‹ Latréaumont (volume 3)Chapitre 11 sur 11 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

€t (Jlomplot.

Le poison lui-même peut, je crois, grilce à un heureux naturel, être ennobli par un salutaire usage....

Schiller. — Don Carlos, act. 3, se. x.

Ces mots Hôtel des Muses , qu'on se souvient peut-être d'avoir lus au commencement de cet ouvrase. sur l'enseigne de Vé~ cole que maître fUfimus Van-den-Enden tenait à Amsterdam en 1GG9, pouvaient alors se lire a Paris, et servaient au même

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usage, car l'Hôtel des Muses se trouvait transporte' faubourg Saint-iVntoine , tout proche le couvent des révérends pères Piquepuce.

A part quelques différences de localité, rien ne paraissait changé dans l'entourage et les habitude du vieux docteur, qui avait alors plus de 74 ans ; c'était toujours l'aigre et criarde dame Catherine, c'était toujours Clara-Maria , fille ainée du philosophe, qui le suppléait, comme en Hollande, dans ses leçons de langues anciennes ; car aux humanités se bornaient alors les enseignements de Van-den-Enden ; toute instruction politique, selon qu'il l'eût entendu , lui étant naturellement interdite en France. Néanmoins, l'austère et incorrigible républicain, souvent entraine malgré lui par la puissance irrésistible de ses convictions , s'échappait de temps à autre, jusqu'à se permettre quelque allusion démocratique hasardée , qui plaisait à ceux-ci, effrayait ceux-là, ou semblait indifférente à l'autre.

De terribles événements avaient amené Van-den-Enden en France, à savoir : le ra-

vage des sept Provinces-Unies par les armées de Louis XIV, et le massacre des frères de Witt , conséquences rigoureuses et inévitables des trahisons multipliées de ce roi, assassinat d'une férocité inouïe, à l'instigation duquel on ne disait pas non plus le prince d'Orange étranger.

Comme Van-den-Enden avait été fort des amis et admirateurs du Grand Pensionnaire Jean de Witt , le vieux docteur fut obligé de s'expatrier pour se soustraire aux premières réactions exercées par Guillaume d'Orange contre tous les Hollandais soupçonnés d'être républicains ou du parti français ; ces deux appellations étaient devenues synonymes, en cela que le vertueux et intègre Jean de Witt , si lâchement trompe par Louis XIV , a l'alliance et à la bonne foi duquel il croyait aveuglément, avait constamment soutenu de toutes ses forces , les intérêts de la France , contre la politique anglaise et espagnole, qui appuyait au contraire le parti de Guillaume d'Orange.

Le Grand Pensionnaire avait, toujours

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redouté l'influence de ce prince, qu'il prévoyait sûrement devoir être un jour le destructeur du gouvernement démocratique, que lui Jean de Witt et la faction de Louvestein défendaient depuis longues années, avec l'énergie d'une conviction profonde et expérimentée ; car cet état de choses avait, en effet , porté les sept Provinces-Unies à un degré de puissance et de prospérité inouïe jusque là.

Ainsi donc, malgré la haine et la jalousie cupide que Louis XIV nourrissait contre cette république, telle était aussi la rage de ce roi contre Guillaume d'Orange , que se présenter comme persécuté par ce prince, était presque se recommander sûrement auprès du gouvernement français. Aussi Vanden-Enden put-il librement résider a Paris, et s'y vouer à l'enseignement des langues, de la médecine et de la chimie.

Quelque temps après son arrivée à Paris, le docteur avait retrouvé Latréaumont, qu'il avait vu au camp de Norden lors de l'invasion de la Hollande par nos troupes ; car fuyant les persécutions du vStathouder, Van-

dcn-Enden avait été forcé de demeurer pendant quelques mois réfugié dans une masure proche de ce camp , avec sa femme et ses enfants.

Alors la ruine de M. de Rohan était consommée, le philosophe et le partisan reparlèrent de leurs anciennes visées, des chances de renouer à ce sujet , avec l'étranger, les négociations jadis interrompues, et se donnèrent rendez-vous à Paris, où le docteur devait aller , ainsi qu'on vient de le dire ; ils s'y rencontrèrent et reprirent leurs projets du camp de Norden , auxquels Des Préaux s'était fait initier, on expliquera plus tard pourquoi. Latréaumont , de nouveau poussé à ce complot par l'ambition et la cupidité, Van-den-Enden , par son incessant et irrésistible désir de voir se réaliser ses utopies (car il n'avait accordé cette fois encore, son intervention en Hollande, qu'à la condition expresse de rédiger seul et à son gré les statuts politiques de la future libre République Normande).

A l'étranger, le docteur pouvait être véritablement l'âme de cette conspiration. La

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proscription dont il avait été frappé par le prince d'Orange, prouvait que l'influence du philosophe était considérable. En effet, à Amsterdam, la haute vertu, le savoir el le courage civil de \an-den-Enden étaient depuis vingt ans aussi populaires que l'inébranlable fermeté de ses opinions démocratiques. Dès l'arrivée de M. le comte de Monterey a Bruxelles, le baron d'Isola avait instruit ce nouveau Gouverneur général, des ouvertures relatives à la révolte de Normandie, autrefois à lui faites par Latréaumont. Ce projet , difficile à tenter et à appuyer en 1 669 , au milieu de la paix profonde où était la France avec l'Europe, devait sembler des plus opportuns en 1674, alors qu'on disait le mécontentement général en France, et que presque toutes les puissances se soulevaient contre Louis XIV. M. de Monterey parla de ses projets de rébellion au prince d'Orange; par cela même que ce dernier haïssais de voir les maximes républicaines se perpétuer dans un Etat qu'il voulait dès-lors gouverner despoliquement, il les regardait comme un levier terrible , précieux a em-

ployer pour miner ou renverser le trône de Louis XIV. Aussi Van-den-Enden put-il librement revenir en Hollande, dès qu'il eut écrit a M. de Montercy pour lui demander une entrevue au sujet des communications faites en 1669 au baron d'Isola.

