CHAPITRE XIX
€e iCflcumats Qbénit.
Rheni mihi Cœsar in undis
Dux erat. . . . hic socius: facinus quos inquinat, îequat. (Ltjcain, v. 2S9.)
Au passage du Rhin, César était mon général ; il est ici mon compagnon : le crime rend égaux les complices.
Il y eut ensuite un moment de silence terrible , pendant lequel Latre'aumont et M. de Rohan se mesurèrent des yeux; enfin ce dernier, sortant de sa stupeur, saisit une épée accroche'e au mur, et se précipita sur le colonel, qui, vêtu comme on l'a vu aux h. 16
Tr ois-Cuillers, avait sa rapière au côté; la tirant aussitôt, il attendit le chevalier d'un air insouciant et dédaigneux.
— Sors d^ici ou je te tue! — dit M. de Rohan en brandissant son épée de la main gauche, la seule qu'il eût de libre.
— Je resterai et tu ne me tueras pas, * — dit le partisan , tandis que d'un vigoureux liement de fer il désarmait le chevalier. L^épée de M. de Rohan tomba aux pieds de Latréaumont, qui la prit aussitôt, la brisa sur son genou, en jeta les morceaux parla porte, puis remettant sa rapière dans le fourreau, il dit de son air insolent et railleur :
— - Comment ! nous avons bobo à notre pauvre petite menote droite? nous ne savons pas tirer de la gauche, et nous voulons lutter avec la griffe de fer de Tours ? hein?... de Pours , qui saute pour avoir sa pitance, de cet honnête ours qui nous divertit, et que pourtant nous voulioos chasser tout-à-rheure?
— Enfer!... enfer!... — dit sourdement M. de Rohan.
— A. h . oui , c'est fâcheux , — reprit le
colonel, en s'asseyant lourdement dans un fauteuil, et mettant son ëpe'e sur ses genoux, — c'est fâcheux? Adonis voudrait bien avoir les bras d'Hercule ! mais le bon Dieu est juste et n'a pas voulu. Ah! çà, ce que je veux, moi, avant de causer, c'est boire, et dans mon grand verre... car je crève de soif ! — Et l'impudent personnage tira la sonnette dont le cordon pendait près de lui.
Ce dernier trait d'audace exaspe'ra le chevalier, qui, saisissant Latréaumont au collet, lui cria : — Hors d'ici , te dis-je . . hors d'ici.
— Allons, voyons, essaie ! — dit Latréaumont en éclatant de rire, et ne faisant autre chose pour rendre vains les efforts de M. de Rohan , que de rester immobile , le chevalier étant trop faible pour seulement remuer cette masse énorme.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! — s'écria M. de Rohan avec désespoir en levant les yeux au ciel ; — et je suis sans force et blessé ! !
A ce moment, Dupuis, vieux valet de
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chambre , entra , averti par ia sonnette.
— À boire , drôle! et dans mon grand verre ! — lai dît Latre'aumont.
— Dupais ! — s'écria le chevalier , balbutiant de colère et montrant Latre'aumont, — chasse-moi cet homme, chasse-le... jettele dehors à l'instant , et s'il résiste .... tuele comme un chien ! !
Dupuis trouvant sans doute la commission peu facile, et d'ailleurs habitué à ces sortes de scènes , malheureusement trop fréquentes entre son maître et Latréaumont , demeura pâle, interdit, et se contenta de répondre : — Mais, monseigneur...
— Comment! je ne serai pas obéi chez moi!... mais, misérable... je te dis de le chasser... de le tuer... m'entends-tu ?
— Hélas! monseigneur! — Et Dupuis montrant ses cheveux blancs au chevalier , fit un mouvement significatif qui témoignait de sa faiblesse et de la force athlétique du colonel, qui, d\m sang-froid révoltant, ses mains croisées sur son énorme ventre, sifflait une fanfare en faisant tourner ses pouces , et n'interrompit son sifflement que
Lt MAUVAIS eÉHfE. -45
pour dire à Dupuis : — Je l'ai déjà demandé h boire, vieux drôle... et dans mon grand verre ! !
— Mais François, mais L'Andouiller sont là ! — s'écria M. de Rohan, écumant de colère ; — dis à L'Andouiller de charger sa carabine et de venir... Je te dis que je veux qu'on me le tue ! ! !
— Monseigneur, — dit Dupuis tout tremblant, — ni L'Andouiller, ni maître François ne sont la... et....
— Àh ! — fit M. de Rolian en portant la main à son front avec un geste désespère ; puis son regard retombant sur la table, il y vit un pistolet, le saisit et ajusta le colonel, en disant : — Je t'échapperai donc enfin ! — ' Il lira...
— Miséricorde , au secours ! au secours !
— s'écria Dupuis en se sauvant épouvante ,
— au secours ! !
Le coup parti, la fumée dissipée, le chevalier vit avec terreur Latréaumont sous son immense perruque noire , toujours assis , toujours sifflant, toujours tournant ses pouces. .. il n'était pas blessé.
Le chevalier stupe'fait regarda le mur auquel s'adosait le colosse ; la trace de la balle n'y paraissait pas.
— Si tu es Satan , si la balle s'évapore , voyons donc la crosse ! — dit-il ; — et dans sa rage il lança le pistolet à la tète de Latréaumont ; mais Parme mal dirigée n'atteignit le colonel qu'à la joue, légèrement, il est vrai, mais assez pour lui causer une vive douleur.
— Tonnerre et sang! — s'écria le géant en se dressant furieux , et se précipitant sur le chevalier en levant sur lui sa large main.
— Ne me frappez pas ! oh ne me frappez pas! ce serait infâme... je suis blessé! — s'écria le malheureux chevalier avec une expression de honte et de frayeur impossible a décrire , en étendant son bras suppliant vers le colosse.
— Mais alors, — dit ce dernier en reprenant son sang-froid, et abaissant violemment le bras délicat et frêle que lui tendait M. de Rohan, dont il serra le poignet à le briser : — mais alors, puisque tu es blessé,
mon fils soumis, pourquoi lever la main sur moi ! hein ?
Et il avança d'un pas lourd, dominant dé toute sa hauteur M. de Rohan, qui, presque machinalement, recula aussi d^un pas , a demi ployë en arrière... les yeux hagards et fixes... — On eût dit la statue gigantes^ que du commandeur, serrant le débile poignet de don Juan dans sa formidable main de pierre! !
— Pourquoi vouloir tuer son tendre ami, mon sujet fidèle et repentant ? — hein ? — dit le colosse en avançant un autre pas sur le chevalier, qui reculait à mesure, les cheveux hérissés, le regard attaché sur celui du colonel, avec une indéfinissable terreur.
— Pourquoi vouloir séparer nos deux tendres cœurs? pour aller faire le tourtereau a Penhoet. Pouiquoi nous quitter?
nous qui sommes si bien ensemble, hein ?... Mais bath! Je suis bon homme ; tu en seras quitte pour des manchettes , et papa Latréaumont te pardonne!
