CHAPITRE VINGT-CINQUIEME
Ca Bclûtion*
Le cabinet du roi , à Versailles , le mardi 11 septembre 1674, — il est onze heures du matin , — Louis XIV, vêtu de velours noir, avec de simples boulons d'orfèvrerie, portant le cordon bleu sur sa veste de satin écarlate, richement brodée d'or, se promène avec agitation, et repousse brusquement les caresses
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habituelles de trois petites chiennes couchantes espagnoles, au pelage blanc et orangé. — Le roi tient à la main une lettre ouverte; il la relit à plusieurs reprises, pâlit et rougit tour à tour, ses traits bouleversés annoncent la colère , la haine , la crainte ^ et çà et là , comme un éclair qui perce une sombre nuée d'orage, la rayonnante expression d'une vengeance satisfaite, se peint sur son visage courroucé.
La lettre que lit le roi est de M. de Nazelles; dans cette longue délation ( i ) ce dernier donne les détails les plus circonstanciés sur le complot, sa marche et ses adhérences depuis six mois; il signale M. le chevalier de Rohan comme chef de la conspiration, et Latréaumont, Van-den-Enden, Des Préaux, madame de Yilars et mademoiselle d'O**' comme ses complices. On dira plus tard quelle fut la raison qui f)orta Nazelles à cette délation.
Aussitôt après la réception de cette lettre, le roi avait envoyé un garde du-corps chercher en grande hâte M. de Louvois à Chaville, où il se trouvait ; ce minisire était aussitôt arrivé à Versailles, et venait de sortir du
(i) Voir le journal des procès.
LA DlLÀTION. 337
cabinft du roi pour ordonner l'arrcstalion immédiate du chevalier; car ce dernier, depuis quelque temps , afin sans doute d'éloigner tout soupçon, venait souvent à la cour faire sa révérence au roi , qui lui tournait le dos comme d'habitude Or, ce jour-là même, M. de Rohan s'était rendu à Versailles pour assister en bayeur à la réception du nouveau nonce du pape, et à l'audience de congé du prince Zaluski, envoyé extraordinaire de Pologne, ces cérémonies étant d'habitude assez fastueuses, et le chevalier attendait le roi dans la chapelle avec le gros des courtisans.
Ah! M. de Rohan l M. de Rohan l — disait Louis XIV avec une joie colère et concentrée, — quand, il y a cinq ans, j'entendis ces impertinentes filles d'honneur raconter vos prouesses, et que le jour même vous me donnâtes lieu de vous chasser de mon service, je ne m'attendais certes pas à vous voir un jour tomber si bas;... enfin, cette fois, Dieu merci, son crime est assez avéré, j'espère!... et je n'en suis pas réduit à des conjectures! '. Ah! madame de Montespanl! nous verrons votre contenance... en apprenant le sort de cet impertinent muguet!
A ce moment un homme magnifiquement II. ai
vêtu , gros et court , aux larges épaules , au teint apoplectique , portant une longue perruque noire qui ombrageait ses traits prononcés, durs et impérieux, entra dans le cabinet du roi.
— Eh bien , Louvois?
— Il est arrêté, sire.
— Qu'a t-il dit?
— Rien, sire, qu'il ne savait pourquoi on l'arrêtait, mais qu'il se soumettait à la volonté de Votre Majesté.
— Rien de plus?
— Et aussi qu'il n'avait ni bu ni mangé, et qu'il mourait de faim (i); Brissac l'a conduit dans sa chambre, où il lui a fait servir à dîner; et ce pendant le lieutenant Lasserre le garde à vue jusqu'à ce qu'un carrosse de votre majesté soit arrivé, afin de le conduire à la Bastille.
— L'infâme hypocrite ! — s'écria le roi avec indignation, — il pense à manger dans un pareil moment... au lieu de songer à son âme... quelle audacieuse assurance !... il demande pourquoi on l'arrête!... soulever la Normandie... marcher sur Versailles... m'enleverpeut-
(j) Note de Glérambaut.
Là DÉLATION. 339
être!... crime de lèse-majesté !... Mais, Louvois, toutes les précautions sont-elles bien prises? n'y a-t-il rien à craindre?... qu'on fasse tenir ma maison militaire prête à monter à cheval... faites revenir des troupes des frontières... Le misérable... Ah! cette fois du moins son crime est bien et dûment avéré... et ce soulèvement 1 ce soulèvement !