Autant par conviction, par vraisemblance, que par son violent désir qu'il en fût ainsi , le docteur avait ajouté la foi la plus entière à tout ce que Latréaumont lui avait confié de nouveau, sur la disposition hostile et menaçante des esprits en Normandie ; aussi, lors de son voyage a Bruxelles, où il alla vers la fin de 1673, Van-den-Enden fit-il aisément partager ses espérances à M. de Monterey et au prince d'Orange, non moins ardemment désireux que lui de voir les choses en cet état, et les laissa extrêmement disposés a soutenir la rébellion de Normandie; mais lors de la promulgation de l'impôt du Tiers etDanger, cet impôt parut et était si véritablement cruel, inique et exorbitant, que les deux personnages dont on a parlé, ne doutant pas un moment de l'imminence

d'une révolte en France (l), s'engagèrent à l'appuyer, et en donnèrent l'assurance positive aux conjures , en faisant insérer dans la Gazette de Hollande les deux articles significatifs dont la teneur avait été rédigée par Van-den-Enden et Latréaumont, et envoyée en Hollande au moyen d'un marchand portugais, émissaire secret de Monterey.

On dira peut-être que malheureusement égaré par son aveugle esprit de prosélytisme, il était odieux à Van-den-Enden, réfugié à Paris, de trahir les lois de l'hospitalité en rêvant le renversement du roi qui lui accordait un asile ; — cela est vrai, bien que le philosophe pensât fermement doter la France des plus merveilleuses institutions

(1) On voit dans la correspondance diplomatique de M. de Pomponne (avril, mai, 4674) que la promulgation de cet impôt fut accueillie en Espagne et en Hollande avec une grande joie, tant on croyait son effet devoir être fatal au gouvernement de Louis XIV. On le répète, au pays de Normandie, ce droit était du tiers du prix de latente, et la dixme, ou dantjer, de 2 sols par livre de tout le prix ; le total était donc de treize livres sur trente livres. Voir le Guidon des financiers. Ragneau, Glossaire du droit français. Paris, 1704, in-4°, f. 2643.

et assurer ainsi le bonheur du peuple qui l'avait accueilli ; — puis , aussi en se mettant au point de vue de Van-den-Enden, on verra que l'initiative de l'ingratitude la plus noire et la plus féroce appartenait à Louis XIV et à Louvois, qui, sans autre raison qu'une rage brutale et une ignoble cupidité, oubliant enfin les immenses services que la république et le parti de Jean de "Witt avaient rendu à la France, portèrent malgré les traités les plus sacrés, les serments les plus saints , une épouvantable guerre d'extermination au sein des Sept- Provinces-Unies , patrie de Van-den-Enden

Maintenant , avant que d'introduire le lecteur dans le nouvel intérieur de l'Hôtel des Muses, on doit dire ici quels événements singuliers instruisirent M. de Nazelles du complot tramé par Latréaumont.

Logeant près du couvent de Piquepuce , et attiré comme beaucoup d'autres curieux par la naissante renommée de maître Vanden-Enden, M. de Nazelles avait assisté par

304 LAT1&ÉÀUMONT.

hasard a une des leçons de latinité' professées par CJara-Maria.

Chose étrange , cette femme d'un aspect si austère et si glacial , énamoura tellement M. de Nazclles. que non seulement il devint un des auditeurs les plus assidus du docteur et de sa fille, mais encore, qu'il fit tant d'adroites démarches auprès de dame Catherine, qu'il parvint à être agrée dans l'école comme pensionnaire, a la grande joie de l'avare ménagère qui se voyait ainsi défrayée d'une grande partie de sa dépense par le revenu annuel de la pension de M. de Nazclles, généreusement portée par lui à quinze cents livres.

Bien que Yan-der.-Enden, et surtout Cla- Maria fussent très-loin de partager l'engouement de dame Catherine pour celui qu'elle appelait fièrement son pensionnaire, telle était la crainte qu'elle continuait d'inspirer dans cette pauvre maison , dont elle demeurait toujours la souveraine absolue, que, pour rien au monde, le docteur n'eût osé fermer la porte de son école au protégé de dame Catherine.

Quant à la connaissance que Nazelles eut du complot, elle s'explique ainsi qu'il suit :

Las d'être sans cesse rebuté par Clara- Maria, qui, le haïssant avec une indomptable persistance de mépris , savait toujours e'viter les tète-à-tête qui auraient dû se rencontrer si fréquemment depuis l'admission de l'avocat parmi le domestique de l'Hôtel des Muses, voulant à tout prix trouver l'occasion de parler longuement de son amour, Nazelles s'était un jour imaginé , en l'absence du gendre de Van-den-Enden ( le docteur Kerkerin, alors en Hollande), s'était imaginé de se cacher dans une espèce de petit oratoire où Clara-Maria se retirait souvent le soir pour lire, prier et méditer.

Par un hasard singulier, ce jour-là même Van-den-Enden, ayant à causer confidemment avec Latréaumont de la révolte de Normandie, et se croyant sans doute plus isolés dans le parloir de la fille, le docteur et le colonel s'y rendirent et conférèrent si longuement et si particulièrement de la rébellion projetée, que Nazelles fut instruit de tout. L'entretien fini, le partisan et Yanii. 20

den-Enden se séparèrent, et Nazelles sortit de sa cachette.

