LE CIIEVA-LIER LOUIS DE ROHAN
personne! Abandonné de tous! pas un souvenir!... Mourir ainsi indifFérentet odieuxà tous! mourir sans inspirer un regret! mourir sans une voix amie qui me dise seulement courage!
Le chevalier retombe airaissé sur un iautcnil . el ciichcsa têle dans ses mains. iNouveau silence.
Le pèue Talon. Si, prince, une voix amie vous dira courage ! une voix amie se joindra à la nôtre ; cette voix est celle de mademoiselle d'O*** enfin. .. Le roi a permis qu'elle vous écrivît... et sa lettre. ..la voici.
Le chevalier de Hohan relève la lêle , et prend vivement la lettre de Maurice.
A mesure qu'il lil , lagilatiou furieuse de M. de Rolian se calme peu à peu , non que l'expression de la lettre de Maurice opère absolument ce changement, mais le chevalier semble pénétrer le sens caché de chaque mot ; puis surtout cette lettre éveille en lui mille souvenirs consolants. La bieufaisante influence de celte jeune femme, si noble et si dévouée, se fait de nouveau sentir à cet esprit , aussi versatile que soudainement impressionnable... Les instincts religieux nu il a toujours eus en lui se réveillent j semblent grandir tout-à-coup dans ce moment terrible ; et, s^elon la nature dt ce caractère personnel et craintif, se concentrent en une sorle de croyance, peut être plus égoïste que chrétienne, qui lui fait vaguement espérer qu'en mourant avec repentir, résignation et humilitw^ il se sauvera peut-être des châtiments éternels. Puis aussi, comme cela se voit chez toutes les organisations faibles, irritables, éminemment fébriles et nerveuses, toutes les parties de courage , de superbe et d'orgueil de race el de nom , qui 11. 129
sont en M. de Rohan, surcxcilées par son effroyable posilion , s'exaltent tout à-coup en une fiévreuse résolution , aussi énergique qu'éphémère, mais qui doit le soulenir jusqu'au moment suprême, car l'heure fatale approche... Ses yeux brillent, ses joues se colorent, ses heaux traits révèlent une détermination calme et forte; jamais il n'a paru plus beau (i). 11 se lève, baise pieusement la lettre de Maurice. . Le père Bourdaloue et le père Talon , qui l'ont atte n livement examiné, ne peuvent cacher leur surprise de ce changement soudain.
M. DE R.OHAN. Ah! Maurice'. Maurice 1 tu disais vrai l Si j'avais suivi tes conseils, tes nobles inspirations, je serais maintenant heureux et calme dans le manoir de Penhoet! Maintenant.. . je serais entouré de tes soins, de ta tendresse.... Oh! toi, l'amie la plus dévouée! la plus tendre et la plus méconnue! Mais rassure-toi. Va! au moins ma fin sera digne de toi et de moi! [Avec exaltation.^,,. Je ne sais pourquoi, à cette heure dernière, il me semble que je pénètre tout ce qu'une infernale obsession m'avait caché jusqu'ici! Oui., oui, sois heureuse, Maurice... A ce moment suprême, du moins! je crois en toi comme en Dieu... Ace moment suprême , ton sublime dévouement m'apparaît dans toute sa véritable splendeur... Je ne sais si l'approche de la mort nous donne de nouvelles facultés! mais j'embrasse, comme d'un seul regard de ma pensée^ depuis les
(i) Voir le procès.
LE CnEVALIER LOUIS DE ROUAN. 4^1
moindres jusqu'aux plus immenses preuves de ton affcclion sans bornes!
Il lotnbc i> gcuoux, el croire les mains.
Mon Dieu ! mon Dieu ! je le bénis de m'avoir envoyé celle suprême et dernière consolation! Pardonne-moi, mon Dieu 1 si des pensées terrestres m'ont détourné un instant de ta contemplation. Maintenant je reviens à toi; j'implore ta pitié pour ma vie détestable, et je subirai avec reconnaissance et humilité tout ce que la volonté m'envoie.
Les pères Boiirilalouc et Talon attendris sajiprochent du prince, et le serrent daus leurs bras.
Le rÈRE BouRDALOUE. Courage , courage , noble prince , Dieu vous entend !
Le père Talon. Il vous exaucera!
RoHAN. Mon père , vous direz au roi que je meurs son sujet fidèle et repentant; heureux que mon crime n'ait été commis que dans ma pensée 1 heureux! oh! bien heureux surtout, de n'avoir pas excité la guerre civile dans mon pays ! de n'avoir pas livré la France à r Étranger!...