— Une chimère, sire; heureusement une imagination de fou... et rien de plus. Je sors de chez M. Colbert , qui va se rendre auprès de Votre Majesté tout-à-l'heure ; j'y ai rapidement parcouru les lettres de M. Pellot; elles sont d hier, et annoncent que rien n'a bougé en Normandie, tout y est calme et tranquille. Ainsi que j'ai eu Thonneur de le dire à Votre Majesté, depuis l'avis reçu au mois d'avril, qu'on avait fait des propositions à Monterey, M. Colbert et moi , avions déjà donné nos ordres en conséquence pour la tranquilHté de la province. Je viens aussi de parcourir la correspondance de M. de Saint- Aignan , de Roquelaure et de Beuvron, rien non plus n'a bougé à Dieppe ni au Havre ; il y a seulement à Rouen quelques retards dans le paiement du Tiers et Danger^ mais rien au monde de grave ni d'alarmant 5 vous pouvez m'en croire,
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sire, je vais d'ailleurs ordonner à Chamlay, si Votre Majesté le trouve bon, de se rendre en poste à Rouen; c'est un homme énergique, il prendra le commandement des troupes... et agira sévèrement s'il le faut; mais, encore une fois, ce complot est une visée stupide qui, heureusement, vous donne, sire, le moven de faire un grand et terrible exemple.
— Mais je n'en reviens pas, — répéta le roi en lisant la lettre de Nazelles; — vit-on jamais pareille audace?... Et qui aurait cru cela de ce E-ohan ? Mais qu'est ce que ces autres genslà, — ajouta Louis XIV, en reprenant la lettre, — La... Latréaumont?
— Celui-là, sire, est un effronté partisan que je n'ai vu qu'une fois , lorsqu'il eut l'impudence d'oser venir me demander un régiment ; sans la pressante intervention de M. de Brissac,je le faisais pourrir à la Bastille : ce Latréaumont est un géant matamore, résolu, opiniâtre, homme de sac et de corde. Joignez à cela, sire, un courage de lion, ayant tantôt frondé, tantôt servi M. le cardinal, homme bon et prêt à tout enfin , et des plus dangereux.
— Et comment Brissac s'était*il pu intéresser à un pareil misérable 'ê
LA. DÉLATION. 34l
Je crois, sire, qu'ils avaienl autrefois fait
la guerre des Pays-Bas.
— Mais il faut qu'où arrête cet homme-là à l'instant même... Dépêchez vite Brissac à Rouen, où il est à cette heure, dit la lettre, qu'il prenne avec lui quatre ou cinq de mes gardes , bien déterminés , et qu'on saisisse ce monstre-là mort ou vif... écrivez l'ordre, je le signerai, et que Brissac parts sur l'heure pour la Normandie à franc é trier.
Louvois écrivit Tordre du roi c\ M. de Brissac , pendant que Louis XIV relisait encore la lettre de Nazelles.
— Qu'est-ce que c'est que ce nom sauvage, demanda le roi, Yan-den-En...
— Van-den-Enden^ sire; j'ai pris désinformations, Louvigny l'a connu en Hollande; c'est un de ces dangereux rêveurs républicains, ennemis mortels de toute monarchie, chassé d'Amsterdam il y a deux ans pour ses opinions populacières, qui semblaient même exagérées dans ces quartiers-là, pourtant si démocratiques; il s'est réfugié ici, où il tenait une école de langues anciennes près Piquepuce; Votre Majesté ne lui permit, dans les temps, de s'établir en France que parce qu'il
34^ lATR^AUMONT.
se disait proscrit par le prince d'Orange.
— L'infâme !... c'est ainsi qu'il abuse de l'hospilalité qu'il trouve dans mon royaume... et où est-il ?
— ^ On l'attend d'un jour à l'autre de Bruxelles, où il s'est rendu pour conférer sans doute de nouveau avec M. de Monterey. Desgrez (i) a l'ordre de l'arrêter à son arrivée, et la femme de Desgrez est même aussi déguisée pour éviter tout soupçon et suivre ce docteur à sa descente du coche.
— Ces misérables Hollandais ne se contenteront donc pas d'être républicains dans leurs marécages ! sans venir encore infecter mes peuples de leurs détestables doctrines! mais je veux qu'on me fasse prompte justice de celuici. Qu'on ne lui ménage ni les rigueurs du cachot ni de la torture... qu'on la lui donne vraiment extraordinaire , et puis après une bonne potence (2), car une pareille espèce n^ doit pas même avoir la tête tranchée comme un gentilhomme.