Le lendemain , comme Latreaumont se promenait sous les arceaux de la Place Royale, Nazelles l'aborda bravement , le prit à part au milieu de la foule, et lui dit : Je sais tout. — En vain le partisan stupéfait voulut nier; mais l'avocat lui donna des détails tellement circonstanciés, qu'il lui fut impossible de persister dans ses dénégations. — Puis, comme le colonel s'emportait en menaces terribles, JNazelles lui re'pondit froidement « que tout ce qu'il avait surpris « touchant la conspiration était écrit de sa « main et déposé chez un notaire, son ami, « en manière de testament, de sorte que « dans le cas où Latreaumont lui tendrait « quelque sanglante embuscade, ledit garce de-note avait mission de dévoiler aussitôt « la cause probable du meurtre et les dé- « tails du complot, renfermés dans la lettre.»

— « Que voulez- vous donc alors? lui dc- « manda Latreaumont, » — « Rien, reprit « l'avocat; je me contente de savoir ce qui « en est, et de tenir dans ma main l'exis-

a tence de ceux qui conduisent cette af- « faire (1), qui (Tailleurs, j'espère, d'une « façon ou d'une autre, pourra servir mon « amour; aussi, quant à présent, je ne veux « pas paraître instruit de tout ceci aux yeux « de Van-den-Enden, non plus qu'aux yeux ce de M. de Rohan. »

Que faire dans une conjoncture aussi extrême? Tuer Nazelles. Mais son testament dirait tout. Lui offrir quelque argent sur les sommes que Monterey devait envoyer ? Mais l'avocat avait refusé, ayant assez de fortune, assez peu de besoins, pour ne pas vendre son silence.

Latreaumont se résigna donc à subir la fortuite et dangereuse initiation de Nazellcs, et se garda surtout d'en instruire M. de Rohan ; car cette nouvelle chance d'être decouvert eût sans doute encore augmenté les irrésolutions du chevalier.

Cette parenthèse épuisée , revenons à la scène qui se passait à l'Hôtel des Muses, ce jour-la même où Latreaumont venait enfin de décider M. de Rohan à conspirer, et où

(1) Voirie procès.

308 LATRKAUMONT.

tous deux devaient demander à Yan-den- Enden de repartir à l'instant pour Bruxelles.

Il était cinq heures du soir, Clara -Maria, encore assise dans sa chaire, et rassemblant ses livres epars, avait terminé sa leçon; tous ses auditeurs venaient de sortir de la vaste salle de l'école, à l'exception d'un seul; celui-là était Nazelles, arrivé depuis deux heures, du cabaret des Trois-Cuillers.

Soit que la jeune femme fût encore occupée de remettre ses livres en ordre, soit qu'elle ne voulût pas s'apercevoir de la présence de l'avocat, elle tenait ses yeux continuellement attachés sur sa table en rangeant quelques papiers ; aussi, fallut-il que M. de Nazelles s'approcha de Clara-Maria, presque a la toucher, pour qu'elle parût enfin le voi r.

— Madame, — dit-il d'un air timidement patelin , — on ne saurait mieux professer que vous ne l'avez fait tout-à-l'heure ; et si la science n'avait pas déjà tant de charmes par elle-même, le bonheur d'être enseigné par vous, lui donnerait un merveilleux attrait.

— Excusez-moi, monsieur, mais je vais aller dans le jardin retrouver mon père, — dit Clara-Maria d'un ton bref et de son grand air si calme, sérieux et glacé.

Néanmoins, M. de Nazelles se plaçant proche de la petite porte qui fermait la chaire, s'appuya dessus, de façon que Clara-Maria n'en pouvait sortir.

— Veuillez, madame, me donner une seconde... un seul moment! — dit-il d'un ailempressé,

— Que voulez-vous, monsieur? — dit la jeune femme, en levant sur l'avocat ses yeux bleus, clairs et assurés, devant lesquels il baissa le regard.

Après un moment d'hésilalion , Nazelles arracha un soupir désespéré du fond de sa poitrine, et dit à voix basse : — Hélas! vous le savez bien, belle inhumaine,, qui ne voulez pas entendre à mon amour!

Tl est impossible de peindre le coup d'oeil de hauteur et d'écrasant mépris que Clara- Maria, toujours pâle et grave, jeta sur cet homme; puis, sans même l'honorer d'un accent d'impalience ou de colère. Aie. Iw

dit froidement, sans le regarder, en prenant à la hâte quelques livres :

— Ouvrez cette porte !

— Par pitié, madame.... un mot,.... un seul mot, écoutez moi ! Ne m'exaspérez pas!

— Et l'avocat s'accoudant sur le bord de la chaire, levait ses mains suppliantes.

— Cette porte, monsieur... cette porte !

— dit impérieusement la jeune femme en se levant droite et imposante dans sa longue robe noire, et s'apprètant à sortir.

— Mais, madame, depuis bientôt un an... ma passion... vous est connue. Je meurs d'amour... ayez pitié de moi... Il faut que vous ayez pitié... il le faut! — Et l'avocat, après avoir prononcé ces mots d'un voix haletante et entrecoupée , s'avança sur le bord de la chaire , et tacha de saisir une des mains de Clara-Maria , qui se rejetant en arrière , et frissonnant comme si un hideux reptile l'eût approchée, s'écria :

— Ne me touchez pas..... Ah !.... ne me touchez pas!

Il y eut dans ces mots , dans le geste qui les accompagna , et sur le visage austère de

LE COMPLOT, o ! I

la jeune femme, une si insultante expression de dégoût et d'horreur, que M. de IXazelles ouvrit brusquement la porte de la chaire en rougissant de rage, tandis que ses yeux fauves brillèrent un instant d'un feu infernal.

