‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 46 sur 64 · L\ DÉLATION · texte numérisé non relu

L\ DÉLATION

contents ce qu'est ma puissance î N'est-ce pas là votre a\is , monsieur Colbert ?

— Sire...

— Parlez , parlez librement !

— Eh bien ! puisque Votre Majesté m'ordonne de parler librement , je lui dirai qu'en admettant même que M. de Rohan se soit laissé égarer par les folles et malheureuses visions dont on l'accuse, et qu'il en soit convaincu devant les juges que Votre Majesté lui donnera, comme il n'y a eu que dessein, et non pas commencement d'exécution, je pense qu'il serait de la plus grande gloire de Votre Majesté de faire grâce.

Nous y voilà , pensa le roi ; et il ajouta d'un air indifférent : — Voyons , expliquez-vous ; quels sont vos motifs pour croire cela , monsieur Colbert ?

— Sire, j'ai relu toute la correspondance de Normandie pendant ces six derniers mois; la voici (et il montra au roi un volume infolio, relié de vélin vert) : Si Votre Majesté daigne y jeter un coup d'œil , elle verra que rien ne bouge dans ces quartiers-là , à part une rumeur sourde causée par la collation de l'impôt du Tiers et duîigej^ qui d'ailleurs se perçoit fidèlement. Or , sire , puisqu'il n'y

a pas la moindre apparence d'émotion à cette heure, l'arrestation des chefs du complot, s'il y en a un , suffira pour paralyser toute entreprise. Je l'avoue, sire, j'ai dû aux bontés de Votre Majesté de voir mon obscure famille alliée à la maison de M. de Rohan par le mariage de ma fille avec M. le duc de Chevreuse, et je ne cache pas à Yotre Majesté que si le bien de son service et celui de l'État pouvaient gagner à ce que Votre Majesté fît grâce à M. de P\ohan, s'il est trouvé coupable, je serais le plus heureux des hommes... Veuillez remarquer, sire, que M. de Rohan n'a aucune clientelle, aucune racine; il est abandonné de tous; et s'il a véritablement conçu d'audacieuses et folles pensées, permettez-moi de vous le dire , sire , en le frappant on donnera peut-être à cette chimérique conspiration une importance qu'elle n'aurait pas si, affectant de regarder son chef comme un fou, vous témoigniez du mépris que vous avez pour lui, en le flétrissant d'un dédaigneux pardon.

— Et vous, Louvois^ que pensez-vous?

— Je pense, sire, contrairement à M. Colbert, que, par cela même que M. de Rohan est sans consistance ni racine aucune, et malgré cela un seigneur de la plus grande qua-

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iilc, il serait d'un bon vAïvi, si M. il(3 Uohan est trouvé coupable , de prouver au mond(i que, dans sa justice impartiale, Votre Majesté ne ménage pas plus les princes alliés de maisons souveraines que le dernier de ses sujets, lorsque les uns ou les autres ont pensé à troubler la tranquillité de l'État et le bonheur de ses peuples , en les infectant de pernicieuses maximes, en osant demander l'appui de l'étranger pour arriver à leurs fins exécrables. On ne peut dissimuler, sire, qu'un mécontentement sourd et général règne en France. Grâce aux insinuations étrangères sur plusieurs points du royaume, on a dû comprimer quelques tentatives de rébellion ; une grande et terrible leçon est donc nécessaire. En un mot, sire, par ses débauches , ses impiétés, ses débordements, sa conduite autrefois offensante envers Votre Majesté, M. de Rohan ayant soulevé la cour et sa propre famille contre lui, me semble devoir mieux, et plus politiquement que pas un , devoir être sacrifié au salut de l'État; car que Votre Majesté me permette de lui faire observer que si elle hésitait par clémence, les malinlentionnés, interprétant cette clémence avec perfidie, pourraient donner à penser que Votre

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Majesté ne voulant pas exaspérer les mécontents...

