‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 40 sur 64 · LE DEVOUEMENT · texte numérisé non relu

LE DEVOUEMENT

époque, je me suis in)rement engagea dans un complot contre le roi cl l'Etat... et à cette heure qu'il faut agir, mon oncle \ient me sommer de remplir ma promesse!

— Oh! mespressentiments!!! — s'écria Louise en se rappelant ses craintes pour Auguste lorsqu'elle le sut en compagnie de M. de Rohan et de Latréaumont; puis elle ajouta en songeant qu'Auguste s'était ainsi compromis pendant l'exil qu'elle lui avait imposé; — et c'est moi! c'est moi ! qui l'ai perdu! !

— ^ Et j'ai pu vous cacher aussi long-temps ce terrible secret! ah! voilà mon crime à moi! — dit Auguste d'un ton déchirant.

— Un complot contre l'Etat. . Dieu du ciel, — dit Louise en frémissant, —mais comment vous, Auguste, vous! ! avec les principes d'honneur que je vous sais .avez-vous pu vous laisser entraîner à un aussi terrible dessein! comment surtout des hommes tels que votre oncle et M. de Rohan ont-ils pu vous amener là? — Puis sans donner à Auguste le temps de lui répondre, la marquise ajouta douloureusement, se parlantà elle-même : — Mais c'est tout simple... le malheureux enfant était fou de douleur, égaré par le désespoir : encore une fois, c'est moi... c'est moi qui l'ai perdu!!

— Ah! croyez-moi, Louise, j'étais fou... désespéré, je cherchais des partis extrêmes, mais je vous le jure... si mon oncle et M. de Rohan eussent été les seuls fauteurs de ce complot, je ne m'y serais sans doute pas jeté, sur leur seule créance !

— Mais qui donc vous a décidé alors?

— Un grand homme de bien, Louise, un philosophe austère, digne de votre estime.... je vous l'assure... en un mot, un étranger nommé Yan-den-Enden.

— Et où l'avez- vous rencontré?

— Au camp de Norden , lors de la première invasion de Hollande par nos troupes. Ah 1 Louise , si vous aviez vu les ravages de cette épouvantable guerre portée par le roi dans ces innocentes et paisibles contréesl vous concevriez peut-être que déjà aigri., égaré par la douleur , l'aspect de pareils malheurs ait pu alors m'inspirer une haine violente contre celui qui les causait; enfin ce fut à la lueur de l'incendie des villages hollandais qui brûlaient à l'horizon , au milieu d'un camp gorgé de pillage , que pour la première fois je vis Vanden-Enden : ce malheureux vieillard, fuyait à la fois et les Français qui ravageaient son pays, et le prince d'Orange qui le proscrivait;

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il emmenait avec lui sa femme et ses enfants ; tous étaient dans la plus profonde misère, le peu qu'ils avaient sauvé d'Amsterdam leur ayant été enlevé par nos soldats. Que vous dirai-je, Louise?., pendant le temps qu'il demeura près de Norden , logé par pitié dans une masure abandonnée, chaque jour je le vis... Je ne saurais vous exprimer l'espèce de calme bienfaisant que sa conversation sereine et élevée répandait sur mes douleurs. Vous avez perdu tout ce qui vous attachait à la vie, me disait-il? l'existence vous est à charge? eh bien ! consacrez désormais cette existence à une cause noble et sainte, à la cause de la liberté enfin , qui est celle de tous les hommes purs et généreux. Voyez les désastres qui écrasent mon malheureux pays ! qui les cause? l'implacable volonté du tyran qui vous gouverne; qui courbe vos frères sous un joug affreux? qui les ruine et les désole par les impôts les plus écrasants? qui sacrifie hommes et choses au féroce caprice de son ministre? qui insulte enfin, à la facedu monde, aux sentiments les plus sacrés de la famille, en étalant au grand jour, avec faste et appareil , un double et monstrueux adultère?... encore lui! — Pauvre malheureux enfant!! — ditLouise, II. ly

— hélas ! je conçois votre entraînement ! Ah ! j'étais bien sûre, moi ! ! qu'il devait y avoir un noble motif, même au fond de ce parti criminel et désespéré.

— Enfin , Louise, je voyais dans cet homme tant d'énergie, tant de hautes et mâles pensées, de si nobles convictions , les affreux désastres que j'avais sous les yeux m'exaspéraient tellement contre le roi, queje me décidai à conspirer, et que je m'y engageai librement et par serment...

