‹ Latréaumont (volume 4)Chapitre 27 sur 42 · L*ESTORTUAIRE · texte numérisé non relu

L*ESTORTUAIRE

Si^e de la sorte; aussi Louis XIV voulant, sans y répondre directement , terminer cette scène embarrassante, dit à voix haute à M. de Yillarceaux, qui s'était peu à peu rapproché, et tenait aussi un Estoriuaire à la main : — Monsieur de Yillarceaux, faites rentrer les équipages de ma vénerie à l'hôtel du Chenil, et donnez-moi ce bâton. Je verrai courre avec la meute du cabinet. — Puis, ce disant, le roi prit \ Estoriuaire des mains de M. de Yillarceaux, et ajouta : — Allons, messieurs, partons 1

Cette réponse indirecte à sa réclamation était si oficnsante et tellement significative pour M. de Rohan, que, perdant toute mesure , sans arrêter précisément le carrosse du roi , le Grand-Yeneur s'en rapprocha tellement , que Louis XIY n aurait pu faire un pas de plus sans le blesser; laissant alors tomber ses renés sur le col de son cheval , M. de Rohan s'écria d'une voix éclatante en prenant TEstortuaire par les deux bouts : — Sire ! puisque Yotre Majesté me refuse ici la justice qui m'est due; puisque j'ai le malheur de déplaire assez à Yotre Majesté pour qu'elle me traite aussi cruel-

268 LATRÉAUMOIST.

lement à la face de tous , moi gentilhomme, qui ne puis que souffrir et me

taire eh bien ! Sire, que de ce jour,

tout lien entre ma maison et la vôtre soit à jamais rompu comme je brise ce bâton !...

Et le Grand- Veneur, cassant FEstortuaire sur sa cuisse, jeta fièrement ces débris sous les roues de la calèche du roi; puis , tournant son cheval du côté des équipages de la vénerie, il prit à Tarçon de sa selle une bourse d'or, qu'il lança à ces gens, en leur disant: — Adieu, mes amis... Voici pour boire à la santé de Sa Majesté !

— Monsieur ! — s'écria Louis XlVen se levant à demi, d'un air menaçant; mais réfléchissant bientôt qu après tout cette sortie du chevalier comblait ses vœux, le roî ajouta avec sang-froid, en se rengorgeant sur son siège : — Monsieur de Rohan, votre démission de la charge de Grand-Veneur de France est, et demeure acceptée. — Puis donnant un coup de fouet à ses chevaux , Louis XIV dit à M. de Villarceaux : — Partons, monsieur.

fA la cour, suivant la calèche royale, passa

presque lont entière sous les yeux du chevalier de Ilohan, qui, restant enfin seul dans le carrefour, éperonna Scli/n^ el disparut bientôt dans une des sombres allées de la forêt.

Bien que cachées sous leur masque, mesdames de Lavallière et de Montespan n'étaient pas restées sans prendre part à la scène qu'on vient de décrire, et cela pour deu\ motifs bien différents. La première, malgré son opiniâtre douceur de caractère et son excessive humilité, qui lui faisaient endurer si patiemment les sarcasmes amers dont Taccablait sans pitié son impérieuse rivale , madame de Lavallière, dis-je, ne pouvait s'empêcher d'être intérieurement satisfaite de cette explosion de la colère du roi contre M. de Rohan, qu'on savait avoir été l'amant de la marquise ; car madame de Lavallière connaissait par expérience avec quelle dureté Louis XIV la traitait lorsque le hasard amenait à la pensée de ce prince,le souvenir du malheureux Fouquet, qui paya si cher ses tentatives auprès d'elle; ou bien encore, l'irritation du roi à propos d'un cer-

27^ LATRÉACMONT.

tain Braguelonne que la pauvre femme avait aussi aimé, alors qu'elle était fille d'honneur de madame la duchesse d'Orléans.

Quant à madame de Montespan , quoiqu'elle ne comprît pas la signification des regards irrités qu'involontairement Louis XIV avait jetés parfois sur elle pendant son entretien avec M. de Rohan ; elle était néanmoins sérieusement affectée de cette scène , parce qu'elle prévoyait une longue suite de jours maussades, tristes et fâcheux, qui devaient durer jusqu'à ce que la fureur du roi contre M. de Rohan fut calmée, fureur dont elle ne pouvait d'ailleurs s'expliquer la recrudescence.