Et le géant, ayant ainsi conduit M. de Rohan a reculons, pas a pas jusqu'à son
fauteuil, le força rudement à s'y asseoir, ce que fit le chevalier en poussant un cri de douleur , car Latréaumont lui avait fortement froisse' le poignei.
Et M. de Rohan, tombant ane'anti, cacha sa tête sur son bras ; et dans un accès de rage impuissante , il pleura
Latréaumont attisa le feu, et alla se rasseoir dans un fauteuil, en disant : — Avec tout ça, je n'ai pas bu.... et je crève de soif!
Il sonna... Personne ne vint.
Cette scène avait été horrible ; le jour était sombre et bas ; la pluie fouettait les vitres ; le vent gémissait a travers les immenses pièces démeublées qui conduisaient au cabinet de M. de Rohan; le plus effrayant silence régnait dans cette solitude, et le malheureux chevalier s'y trouvait seul , blessé, faible et souffrant, à la merci de son terrible complice , toujours prêt à abuser de sa force athlétique, et pouvant, là surtout, le faire impunément.
Quant au coup de pistolet, Latréaumont,
habitue aux emportements du chevalier, et qui s'attendait un jour ou l'autre à un tel accident, avait prudemment, depuis longtemps, ôté la balle de cette arme.
M. de Rohan, nerveux comme il l'était, continuait de pleurer : on entendait ses sanglots.
— Nous avons donc toujours du chagrin ? — dit le colosse de son air impudent.
À ce dernier sarcasme, le malheureux chevalier redressa son beau visage, pâle et défait, se leva, essuya ses yeux, et d'une voix entrecoupée par une sorte de tremblement saccadé, il dit à Latréaumont :
— Monsieur... vous êtes le plus fort... je suis faible et blessé ; je ne puis vous mettre à cette heure hors de chez moi; c'est donc à moi de sortir !
— Pas de ça, mon doux berger, mille triple dieux! Nous irions tout de suite demander pardon à maman Guémenée, ou vouloir le bon roi Louis XIV. — Et Latréaumont ôla la clef de la porte par laquelle Maurice s'était enfuie , et alla fermer celle de la galerie.
230 LATRÉAUMOJN'T.
— Bien , bien , — monsieur, dit Rohan avec un sourire convulsif ; — j'attendrai....
— Soit ; alors , en attendant, causons de nos affaires, et quand tu m'auras entendu, tu changeras d'idée.
Le chevalier fit un mouvement de dédain, prit son mouchoir qu'il mordit , pour calmer son irritation fiévreuse, et ne prononça pas une parole.
Alors, Latréaumont tira la Gazette de Bruxelles de sa poche, la jeta sur la table devant Rohan , et lui dit : — Lis cela 1 car je l'ai bien gagnée à Pointe-Pointe , mille espadons!
Rohan détourna la tète.
— Soit; ne lis pas, et pourtant c'est la Gazette de Bruxelles, qui va te faire ouvrir de fameuses oreilles; car Monterey accepte, mon cher; il donne cinquante mille livres d'avance pour commencer la rébellion; plus cinquante autres mille livres dans un mois; et aussitôt que les derniers arrangements seront pris à Bruxelles, six cent mille livres à compte sur les deux millions, pour jouer noire grand jeu et commencer le branle !
LE MAUVAIS GEME. 25 I
C'est pourtant ainsi que je fais tes affaires... moi! vilain ingrat! ! et quand j'arrive, je te trouve tout coups crêpée et de pistolet à mon égard! !... Mais allons! en faveur de celte bonne nouvelle, je serai bon prince... Voyons... venez baiser papa Latréaumont, et dire que vous ne le ferez plus !
Rohan ne répondit pas à cette insolence, et continua de mâcher son mouchoir avec
une rage muette.
— Ah! nous ne voulons pas faire causette aujourd'hui, petite capricieuse ? eh bien, je parlerai pour deux. — Et élevant la voix , le colosse ajouta : — Monterey, gouverneur général des Bays-Bas, accepte ton nom, chevalier de Rohan - Montbazon - Guémenée- Soubise ! et te reconnaît pour chef suprême du eomplot dont le but est 1° d'établir violemment la république en Normandie d'abord, puis en France. Ensuite 2° d'abattre le roi Louis XIV de son trône, à l'aide d'un soulèvement, appuyé des armes étrangères. Y es-tu, à cette heure, mon fidèle sujet ?
— Je ne sais ce que vous voulez dire , monsieur... Comme je ne puis pas plus vous
252 LATRÉAUMOKT.
empêcher de parler, que trètre chez moi,... continuez si bon vous semble!
— Ah ! très-bien. Monterey n'attend donc plus pour agir que nos dernières instructions ; la flotte hollandaise, aussitôt qu'il les aura reçues , croisera devant Honfleur et Quillebœuf avec les troupes de débarquement à bord, jusqu'au moment où nous aurons fait le signal convenu: maintenant je crois que nous ferons bien d'envoyer de
nouveau Van-den-Enden à Bruxelles
Dans un mois il sera de retour, et nos affaires seront en bon train , car il est fort compté la-bas, Monterey en fait grand cas... et sous mille rapports, c'est un parfait émissaire. Hein? que t'en semble?
— Monsieur, — répondit Rohan, avec ce calme forcé que donne la conscience d'une colère impuissante, — désormais je veux, et j'entends demeurer seul et maître chez moi; j'aviserai aux moyens d'y parvenir sûrement; et une fois guéri, vous me ferez raison de tant d'outrages. Quant aux propos que vous tenez contre le service du roi, comme je ne suis pas un délateur, je vous
donne ma parole de gentilhomme que cela restera entre vous et moi ; mais je vous dirai de plus, monsieur Duhamel de Latréaumont, et vous devez me comprendre , que je n ai conspiré , ne conspire et ne conspirerai jamais contre le service de S. M. Estce clair, monsieur ?
— Et moi je te dis, monsieur de Rohan- Montbazon-Guémenée-Soubise , que tu as conspiré^ que tu conspires, et que tu conspireras contre le service de S. M. Est-ce clair ?
— Je vous défie, monsieur, de me prouver d'abord que j'ai conspiré !
— Ah ! tu n'as pas conspiré !... ah! tu ne conspire pas?
— Les preuves, monsieur ?
— Les preuves ! . . .
— Oui, les preuves, les preuves écrites ?
Latréaumont fronça ses sourcils, se mordit les lèvres, mais après quelques minutes de silence il répondit froidement :
— Ah! nous jouons ce jeu-la , belle infante? J'avais prévu le cas, et mes précautions sont prises... Ecoute-moi bien, chc-
valier ; — et le colonel prit un ton beaucoup plus sérieux qu'il ne Pavait eu jusque là ; — puisque tu oublies ainsi tes promesses, ta vengeance, ton espoir et ton ambition! moi qui n'oublie rien, je veux ton nom et ta personne pour notre complot, et mille massacres ! je l'aurai ! comme je m'appelle Jules Duhamel de Latréaumont, ou sinon prends bien garde !
