‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 50 sur 64 · LES UNIQUES · texte numérisé non relu

LES UNIQUES

— Vous êtes donc criminel! — s'écria M. de Brissac, — que vous osez vous rebeller contre un ordre de Sa Majesté?

— Oui, mort-Dieu, je Tose... A toi , Brissac!... — et le colonel tira...

Mais M. de Brissac ayant prestement écarté le canon du pistolet avec son épée, la balle atteignit M. de La Rose, un des quatre gardes-ducorps.-.cevieillard tomba sur le coupen criant: — Jésus! je suis mort! — et il mourut en effet.

Lalréaum^t tira son autre coup de pistolet, qui n'atteignit personne, puis voulant forcer le passage gardé par les cavaliers , il saisit une table pour s'en servir comme de bouclier; mais à ce moment M. de Brissac ayant crié : — Tirez... messieurs... tirez! M. de Boisbrun ajusta Latréaumont, et lui envoya une balle en pleine poitrine.

Le partisan porta vivement la main à son côté ; puis , s'affaissant lourdement sur soimême , il se renversa en arrière avec la table qu'il tenait, en s'écriant : — Merci, mon vieux Brissac , je meurs en soldat !

En voyant la chute de Latréaumont, les gardes et les gens de M. Pellot se précipitèrent sur lui , et en moins d'une minute il fut garrotté et porté sur son lit. 11 était évanoui j

3^6 lAïRÉAUMONT.

le sang sortait à gros bouillons de la plaie, qui ?e Irouvait près du cœur

lie même jour, à onze heures et demie du soir, Latréaumont, qui vivait encore, avait été transporté au vieux palais dans une chambre de ce gothique édifice ; chambre immense et sombre , dans laquelle on avait fait à la hâte quelques préparatifs... Le colonel était couché dans un de ces vastes et anciens lits à colonnes torses et à draperies fouges; une lampe de cuivre, posée sur une table, projetait de grandes ombres, et éclairait à peine les acteurs de la scène qu'on va lire. . Ces acteurs étaient M. deBrissac, M. Pellot, son greffier, et le îl. P. Patrice, capucin, qui avait été chargé : d'abord de réconcilier Latréaumonl avec le ciel; puis, au moyen delà confession, d'en obtenir tous les renseignements possibles sur la rébellion de Normandie, dans le cas où Latréaumont se fût confessé; c'était, il est vrai, abuser indignement d'un secret religieux et. sacré; mais on verra plus tard , par une lettre de M. de La Reynie au P. Bourdaloue, que les gens du roi civils ou ecclésiastiques ne tenaient guère à ces misfue?. Quant au colonel , il trompa ces espé-

J.ES l .MOTTS. 3r'7

rances en clc'clarant l'ilc, pour se débarrasser des instances du P. VMv\cv,qu il auait commis tous les crimes qiLun homme pouvait commettre, et (juon s'arrangeât là -dessus (i).

Les traïls de Latrcaumont élaient décom* posés par l'appioclie dv la mort; sa figure était livide, son nez pAlc^ et tiré, son large front inondé d'une sueur froide, tandis que ses yeux toujours hardis, et qui brillaient de l'ardent éclat de la fièvre , se renfonçaient déjà profondément dans le creux de leur vaste orbite. Enfin, sa voix sourde et creuse semblait prej^que étouffée; de temps à autre, une écume sanglante lui venait aux lèvres, et pourtant ce caractère indomptable avait jusque-là résisté aux douleurs physiques et aux terreurs d'une fin prochaine.

Profitant de plusieurs de ses évanouissements successifs, le P. Patrice avait donné au colonel les derniers sacrements , sans que ce dernier en eût la conscience. Mais depuis qu'il était revenu à lui, Latréaumont, avec une incroyable présence d'esprit, luttait d'opiniâtreté avec MM. de Brissac, Pellot et lo P. Patrice, qui voulaient absolument le per-

(l) Note de Gli^ramI)aiU. Méinoiies de hn Fare,

suaderde nommerses complices, ce à quoi cet enraciné criminel répondait, comme le dit M. Pellot dans sa lettre (1), par des discours tV obstination^ de fanfai^onnerie et de vanité. M. de Brissac élait à sa droite , le R. P. Patrice à sa gauche, M. Pellot au pied du lit, et son greffier assis et prêt à écrire les aveux de Latréaumont.

— Mais enfin, — disait M. de Brissac, — nomme tes complices, dis ce que tu sais... C'est pour le service du roi.

— Je ne veux pas rendre service à ce royal danseur de ballets, — répondit le colonel d'une voix faible et entrecoupée, tandis que ses lèvres bleues et déjà glacées tâchaient encore de grimacer un sourire ironique.

— Mais, mon frère, — disait le capucin, — notre sainte religion vous peut absoudre d'une vie aussi détestable que la vôtre , si elle vous voit touché d'un repentir sincère , et avouer du moins l'énormité de vos crimes.

