple ; il voyait ses espérances de soulever la noblesse et le peuple de Normandie à peu près évanouies et déçues ; l'arrière-ban avait été convoqué , les gentilshommes campagnards étaient montés à cheval , et malgré leurs promesses, tous étaient restés calmes, quoique l'écrasant impôt du Tiers-ec-Danger eût été promulgué.

Latréaumont, beaucoup trop porté à juger

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des désirs et des vœux des autres parles siens propres, s'était complètement abusé sur le caractère général de la noblesse de campagne. Parce qu'entre deux vins , ces gentillâtres , un moment surexcités par l'énergie communicative du partisan, avaient bravement porté quelques toasts séditieux , ou hasardé quelques murmures sur la dureté du temps et la lèpre dévorante des impôts. Il ne fallait pas croire qu'une fois les fumées de l'ivresse dissipées , ces campagnards , encore tous meurtris des désastres de la Fronde, iraient exposer de nouveau leurs modestes héritages à toutes les chances périlleuses d'une révolte ouverte et d'une guerre civile. ^

Tant qu'il s'était agi de déclamer à huisclos contre le despotisme de Louis XIV, et de se plaindre entre les quatre murs d'une gentilhommière — d'être traité comme en Turquie [\)^ — chaque hobereau avait plus ou moins bien tenu sa partie, dans ce concert de malédictions; mais lorsque Latréaumont, en intrépide Maestro, proposa de faire pour ainsi dire exécuter en rase campagne l'ouverture de cette révolte, avec accompagnement de

(i) Voir le procès.

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mousquets et de carabines, tout son monde lui man(jua.

D'ailleurs, depuis long-l(^mps le gouvernement du roi était sur ses gardes ; et une particularité fort curieuse , c'est que deux jours après que Latréaumont eut écrit à M.' de Monterey , Louis XIV, ignorant sans doute le nom des auteurs de ces propositions, savait pourtant que des ouvertures venaient d'être faites à l'étranger (i).

(i) IjC 25 ayril 1674? M. Pellol , premier prûsideni au parlement de Normandie , écrivail à Colbert, à propos de l'impôt du liers et danger, qui s'élevait à la somme eiorbitante de vingt francs par arpent :

« J'ai reçu , monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le a/j, par laquelle vous me mandez (jue le roi veut que l'arrêt de son conseil du 21 mars dernier , touchant l'impôt de vingt francs par arpent, soit exécuté, et que j'aie à le faire enregistrer eu noire chambre ; sur quoi je prendrai la liberté de vous dire que ladite chambre fera grande diiïicullé d insérer ledit arrêt, comme étant contraire à ledit. Aussi , je crois que dans ce temps il faudiait un peu ralentir les poursuites du tiers et danger , i\m (!st un droit qui fait grand'peine, et chagrine bien les gens de ce pays. Ce qui confirme, monsieur, dans ce sentiment, est une lellroque je viens de recevoir de S. JVI. du ^3 de ce mois par un courrier exprès, par ln!|uolle elle me niande qu'ajaul été informée que des "eus inalinlentionnés de celle province avaient envoyé au comte de Monterey pour lui ofj'rt'r d'j- faire des soulèvements, s'ils étaient secourus, j'ai à m employer avec M. de Roquelaure a les découvrir.» (Correspondance de Colbert i()74- Manuscrit bibl. royale.) II. 20

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M. Pellot, premier président de Normandie, fît alors, ainsi que M. le duc de Roqueiaure, gouverneur de la province, des démarches fort actives pour découvrir ce malintentionné, qui n'était autre que Latréaumont ; mais , comme il se tenait alors tranquille à Paris, les recherches furent vaines ; ou bien peut-être, instruits de ses vues et du nom de M. de Rohan, que le partisan se proposait de mettre à la tète de la sédition , Louis XIV et M. de Louvois, afin de perdre sûrement l'homme qu'ils haïssaient tous deux, laissèrent-ils ces imprudents se jeter dans un complot insensé, dont on tenait tous les fils.

Ce qui ferait adopter peut-être cette hypothèse, c'est qu'on s'attendait évidemment en France, depuis cette époque, à une entreprise des ennemis sur le littoral, principalement sur la côte de Normandie, et que le plan de Latréaumont, 0 propos de l'attaque de Quillebœuf, était pénétré, car M. le duc de Saint- Aignan écrivait du Havre àColbert, dès le 28 juin 1674 (0' ^"^ ^^ noblesse était parfaite-

(1) Voici des fragmenls de celle dépêche, 28 juin i6j4 •

« Monsieur, » C'est trop vous parler peut-être des troupes de ce gouvcr- Apemenl; mais, monsieur, il n'est pas hors do propos

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ment disposée à faire son devoir, etqn'il avait pris toutes les mesures pour repousser sûrement les tentatives de la flotte hollandaise qui croisait incessament sur les côtes de France , depuis Calais jusqu'à La Rochelle.