Le père Bourdaloue. Oui , mon fils , oui , prince, le roi saura tout!
M. D^Jioii Ai^ aupère Talon. Et vous, oh! dites à ma mère que depuis deux mois que je suis en prison,.,, que dans ce moment terrible j'au-
rais été touché. .. hélas! bien profondément touché d'une seule marque de tendresse ou de pardon de sa part! mais que je meurs sans murmures et sans me plaindre, reconnaissant que mes torts et mes fautes envers elle ont été plus extrêmes encore que le châtiment qu'elle m'impose! Vous lui direz que je la supplie enfin d'écouter ma seule et dernière demande : c'est que mon nom se trouve chaque jour dans ses prières... Car Dieu exaucera peut-être les vœux d'une mère priant pour son fils !
Le PÈRE Talon, très ému. Vrince , je verrai votre mère... elle saura tout... n'en doutez pas... elle priera pour son fils !
M. DE RoHAN, attendri. Enfin, mon père, vous direz c\ mademoiselle d'O*** que j'ai suivi ses nobles conseils; que, grâces à vous, mes pères, je suis revenu de mes emportements... que je me suis confié en la miséricorde infinie de Dieu... et puis, quand vous m'aurez vu mourir comme je mourrai [auec Jierté), vous assurerez mademoiselle d'O*** que je suis du moins mort EN ROHAN... Mais pardon , pardon, mon père^ de cette orgueilleuse pensée... Une dernière prière... Je désire que cette lettre de mademoiselle d'O*** ne me quitte pas... qu'on la laisse là... sur mon cœur... me Je prometlez-vous?
m: ciiivalikk lolis dl hoiian. 4-^3
Le vtiWL 'Jalon, essuyant ses lunnes. Oui... oui... prince, on y pourvoira.
M. DE Rouan. Et puis enfin qu'une bouchi clc mes cheveux soit remise à ma mère... si elle daigne les vouloir... et une autre à mademoiselle d'O***... vous me promettez encore cela, mon père?
Le père Taion. Oui, mon fils.
M. deRohan, (wcc fermeté. Maintenant que j'ai fini avec la vie, je suis à toi, mon Dieu !. Mon père, écoutez ma dernière confession.
Il s'agenouille aux pieds ciii jièrc Bourdaloue. Le père Talou passe dans l'aulrc cliambre.
Deux heures sonnent, entrent M. de Besemaux, de» exempt» et un homme velu de rouî^e, portant un paquet de cordes.
M. (le Iiolian |iâlit et frissorine un moment , mais bientôt reprend courage.
M. DE RoHAN. Qu'est-ce que cet homme?
M. DE Bese.maux , hésitant. Prince !...
M. DE E.OIIAN à riionunevétu de jouge. C'est toi qui... [Il fait un geste de la main, )
L'homme rouge. Oui , monseigneur.
M. DE Rouan. Pourras-tu bien m'abattre la
tcte d'un seul coup et sans m'oter mon
justaucorps?
L'iioMiME ROUGE. J'y tâchcrd , monseigneur.
M. DE Rouan. Mais ne dois-je pas être lié ?,,
454 lathéatjhont.
ne viens -tu pas ici pour cela avec ces
cordes ?
L'homme ROUGE. Ouï, monseigneur;... mais je puis lier monseigneur avec un des rubans de sa cravate.
M. DE RoHAN. Non.... mon ami , notre Seigneur Jésus-Christ a été lié avec des cordes., moi, misérable pécheur.... je veux être lié comme lui avec des cordes... Allons, lie- moi [il tend les ?nains\ seulement, que je puisse tenir un crucifix.
L'homme ronge lie M. de Rolian avec une corde, et le père Bourdalouc lui donne un crucifix. que le chevalier prend cuire ses mains.
M. DE RoHANf r) riiomjne rouge). Mon ami, personne ne doit savoir mieux que toi... à quelle heure cela est ; combien me reste-t-il encore à vivre?
L'homme rouge. Une demi-heure, monseigneur.
M. de PiOHAN. Bon.. Mon père, j'ai encore du temps i30ur me réconcilier avec Dieu et m'en- Iretenir avec vous.
L'homme rouge, M. deBesumaux cl l'exempt sortent; M. de Rohaa s'agenouille de nouveau aux pieds du père Bourdalouc.
ù 27 nourmbre 1674.