Alors Clara-Maria descendit de l'estrade, sans regarder l'avocat, et portant ses livres sous son bras, traversa la salle d'étude avec une majestueuse lenteur.

M. de Nazelles, atléré, la suivit quelques moments du regard. Puis, faisant un geste de menace, et frappant du pied avec fureur, il sortit, pendant que Clara-Maria, irritée , mais toujours calme , allait au jardin rejoindre son père.

Van-den-Enden ; n'ayant pas un grand nombre d'écoliers, la guerre et les obligations des charges laissant fort peu de désœuvrés à Paris, avait joint à son enseignement des langues anciennes, une école pour les enfants (1), auxquels le vieillard apprenait à lire avec une patience et une bonté toutes paternelles, et pourquoi ne le dirait-on pas? avec un intérêt plein de charmes pour lui.

(d) Voir le procès.

Contraste curieux et touchant, cet esprit se'rieux et pensif, ce grand savant, ce mâle génie politique , descendant ainsi des hauteurs solennelles et mystérieuses de la méditation , ou sortant des profondeurs de la science la plus aride , trouvait un bonheur ineffable à venir rasséréner encore sa belle àme auprès de ces naïves petites créatures , à contempler ces trésors d'innocence, de jeunesse et de candeur, et à sourire pieusement à leurs joies enfantines; les seules peut-être que l'homme goûte jamais pures et sans remords !

Lorsque le temps et la saison le permettaient , Van-den-Enden faisait l'enseignement des enfants dans le vaste jardin de son école. — Or, la soirée de ce jour était aussi riante et aussi belle que la matinée avait été sombre et pluvieuse ; la tiède brise du sud chassait lentement, sur le bleu foncé du ciel, de blancs flocons de nuages aux contours argentés, tandis que les frais et verts bourgeons du printemps montraient leurs premières pousses sur la brune écorce des lilas et des amandiers ; l'air était doux, le soleil

avait séché le sable des allées , et le philosophe, assis a ses rayons, dans un grand fauteuil de bois, au milieu d'un quinconque de tilleuls, était entouré de quelques enfants dont le plus vieux n'avait pas six ans.

Il faut dire que le bon vieillard ne paraissait pas à leur égard d'une extrême sévérité; les uns insouciants jouaient gaiement entre eux , assis à ses pieds ; tandis que d'autres , pensant à l'avenir, se montraient curieusement et sans envie il est vrai, mais avec une sorte d'inquiétude mal dissimulée, les deux savants de la bande, que le docteur finissait alors de faire lire.

CTélait un gracieux tableau.

Van-den-Enden , vêtu de brun , courbé par l'âge , coiffé d'un chaperon de velours noir d'où s'échappaient ses cheveux blancs, souriait doucement.... Le soleil éclairait en plein sa figure vénérable , bien pâle , bien souffrante , il est vrai , bien [profondément sillonnée par les veilles et les chagrins; mais qui alors avait une rare expression de bonheur et de quiétude. Il tenait sur ses genoux une grande bible peinte; et deux enfants

debout auprès de lui, se serraient côte à côte en suivant sa leçon.

L'un, frêle et joli, blanc et vermeil, à longs cheveux d'un blond doré, à la physionomie singulièrement fine et spirituelle, était vêtu d'une jaquette écarlate, et ouvrait attentivement ses yeux bleus vifs et intelligents, tandis que, du bout de son tout petit doigt rose à fossettes, il suivait d'un air sérieux et appliqué les lettres coloriées que le vieillard lui indiquait d'une main tremblante, et que l'enfant disait à mesure.

L'autre, au contraire, robuste et beau garçon, brun et déterminé; aux grosses joues fermes et hàlées, vêtu d'une jaquette verte, oubliait parfois le livre pour suivre de ses grands yeux noirs , résolus et distraits , les oiseaux qui voletaient dans les branches : aussi sa bonne voix hardie et décidée ne répétait-elle jamais les lettres, que lorsque son camarade les avait épclees de son petit accent doux et timide.

Mais, à la grande joie des enfants qui s'éparpillèrent aussitôt, la leçon fut interrompue par Clara-Maria qui vint rejoindre son

père, el lui dit d\ine voix toute émue :

— Cela devient intolérable , mon père , encore cet homme!

— Van-den-Enden haussa les épaules, en disant tristement : — Ah, Catherine'. Catherine !

— Mais , mon père , que faire? — je n^ai rien voulu dire h mon mari , car vous savez combien il est violent! les instances de cet homme me sont odieuses ! encore une fois que faire ? Sa position de pensionnaire ici lui donne mille occasions de me poursuivre de ces honteux propos. Je vous en supplie, mon père, dites à ma belle-mère de le chasser! — ajouta Clara-Maria, qui, on le sait, était fille du premier lit de Van-den-Enden.

— Que veux-tu , mon enfant! tu connais Catherine, à quoi bon des observations avec elle? ne sais-tu pas toi-même, hélas! que c^st vanité!

— Mon père , je lui parlerai donc si vous le permettez.

— Ah, mon Dieu ! la voila, — dit le docteur d'un air un peu craintif.

En effet, c'était dame Catherine, comme

toujours, vêtue de noir avec une fraise et un béguin blanc ; on Ta dit , véritable figure d'Holbein, dure, sèche et pâle.