Or, de tout cet immense armement commandé par Tromp, Ruyter et le comte de Horn, le gouvernement des Sept-Provinces ne retira pas d'autres avantages que l'insignifiante attaque de Belle-Ile-en-Mer (27 juin) et de Noirmoutiers ( 7 juillet) , avantages qui se réduisirent à l'incendie de quelques barques et cabanes de pêcheurs situées sur la côle; car malgré ces démonstrations de Tennemi et l'appui qu'elles semblaient promettre aux

;> que vous snrîiicz (\ah la fin elles n'iront pas à moins de » i4,ooc Ijorrirnes clans un lieu de i4 lieues de long. U esl 5) juste de tenir ce que je vous n\ promis en tous cn- » voyant le plan de la manœuvre, puisque c'est dans cet ordre » que je voudrais attaquer les ennemis, s'ils voulaient cntrey> prendre ce qu'ils espèrent contre la Normandie, et particuliè- » rement contre Quillebœuf. » Ici, M. de Saint-Aîgnan donne un plan fort exact delà côte, des travaux quil a fait exécuter près Quillebœuf, de ses projets stratégiques, etc. , etc. Puis, plus bas , il ajoute : — a La noblesse dn voisinage témoigne » désirer l'arrivée des ennemis pour se signaler; quelques uns » de K'urs bâtiments connaissent déjà que notre milice ne » craint pas leur canon, etc.. cic » (Correspondance de Colbert. Manuscrit bibl. roy., i(>74-)

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mécontents, la frayeur des populations était si grande, les terribles exécutions de Bretagne encore si récentes , et enfin l'obligation d'assurer chaque jour, par un travail exorbitant , son existence matérielle , contre l'exigence d'impôts écrasants, tenait le peuple dans une si cruelle préoccupation , que personne ne bougea (i), bien que le mécontentement fût profond et universel.

Maintenant, ce qui semblerait impossible , si l'humanité n'avait pas une part si absolue dans toute combinaison humaine , ce serait d'expliquer comment M. de Monterey et le gouvernement des Sept-Provinces, complètement abusés sur la disposition des esprits en France, avaient pu hasarder un armement aussi considérable , seulement d'après les rapports de Van-den-Enden appuyés des promesses de Latréaumont.

Rien pourtant de plus logique dans son inconséquence : le prince d'Orange , on l'a dit, nourrissait une haine d'instinct, fatale, irrésistible, contre Louis XIV.

Impénétrable, calme, réfléchi, défiant, pro-

(i) Celle année même, les moasquelaires avdienlélé assurer à Uennes l'exéculion de plusieurs révoUes. Voir les cruelles leltics de madame de Saviguy à ce sujet.

fondement habile et mesuré clans toute autre circonstance, l'esprit de Guillaume, ordinairement d'une solidité inébranlable, et d'une prudence outrée, se laissait pourtant quelquefois aller aux chimères les plus vaines lorsqu'il s'agissait d'un plan hostile au roi de France.

Aussi , usant de l'omnipotence qu'il avait déjà rudement usurpée dans la direction des affaires de la république, selon la prévision de Jean de Witt, le jeune Stathouder, pour assouvir sa haine, décida seul cet immense armement, qui, s'il eût réyssi à exciter un soulèvement général en France, portait, il est vrai, un coup irréparable à Louis XIV, en opérant sur le littoral de son royaume une dangereuse diversion, pendant que ses armées étaientoccupéesauxfrontièreseten Allemagne.

Mais ce mouvement ne pouvait réussir, parce que cette même réaction de personnalité qui avait aveuglé le prince d'Orange sur ropportunité d'une révolte en France, avait aussi trompé les deux seuls véritables acteurs de cette conjuration : Latréaumont et Van-den-Enden ; car M. de Rohan n'était qu*une bannière aux mains du partisan , et Auguste ainsi que la marquise étaient de pauvres complices malgré eux , presque

3lO LATRÉAUMONT.

convaincus d'avance de Timpossibililédu soulèvement.

Pourtant , madame de Vilars , ardemment fidèle à cette pensée juste et vraie, que plus elle rendrait par ses adhérences le complot important, plus elle accroîtrait les chances de salut d'Auguste et d'elle-même; et d'ailleurs accomplissant ce qu'elle regardait comme un devoir, avec l'héroïque probité qu'on lui sait, madame de Vilars avait tout tenté pour engager ses fermiers , ses tenanciers et quelques gentilshommes de son voisinage, à se rebeller; mais partout elle avait échoué , tant la terreur des échafauds était grande; seulement, la noblesse du caractère de Louise inspirait une estime si générale et si profonde que, malgré d'aussi dangereuses ouvertures dont la révélalion aurait pu la perdre, aucun de ceux à qui elle les fit ne parla. Louise et Auguste furent donc trompés dans cette visée de conspiration, ainsi que Yan-den-Enden et Latréaumont., parce qu'on le répète personne des fauteurs de cette conspiration ne possédait une connaissance exacte de la disposition des esprits.

