‹ Latréaumont (volume 2)Chapitre 57 sur 64 · LE CHEVALIER LOUIS Î)E ROHAN · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER LOUIS Î)E ROHAN

(Jnc chambre tic la Bastille , grande et conrunablcmcnt ineublùe. — Une porte communique dans un ap|iarlemfnk silué à côlé. — Le Père Talon cl le Père Bourdaloue.

Le père Talon, entrant. J'arrive des Jésuites, où j'ai dit ma messe , c'est à peine si j'ai pris le temps de déjeuner... Quel sombre et épais brouillard il fait ! et pourtant malgré le froid

il y a déjà tout un monde de curieux sur la place , les fenêtres de l'hôtel du Maine sont envahies par les gens du bel air, toute la place Royale semble s'être donné rendez-vous là ; croiriez-vous qu'en passant près la rue des Tournelles, j'ai vu à une croisée mesdames de Lyonne et de Rambure... en grand habit et fort parées.

Le père Bourdaloue. Si ce qu'on a dit dans les temps est vrai ( i ) , la présence de madame de Lyonne à un pareil spectacle est une énormité.

Le PÈRE Talon. C'est horrible, sans doute, mais la curiosité est si grande! et puis ^cVun air mystérieux ) on sait que c'est faire sa cour au roi que d'assister à cette terrible punition, infligée à un prince qu'il déteste... A propos, savez-vous ce qu'a dit hier Sa Majesté à M. le duc de La Feuillade, que je viens d'ailleurs de voir en bas, sur la place, tout triste et enveloppé de son manteau?

Le père Bourdaloue. Non.

Le père Talon. Lorsque le roi eut donné l'ordre à ce seigneur de commander son régiment des gardes afin d'assurer aujourd'hui

(i) M. de Rohan avait été l'amant de madame de Lyonne.

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roxéculion de M. de Ilohan , M. de La Feuillade, qui a été dans les temps fort des amis du malheureux chevalier, eut le noble courage de supplier le roi de l'exempter de cette pénible mission , et de permettre que le major commandât le régiment à sa place ; mais Sa Majesté lui répondit d'un air si terrible : — f^ous êtes bien tendre^ LaFeuillade (i) , que le duc n'osa pas insister et obéit. Mais comment se trouve M. de Rohan ?

Le père Bourdaloue , montrant la porte de la chambre. Accablé par ces trois nuits sans sommeil , il repose heureusement depuis un quart d'heure.

Le père Talon. Et comment est-il maintenant?... Je vous l'ai laissé encore si irrité, dans des sentiments si peu chrétiens!

Le PÈRE Bourdaloue. Il se calme peu à peu, mais , hélas 1 qu'il m'a donc effrayé par ses emportements de la nuit dernière:... J'ai craint un instant que sa tête ne se perdit; il m'a surtout fait frémir par l'exaspération avec laquelle il parlait de madame sa mère et de madame sa tante !

{\) Notes manuscrites de Glérambaut. • — Mélanges manuscrits de Philibert de Lamarre. (Bibl. roy. , manus. )

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Le père Talon. Entre nous, ni madame la princesse de Guémenée, ni madame la princesse de Soubise (i), n*ont fait ce qu'elles auraient du; on les approuve tout haut pour plaire à Sa Majesté, mais on blâme tout bas Tincroyable sécheresse de cœur de madame de Guémenée, et son inexorable sévérité pour son fils... à qui elle n'a pas donné une marque de tendresse depuis son emprisonnement.

Quant à madame de Soubise... on dirait que M. de llohan ne lui appartient en rien, et elle déclarait avant-hier hautement dans la galerie de Saint-Germain qu'elle ne reconnaissait plus comme prince de sa maison un sujet traître et rebelle à son roi. D'un aLtre côté, madame de Montespan, qui a, dit-on, jadis beaucoup aimé M. de Rohan, tâche à paraître la plus indifférente du monde à l'effroyable sort de ce malheureux seigneur, pour ne pas réveiller la colère du roi, qui n'a cherché, diton, dans cette condamnation qu'à satisfaire une jalouse v ngeance.

Le PÈRE BouRDALouE. Oh lacourl . . . la cour!!

Le père Talon. C'est triste... hélas! mais que faire à cette heure ! On adore à genoux l'idole qui prend pour emblème un symbole

(j) Alors maîtresse de Louis XIV. (Voir Saiut-Simoa.)

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païen, Rome rsl à ses pieds; il faut donc attendre le moment des remords et des terreurs... alors...

Due pause. Le Père Bourdalouc cl le cic Talon tchaagcnt uu coup d'œil significatif, puis le Père Talon rcpieud :

— Et ce malheureux chevalier est mieux disposé, dites-vous ?