— Librement et par serment!... — répéta Louise enjoignant ses mains avec terreur...

— Hélas 1 oui, et à ce moment même j'appris quevous étiez libre et que vous m'aimiez... Dites, Louise... dites! étais-je assez malheureux? ne suis-je pas au moins excusable à vos yeux ?

— Vous, Auguste... oh sans doute!...

— Mepardonnerez-vousenfinde vous avoir tout caché... ou plutôt d'avoir tout oublié.., dans l'entraînement de mon bonheur? Mais aussi je revenais ivre d'espoir et d'amour; et puis, en partant, mon oncle m'avait assuré que l'exécution du complot était indéfiniment ajouriiée... mais je le sens, Louise... ma faute irréparable fut de ne vous avoir pas dit

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que j'étais aussi gravement lié pour l'avenir... car c'est mon détestable égoïsme... la peur involontaire de vous perdre peut-être, qui m'a fait agir ainsi... Ah! Louise, Louise! ! je suis bien malheureux et bien coupable...

— Oui, bien malheureux... — dit la marquise, qui resta long-temps pensive et silencieuse. Puis redressant son noble visage où éclatait une admirable expression d'enthousiasme et de résolution, elle dit d'une voix ferme : — C'est un effroyable malheur... mais il est irréparable , il faut donc s'y soumettre et obéir à cette horrible destinée. Maintenant dites-moi quel est votre rôle à vous, Auguste, dans cette révolte ? que devez-vous faire ?

— J'ai promis d'exciter les gentilshommes à se soulever en armes , à refuser l'impôt , et à résister de vive force aux ordres et aux soldats du roi.

— Et si le complot réussit, qu'arrive- t-il?

— La Normandie , déclarée libre république... et désormais régie par les douces et paternelles lois formulées par Van-den-Enden, reconnaît M. de Rohan pour chef.

-- Et si le complot ne réussit pas... si les conjurés sont pris ou découverts, quel est leur sort?

ag^ LATRÉAUMONT.

— La mort... Louise.. c une mort infâme L..

— Et M. de Latréaumont assure avoir des chances de réussite?

— De grandes, dit-iL.. étant certain d'intelligences à Quillebœuf, qui aideront au débarquement des troupes.

Louise resta de nouveau et long - temps pensive , puis pâle et grave elle dit à Auguste d'une voix profondément émue :

— Vous me connaissez, Auguste, vous savez si pour moi l'accomplissementd'une promesse est sacrée, il n'y a pas une minute à hésiter... Je vous le répète, c'est un affreux malheur... mais vous avez promis... il faut tenir votre parole.

— Vous m'y engagez, Louise !

— Oui.

— Mais pourtant c'est un crime. . . un crime de lèse-majesté ! — dit Des Préaux en faisant un retour sur sa position, et, malgré lui, voulant tenter d'y échapper encore.

— Si maintenant cela est un crime à vos yeux, Auguste, il en devait être ainsi autrefois; alors pourquoi vous êtes-vous librement engagé dans ce complot?

— Eh bien l autrefois j'ai eu tort, et je me repens à cette heure. .

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— Si cette heure était le moment du triomphe, et autrefois celui du danger, peut-être votre conduite serait-elle excusable.

— Mais, encore une fois, alors j'étais désespéré , et à présent vous m'aimez !!

— Et que fait cela à votre parole , Auguste ? vous avez eu foi aux nobles espérances de Vandcn-Enden,vous avez partagé ses desseins, vous lui avez promis de tâcher de les faire réussir. C'est un homme de grande vertu, dites-vous, le seul de vos complices qui ait de nobles visées... Eh bien, quand ce ne serait donc que pour ne pas faillir à celui-là, jl faudrait agir, quoique vous deviez vous croire aussi religieusement engagé envers les autres conjurés, puisque c'estlibrement que vous êtes venu à eux. . .

— Mais ce soulèvement est impossible!

c'est une chimère...

— Il fallait raisonner ainsi autrefois ; maintenant il vous faut tout faire, pour qu'il succède bien.

— Mais mon père ! mon père !

— 11 fallait autrefois songer à votre père , Auguste!... aujourd'hui il est trop tard!!

— Ainsi, parce qu'un moment j'ai été égaré, tout remords m'est interdit!