Clara-Maria s'apprêtait à lui soumettre ses griefs contre M. de Nazelles, lorsqu'elle fut prévenue par une violente explosion de la colère de daine Catherine; qui s'écria:

— Eh bien, jour de Dieu! j'en apprends de belles! je rencontre a l'instant mon pensionnaire, M. de Nazelles; moi je lui dis : « — Dieu vous garde, monsieur, nous souperons bien ce soir, car ce n'est pas pour me vanter, mais nous aurons un hochepot (1) etam potage au poisson qui ne dépareraient pas la table d'un chanoine. » — Qu'arrivet-il ? au lieu d'accueillir mes avances de hochepot, comme doit le faire un pensionnaire d'un appétit flatteur, M. Nazelles me répond d'un air a fendre l'âme: — « Merci, dame « Catherine, je n'ai pas faim, je ne soupe- « rai pas ce soir, je vais prendre mon feutre » et mon manteau pour sortir. » — Ne pas souper ! m'écriai-je, quand je vous annonce un pareil hochepot. Mais cela n'est pas na-

(1) Sorte de macédoine Je viande et de légume.

ttirel. Il faut qu'il y ait quelque chose làdessous , M. de Nazelles. Enfin après bien des si et des mais , la douce créature finit par m'avouer quec'est encore vous, madame! — et dame Catherine attacha un regard furieux sur sa belle-fille , — que c'est encore vous! qui, avec vos discours aigres et fâcheux, lui avez ôtez l'appétit!

— Il a osé vous dire cela, madame?

— Il a dit il a dit il n'a rien dit

sans doute , la pauvre âme de pensionnaire qu'il est.... mais je l'ai deviné, car, comme il sortait de votre classe , ça ne pouvait être que vous qui l'ayez tourmenté. Mais je dois vous le dire une bonne fois pour toutes, cela m'ennuie à la fin ! je tiens à mon pensionnaire comme au salut de mon âme. Grâce à ses quinze cents livres, nous vivons presque pour rien, car vous ne croyez pas sans doute, madame, que ce soient les soixante méchantes pistoles par an que nous donne votre mari , qui puissent nous avancer beaucoup, j'imagine!

— Ma femme ! ma femme!

— Yx vous! vous ne valez guère mieux

318 LATRÉAliJVIONT.

non plus! reprit dame Catherine en se retournant vers le philosophe, et le toisant d'un air irrite'. — Pourquoi en veut-on ainsi à mon pensionnaire? Ne paie-t-il pas exactement sa pension ? quinze cents bonnes livres du bon Dieu. Trouvez-donc un pensionnaire pareil? Aussi, encore une fois, que lui fait-on? Pourquoi le hait-on? que lui veut-on ?

— Je ne le hais pas, madame; je le méprise,— dit Clara-Maria.

— Sainte Vierge ! mépriser mon pensionnaire! et de quel droit, s'il vous plait?

— Madame, il est de ces choses qu'on ne peut dire, — reprit sévèrement la fille du docteur.

— Enfin, Catherine, puisqu'il faut vous l'apprendre , — dit le philosophe avec impatience,— M. de Nazelles fait la cour a ma fille, et l'obsède de propos déplacés.. Comprenez-vous à cette heure ?

— Eh bien! après, voyez donc le grand mal. Est-ce que votre fiile n'est pas honnête femme ? Est-ce qu'elle ne peut pas bien se p-arder elle-même, sans pour cela maltraiter

mon pensionnaire, lui oter l'appétit, le degoûter d'an si bon hochepot, sur lequel je comptais tant pour m'attacher de plus en plus M. de Nazelles? Mais il le mangera!

Affinius je vous le déclare, il faut qu'il

le mange! ou au moins qu'il en goûte, entendez-vous !

— Si vous tenez si fort à ce que votre souper soit mangé, — dit le vieillard, ne pouvant s'empêcher de sourit e delà fureur de sa femme , — voici un compagnon qui vous rendra aisément ce service, — et il lui montra Latréaumont, qui arrivait accompagné de M. de liohan.

— Bon Dieu du ciel ! c'est l'affreux géant! Je crois bien qu'il mangerait aisément mon souper et bien d'autres encore avec ! — s'écria la ménagère en frémissant ; — il aura sans doute eu vent du hochepot, car le voilà

qui vous arrive avec ce seigneur, mais

quel seigneur, mon Dieu! un mauvais seigneur ruiné, dit-on, car vous ne sauriez autrement choisir vos belles connaissances , vous ! — dit dame Catherine avec mépris.

En apercevant M. de Kohan et Lalréau-

mont, Van-den-Enden avait fermé son livre, pendant que Clara-Maria se retirait, et que Catherine suivait sa belle-fi'le, se souciant peu de supporter, comme d'habitude, les impertinentes plaisanteries de Latréaumont, et craignant sans doute pour la sûreté de son hochepot, bien que le colonel ne vint plus, ainsi qu'autrefois a Amsterdam, s'imposer comme son commensal habituel.

Le docteur resta donc seul dans le jardin avec ses deux hôtes.

— Eh bien, père La Sagesse, tu vas rire! — dit Latréaumont, qui s'était familiarisé avec ce vieillard à ce point qu'il le tutoyait insolemment ; — tu vas rire dans ta barbe, Monterey accepte ! et Rohan aussi... La Gazette est arrivée !

M. de Rohan fit un signe de tète affirma tif.

— Monterey accepte ? — s'écria Van-den- Enden avec une expression de joie impossible à décrire , en levant au ciel ses mains tremblantes; il accepte... Enfin il a tenu la parole qu'il m'avait donnée! Mais montons chez moi, nous y serons plus retirés.

Et tous trois montèrent dans le cabinet

du docteur, pièce petite et sombre, éclairée par une seule fenêtre, et encombrée de livres et d'instruments de physique; véritable antre d'alchimiste.