M. de Rohan fit un sourire de dédain.
— Louis ! pour la dernière fois, il s'agit de conspirer? Est-ce oui ? est-ce non ?
— C'est non ! non ! mille fois non ! et encore non ! — s'écria Rohan.
Latréaumont attacha un instant sur le chevalier son regard pénétrant, et continua :
— Puisque c'est mille fois non, il ne te reste donc que deux partis à prendre : ou dénoncer le complot, ou t'en aller avec ta
Maurice, sans conspirer davantage!!
Quant à dénoncer, tu n'oserais pas, il y a en toi trop de noble et vieille race ; c'est un sot scrupule, mais tu l'as, tu ne dénonceras donc pas le complot!... Il te reste alors à
t'en aller et à n'y plus prendre part!... Or, tu sais si, quanpl je veux, je veux ! ! Eh bien, aujourd'hui , comme demain , comme toujours... à l'avenir, enfin, du momentoù je te vois hésiter une minute.... tu entends bien, hésiter une minute à continuer de conspirer, la minute diaprés, toi, Van-den- Enden, Nazelles, ta Maurice et moi nous sommes tous cinq jetés à la Bastille, comme coupables d'un complot contre la vie du roi et la sûreté de l'Etat... complot dont tu es le chef, comprends-tu ?
Rohan demeura stupéfait, il ne comprenait pas encore.
— Or, sur le pied de faveur et de tendresse où tu en es à cette heure avec Pacha XIV, son visir Louvois, et sa Sultane Montespan... tu vois clair et net ce qui t'attend, mon doux agneau égaré, bêlant après le bercail? — Et le colonel lit un horrible geste circulaire en se contournant le cou avec la main.
Le souvenir de l'affreux rêve de Maurice, dans lequel Latréaumont lui avait apparu sous la figure d'un bourreau, traversa la
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pensée de M. de Rohan , brûlante et aiguë comme un trait de feu ; souffrant, nerveux, accablé par tant d'émotions si rapides et si contraires, les idées du chevalier commencèrent à se troubler ; il regarda Latréauniont avec une stupeur égarée, et ce fut d'une voix éteinte, vague et inarticulée, qu'il répondit au colonel : — Je ne sais pas ce que vous voulez me dire, moi ! — et M. de Rohan frisonnait malgré lui.
— Non ?... Eh bien, voila ce que je veux te dire, moi ! si lu refuses de conspirer davantage... Je prends une de ces plumes-la... et Ta... devant toi... sur cette table-la... je l'écris... tu m'entends bien? je t'écris à toi, monsieur Louis de Rohan, une longue letlre confidentielle, dans laquelle je développe et je raconte, point par point, nos plans, mes voyages et mes tentatives en Normandie, l'explication de la Gazette de Bruxelles, le projet des Hollandais, les propositions que je viens de faire en ton nom a Monterey, la réponse de ce ministre, les formules de république et les placards que Van-den-Enden a écrits de sa main ; dans
ma lettre je nomme Nazelles et ta Maurice sachant l'affaire; je t'annonce qu'il y a bon espoir, j'ajoute force injures contre le grand monarque, force allusions a ta haine contre lui, et à ses me'pris pour toi, un mot cruel et insultant sur Louvois, un autre idem sur la Montespan, etc.. puis, je fais tomber le tout dans les mains dudit marquis de Louvois. Comprends-tu maintenant ?
Ce projet était si infernalement conçu, que Rohan, épouvanté de son audace, respirait à peine : — Mais vous vous perdez vousmême, — dit-il presque machinalement.
— Est-il enfant ! ! Eh! mille échafauds! certainement oui, je me perds!... que m'importe à moi ? qu'ai-je à risquer maintenant? Je suis ruine puisque tu es ruiné, je suis trop connu et trop vieux pour faire d'autres dupes... ce complot est ma dernière ressource ; pour qu'il réussisse, il nous faut ton nom ; si tu le retires, le complot avorte, et je suis réduit à la dernière misère ou à me brûler la cervelle! Or mourir ainsi ou de la main du bourreau, que m'importe à moi? et au moins en te menaçant d'agir comme je ii. 17
258 L.ATREAUMONT.
ferai... et tu sais si j'en suis capable, j'ai la chance de te forcer à continuer de conspirer; sinon, je fais qu'on nous arrête,
et je me figure que la fin du monde est arrivée!
— Oli ! mon Dieu! mon Dieu! — Ce fut tout ce que put dire le chevalier en joignant les mains avec une terreur croissante.
— Vois si la trame est bien tissue, hein ? Me perdant moi même, tout étant vrai d'ailleurs , qui pourrait douter du complot?
J'aurais bien pu aller trouver Louvois, te dénoncer pour obtenir ma grâce et quelque argent, mais quoique criminel, c'est une lâcheté qui ne me va pas ; tandis que si je partage ton sort , beau pastoureau , je n'ai rien à me reprocher, c'est toi qui l'auras voulu. Quant aux accessoires de la révélation, dans le cas où Van-den-Enden , Nazelles, toi et moi (car j'en aurais une velléité , mille tonnerres! pour compléter la scène) , nous voudrions nier ce que j'aurai si longuement expliqué , il est , de par les souterrains de la Bastille , certaine bonne' dame velue de rouge, ayant pour mains des
tenailles de fer, et qui est si insinuante, qu'au bout d'un quart-d'heure de conversation, elle a tous vos secrets et même ceux des autres ; ainsi donc, gagné par les caresses de cette bonne dame Torture , ainsi qu'on la nomme, nous avouerons tout, nous te chargerons tous; et d'ailleurs, quand tu serais innocent (et tu es mille fois le contraire), la haine du roi, de son favori et de sa maîtresse , te perdait à coup sûr. Alors donc, un beau soir , mon jeune prince, un beau soir, au chant des trépassés, on t'emmènera en procession vers une belle estrade tendue de noir, au milieu d'une belle place publique... et là... certain compère, mari de dame Torture , comme elle vêtu de rouge, tenant sa hache a la main, s'approche
de toi...
— Et ne voulant que faire une atroce plaisanterie, Latréaumont se dressa brusquement, et s'avança sur le chevalier
— Àh! — s'écria M. de Rohan en se jetant en arrière, et en interrompant le colonel par un cri terrible; puis il ajouta, en proie a un affreux délire de frayeur: — Mau-
200 LATRÉALMO.NT.
vice , au secours ! ton rêve Maurice, au
secours !
Et il tomba évanoui.
Depuis quelques minutes, le malheureux chevalier, épuisé par sa blessure , brisé par tant d'épouvantables secousses, sentait sa pensée lui échapper, a mesure qu'il entendait Latréaumont développer ses épouvantables menaces, d'une exécution si facile, si sûre et si affreusement en rapport avec l'indomptable caractère du partisan.