— Non pas le remords... mais la trahison

avec vos complices vous est interdite, et c'est les trahir que les abandonner au moment du danger.

— Ainsi vous me conseillez d*agir de la sorte?

— Je vous conseille d'agir de la sorte.

— Mais songez qu'alors il faut que je vous quitte , car maintenant vous voir chaque jour serait vous affreusement compromettre.

— Vous ne me quitterez pas , vous ne pouvez pas me quitter.

— Mais il le faut , Louise ; songez donc au\ conséquences ?

— Quelles conséquences?... Ne suis-je pas maintenant votre complice? dit Louise avec une sublime simplicité.

Auguste la regarda stupéfait. Ces paroles de Latréaumont : Louise conspirera j\w\ revinrent à la mémoire, il frissonna malgré lui. — Jamais! jamais! s'écria-t-il ; vous ne saurez rien de plus de ces détestables projets, je pars demain.,, je pars à l'heure même.

— Et moi demain..» et moi à l'heure même j'écris à votre oncle pour lui proposer l'aide de ma fortune et de l'influence que j'ai dans la province et sur mes tenanciers !

— Mais cela est impossible, malhcureuso

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fomme ; vous ne savez donc pas que si le sort nous trahit...

— On risque sa tête... vous me l'avez déjà dit.

— Grand Dieu 11

— Et pourquoi donc ne ferais-je pas ainsi que vous faites ? pourquoi donc ne partagerais-je pas un danger que vous courez? Bien que notre union soit reculée , ne meconsidérerai-je pas comme à vous ? ma promesse ne vaut-elle pas ma main? et si le sort n'avait pas retardé notre mariage, une fois votre femme, ne m'auriez-vous pas regardée comme bien lâche si je n'avais pas agi ainsi que j'agis?

~ Mais, Louise, quel rôle pour une femme comme vous 1

— Madame la duchesse de Longueville était plus grande dame que moi , et elle conspirait:

— Mais...

— Mais j'y suis résolue, — dit impatiemment la marquise; — cela est horriblement fatal sans doute, mais je dois partager en tout votre sort.

— Encore une fois, au nom du ciel, laissezmoi agir seul... Si tout succède bien, je vous reviendrai, vous en êtes bien sûre.

— Et si tout succède mal? Et si la conspiralion avorte î vous perdez la vie, n'est-ce pas?

— Hélas!

— Et le moyen que tout succède bien, n'estce pas de donner le plus de base, le plus d'extension possible au complot? de lui assurer enfin le plus de chances de réussite possible? et pour cela faire, mon influence dans la province ne nous peut-elle pas servir? Mes terres ne me donnent-elles pas de nombreuses mouvances? eh bien ! j'ai des tenanciers , des fermiers... nous les armerons'.! Par mes relations de famille , je connais bon nombre de gentilshommes ; nous les soulèverons contre la tyrannie du roi et l'iniquité des impôts, — dit la marquise avec une incroyable énergie.

— Mais 3 mon Dieu , il s'agit d'une conspiration à laquelle votre intérêt est étranger; vous n'avez aucun motif de haïr le roi , vous , malheureuse femme, aucun motif de renverser ce qui est!

— Il s'agit bien pour moi du sujet de la conspiration ! — s'écria Louise avec une admirable impatience , ~ il s'agit bien pour moi de renverser ce qui est ! Et que m'importe tout cela? Pour moi... il ne s'agit que d'une chose, entendez-vous!! de disputer votre tête à l'échafaud! puisque la réussite ou la ruine du complot est pour vous une question de vie ou de mort.

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Encore une fois, je dois, je veux tout sacrifier pour que cette révolte triomphe!', ou mourir avec vous.., puisque je n'aurais pas pu vous

sauver !

Toute Tâme, tout le caractère, toute l'exaltation de Louise, se révélaient dans ces derniers mots qui résumaient, avec une concision et une logique écrasante , la nature de son amour et de son dévouement pour Auguste.

En effet, rien de plus rigoureusement vrai, une fois Des Préaux, et conséquemment la marquise, engagés dans cette lutte, tout les forçait, ainsi que l'avait subtilement dit Latréaumont, d'agir le plus efTicacement possible afin de faire triompher la cause de leurs complices, qui, par le fatal engagement d'Auguste, était devenue la leur.

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