— Je crois en effet, sire, que cette dernière distinction entre des coupables de haute qua-
(1) Exempt de police fort redoulé dans ce temps-là.
(2) Voir plus bas les pièces , et la i^^art directe que prit Louis XIV à toute cette affaire.
tA DÉLATION. 3^3
lîlé et cet obscur misérable cloclcur politique, sera d'un merveilleux effet.
— Et quels sont les autres ? qu'est-ce que cette Yilars , que je vois sur la liste?... elle n'est de rien à Orondate (i), j'espère?
— Non, sire, le nom de cette femme s'écrit seulement par une /, elle est fille du fameux Claude de Sarrau, fort huguenot et fort parlementaire ; car partout où se lève la révolte on est bien sûr de trouver un protestant...
— Vous avez raison, Louvois, il y a toujours dans ces réformés un vieux et aigre levain de rébellion. Ah l il faudra bien pourtant un jour ou l'autre en finir avec eux! Et comment cette Vilars s'est-elle fourrée là ?
— Par amour, m'a dit ce Nazelles , que je viens d'interroger encore; elle devait épouser ce Des Préaux, autre conjuré, et elle a voulu en tout partager son sort.
— Et tout cela! pour gruger, comme ce drôle, quelques unes des pistoles de Monterey, ou plutôt de cet exécrable Guillaume d'Orange, qui est l'ame de tous les soulève-
(i) Surnom donné à M. ie maréchal de Villars dans sa jeuneMc.
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ments , de toutes les résistances qu'on ose m'opposer !
— Sire, cette marquise de Vilars est fort riche; elle a, dit-on , près de quarante mille livres de rentes en terres.
— Mais alors, pourquoi s'est-elle entêtée de ce complot?
— Pour ne pas séj^arer son sort de celui qu'elle aimait, une pure Bergerade, comme le voit Yotre Majesté.
— Une bergerade, pesteî une bergerade !... Mais savez-vous qu'il faut bien aimer quelqu'un pour risquer ainsi sa vie l — dit Louis XIY avec une sorte de jalousie involontaire, en comparant sans doute les amours intéressés qu'il inspirait, à une affection aussi sublime et aussi dévouée; puis, il ajouta d'un ton^ presque irrité : — Et ce misérable Des Préaux a sans doute, plus que pas un, poussé à cette révolte ?
— Oui , sire ; mais le plus opiniâtre , le plus dangereux, le plus indomptable de tous, est ceLatréaumont, c'est véritablement l'homme d'action du complot, d'après ce que m'a dit Nazelles.
— Aussi faut-il, et sur l'heure , se saisir de
LA DLLATION. 3^5
ce Lalréaiunonl; un pareil criminel est une véritable calamité publique.
— Oui, sire; et M. de Brissac va partir aussitôt que vous lui aurez donné vos ordres.
— Quant à mademoiselle d'0**% — ajouta Louis Xiy, rien ne m'étonne de sa part, car on sait combien elle s'était publiquement, et sans vergogne ni retenue aucune , affolée de cet autre traître, que je tiens enfin à ma merci !
— Selon Nazelles, sire, mademoiselle d'O*** n'est seulement coupable que de n'avoir pas révélé le complot.
— Oh ! quant i\ elle, toute la cour de mon frère va me supplier de lui faire grâce; les siens sont des familiers de Monsieur.
— Votre Majesté n'aura pas que cette supplication à endurer à propos de ce procès-là , — dit Louvois.
— Que voulez-vous dire ?
— Sire, M. Colbert..,
— Eh bien ?
-— M. Colbert, sire, comme allié de M. de Rohan , et s'appuyant sur l'autorité que lui donnent auprès de Votre Majesté ses longs et utiles services , M. Colbert pensera sans doute sûrement influencer Votre Majesté en fa-
veur de ce grand criminel, — dit le ministre, dont la haine contre M. de Rohan datait de l'enfance, et qui le détestait encore davantage, comme parent de Colbert, car on sait la jalousie cruelle de Louvois contre ce dernier, qui mourut Téritablement de chagrin de voir tous les efforts qu'il faisait, pour ranimer le crédit éteint et sortir la France de l'abîme , sans cesse rendus vains, par la fatale omnipotence du fils de Letellier.
