LES UNIQUES
On arriva donc à un obscur et long corridor, sur lequel s'ouvraienl plusieurs chambres ; la porte du n" 3 était la seconde en entrant, mais il n'y avait pas de clef à la serrure.
M. de Brissac fît signe à ses gens qui l'avaient suivi sur la pointe du pied , craignant que le bruit de leurs bottes fortes et éperonnées ne donnât réveil à Latréaumonl, et le major frappa doucement à la porte.
Personne ne répondit.
Il frappa plus fort.
— Mort-Dieu! qui est là? quel est le bclitre qui vient m'éveiller sitôt! — dit la grosse voix de Latréaumont... puis il ajouta de son accent railleur : — Je n'ouvre qu'à l'aurore en personne! et si elle a la figure d'une jolie fiile.
— Ami... ami 3 — dit M. Pellot en contrefaisant sa voix.
— Ami... je le crois pardieu bien... ami ! qui oserait donc venir crier ennemi à la porte de Duhamel de Latréaumont! allons! — dit la voix avec un long bâillement en s'adrcssant sans doute à un laquais couché dans une pièce voisine; — allons, eh ! Lanfranc, Lanfranc! marmotte du diable! fais entrer cet ami que Morphée confonde.
3na LATRÉAUMONT.
Un instant après la porte s'ouvrit; alors, entrant seul, et marchant droit au lit de Latréauniont, encore couché, bâillant , soufflant et détirant ses membres énormes, M. de Brissac lui dit :
— Au nom du roi.,, je vous arrête.
— Tiens, triple-dieux! c'est Brissac! — s'écria le colonel, qui n'a?ait pas entendu le major, ou du moins le feignait.
— Au nom du roi, je vous arrête 1 — répéta Brissac d'une voix plus haute.
Latréaumont se mordit la lèvre inférieure si violemment , qu'elle saigna , plissa un instant ses noirs sourcils, et puis ce fut tout... jusqu'à la fin de cette scène tragique; son sangfroid habituel et son caractère indomptable et ironique ne se démentirent pas une minute.
— Comment, tu m'arrêtes, mon vieux camarade? ah çà^ mille carabines, est-ce que je me sauve? Mais, entre nous, tu as là une vilaine mission! — et le colonel semblait chercher quelque chose des yeux.
— Que veux-tu, un soldat doit obéir, il faut que je t'emmène à Paris... voyons, ne fais pas le rodomont, j'ai la force en main... résignetoi , et , cent diables î ce ne sera peut-être qu'une nuée d'orage.
ij;s i: MO LES. 37.3
— Comnio lu dis , un ou deux éclairs, un ou deux coups de lonnerre... et puis tout sera dit : ali cà , el. sérieusement tu m'arrétes? c'est pour cela que tu es levé de si matin? — ajouta le colonel en continuant de jeter autour de lui un regard inquiet.
— Sérieusement-., liabiile-toi, n'essaie pas de te sauver, l'hôte m'a dit qu'il n'y avait point d'issue, et mes gens sont là... dans le corridor.
— Ah ! tes gens sont là... dans le corridor? et le partisan jeta rapidement un coup d'œil oblique sur une portière en tapisserie, masquant une chambre voisine qui paraissait communiquer avec la sienne.
— Allons voyons , ça ne m'amuse pas plus que toi, dépêche-toi de t'habilier.
— Mille feuilles de vigne! sois tranquille, j'ai de la pudeur, et je n'irai pas, mort-Dieux ! t'accompagner dans les rues de llouen habillé en père Adam.. .allons donc, puisqu'il le faut!! — Et le colonel fit un mouvement pour sortir de son lit.
A cet instant un assez bruyant tumulte s'éleva dans l'hôtellerie; M. deBrissac, craignant quelque invasion subite de la populace . alla vers la porte pour faire entrer ses gardes.
Profitant du moment , Latréaumont sauta de son lit, disparut derrière la tapisserie dont on a parlé , et on entendit aussitôt le craquement de la batterie de deux pistolets qu'il arma.
A ce bruit sec et net , si familier à Foreille d'un soldat, M. de Brissac retourna vivement la tête , et stupéfait de ne plus voir Latréaumont couché , courut à la tapisserie comme le colonel s'écriait: — Me voici, monsieur de Brissac, mais, mort-Dieu, vous ne me tenez plus!
Me de Brissac mit l'épée à la main et leva bravement le rideau... Là il vit Latréaumont à moitié nu , et tenant un pistolet de chaque main ; ses traits pâles avaient toujours leur même expression ' d'audace et de raillerie... Un rayon de clarté tombant d'un jour de souffrance fort élevé , jetait de rares mais vives lumières , vigoureusement tranchées par de fortes el larges ombres sur celte gigantesque figure, qui, dans toute la hardiesse de sa pose intrépide,sedétachait,ainsi puissamment colorée à la Rembrandt, sur le fond noir du cabinet.
M.deBrissacneputrésister à un mouvement de surprise, peut-être même d'effroi 5 à l'aspect de ce colosse qui se dressait là comme un fantôme, et dont les yeux gris et féroces semblaient luire dans l'obscurité.