— Qu'osez-vous dire là , monsieur Louvois ? — s'écria le roi. — Eh! que me fait à moi le mécontentement et les mécontents 1 Ne suis-je pas roi chez moi? Et vous, monsieur Colbert, ne craignez-vous pas que je mécontente quelqu'un en sévissant contre ce grand criminel?... Les mécontents!... Vous allez voir comme je crains les mécontents... Asseyez-vous , et écrivez, monsieur Colbert...

Colbert, aussi surpris que Louvois de cette brusque sortie^ s'assit, et Louis XIV continua :

— Ah îles mécontents!... Yoici justement une parfaite occasion de leur montrer combien je les crains... Écrivez les noms que je vais vous dicter , et vous ferez expédier à ces parleurs une lettre de cachet et un de mes valets de pied pour les conduire au lieu que je désignerai pour leur exil (i). M. le comte d'Olonne, d'abord 1... Il m'est revenu que M. de

(i) Le même soir , MM. d'Olonne, de Vassé, etc., reçurent chacun un valet de pied pour les conduire à leur exil justju'à nouvel ordre. Le premier est le plus à plaindre, parce qu'il est dans de grandes douleurs de la goutte. M. l'abbé d Eiïiat est fort chagrin , disant qu'il est Irès fâcheux qu'à son âge on l'accuse de ne pas savoir assez bien vivre nuur ne [^as se laire

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Rohan fréquentait sa maison... Il partira dans les 24 heures pour Issoudun...

— Sire, je ferai observer à Votre Majesté que M. d'Olonne est fort malade... Il n'a pas quitté le lit depuis deux mois.

— Il le quittera pourtant aujourd'hui , monsieur Colbertî... M. le marquis de Yassé est fort des amis de la famille d'O... Il s'en ira à sa maison de campagne , et son pylade, l'abbé de Bellebat, à son abbaye... Ah 1 les mécontents!... En vérité, ils m'effraient fort... Mais j'oubliais un des plus vieux et des plus dangereux , car celui-là doit chasser de race... L'abbé d'Efliat sortira aussi de Paris... Voilà , monsieur Colbert , comme je crains les mécontents 1 Vous ferez expédier ces lettres de cachet... Maintenant, dites -moi ce que vous avez à objecter aux raisons données par M. de Louvois 1...

Colbert fut un moment interdit de cette détermination si subite, qui frappait des gens complètement étrangers au complot ; mais il se remit et répondit avec mesure et fermeté :

exiler, lis discul tous qu'ils sont innocents, et qu'ils ne savent ce que c'est. Tout le monde a été les voir. Ils partirent hier. (Bibl. roy., manuscrit Clérembaut.j De fait, aucun de ces noms ne figure au piocès.

— Sire, les raisons que M. de Louvoie vient de faire valoir contre M. de Rohan me sont, au contraire, des preuves à l'appui de ma façon de voir. C'est parce qu'il y a quelques germes d'irritation , qu'à mon sens il faut se donner garde de l'exaspérer. Une grande rigueur engendre quelquefois le fanatisme. Quant à M. de Rohan , c'est parce qu'il est sans racine, sans clientelle, que Votre Majesté lui peut faire grâce , et mépriser une imagination aussi insensée... Encore une fois, lui donner suite serait faire la joie des ennemis de Votre Majesté, qui penseraient que de grands troubles peuvent éclater en France, et cette croyance ferait peut-être naître, sire, aux étrangers des visées qu'ils n'ont pas. . et puis il y a dans le complot deux femmes. . Sire, que Votre Majesté y songe... deux femmes 1 et si un grand et terrible exemple paraissait indispensable à V. M. , si M. de Rohan était accusé et convaincu du crime de- lèzemajesté, veuillez réfléchir que ce crime est puni de mort, et, comme complices, ces deux malheureuses créatures devraient ainsi porter leur tête sur Féchafaud! Sireî deux femmes 1

— Le crime n'a pas de stxe , monsieur, —

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