Aussi, en prévenant Louis XIY que Colbert pensait à influencer sa royale volonté, M. de Louvois mettait habilement en jeu le plus grand faible de ce prince, qui crut toujours naïvement régner par soi-même , tandis qu'il ne fit jamais qu'obéir aveuglément aux vues ou aux caprices de ses ministres et de ses maîtresses. Lyonne, Colbert et Letellier pour les splendides commencements de son règne, Louvois pour les terribles désastres du milieu, et madame de Maintenon pour l'effroyable ruine de la fin (i).
Or donc , on le répète , en avertissant
(l) Bien que Tauleur de ce iivre répugne à citer ses antres œuvres, il ne peut s'empêcher de donner ici le développement de cette pensée , plus largement creusée ailleurs (Histoire de la marine du siècle de Louis XÏV), et qui , à ion sens, donn*
LA DKLATION. 347
Louis XIY, qui , malgré ou à cause de sa faiblesse de caractère , prétendait à une volonté absolue, que Colbert se préparait à l'influencer, c'était complètement ruiner d'avance Taclion de ce ministre, telle salutaire qu'elle dût être. Aussi , à la secrète et méprisante joie de Louvois , aux pro-
une physionomie parliculicrc cl peut-être neuve à la figure de Louis XIV.
« Il est bon , Je crois, de faire remarquer que c'est de l'ad* jonction des fils de Colbert et de Lctcllier aux affaires publiques (Seignclay à la marine en 1669, et Louvois à la guerre eu 1666), que c'e!«t de cette adjonction que se peut dater la période guerrière du r^gne de Louis XIV, qui , commençant alors à poindre , ("ut si onéreuse et si fatale à la France lorsqu'elle atteignit son apogée.
» Gela devait être ainsi.
» A de vieux ministres sages, eipérimenlés, rompus aux affaires, revenus pour la France desillnsions d'une gloire éphémère, et de la dangereuse vanité des conquêtes, préférant à ces folles visées les avantages positifs de la paix, de l'industrie et du commerce, disant sensément comme leur grand maître Mazarin : « Quil est plus sûr et jiioins coûteux de dominer pat* l'or que par le fer, et que lu corruption est plus puissante que L'épée; » à ces vieux ministres succédèrent leurs fils, jeune» courtisans, vains, orguiillfux d'une fortune récente, ardent» et pleins d'ambition. Ils servaient un roi d'un âge déjà mur, mais toujours et encore amoureux de ce qui était pompeux et théâtral. Un carrousel, une réception d'ambassade ou le faste militaire d'une armée, peu lui importait pourvu qu'il eût occa-
jets duquel il obéissait absolument à cette heure, Louis XIV s*écria-t-il en se rengorgeant :
— Apprenez , monsieur Louvois , qu'on ne m'influence pas ! je règne et je règne seul... c'est pour cela que je n'ai pas voulu de premier ministre, je n'aime pas les brassières , monsieur Louvois, et j'entends qu'il n'y ait
sioii de ceintlie sa couronne, de se pavaner sous le manteau royal, et de marcher seul et sans égal à la tête de la cour la plus magnifique de l'Europe.
» On conçoit alors facilement que Louis XIV qui , à bien dire, subit toujours Tinfluence des idées de ses ministres, assez adroits seulement pour lui persuader qu'elles étaient les tiennes propres, on conçoit, disje, que Louis XIV devait facilement se laisser aller aux in«;piralions de LouTois et de Seîgnelay , qui , ne rêvant que guerres et conquêtes afin de faire exceller, à Tenvi l'un de Taulre , l'importance de leurs charges respectives, lui montraient pour résultats de ces envahissements , des rois vaincus, des gazctiers repentants, des am- !)as8adcurs à genoux, et des entrées triomphales digues d'un nouvel Alexandre.
))De là ces guerres épouvantables, uniquement soulevéespar la jalouse rivalité de Louvois et de Seignelay, qui flétrirent le milieu du règne de Louis XIV; de là aussi une bien étrange contradicliott dans la conduite gouvernementale du grand roi, toujours dans celte hypothèse si universellement adoptée, et qu'il m'est impossible d'admettre en présence des fait» ; « Qu après la mort d$ Mazarin, Louis XI F" régna s^uL et par lui-même. »
:,Gofpmeut, U prpmière périoije de ce règne , aqi rorr««-
LA niÎLATIOxN. 34l)
qu'une seule volonlc dans mon royaume... la mienne!