Van-den-Enden ferma soigneusement la porte, s'assura que personne ne se trouvait dans une pièce voisine, et les trois conjurés s'assirent.

— Il accepte , il accepte ! — répéta le vieillard.

— Tiens, — lui dit Latréa union t, — lis., voici la Gazette.

Pendant que le docteur absorbé examinait ce journal avec attention, Latréaumont reprit :

— Voilà, j'espère; mon vieux Lycurgue, une belle occasion d'appliquer ton système, et de semer enfin ta chère république en Normandie, afin d'y faire pousser des anges. Eh bien!. ... quand, il y a cinq ans, a Amsterdam , je te disais qu'il ne fallait pas te désespérer/ctque je trouverais un nom pour servir d'enseigne et de chef à notre sédition?..

Hein? t'ai-je tenu parole? Est-il assez

brave et assez noble, celui-là, Louis de

322 LATRKÀUMONT.

Roljan ? neveu du grand duc Henri de

Rohan, cet indomptable révolte !

— Oli ! oui... très noble et très brave... — dit Van-den-Enden avec une singulière expression; — j'aurais pu choisir le chef de l'état républicain que je rêve depuis si longtemps.,... que mon choix fut certainement tombé sur M. de Rohan.

— C'est comme moi , — reprit Latréaumont. — Voyez un peu comme les belles âmes se rencontrent!

— Allons! j'espère que tout ceci succédera bien, — dit M. de Rohan avec une angoisse mal dissimulée, car la pensée de Maurice lui revenait a l'esprit ; — l'affaire est engagée , maintenant hâtons-la , pour Dieu! hàtonsla!.... car il n'y a pas de jilaisir à rester ainsi long-temps dans le crime (1) !

— Dans le crime ? — s'écria Latréaumont en riant. — Ah ca ! mille repentirs, si tu prends cela pour un crime, a présent ! Si te venger des dédains et des insolences d'un roi qui t'a offensé est un crime ! si te remettre à flots d'or quand lu es embourbé dans

( I) Voir le procès.

la ruine la plus fangeuse, et la plus noire !

si tu appelles cela un crime alors je ne

m'y connais plus.

— Un crime! — s'écria Van-den-Enden, qui ne daigna pas relever l'ignoble manière dont Latre'aumont ) envisageait les fins de la conspiration , car le philosophe, ayant son noble but à lui, me'prisait profondément les vues sordides de son complice; — un crime ! s'écria donc le vieillard avec exaltation.— Ah! ne croyez pas cela, monsieur!.. Arracher ce malheureux pays au despote qui le décime et le ronge ! délivrer vos frères des entraves qui les enchaînent ! assurer la liberté, l'égalité et le bonheur de tous! faire enfin pour votre pays ce que ce grand martyr de la liberté, Jean de Witt, rêvait pour le sien ! accomplir ce que votre oncle, monsieur, cet intrépide indépendant voulait accomplir pour les religionnaires.... oh! ce n'est pas là un crime!.... non, non, monsieur! C'est l'action la plus sainte et la

plus grande qui puisse élever un homme au-dessus des autres homme, c'est pour l'avenir s'assurer un de ces noms sacrés que les peuples révoltes contre leurs despotes

324 LATRÉAUMOKT.

crient pour ralliement en courant auxarmes! uni de ces noms vengeurs enfin, qui1 écrits en traits de* feu dans l'histoire, font bien

souvent pâlir les tyrans sur leur trône

comme Balthazar à son festin !

— Van-den-Enden était sublime en parlant ainsi , la fière énergie de cette conviction réagit puissamment sur M. de Rohan . qui, entendant ce vieillard si sage, si éclairé, si véritablement homme de bien , faire un pareil tableau de la révolte, se sentit comme rehaussé a ses propres yeux, regarda décidément les scrupules de Maurice comme dictés par la crainte ou la personnalité, et, partageant l'exaltation du vieillard, s'écria :

— Vous avez raison!.... Non, ce n'est pas un crime ! et puisse mon nom se prononcer encore avec quelque gloire après celui du grand Rohan !

Rien ne pouvait mieux servir les vues de Latréaumont , qui dit vivement à Van-den- Enden :

— Maintenant, il te faut partir, mon vieux Brutus , et aller de nouveau trouver Mon* tercy à Bruxelles pour prendre avec lui les derniers arrangements , puisqu'il a

toute confiance et créance en toi

— Je partirai !.,;.

— Demain ?

— Demain!

— A.vez-vous de l'argent pour faire ce long voyage? — lui demanda M. de Rolian.

— Non ! car c'est à peine si le peu que je gagne suffit à ma famille,

— Que vous faut-il ?

— De quoi faire la route!

— Deux mille livres? — demanda Rohan.

— C'est beaucoup trop1 — dit le docteur en haussant les épaules.

— Mille livres ?

— C'est encore trop, je crois.... Mais je vous rapporterai ce qui restera.

— Brave homme ! — s'écria M. de Rohan. Latréaumont reprit :

— Sais-tu , mon digne Lycurgue , que tu es bien vieux pour une telle entreprise ?

— Soixante et quatorze ans , né avec le siècle. Puissé-je seulement voir, un jour, le triomphe de la liberté, et mourir après!

— Sais-tu bien qu'il y a deux armées à traverser pour aller a Bruxelles? — dit le colonel.

326 LATRÉAUMOiNT.

— Je le sais ! !

— Qu'il y a de grands dangers a courir?

— Je le sais! je le sais! — dit avec une impatiente résolution , ce vieillard qui naguère tremblait devant sa femme.