Puis ses idées superstitieuses revenaient de plus en plus effrayantes à son esprit troublé; joignant au rêve de Maurice les souvenirs du chasseur noir, et de l'orage, au milieu duquel Latréaumont lui était apparu à Fontainebleau, tout enfin, jusqu'au singulier effet produit par le pistolet, qui l'aurait seulement étonné, dans son élat normal, tout enfin concourait alors à frapper d'une superstitieuse terreur cette imaginatien déjà si affaiblie par la douleur ; aussi n'est-il pas étonnant que lorsque le géant, par une de ces effroyables plaisanteries qui lui étaient familières, s'approcha du chevalier, le geste
qu'il fit, les mots affreux qu'il prononça, retraçant encore a M. de Rohan le songe de Maurice, il eût, dans le délire de la fièvre et de la terreur , pris un instant Latréaumont pour quelque fantôme effrayant.
M. de Rohan resta évanoui assez longtemps; et, il faut le dire, Latréaumont parut touché de l'état de souffrance atroce où paraissait plongé le malheureux chevalier ; il le porta sur un sofa, rebanda sa blessure, dont l'appareil s'était dérangé; et lorsque M. de Rohan revint h lui, s'éveillant comme d'un songe, il vit Latréaumont , agenouillé près du sofa , et attachant sur lui ses gros yeux gris à fleur de tète....
Le premier mouvement de M. de Rohan révéla son effroi... Il repoussa Latréaumont et s'éloigna de lui avec horreur; puis passant la main sur son front brûlant , il regarda autour de lui avec angoisse.
Ayant enfin tout-a-fait repris ses sens, le chevalier voulut se lever du sofa où il était assis, mais ses forces le trahirent, et il y retomba en cachant sa tète dans ses mains.
— Eh bien! Louis, comment te trouves-
tu à cette heure ?.... lu parais toujours bien faible ! — lui dit le partisan , tâchant de prendre une inflexion aussi affectueuse que possible.
— Si vous avez l'ombre de pitié , monsieur, — répondit M. de Rohan d'une voix affaiblie, — laissez-moi; demain je vous répondrai, aujourd'hui je ne le puis», vous le
voyez bien je suis brisé, je n'ai plus la
tête a moi, je délire! ayez donc un peu de pitié, que vous ai-je fait, mon Dieu! pour me torturer ainsi ?
— Voyons.... voyons.... calme- toi, nous
causerons après que diable! aussi, tu
m'exaspères! J'avoue que j'ai été un peu cru tout-à-l'heure dans mes menaces ! mais aussi tu n'es ni juste, ni raisonnable !
— Vous êtes un infâme !
— Bon, je suis un infâme ! pourtant, mon pauvre Louis, voyons un peu, tu me traites en véritable scélérat, tu m'accueilles en chien enragé: faisons donc nos comptes, et sans reproches, mort-Dieu! tu verras que je ne suis pas non plus si diable que j'en ai l'air!
En parlant ainsi, l'accent de Latréaumont
était toujours rude, mais il y perçait, «ne sorte de cordialité brutale , car , on Ta dit , le misérable état dans lequel se trouvait le chevalier eût attendri le coeur le plus dur; et d'ailleurs, Latréaumont, en sacrifiant impitoyablement tout a sa cruelle personnalité , avait trop de sens et n'était pas assez foncièrement méchant , pour ne pas éprouver parfois comme un remords confus du mal qu'il causait, ce qui sans doute le rendait plus coupable encore, en cela qu'il avait ainsi la conscience de ses crimes, et plus dangereux aussi , car le moindre mot d'affection dans la bouche de ce sacrispan féroce était d'un effet d'autant plus assuré , qu'il contrastait fortement avec la dureté habituelle de ses manières.
— Voyons, mon pauvre Louis, — reprit le partisan, — faisons donc nos comptes; aujourd'hui, lu as voulu me tuer deux fois., de plus, tu m'as frappé au visage. Moi.... je t'ai sauvé la vie une fois a Fontainebleau , une autre fois a Maastricht, en te dégageant des mains de cinq hulans de Spuzheirn; une autre fois encore j'ai fait mieux, je t'ai sauve
l'honneur, citait au camp de Worms! te le rappelles-tu ? Tu te trouvais dans un de tes jours nerveux où tu te laisserais battre par un enfant , et où tu es , malgré ça , taquin comme une vieille dévote, dans une discussion avec le comte de Syran, tu tournais à l'aigreur, Syran le prend sur le haut! tu t'intimides , je voyais le moment où il allait abuser de son avantage pour t'insulter ; qu'est-ce que je fais?., pour déplacer la querelle qui s'envenimait, je saute à la perruque de Syran, en lui reprochant de me regarder de travers depuis une heure (il était louche), il me rend un soufflet, nous courons à nos épées, nous sortons de la tente... et hourra pour la bonne cause! ma rapière le cloue sur la bruyère, comme un papillon sur une carte! Total, tu as voulu me tuer deux fois et tu m'as frappé au visage une fois, moi, je t'ai sauvé la vie deux fois et l'honneur une fois... est-ce vrai ?
— Oui, monsieur, cela est vrai sans doute, mais vous faites aussi cruellement payer vos services, — dit M. de Rohan avec amertune, et non sans une secrète frayeur d'entendre
Latre'aumont, au lieu de le menacer, prendre ce ton de brusque bienveillance et lui rappeler ses souvenirs.
— Soit je suis hors de prix, — dit le
colosse ! — mais admettons que je te redoive; pour cela, voyons? qu'as-lu fait pour moi, toi? Tu m'as laisse grignotter le bord de quatre ou cinq cents pauvres mille livres, à même desquelles tu mordais à belles dents? Or, sans moi, tu les aurais mangées tout de même? et pas si gaiement, peut-être.
— C'est parce que je vous ai accueilli chez moi , et que je vous ai rendu des services, misérable! qu'il est infâme à vous de me traiter comme vous faites!
— Tu m'as rendu des services? oui, mort- Dieu tu m'en as rendu ! je ne rougis pas
de l'avouer; et je dirai plus, je voudrais que tu pusses m'en rendre encore ! mais aussi , moi , en devenant ton commensal , n'ai-je pas été a toi nuit et jour ? soir et matin ? toujours bon et prêt à tout ? Quand tu étais dans tes humeurs sombres, qui te remontait? qui t'égayait ? qui savait te donner du cœur au ventre? Latre'aumont ! qui te portait au lit
quand tu étais ivre? qui dressait tes chevaux d'arquebuse ? qui mettait mieux ta meute sous le fouet, que pas un veneur ? Latréaumont! qui a enseigné nos dogues à mordre les culottes des recors et des huissiers, en les excitant contre un vieux sarrau noir? Latre'aumont! qui reçoit nos créanciers à coups de pieds dans le ventre , les paie à coups de canne , et les renvoie à coups de
pieds dans le encore Latréaumont
toujours Latréaumont !>... El dernièrement, en Bavière, au risque de se faire pendre, et pour te délivrer un moment, toi et ton électrice, de l'espionnage de cet animal d'électeur , qui, mieux monté que vous , ne vous quittait pas, qui donc dans une halte , profitant de la distraction de ce mcynherr jaloux, qui vous épiait de tous ses gros yeux , qui donc a trouvé le moyen de mettre un petit morceau de mèche de carabine , tout allumé, dans l'oreille du cheval électoral? de façon que ledit cheval , furieux , a toutà-coup pointé, rué , bondi, et fini par emporter aux cinq cent mille diables l'électeur épouvanté, qui poussait des cris de paon ! et
a sa suite toute sa cour effarée , comme une bande de moutons après leur bélier? de façon que restant seul avec rélectrice , tu as profité du moment pour Rassurer de ton premier rendez-vous? a qui dois-tu ça? — encore a Latréaumont... enfin, est-ce vrai ? est-ce vrai?