Le père Bourdaloue. Oui , sans doute, bien que çà et là il ne puisse surmonter ses mouvements de colère et de haine contre Sa Majesté et M. deLouvois; mais M. de llohan est un homme si versatile , d'un caractère si étrangeen contrastes, qu'on ne peut être sûr de la disposition de son esprit une heure de suite.

On entend quelque bruit dans la pièce voisine.

Le père Talon. Il s'éveille , je crois. ( // écoute y on n entend plus rien).

Le père Bourdalole. Non. Hélas! que ne dort-il jusqu'au dernier moment!

Le père Talon. Et pour quelle heure ?

Le père Bourdaloue. Deux heures et demie.

Le père Talon. J'oubliais de vous dire que je viens de voir dans sa prison mademoiselle Maurice d'O.

Le père Bourdaloue. N'est-elle donc pas encore mise en liberté, puisqu'on n'a trouvé aU' cime preuve contre elle?

Le père Talon. Non, on attend que Texécution soit consommée pour la laisser sortir de la Bastille ; elle m'avait supplié de demander au roi, pour elle, la permission de voir M. de Piohan, Sa Majesté a refusé, alors elle a demandé l'autorisation d'écrire au chevalier; le roi a fait répondre à cela qu'il y consentait, pourvu que la lettre ne contînt que l'expression de sentiments religieux et conformes à la circonstance, aussi m'a-t-il donné ordre de lire d'abord ce billet et de lui en envoyer copie. Mademoiselle d'O*** m'avait donné une première lettre que je trouvai trop remplie de sentiments tendres et terrestres; je l'engageai à en écrire une plus grave, plus solennelle. Elle a beaucoup pleuré, et m'a remis celle-ci... qui est moins intime, beaucoup moins touchante, mais plus en rapport avec la terrible situation de M. de Rohan, et, selon moi, plus propre à lui faire oublier des liens condamnables et réprouvés ; mais avant que de remettre cette lettre à M. de Rohan, voulez-vous en entendre la lecture?

Le père Bourdaloue. Volontiers... J'écoute.

Le père Talon , Usant (i) : «Si je vous con- » naissais moins de force d'âme , ou plus de

(i) Cette lellre est extraite des pièces du procès, et intitulée ainsi : r Copie de la lettre de roademoiselle Maurice d'O ,

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i) frayeur de la mort, je pr(!n(lrais de grands » soins de vous y préparer, cl de vous appren- »dre le peu d'espoir que vous devez avoir en » la vie; mais comme vous n*avez jamais rien «craint, je ne pense pas que vous ayez peur » de renoncer à une existence que vous avez «tant de fois méprisée, et dont vous devez fl regarder la perle plutôt comme un bien que «comme un mal, puisqu'elle vous délivre de » fortes misères et qu'elle vous ouvre une voie » de faire votre salut, en oKrant votre mort «en sacrifice à Dieu, pour rexpialioii de vos «fautes... Espérez, espérez en sa clémence, » car vous êtes une malheureuse victime que » M. deLatréaumont aimmoléeàson ambition «et àsacupidité, un ami trop confiant, du nom »et de la bonté duquel il acruc^Uement abusé ; » commencez donc à recourir à Dieu , em- » ployez tous les moments qui vous restent à «travailler à votre salut. Courage,... courage, «que votre fin soit calme, ferme, religieuse, »et digne de votre nom! Quant à moi, je ne » souhaite, hélas! vous inspirer en cela que les «sentiments dont moi-même j'ai l'ame remprisonnière h la haslillc, écrilu ù M. cio iîuliau le jour iJo It-xécutiou de son jugement. (JJibl. loy. manuscrit, i rocè» criminel de lloliau .)

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» plie à celte heure ; car , malgré la faiblesse de » mon sexe, j'aurais voulu de tout mon cœur " paraître criminelle à vos juges, afin de me voir » aussi délivrée d'une affreuse vie qui ne m'est >: plus maintenant qu'odieuse et funeste. Oh! M je vous le jure! je n'en demanderai pas la » prolongation à Dieu ni au roi ! mais si je suis » assez malheureuse pour être réduite à traîner «ainsi misérablement mes chagrins, quelque » chose m'empêchera de murmurer contre mon » horrible sort ; c'est que pendant le restant de » mes tristes jours , je pourrai prier Dieu pour » vous , du plus profond de mon âme , jusqu'au » moment où je vous rejoindrai....

» Pour la suprême et dernière fois, adieu, «espoir et courage , noble et malheureux «prince!!! Oh! adieu... et pour la dernière «fois, adieu... llenée Maurice d'O***. »

Le père Talon, apiès avoir lu : Ne vous semble-t-il pas qu'on reconnaît la contrainte dans chaque mot? et qu'on sent rafîcction la plus tendre et la plus dévouée, qui veut à tout moment percer la froide enveloppe qu'on lui impose , et qui pèse si douloureusement aux aspirations de celte malheureuse âme?

Le père Bourdaloue. Cela est vrai, et affecte, hélas ! péniblement.

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