Depuis quelques moments, M. de Rohan faisait signes sur signes a Latréaumont, pour lui donner à entendre qu'il prenait un singulier moyen d'engager le philosophe à se charger de cette dangereuse entreprise, en lui en exagérant ainsi tous les périls ; mais Latréaumont ne tenant compte de ces muettes recommandations, continua :

— Sais-tu, enfin, que si Ton t'arrête, on pourra bien te pendre comme espion ?

— Convenons donc du chiffre, afin que je puisse vous écrire sûrement de la-bas, — répondit le ^vieillard en haussant les épaules, sans que son front eût sourcillé a la pensée des dangereux obstacles qu'il devait en effet braver pour remplir sa mission.

Alors, se retournant vers Rohan, Latréaumont lui dit en montrant Van-den-Enden : — Je m'apercevais bien de tes signes, mais je voulais le pousser [jusqu'au bout ! Hein ? vois quel homme! soixante-quatorze ans!

quel courage! et toi, tu hésitais pourtant!

— Ne vous ai-je pas donne ma parole foi de Rohan ? — dit le chevalier avec tristesse et dignité.

— C'est vrai , c'est vrai , aussi es-tu un

Romain ou un Spartiate du vieux temps

à ton choix.... Mais ta Maurice, te sens-tu là mort-Dieu, bien dépêtré de ses liens?

— Puisque je suis à vous.... n'est-ce pas rompre à tout jamais avec elle! et pourtant, si elle est pure et vraie... si elle était loyale

dans ses offres ma conduite envers elle

est un épouvantable crime! — dit M. de Rohan avec un soupir,...

— Oui , mort-Dieu , je dis comme toi , si elle ne voulait pas Ramener à l'épouser , pour rire après de toi avec Lorraine et d'Effiat, c'est un épouvantable crime.

— Les horribles doutes du malheureux chevalier étant de nouveau réveillés par cette perfide réponse du colonel ; — il s'écria, — eh bien oui , n'y aurait-il qu'une chance sur mille! pour que cet odieux soupçon fut une réalité, pour que Maurice fût capable d'une telle infamie,.... Je ne veux

pas même courir cette unique chance d'être couvert d'ignominie , et alors plus la secousse est violente! plus la rupture est assure'e. Pendant cette conversation à laquelle il était resté étranger, Yan-den-Enden profondément absorbé avait écrit quelques notes à la bâte.

— Tenez , dit-il enfin à Latréaumonf , voici, je pense, un chiffre qui sera bon pour communiquer sans crainte, car le secret des lettres est chaque jour violé. Ecoutez bien : lorsque j'aurai a vous écrire au sujet de notre affaire et qu'il s'agira de M. de Monterey , je suppose , je dirai mon gendre Kerkerin , à cette heure à Bruxelles ; par ma fille Marguerite , j'entendrai les Etats de Hollande ; et par Clara-Maria mon autre fille, les Etats de Flandres?

— Parfait , père la Sagesse , — dit Latréaumont ; — ainsi : « Pai \u mon gendre « Kerkerin au sujet de ce que vous savez, « mais avant de se résoudre il faut qu'il « consulte ma fille Marguerite,

Signifiera :

« J ai vu Monterey pour la conspiration,

« et il faut qu'il consulte les Etats de « Hollande.

— Assurément, — reprit Van-den-Enden qui continua ; — l'argent que Monterey doit encore envoyer , s'entendra par les diamants, le coche signifiera la flotte; les paquets, les troupes et objets de débarquement, et enfin la maison signifiera la place qu'on pourra livrer (1).

J'y suis, reprit Latréaumont : ainsi Kerkerin mon gendre enverra d^abord les diamants, et ensuite par le coche les paquets que vous attendez, quand il aura la réponse de ma fille Marguerite et qu'il saura le numéro de la maison où il faut adresser le tout, — signifiera : — Monterey enverra d'abord l'argent, et ensuite sur la flotte, les soldats et les objets qui doivent être débarqués quand il aura consulté les Etats de Flandres et qu'il saura décidément la place que Von peut livrer.

— C'est cela même, — dit le vieillard.

— Bravo ! nous nous comprenons comme deux amants qui ont li tromper un jaloux, — reprit le colonel.

( 1) Yoir le procès.

— Ainsi, — reprit M. de Rohan, — nous convenons bien de ceci : puisqu'il serait désormais dangereux de récrire : — On demande à M. de Monterey six mille hommes de troupes pour le débarquement ; sur la flotte des armes pour vingt mille hommes, ainsi que des outils pour les fortifications.

— Et, — ajouta Latre'aumont, — deux millions d'argent, dont six cent mille livres le plus tôt possible, pour disposer les masses, nous faire des créatures et enrôler des mécontents par l'entremise du seigneur Plutus.

— C'est entendu, — dit Van-den-Enden.

— Dès que la flotte hollandaise paraîtra sur la côte de Normandie, — continua Latre'aumont , — a six gentilshommes iront « trouver l'amiral, quatre resteront en ota- « ge, et deux viendront mettre les Espace gnols en possession de Quille-Boeuf. — « Alors, — dit Yan-den-Enden, — la Nor- « mandie assurée de ce point, s'arme, re- « connaît M. de Rohan pour chef, et se dé- « clarc en république libre et indépendante, « selon mes statuts politiques, c'est ma con-

« dition expresse, et cela, sans que les Este pagnols y puissent prétendre aucune doce mination ! »

— Sinon Quille-Boeuf, — reprit Latréaumont , — qu'ils ne garderont que jusqu'à temps qu'on leur ait livre' le Havre ou Abbeville , pour otage de la sûreté de leurs troupes !

— C'est entendu ainsi , — reprit Vanden-Enden.