— Laissez-moi ; — dit Hohan , qui , par une incroyable versatilité de caractère, n'avait pu s'empêcher de sourire, malgré lui , en se souvenant de ces grossières facéties du partisan, et qui sentait avec une angoisse horrible sa colère contre ce dernier perdre peu à peu de sa première violence.
— Allons, voyons, Louis, causons donc en hommes, mort-Dieu! et non pas en caillettes. Je te parle de tes folies , puisque les choses sérieuses t'effarouchent ; car on ne sait, mille diables! comment te prendre.
— Laissez-moi laissez-moi, vous dis-
je ; vous m'effrayez plus maintenant que tout-à-l'heure! c'est ma ruine! c'est ma mort que vous voulez!
— Ah ça ! que diable veux-tu que je fasse de ta mort, puisqu'elle entraînerait la
mienne! et quant a ta ruine, je voudrais bien, triple-dieux! avoir encore à la vouloir; car nous serions plus riches que nous ne le sommes, mon garçon.... Mais puisque ça est consommé par ta faute , par notre faute, si tu veux, qui, maintenant, lâche de te relever de cette ruine? qui, le premier , a pensé au complot de Normandie? Latréaumont ! car voyons , as-tu assez de tète pour machiner une conspiration ? pour trouver des adhérents ? pour soulever des mécontents-? Non, tu es mou, tu es indolent, tu te décourages ; et moi , pendant ce temps-là , j'organise tout ; Récris en Hollande ; ^obtiens des résultats! je fais tout enfin; et pourtant, si l'affaire succède bien, qui sera le chef suprême de la république de Normandie? AI. deRohan; et qui aura tout préparé? M. de Latréaumont. Et voilà pourtant comme j'agis et pourquoi ? pour assurer la
grande position cl1 un ingrat!
— Un ingrat !
— Mais oui, d'un ingrat; car dans tout cela, qui aura la part du lion? ce ne sera, mort-Dieu pas le lion , n'est-ce pas ? Ainsi ,
lu dois m'être reconnaissant de tout ce que je fais, de tous mes sacrifices !
Vous! vous! des sacrifices!
Moi ! Est-ce que , s'il le faut pour le
bon succès de notre complot, je ne suis pas prêt à sacrifier la tranquillité de mon neveu, Auguste Des Préaux, mi le-Catons! la perle des garçons ! brave comme son épée , doux comme un agneau; qui, à l'heure qu'il est, ne pense qu'à épouser en paix une femme riche et charmante qu'il aime depuis dix ans! Eh bien, j'aurais pourtant le courage de te sacrifier tout ça!
— A. moi? Vous êtes fou.
— Encore une fois, a toi, puisque tu es le chef, et que le meilleur de l'affaire te revient. Or, parce jque Des Préaux est mon propre neveu! ça n'est pas moins dur. Cordieu ! je sais ce que je fais, et ce que valent Auguste et sa jolie veuve! je sais bien aussi le chagrin terrible qu'il vont avoir , d'être obligés de passer leur lune de miel dans
tous les tracas d'une conspiration! eux
qui n'y pensent pas le moins du monde ! Et toi, triple-dieux! au lieu d'être reconnais-
sant, au lieu de te remettre bravement et a franc collier dans le complot, tu t'amuses à lanterner des bergerades ! je t'ai bien entendu !
— Tenez, ne me rappeliez pas cette scène!
car, par l'enfer! je ne sais pas de quoi
je serais capable;
— Si.... je veux au contraire te rappeler cette scène.. Allons , calme-toi ; tu feras ce que tu voudras; tu t'en iras en Bretagne avec ta Maurice, si cela te plaît.
— Vous me laisserez partir vous renoncerez a votre affreux projet de tout révéler?
— Peut-être....
Uohan, stupéfait, regardait Latréaumont avec un étonnement impossible a décrire : — vous renoncez à vos menaces de tantôt ?
— Nous verrons, te dis-je... mais à cette heure, tout ce que je veux, c'est te faire comparer l'avenir que je t'offrais à celui qui t'attend avec ta Maurice; ça ne t'engage à rien , n'est-ce pas?
— Taisez-vous! ne souillez pas le nom de cet ange !
LE MAUVAIS GÉNIE. 27 l
— Au contraire , triple-dieux ! c'est moi qui m'épure en le prononçant ! écoute-moi donc ! Je veux d'abord que cet ange t'ait été fidèle pendant cinq ans , je veux que les bruits qui ont couru sur elle , sur Lorraine et d'Effiat, soient faux!
— Vous êtes un infâme calomniateur, taisez-vous.
— Ah! çà , mille grelots! est-ce que tu deviens fou? puisque je te dis au contraire que ces bruits sont faux! archi-faux!.... Te voila donc l'époux de ta Maurice , et vivant aux crochets de ta femme dont la fortune est, dit-on, de 400,000 livres; elle en prend cent pour payer tes créanciers, il lui reste donc cent mille livres et le manoir de Penhoet , qui, lorsque ses fermiers la paieront bien, lui vaudra 5 à 6,000 livres de revenu. Te voila bien et dûment 'installé en véritable gentillàtre ! ne possédant pas une obole à toi, et demandant de temps en temps deux écus a ta femme pour faire le garçon. Du reste, par saint Hubert ! je te vois fouettant bravement un lièvre avec cinq ou six bassels galeux, et revenant manger tondit lièvre
avec le pot au-feu de ta ménagère! puis le soir, si ton curé ou ton bailli parlent autre chose que le patois bas-breton, tu fais avec eux un cent de piquet. Voilà qui est éblouissant et magnifique! Hourra pour Lucullus!
— Eh! bien, oui... cette vie fut-elle aussi honteuse, aussi misérable que vous la dépeignez, je la préfère encore mille fois a celle que je mène ici ! — dit impatiemment le chevalier.
- — Voila donc, — continua Latréaumont sans répondre à M. de Rohan, et sûr de Favoir blessé dans son incurable amour-propre , — voila donc la fin du brillant prince qui , Pan dernier encore , séduisait Télectricc de Bavière ! du beau cavalier pour qui la belle duchesse de Mazarin avait tout sacrifié! du fier courtisan pour qui tous les coeurs soupirent! Te voila donc enterré vif, à la grande joie de Lorraine, de d'Effiat, de Yillarceaux, de Lauzun, de Cavoye, de tous tes rivaux enfin , qui se voient délivrés de toi et de tes succès qui les écrasaient. C'est bien! tu as fâché papa et maman , et tu vas toi-même le mettre en pénitence; c'est d'un
LE MAUTAIS GÉNIE. 273
gentil et doux caractère! On en fera de bons contes à la cour , où l'on te jalouse si peu. Mais peux-tu me dire ce que tu gagnes à cette visée d'enterrement?