— Mon frère capucin , je ne me repens que de n'avoir pas réussi, ~ disait le colonel en tâchant de nasiller plaisamment.

— Mais réussi à quoi? Donnez au moins des détails ! ~ reprit M. Pellot.

(1) Voir lu procè»»

m:5 L'MQuns. 379

— A quoi? mon dignopoiirvoycnrd'échafaiid?

— Oui ! oui ! à quoi n'avoz-vous pas réussi? — reprit ^1. Pollot t'sporant que le colonel allait enfin avouer quelque chose.

— A caresser Margolon , mille-dieux !

parce que j'étais trop timide. . . — Et le colonel essuya ses lèvres, qu'une nouvelle bouffée sanglante venait de rougir.

— Mais savez-vous, misérable! — reprit M. Pellot irrité, en voulant essayer d'obtenir par la terreur ce qu'il n'avait pu gagner par obsession ; — savez-vous que si vous vous obstinez dans votre silence coupable, que si vous ne nommezpasvos complices, je vais vous faire appliquer à la question?

Cette menace sembla faire quelque impression sur Latréaumont, qui, retournant sur l'oreiller sa tête allourdie , répondit avec un air d'effroi : — La question à moi ! si je ne nomme pas mes complices? la question? quand je suis à moitié mort, mon bon monsieur Pellot ?

— Oui ! oui! si vous ne confessez pas leurs noms on va vous y appliquer... Et les brodequins et les chevalets sont là, — dit M. Pellot enchanté de l'effet qu'il pensait produire sur le colonel.

— Avec des tenailles rougies au feu pour

38o LATRÉAUMOINT.

VOUS morceler les chairs vives, et du plomb fondu pour vous couler dans les veines ! — ajouta le greffier d'une voix aigre en se dressant au pied du lit, voulant sans doute rembrunir encore le tableau qui semblait faire réfléchir le colonel . au grand étonncment de M. de Bris sac.

— Tous les tourments possibles, vous les subirez; car j'ai les ordres de vous appliquer à la question ordinaire et extraordinaire, — ajouta M. Pellot.

Ah 1 mon Dieu 1 la question ordinaire et

extraordinaire... à moi I dans l'état où je suis . mon bon monsieur Pellot ? — dit le colonel en joignant les mains, à la stupéfaction croissante de Brissac, qui pensait que Latréaumont délirait.

— Oui 1 oui ! toutes les rigueurs de la torture, si vous ne parlez pas ! si vous ne nommez p'as vos complices!

— Ah! mon Dieu, mon père î vous l'entendez, — dit le partisan en se retournant vers le capucin , — la question ordinaire et extraordinaire, si je ne nomme pas mes complices!...

— Mon filsj notre divin sauveur innocent, sur la croix, a soulier t bien davantage pour le salut des hommes,

Lf.fl LNIQIJE5. 38 f

La question ordinaire et extraordinaire',

mon bon monsieur Pcllot? — répétait le paitisan d'une voix affaiblie, en se retournant cette fois vers le magistrat.

— Oui l si vous ne parlez pas.

— Eb bien! alors, — dit le colonel en semblant se recueillir... — Brissac , tiens, ce que tu m'as dit à propos du service du roi me touche...

Brissac fit un mouvement de surprise et de joie.

— Mon père , ce que vous m'avez dit du repentir de notre divin Seigneur sur la croix, etc., etc., etc.. me touche.

Autre explosion de stupéfaction du capucin.

— Mon bon monsieur Pellot, vos machines de fer,et surtout le plomb fondu dontaj^arléle petit compagnon qui est la accroupi , et dont je ne vois que la perruque, m'ont fait peur, et je vais parler; je dirai les noms de tous mes complices.

— Ah! enfin 1— s'écrièrent d'une voix les quatre personnages , qui , se rapprochant , se pressèrent avidement autour de Latréaumont...— Mais,— ajouta ce dernier d'une voix de plus en plus alfaiblie, — comme de parler me fatigue, donnez*moi du papier; j(^ tàelu'-

rai d'écrire les noms moi-même, ce sera plus authentique.

On s'empressa d'apporter ce qu'il fallait pour cela, M. Pellot présenta le papier, M. de Brissac tint la plume , le greffier l'encrier et le P. Patrice approcha la lampe, qui jetait une teinte lugubre sur le groupe étrange qui entourait ce mourant , — un soldat , — un moine, — un juge.

Latréaumont prenant la plume de ses doigts roiclis, s'apprêta d'écrire... — Mais, ajoutat-il , — ce que je fais là est bien infâme!... nommer ainsi mes complices en France et à l'étranger 1

— Le ciel !

— Le roi!

— La justice! — vous en font un devoir' — lui fut- il dit par le moine, par le major et par le juge.

— Allons donc , et que mon infamie retombe sur vous 1

Et Latréaumont écrivit péniblement trois lignes d'une écriture fort illisible par ellemême , mais rendue plus indécliiliiable encore par l'engourdissement morlel qui enchaînait déjà sa main.

Les assistants tachaient de lire à mesure,

Page 1