— Biais, — ajouta M. de Rohan en se tournant vers Latréaumont, — en cas de revers, qu'as-tu décidé ? — car, avec une inconcevable insouciance qu'il faut sans doute attribuer à l'irrésolution où il était demeuré jusqu'alors, au sujet du complot, le chevalier avait laissé Latréaumont seul maître de toutes les conditions (1).

— « En cas de revers, — reprit Latréau- « mont, — ainsi que Monterey Ta fait dire « par le Portugais, on nous promet une re- « traite assurée en Hollande ou en Espace gne ; trente bonnes mille livres de pence sion pour toi , vingt mille non moins

(1) Voir le procès.

332 LATRÉAUMOXT.

« bonnes pour moi, et la Hollande ou l'Es< « pagne ne signeront aucun traite avec la « France sans que l'assurance de notre grâce « y soit stipulée et garantie positivece ment (1). » J'espère, mille diables! que ce n'est pas non plus un mauvais sort pour l'avenir, hein? Ainsi, n'oublie pas surtout cette clause, vieux Brutus? car on ne sait pas ce qui peut succe'dcr.

— Je n'oublierai rien, — dit le vieillard.

— Mais , à propos , — s'écria M. de Rohan, — et vous, Van-den-Enden, quel est votre sort ?

— Que la cause de la liberté triomphe ou qu'elle succombe, il n'y a que l'échafaud, ou la postérité , qui puisse me payer jamais de ce que j'aurai fait ! — dit gravement le vieillard.

— Mort-Dieu! mon vieux Brutus, tu ne ruineras pas les trésors de l'empire et de l'Espagne, toi! une hache bien affilée, ou la creuse trompette de la creuse renommée, voilà ta creuse ambition! — s'écria le colonel avec un bruyant éclat de rire ; mais

(1) Voir le procès.

voyant le visage de M. de Rohan s'assombrir, il ajouta gaiement : — Allons, allons, à bientôt, notre ambassadeur plénipotentiaire auprès de Monterey ! Et vive la libre république normande et son glorieux chef, Louis de Rohan, premier républicain du nom!...

Ainsi donc, h demain, brave Lycurgue ; je viendrai te voir encore avant ton départ, et boire avec toi le coup de létrier !

Et Latréaumont entraîna M. de Rohan. .

Le philosophe les suivit long-temps d'un regard de mépris, et quand il les eut perdus de vue, il s'écria en marchant à grands pas dans son cabinet :

— Enfin ! enfin ! après tant d'années passées dans l'attente et la crainte, après tant d'espérances amèrement déçues, je touche donc au terme! Ces rêves... ces utopies, comme ils disent, vont donc se réaliser! cette âme de mes. veilles va donc animer un corps vaillant, robuste et généreux ! le peuple !... et peut-être le pousser a de grandes, à d'incalculables destinées! Et bonheur!

bonheur! le sort favorise assez cette cause

sainte, pour que ce Rohan et ce Latréaumont, voue's avec moi à son triomphe, ne puissent en dénaturer l'essence ou en arrêter la marche, ne puissent enfin plus tard, substituer leur égoisme sordide aux fins sacrées de l'insurrection populaire!! seulement, je regelte avec amertume que celuilà seul, qui comprenait toute ma pensée, ne soit pas là...

Hélas ! ce noble jeune homme , Des Préaux, a-t-il oublié nos vastes desseins au milieu des délices d'un bonheur paisible ? Que de force et de bonté dans ce caractère ! car, malgré l'infortune qui l'écrasait alors, quel ardent amour il ressentait pour l'humanité tout entière! on eût dit que sa belle âme souffrante voulait se distraire de ses douleurs en rêvant le bonheur des hommes!... Mais, enfin, si celui-là manque à la cause de la liberté, mes deux autres complices ne peuvent, heureusement, la flétrir... Après tout, qu'est-ce que ces deux hommes ? Un débauché , faible et irrésolu , n'ayant pas même l'énergie de son ambition ; un soldat féroce, qui ne sait pas même

LE COMrLOT. 335

cacher l'ignoble cupidité qui Je dévore ! Quelle autorité de tels hommes peuvent-ils avoir sur les masses, dont l'instinct de molité est si pur et si grand ? Pendant la tourmente, le nom du courtisan déshonoré, de même que le nom matériel de la chose la plus inerte ou la plus pure pourra bien servir de mot d'ordre; pendant la tourmente, l'aveugle impétuosité du partisan pourra bien raffermir quelques courages ébranlés; mais après, mais lorsque le torrent populaire aura passé sur ce monstrueux édifice social, bâti sur les plus exécrables préjugés, qui aura mission de le réédifier sur deux, bases indestructibles, Yégalilé et la liberté de tous (1) ? sera-ce le partisan cruel, serace l'indolent débauché? Non! non!... Alors, viendra mon heure à moi! alors, se lèvera resplendissant sur l'humanité le grand jour de l'application de ces fécondes et magnifiques théories, dont les sages de tous les siècles ont voulu garantir le bonheur des hommes, et que les puissants de tous les siècles

(d) Voir le procès.

ont taxé de songes, parée que ces tyrans se trouvaient trop bien de la réalité de leur vie criminelle!.... Quel avenir! quel jour que ce jour ! O de Witt ! oh ! mon noble ami ! oh ! mon frère ! ne sera-ce pas là une vengeance digne de toi? assurer le bonheur d^un grand peuple , en renversant de son trône Fimplacable despote dont la trahison a causé ta mort, et celle de notre république ! ! !

Et le vieillard, exalté par ses pensées, attendit avec une fiévreuse impatience le lendemain, jour de son départ pour Bruxelles.

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