— J'y gagne le calme , le repos , la paix de la conscience!
— Tout ce phoebus pastoral veut dire que tu trouves en te mariant de quoi payer tes créanciers et avoir quelques milliers de pistoles devant toi Je comprends , tripledieux ! je comprends.
— Et quand cela serait? ne savez-vous pas que je suis a bout? sans ressources et sans aucuns biens à cette heure ?
— Mais , peste d'opiniâtre , tu es a bout , parce que tu veux y être ! tu ne veux pas entendre que Monterey accepte!! Vois cette gazette, te dis-je! Or, puisqu'il accepte selon nos conventions, le marchand portugais doit délivrer aujourd'hui même 50 premières mille livres, dans un mois 50 autres, et dans trois mois 600,000 à compte sur les 2,000,000 demandés pour entrer en danse.
— Mais, misérable! cet argent est destiné à assurer l'existence du complot, et non
pas à payer mes dettes; détourner cet argent de son but , infâme , serait une autre ignominie !
— Mais , mille créanciers du diable! qui te parle de payer les dettes ! Je compte bien, au contraire, qu'aucun de ces drôles a longs mémoires ne verra seulement l'ombre d'une de ces pistoles! Cet argent est chose sacrée s'il en fut, et absolument destiné a développer , comme tu dis si bien , Y existence du complot! or, comme Pexistence du complot est incarnée en la nôtre , nous sommes forcés d'employer les écus de Monterey a développer largement et joyeusement notre dite existence , afin de nous faire une clientelle, de recruter des mécontents; or, pour cela faire , ne faut-il pas , cordieu ! que le complot puisse avoir grande chère, gros jeu, bon vin et belles courtisanes! qu'il mène enfin une vie généreuse et folle, pour prendre des complices a ces friands gluaux; car on n'attrape pas, mille tonnerres! des mouches avec du vinaigre. Aussi nous empaumons de la sorte autant de complices que nous pouvons; et au mois de juillet, une fois
Farrière-ban convoqué à Rouen , nous partons pour décider le soulèvement et préparer le débarquement des Espagnols.
— Je vous dis que cette révolte est une chimère , et lors même qu'elle pourrait se réaliser, je vous Pai dit, ne comptez plus sur moi !
— D'abord, comme tu n'as jamais mis le pied en Normandie , tu ne sais pas si c'est une chimère; mais crois-tu donc, mordieu ! que Monterey , fin renard, au moins aussi madré que Pétait l'Isola , s'en irait avancer des sommes considérables, faire croiser vingt vaisseaux de ligne sur les côtes de Normandie, et encombrer ses vaisseaux de troupes , de munitions et d'objets de débarquement; que Monterey enfin mènerait aussi chaudement cette affaire s'il n'avait pas la presque certitude d'un bon succès? si les rapports de ses émissaires en Normandie ne s'accordaient pas avec les espérances que moi et Van-den-Enden lui avons données ; enfin , réponds à cela ?
M. de Rohan ne sut, en effet, que répondre à cette objection, car le raisonnement
de Latréaumont avait une grande apparence de solidité. •
— Ainsi donc, — continua ce dernier, — il y a sinon certitude , du moins grande chance de succès. Maintenant, je suppose que le Tiers et Danger mettent déjà nos buveurs de cidre hors des gonds; bientôt notre or circule , les promesses tombent comme la grêle , les terreurs s'exploitent , enfin le soulèvement s'opère, la noblesse révoltée monte à cheval et s'assemble pour demander des états-généraux , la populace la suit en aboyant ; alors Des Préaux et ses chers amis te présentent aux hobereaux indomptés; tu t'appelles Rohan , tu as une perruque blonde, un magnifique justaucorps brodé, tu es beau comme un ange, tu traites le grand monarque de tyran , tu ordonnes de courir sus à la personne et surtout aux coffres-forts de tous les receveurs de tailles et employés du fisc , que tu déclares Peste
publique (l) ! Hourra ! toute la gentil-
hommerie de la province t'appuie, et le
(1) Voir aux pièces le programme du complot.
LE MAUVAIS GÉME. 277
voilà tremblée , mordieu , jreconnu comme général et chef suprême de la république normande, ainsi que Van-den-Enden demande qu'on appelle ça , en effet, le titre est bon pour commencer et affriandcr le populaire. Une fois donc la Normandie révoltée, se souvenant du duc de Rohan ton oncle, tous les huguenots mécontents du Dauphiné et de la Guyenne s'insurgent, le feu prend à la traînée, il n'y a pas dix mille hommes de troupes en France! où diable ceci peut-il s'arrêter! Mais alors, mille rancunes ! vient le beau de l'histoire, nous marchons droit à Versailles , au plus gardé par deux mille hommes de la maison du roi, et nous mettons la main sur le Sultan , sur la Sultane, sur les Sultanillons et sur le Visir Louvois, je te laisse le sultan et la sultane, et je m'arrange du visir, a qui depuis long-temps j'ai à dire entre deux yeux le mot potence! Alors, vois-tu, dans ce jour de triomphe, cet orgueilleux despote qui t'a si souvent forcé de te courber devant lui pour l'insulter encore plus insolemment après... le vois-tu a ta merci? toi pouvant te venger,
l'avoir là entre tes mains, pouvoir aussi disposer du sort de quelques mignons de sa
cour qui t'ont outragé h son exemple
Lorraine, d'Effiat, Villarceaux! mille tonnerres comment! quand ce triomphe ne
devrait durer qu'une heure, tu n'achèterais pas cette heure par
-— Oh! par ma vie! l'avoir en ma puissance... une heure seulement, une heure, et mourir après! — s'écria Rohan exaspéré par le souvenir des récentes humiliations qu'il avait encore souffertes , et cédant avec une misérable faiblesse aux instincts de vengeance et d'ambition que les paroles de Latréaumont venaient d'éveiller de nouveau dans son âme.
— Eh bien, mort-Dieu! il y a mille et mille chances pour que tu aies Phoebus et ses rayons en ta puissance , et tu hésites encore ! lorsqu'il ne s'agit pour toi que de vivre joyeusement pendant deux mois et d'attendre ! car voilà tout ce que je te demande, attendre!... puisque je me charge de tout préparer avec Des Préaux , et que tu n'auras qu'a paraître au dernier moment.
— Oli ! ma faiblesse ! ma faiblesse ! — - s'écria Rohan avec une frayeur croissante , se sentant ébranle' et subissant déjà l'influence des perfides insinuations de Latréaumont, qui le pénétraient presque maigre' lui. — Puis reprenant encore courage , il s'écria : — Non, non, laissez-moi, odieux tentateur, laissez-moi, — jamais... jamais je n'y consentirai, laissez-moi partir.