— Eh !... je no le sais que trop, sire, — répondit brusquement Louvoisen risquant celle réponse avec une rare habileté.
— Que voulez-vous dire, monsieur? — reprit le roi, en fronçant le sourcil.
— Je veux dire, sire, que bien souvent,
pond à la première jeunesse de ce roi , serait remarquable eurlout par une polilîque d'une sagesse et d'une habileté profonde, par un système de corruption odicui, si l'on veut, mais admirablement basé sur une rare connaissance, et une non moius rare et longue expérience des hommes et des choses , système qui. après tout , assurait une prépondérance irrécusable à la France sur presque toute l'Europe, moyennant des subsides que le pays payait facilement, grâce aux ressources de son induslric et de son commerce , alors en toute prospérité ! Comment, ce roi si susceptible, si bouillant, si emporlé dans son âge mûr, qui, plus lard , se jeta dans les guerres les plus sanglantes pour les griefs les plus puérils, était le même roi qui, malgré le feu de la jeunesse, se montrait en 1666 si calme, si prudent? qui se laissait durement reprocher son manque de parole, et sa peur de compromellre sa marine» et se larguait même de son parjure en se consolant par l'avantage matériel que lui rapportait son déni de secours et sa mau» Taise foi, calculant en cela comme un homme qui regarde une injure mieux vengée par une amende que par du sang ?
» Comment, encore une fois, pendant la première période de son règne, partant de sa jeunesse de roi, de cet Age on le» passions guerrières sont si vives et si efiftrvcscentes, Louis XIV aurait montré lu sang-froid calculateur et 1 inflexible logique
35o tATRÉAUMONT.
après avoir longuement mûri des projets que je crois utiles au service de Votre Majesté , je vous vois, sire, sans vous en remettre à la sûreté de mon dévouement et de mes connaissances en ces matières, puisque c'est vousmême , sire, qui m'avez enseigné ce que je sais; je vois, dis je. Votre Majesté tout changer de fond en comble , tout refaire sur de nou-
d'un homme qui, pensant avant tout au réel , ne voit dans une guerre qu'une affaire, qu'une émission de fonds, qu'il faut rendre aussi productive que possible . lorsque plus tard, dans la seconde période de son règne, alors que les années et l'expérience sembleraient avoir dû mûrir sa raison , il agit au contraire avec toute la fougueuse étourderie, toute la folle ardeur d'un jeune téméraire, en se jetant, pour les motifs les moins fondés, dans les guerres les plus inutiles, les plus ruineuses, et qui causèrent plus tard tous ses désastres; lorsqu'on le voit enfin, par ses insolentes bravades et ses parjures réitérés, soulever l'Europe entière contre lui ; l'Europe qu'il avait à ses gages, à ses ordres au conàmencement de son règne !
» Comment, en un mot, ce roi aurait à 20 ans pensé agir comme le plus expérimenté des hommes d'État , et à 4o ans comme le plus écefvelé des ambitieux!
» Ce serait, en vérité, un mystère inexplicable, si les faits n'en donnaient la véritable solution, à savoir :
» Que ce furent de vieux ministres, créatures et disciples de Mazarin et de Richelieu qui gouvernèrent pendant les premiers temps du règne de Louis XIV, (jue leurs fils gouvernèrent vers le milieu , et qu'à la fin madame de iMainteuon succéda aux uni et aux autres, m
(^Hiitoirê de la marine , t. i, p. 374.)
Ik DÉLATION. 35 1
yellcs bases , de sorte que ce n'est plus mon travail, mais bien absolument et entièrement le vôtre, sire; aussi, — ajouta Louvois d'un air grondeur et fâché , — je ne sais pas, en vérité, pourquoi Votre Majesté a des ministres 1
Ce trait de savante flatterie frappa si juste l'aveugle superbe du monarque , que , sans pouvoir cacher son contentement, il dit d'un air à la fois suprêmement glorieux et pitoyable : — Ce pauvre Louvois... je conçois que c'est fâcheux pour vous... mais en me créant roi. Dieu m'a donné une volonté d'airain et une connaissance comme naturelle et approfondie de toutes choses (i); aussi je ne fais qu'agir selon ses vues !
A ce moment on vint annoncer au roi que M. de Brissac et M. Colbert attendaient ses ordres.
— Faitesd'abordentrerBrissaCjditLouîsXIV.