Sans doute Vanden-Enden , cet austère philosophe, voulait le bien à sa manière; sans doute ses utopies étaient re^ipec tables ;

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mais, esprit de spcculalion et non de réalité, il agissait incessamment pour un type unique et impossible, pour l'enfant idéal de ses sublimes aspirations, pour l'homme exceptionnel enfin, seulement éclos dans le paradis de sa chaste et sereine pensée. Yan-den-Enden n'avait jamais songé à l'humanité telle qu'elle était; il oubliait qu'avant d'avoir le loisir de répondre aux cris de liberté , les hommes vrais répondaient d'abord au cri de la faim, et que généralement il faut jouir d'un certain superflu, ou être un brigand capable de tout, pour perdre à dessein un temps irréparable parmi les agitations stériles d'un soulèvement. Or^ la majorité des hommes ne se compose pas de pillards et de meurtriers ; et comme pour peindre et dorer le Versailles du grand roi, il fallaitquelepeupleprît sur le pain noir que le travail écrasant de chaque jour lui apportait à peine, il ne restait pas aux populations une minute à dépenser en révoltes.

Dans le fol et naïf orgueil de sa belle âme, et aussi dans l'ardeur impatiente de voir ses utopies en œuvre , Yan-den-Enden avait ensuite pensé que ses écrits , répandus en Normandie par le colonel , en manière de placards, disposeraient surtout merveilleusement

3l2 LATRÉAUMONT.

le peuple à la rébellion, en lui faisant espérer un âge d'or, que le philosophe se proposait de convertir en réalité, une fois Taclion brutale et matérielle du renversement de la monarchie despotique opérée par Latréaumont et M. de Monterey, que le docteur était allé solliciter avec tant de désintéressement et de courage. Mais, encore une fois, tout cela était vanité, et les écrits du philosophe ne furent ni lus, ni compris.

Quant àXatréaumont , toujours égaré par ses souvenirs de la Fronde, un des plus singuliers phénomènes de l'histoire , il avait complètement méconnu l'esprit public. Ce partisan effronté, qui ne rougissait pas de s'avouer à soi-même, qu'il n'agissait que par ambition et cupidité personnelle , n'ayant ni assez d'art, ni assez de secret pour dissimuler ces honteux motifs , ignorait sans doute, qu'à part de très rares exceptions , il n'est jamais donné aux hommes de sa trempe, qui se produisent ouvertement tels qu'ils sont, d'agir assurément sur les autres hommes; il ignorait encore que, dans les masses, l'instinct de conservation et d'intérêt va souvent jusqu'à la plus haute sagacité d'égoïsme, et que leur subtil bon sens fait chercher et trouver aux intelli-

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gences les plus grossières le pourquoi véritable de toute révolution tentée, leur dit-on, en leur faveur. En un mot, si le changement de choses dont on les berce ne répond pas absolument aux nécessités ou aux idées (folles ou sages) du i)lus grand nombre; si celui enfin qui prétend à dominer la foule n'est ou ne semble pas être le représentant incarné des besoins et des idées générales du moment, toute espérance de soulever un peuple demeure une folle et absurde imagination.

Or, c'est parce que Latréaumont, instruit par l'expérience, sentait à cette heure qu'il ne réunissait aucune des conditions voulues pour assurer le bon succès de ses projets, qu'il ne pouvait contenir sa déplorable humeur en causant avec Des Préaux dans cette chambre d'une auberge de Rouen dont on a parlé.

— Et dire, — s 'écriait le colonel envidant brusquement son verre, — que pas un de ces butors de gentilîâtres n'a seulement voulu bouger, les misérables et lâches valets qu'il s sont, de leur charrue et de leur colombier 1! Ah! mille dieux! le noël a bien raison! — Et sans doute pour calmer sa colère,le partisan entonna un couplet fi'une des chansons du temps siu* la convoca-

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lion de rarrière-ban (i). (C'est un campagnard qui parie).

Si je péris dans les combats , Je veux qu'on grave sur ma tombe :

Gi-git qui mourut cVun hélas I!

En voyant crever une bombe, Et n'eut d'affaire à son pays.

Que pour l'honneur du pain béuil.

— C'est vrai !.. voilà pourtant, piort-Dieu, comme ilsparlent, et voilà comme ils mourront

(i) Voici quelques couplets d'un autre noël sur le même sujet, extraits du manuscrit déjà cité, qui offre un assez plaisant tableau de la vie ordinaire des gentilshommes campagnards, et prouve aussi cjue , faute de culture, les terres étant restées en friche après la convocation de l'arrière-ban, presque toute la noblesse de campagne fut ruinée par les suites de cette levée, très inutile au service du roi, et qui fit un tort irréparable à beaucoup de gentilshommes. G« vaudeville est dialogué.

LE GENTiLLHOMME (suv l'dîr des udieux de Cadmus\

Je vais partir, ma chère femme , Puisque rarrlère-b;in en tous lieux se proclame.

Je crains trop d être roturier !

Les deux chevaux entiers qui labourent ma terre Pourront bien me porter pour aller à la guerre ;

Pour écujer, j'aurai mon charretier.

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