— Eh pars, mort-Dieu! — répondit Latréaumont avec impatience, je ne te retiens pas! seulement, laisse-moi finir : Je te suppose donc, avec raison, à la tète de deux ou trois provinces révoltées, qui sait ensuite ce qui peut succéder pour toi? Au point où la haine entière de l'Europe est soulevée contre Sultan XIV, serait-il donc bien impossible que l'empereur et le roi d'Espagne (j'en ai d'ailleurs touché deux mots a Monrey) (1), auxquels ta maison est alliée, afin d'abattre une bonne fois le grand monarque et sa gloutonne monarchie , te reconnussent comme prince souverain ou roi feudataire
(I) Voir le procès.
de l'Ile-de-France. Hein ! c'est maigre sans doute auprès de Ja totalité du territoire français; mais, mille-couronnes fermées!
c'est beaucoup auprès de la Logette au Diable à Saint-Mandé, royaume désert que nous prête S. M. M' l'Huillier, conseiller au parlement de Rouen! qu'en dis-tu?
Le chevalier se trouvait dans une horrible perplexité ; telles chimériques que parussent les espérances dont Latréaumont le voulait enivrer, on le répète, la prodigieuse influence que le duc de Rolian, traitant de roi à roi avec Louis XIII , avait exercée était si évidente, les troubles de la minorité étaient si récents, on y avait vu de si singuliers exemples de l'étrange fortune des partis, qu'une tète moins faible et moins glorieuse que M. de Rohan aurait pu faiblir et ajouter , comme fit le malheureux chevalier, une vague créance aux audacieuses visées de
Aussi, M. de Rohan marchait à pas précipités, s'arrêtait , réfléchissait , se frappait le front avec désespoir , tandis que le géant, qui semblait tenir le fil au bout duquel vol-
LE MAUVAIS GÉNIE. 28 l
tigeait si douloureusement cette âme en peine , se complaisant dans l'impression qu'il causait, ajouta: — Je dis roi feudataire de Pile -de-France, parce que tu sens bien que Van-den-Enden , avec ses imaginations de république , de liberté, d'égalité, d'âge de miel et de paradis sur terre , est la plus vieille bête que je connaisse; et je le tiens, triple-dieux, pour une fieffée pécore, s'il se figure qu'après la révolte, on ne lui donnera pas des camouflets avec la fumée de ses paperasses républicaines... Je lui laisse croire qu'on fera ce qu'il désire , parce qu'il nous sera bon pour aller négocier avec Monterey; mais une fois ton trône assuré, sire ! moi , ton premier ministre , je ferai pourrir dans un cul-de-bassse-fosse, ou plutôt pendre , c'est plus sur , ce vieux rêveur véritablement dangereux pour tout pouvoir établi.
— Que faire! que faire, maintenant! — dit le chevalier avec une horrible anxiété. — Oh! ma bonne résolution de tantôt! — oh! mon calme d'une seconde! Mon Dieu! que faire ?
282 LATRÉAUMOiNT.
— C'est bien simple!... Conspire;... ou ne conspire pas et épouse : si tu conspires, tu feras un heureux ; si tu te maries, un malheureux !
— Que voulez-vous dire ?
— Si tu conspires, l'heureux sera moi ! si tu te maries , le malheureux sera Lorraine , car tu lui prendras sa maîtresse pour en faire ta femme.
— Mais des preuves... des preuves, misérable!... donne-moi une preuve, seulement une preuve ! et je ne revois Maurice de ma vie?
— Où diable veux-tu que je te donne des preuves ? je n'en ai pas ; ce sont de simples on dit , des bruits que tout le monde repète. Après tout , il est possible que ce soit faux ; alors e'pouse , et je verrai ce que j'aurai a faire...
— Des bruits... mais ils courent ces bruits ! et le monde accueille si vite et si bien ce qui est bas et infâme , qu'une calomnie répandue devient a ses yeux une réalité ! . . . Alors si, moi, j'allais passer pour la dupe de Lorraine ! pour avoir, pour un peu d'ar-
gcnt , épousé bassement une femme qui a élé sa maîtresse ! — Quelle honte ! Mais, venant à se rappeler la grandeur et la noblesse de dévouement de Maurice . et l'angélique et constante pureté de son caractère , il s'écria : — Mais non! c'est impossible! celte voix touchante, ces larmes, cette fierté, ces accents émus, ces mots entraînants, tout cela ne trompe pas ; ce n'est pas la un vain jeu des lèvres ! c'est un cri de l'âme la plus dévouée qui soit au monde! Aussi, tu mens, infâme! oui, tu mens! Laisse-moi... je le sens... mon bonheur est avec Maurice; car j'étais si heureux tantôt ! je me sentais si grand! si fort ! si puissant! mes nobles résolutions me donnaient tant d'énergie ! ma route me paraissait si belle et si riante ! tandis que maintenant, oh! maintenant, misérable ! grâce à toi, tout est ténèbres autour de moi ! — dit le malheureux chevalier avec un élan de croyance désespérée: — Non!
non ! Maurice m'aime ; je ne la quitterai pas. Maurice m'est fidèle ; encore une fois, de tels accents ne sont pas menteurs ! — Allons, je t'accorde que Maurice soit
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sincère, — dit Latréaumont avec insouciance ; — pourtant écoule : Ne m'as-tu pas mille fois raconte, que sortant chaque matin de chez je ne sais quelle Lais de bas étage, dont tu étais affolé, pour te rendre chaque jour chez la belle duchesse de Mazarin, tu savais pourtant tellement ensorceler cette dernière par ta voix , par tes larmes, par tes mots e'mus et par cent mille et cœtera , que tout cela , mort-Dieu , paraissait aussi à la duchesse : un cri de l'âme la plus aimante qui fût au monde ! et pourtant c'e'tait faux; tu trompais laMazarineîNous nous en moquions , et devant moi tu répétais , par dérision, ces mêmes phoebus si convaincants , à ces damnées sauteuses bohémiennes avec qui nous soupions quelquefois dans ces temps-là!
— Oh! c'est horrible, horrible,... cela est vrai! — dit le chevalier avec amertume, — j'ai bassement menti et souillé ce qu'il y a de plus saint au monde ! pourquoi ne ferait-elle pas de même à mon égard? — Puis , voulant tenter un dernier effort de croyance: — Mais enfin, quel intérêt peut
avoir Maurice a se faire e'pouser par moi?... Ne voulait-elle pas se faire cbanoinesse ?
— Oui, comme moi je veux me faire chanoine ! Est-ce que si elle Pavait sérieusement voulu, elle serait venue te dire Je le ferai?.., non , elle l'aurait fait d'abord, et puis l'aurait dit cela est , maintenant acceptez ou n'acceptez pas.
— Mais , encore une fois , quel intérêt peut-elle avoir a m'épouser ?