(i) Œuvres de Louis XIV, discours à monseigneur le duc de Bourgogne. — Il sérail superflu d'entrer ici dans de longs détails au sujet de l'incroyable aveuglement de Louis XIV, qui était vérilablcment le jouet de ses ministres: il faut, pour eu avoir une idée vraie, lire entre autres la correspondance diplomatique de Ljoniie, el voir çà et là des traits d'une ironie mordante contre l'incomparable maître.
On sait aussi que Mansard faisait exprès bâtir des con- •Iructious qui manquaient de ligues et d'aplomb, afia qa«
35a LATaÊAUMÔNT.
M. de Biissac entra velu de l'uniforme des gardes-du-corps du roi, habit bleu galonné d'argent sur toutes les tailles, haut-dc -chausses ccarlates et bottes fortes. — M. de Brissac, âgé de cinquante-cinq ans , était encore vert et vigoureux.
— Brissac, vous allez partir sur l'heure avec quatre ou cinq de mes gardes , choisissez des hommes résolus et entreprenants... il s'agit de courir la poste jusqu'à Rouen, et là d'arrêter, mort ou vif, un certain Latréaumont... que vous connaissez, je crois...
— En effet, sire, dit Brissac en rougissant, — J'ai fait autrefois la guerre avec lui contre les Frondeurs, mais depuis dix-huit mois je ne l'ai pas vu...
— Par trop de bonté pour ce misérable vous avez empêché dans les temps Louvois de le faire jeter à la Bastille ; il a failli arriver de grands malheurs, monsieur de Brissac... faites ou-
Louis XIV, qui se piquait d'avoir le coup d'reil fort juste , pût faire redresser l'erreur. Mansard soutenait la régularité des bâtiments; le roi soutenait le contraire; on prenait dos juges, et le monarque sortait triomphant. Or , Louvois usait de moyens analogues , et insérail dans les projets de règîcmcnls de telles pauvretés, que le roi les relevait; Louvois les défendait ; et ce qui vtait véritablement sérieu?, passait sans coûtcsle.
LA Dr-LATIO>'. 353
blicr cela on vous assurant de celte importante capture.
— Sire , que Votre Majesté me permette de lui faire observer qu'il se pourrait bien que je ne lui ramenasse qu'un cadavre , car je connais le partisan... et pour le prendre vivant...
— Il le faut vivant... vous m'entendez, Brissac, il nous le faut vivant, —reprit le roi avec vivacité, — c'est surtoutpar lui qu'on peut avoir tous les fils de certain complot... où il a pris part... ainsi arrangez-vous pour cela; allez... et pas un mot de tout ça. Arrivé à Rouen vous descendrez de cheval chez M. Pellot, premier président du parlement de Normandie^ qui vous accompagnera et vous aidera de ses lumières pour faire bien succéder cette capture; allez et revenez vite avec l'homme en question. Dites à Colbert d'entrer, vous le trouverez dans la galerie.
Une fois le major des gardes sorti, le roi dit à Louvois :
— Mais j'y pense, Louvois, avons-nous des preuves contre Rohan ?... jusqu'à présent il n'y a qu'une délation , des présomptions de mauvais desseins, m'avez-vous dit, mais il n'y a pas eu d'exécution... et il serait bien mal- II. q3
354 LATRÉAUMOxNT.
heureux qu'il ne se trouvât rien de positif et de personnel à lui.
— Votre Majesté a raison; en effet, ce Nazelles m'a dit que M. de Rohan n'a jamais rien voulu écrire de sa main.
— Et s'il osait tout nier maintenant?... Il en est bien capable, l'infâme 1 — s'écria le roi avec une sorte de terreur.
— On pourrait, sire, aviser aux moyens de l'amener doucement à tout révéler.
— Lui promettre sa grâce?
— En lui disant que s'il avoue tout ce qu'il sait , Votre Majesté aura pitié de lui ; ne voulant pas faire périr un homme de sa qualité...
— Oui... oui, car après tout : — promettre et tenir sont deux (i).
— Sans compter, sire, que Votre Majesté peut nom mer des commissaires pour instruire le procès, et en réserver \q, jugement définitif à sa personne (p.).
-— C'est le parti le plus sûr... et le pluspru-
(i) Comme de fail, il n'y avait aucune preuve matérielle coalrc M. de Rohan. Cet infernal guet-apens fut tendu par M. de Louvois à M. de Ttohau , d'après l'ordre du roi. On en ■verra la preuve évidente dans le procès.
(2) Voir plus bas aux pièces. Ceci arriva ainsi.