— Eh! mais, cent diables, elle veut faire une fin ! Qui s'est présente' pour cela jusqu'ici ? Personne. Dans deux ou trois ans elle sera -vieille fille ou jeune femme ; et, si les bruits sont vrais, avec le peu de fortune qu'elle a, c'est mort-Dieu trouver une prodigieuse retraite, je pense, que d'entrer dans la maison de Rohan , et d'épouser un des plus grands et des plus charmants seigneurs de France ? et cela , après avoir joyeusement rôti le balai , comme on dit ; sans compter qu'elle y trouverait à se venger après , en se moquant de toi avec Lorraine! Et, entre nous, mille tortures! tu n'auras pas volé une perfidie ! car enfin,
286 LÀTRÉAUMOWT.
l'as-tu assez maltraitée? assez écrasée de mépris et d'insultes? T'iniagines-tu qu'elle n'en a conservé aucun ressentiment? Est-ce que tu crois, mille rancunes! que si elle était aussi innocente qu'elle le dit , elle souffrirait de toi lout ce qu'elle a souffert depuis cinq ans? Non, non, la noble pureté s'indigne et se rébecque ;,.. la tromperie se courbe lâchement sous les outrages , suit opiniâtrement son but, et sa haine cachée s'augmente de chaque insulte!!
Grâce à sa profonde connaissance du caractère de M. de Rohan , Latréaumont n'avait pas en vain employé cet infernal raisonnement; car il savait, on l'a déjà dit, que le chevalier, par une conséquence de son détestable caractère, tout en rendant Maurice la plus malheureuse des femmes, avait la conscience du mal qu'il lui faisait, et son âme, aigrie par l'infortune, ne pouvait pas croire que Maurice, ainsi méconnue, eût assez de générosité pour oublier ces cruautés, et n'y répondre que par une affection , impassible dans son dévouement ; en un mot, M. de Rohan ne pouvait compren-
dre cette re'signation douce et pieuse, qui est à la tendresse , si cela se peut dire , ce que le courage civil est au courage d'action. Aussi , l'infortuné , dans son aveuglement , attribuait-il l'amour opiniâtre de Maurice a une dissimulation haineuse , qui marchait sourdement à la vengeance.
— Mon Dieu! mon Dieu! que faire?...
comment sortir de ce doute,... de ce chaos? C'est horrible! — disait le malheureux chevalier.
— Que les mille millions de tonnerres et éclairs du bon Dieu te servent de lanterne pour en sortir! mais décide-toi, conspire ou épouse, oui ou non,... je verrai ce qui me reste a faire. Tu sais tes deux destinées, maintenant choisis, décide-toi, et dis-moi: Je suis à toi, foi de Rohan !
— Ah ! si j'étais sur que Lorraine.. . si tu étais sur...
— Mille diables ! je ne suis sûr que d'une chose, c'est que Monterey accepte, que tu peux espérer un trône, et que tu hésites entre une couronne et une gentilhommière de Bretagne.. Voyons?, est-ce oui?, est-ce non?
288 LATRÉAUMOMT,
— Au fait, — dit Rohan avec un accent de résolution désespérée , et se jetant pour ainsi dire les yeux fermés dans l'abîme que Latréaumont avait ouvert sous ses pieds, — j'épouserais Maurice demain , et elle serait innocente , que la source de toute croyance est à jamais empoisonnée en moi ; ainsi, vivre solitairement toute sa vie avec une femme que Ton soupçonne, ou jouer sa tète pour une couronne... le choix n'est pas douteux ; Latréaumont, c'est peut-être l'arrêt de ma mort que je signe... —Et le chevalier hésita un moment, puis il ajouta rapidement : — foi de rohan... je suis à toi... je conspire!
— Et foi de Latréaumont! lu fais bien... C'est, entre nous, à la vie, à la mort. — Et Latréaumont embrassa cordialement le chevalier.
A ce moment, un bruit épouvantable retentit ; la porte de la galerie tomba sous des coups de hache, et l'Andouiller, armé de sa carabine, Dupuis d'une vieille hallebarde, et maître François d'une fourche , se précipitèrent dans le cabinet en criant : — Tuons
LE MAUVAIS fcENlE. 289
le scélérat! s'il ne Test pas, tuons-le ï!
Cette brusque invasion fut un contraste d'autant plus grand, que Lalréaumont tenait encore la main de Rohan dans les siennes.
Qu'est-ce que cela? — demanda le chevalier en fronçant le sourcil.
— Monseigneur, — dit Dupuis , — vous m'aviez ordonné d'aller chercher L1 Andouiller et François ; je viens de les trouver , et nous venions...
— Nous venions, monseigneur, pour...
dit TAndouillcren mettant Latréaumont
en joue.
Dupuis est un vieux fou; il a pris une
plaisanterie pour une chose sérieuse... Allez... retirez-vous, — dit M. de Rohan en faisant un signe de main qui stupéfia ces dignes serviteurs.
Ah ça! Dupuis, vieux drôle, — dit le
colonel, — a boire, mille diables! et dans mon grand verre ! car avec tout ça je n'ai pas bu , et je crève de soif. Et toi , maître François, — ajouta-t-il, — attelé tout de suite tes deux rosses, vieil ivrogne, si elles peuvent se traîner ce soir.
290 LATllÉAUMOM".
— Monseigneur ? — dit ee dernier en s'adressant ù M. de Rohan d'un air interrogàtif.
Comme le chevalier hésitait, Latre'aumont lui dit à Poreille: — Ne faut-il pas aller tout de suite faire partir le vieux de Piquepuce ?
M. de Rohan soupira et dit: — Attelé, maître François.
Et les domestiques stupéfaits se retirèrent.
— Allons, le temps est calme, — dit Latre'aumont ; — en revenant de Piquepuce nous irons faire un tour à Vinccnnes, et après , pour te distraire , si tu veux , nous irons souper chez la Duchcsnet, et, vive Dieu ! dire deux mots à ses nièces après le pharaon qui suivra le souper!
— Non, non... je veux rentrer ici.
— Soilî je te disais cela, parce qu'il doit y avoir un jeu d'enfer ! Louvigny me Ta dit hier en sortant des Trois-Cuillers... Ah! à propos, une bonne histoire, tu ne sais pas qu'il ma fallu dégainer pour avoir cette
gazette.
Et centre qui ?
— Contre Chàteauvillain ! qui a , mille diables! emboursé un fruit savoureux de ma quarte basse.
— Bravo ! je le hais, il est des amis de Lorraine !
— C'est ça qui m'aura, sang-Dieu! porté bonheur; allons, viens, appuie-loi sur moi! mais avant de partir, laisse-moi boire ce que m'offre ce drôlei — Et Latréaumont, après avoir bu un grand coup de vin que lui apportait Dupuis, fit une grimace horrible, et s'écria: — Ah ça!... je ne veux désormais boire ici que du vin de Bourgogne de chez la Guerbois ! tu m'entends, vieux drôle... et veille toi-même à ce qu'on ne s'y trompe pas...
— Le carrosse de monseigneur, — dit tristement L'Àndouiller.
Et Rohan, soutenu par Latréaumont, traversa la galerie. Arrivé au perron dévasté, maître François se pencha sur son siège , et dit... selon les habitudes de cocher de ce temps-là : — Monseigneur, où faut-il toucher?
— A Piquepuce , chez maître Van-den- Enden, vieil ivrogne ! — dit Latréaumont*