La chasse commença donc ; heureusement pour les plaisirs du roi , les ordres donnés j)ar La Fanfare n'avaient pas été remplis, ei son cerf ^ ainsi qu'il disait, fut attaqué par la meute du cabinet; on le laissa courre, et Louis XIV qui suivait la chasse en voiture, allait, dirigé par M. de Saint- Herem, capitaine de la forêt, de carrefour en carrefour, pourvoir le cerf sauter les enceintes et traverser les allées.

l'estortuaip.e. Q-Jl

Arrivé au carrefour des bruyères noires ^ le roi arrêta sa calèche, et les ofTiciers ou gentilshommes qui Tentouraient, reculèrent assez leurs chevaux pour que le roi eût la liberté de s'entretenir avec les femmes qui étaient dans son carrosse, sans être entendu. Aux mouvements d'impatience que LouisXIV no pouvait contenir,on voyait qu'il avait une rude envie de quereller ses maîtresses > mais qu'il ne savait trop comment engager la discussion, ne pouvant ni ne voulant leur laisser pénétrer que sa colère venait surtout des confidences qu'il avait surprises dans la chambre des filles d'honneur, et que sa haine et sa jalousie contre M. de Rohan était le premier mobile de cette humeur si furieusement chagrine.

De leur côté, mesdames de Lavallière et de Montespan, voyant Louis XIV dans une disposition aussi irritable, ne disaient mot, regardaient les arbres ou la route, et attendaient opiniâtrement que le roi rompît le premier le silence.

— Il faut avouer,— dit enfin Louis XIV, en se retournant sur le siège de sa calèche , de façon à pouvoir regarder ses deuxmaîtresses.

fl'j'2 lATREAUMONT.

mais sans s'adresser directement à aucune délies, et abattant machinalement quelques feuilles avec la mèche de son fouet; — il faut avouer que si quelque chose peut faire oublier la rare impertinence de Taction de M. de Rohan. . . que je devrais d'ailleurs châtier comme il le mérite!... c'est la pensée que je suis enfin soulagé de ses services qui m'étaient devenus si odieux et si pesants !

Les deux femmes se turent et répondirent seulement par un signe de tète presque affîrmatif.

Le roi fit un geste d'impatience , et continua avec une expression d'aigreur jalouse mal dissimulée : — Cette disgrâce va sans doute coûter bien des larmes aux maîtresses de ce magnifique et galant mignonP.. Car il n'a, dit-on, qu'à paraître et à parler pour réduire les plus cruelles par ses airs de muguet et de femmelette, ou par son précieux pliœbus (i)!

Comme ses maîtresses s'opiniâtraient de plus en plus dans leur mutisme; sans plus long-temps déguiser sa colère , Louis XIV

(i) Luugage affoclé.

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dit durement, s'adiessant toujours aux deux femmes :

— Et voilà pourtant où mènent l'orgueil, rinsolence et la présomption jointes à la débauche et à l'impiété î Mais, bon Dieu! — ajouta-t-il avec une fureur toujours croissante, — mais, bon Dieu ! à qui la faute? qui exaspère ainsi la superbe de ces glorieux ? les femmes 1... Oui, mesdames, les femmes!... les femmes sans vergogne , qui , par de honteuses faiblesses, exaltent l'amour-propre de ces insolents-là !... leur font oublier qu'ils ne sont ni ne doivent être autre chose que des serviteurs soumis!... Entendez-vous, mesdames?.,. Je vous le répète, ce sont les femmes qui , par ces sottes et basses adulations, les conduisent ainsi à leur perte! à leur perte! tel que cet impudent Fouquet ! . . . entendez-vous , mademoiselle de Lavallière, à leur perte!... comme ira sûrement ce débauché, cet impie de M. de Rohan! entendez-vous, madame la marquise de Montespan?...

Aces mots, qui prouvaient évidemment que le roi perdait toute mesure , la douce Lavallière répondit par une larme silen- I. 18

cieuse; mais madamede Montespan sentant le naturel taquin et impérieux de son caractère se révolter en elle^, reprit à dessein, d'un air à la fois railleur et dégagé, qui exaspéra Louis XIY.

— Ah! Sire!... Votre Majesté croit-elle donc que nous autres pauvres femmes nous puissions pervertir les hommes à ce pointlà? En vérité, Votre Majesté me permettra de ne pas être le moins du monde de son avis, car je trouve au contraire, moi, que les louanges des femmes exaltent le cœur, et qu'une conséquence delà helle galanterie est de rendre plus désireux de la vraie gloire ; aussi, si je ne craignais d'accorder trop à notre sexe. Sire, aux dépens du vôtre, je dirais au contraire à Votre Majesté que les hommes nous doivent leurs plus éclatants triomphes et leurs plus magnifiques inspirations.

— Et puis , Sire , — hasarda timidement madame de Lavallière, — il est si doux d'admirer celui qu'on aime !

Louis XIV ne se possédait pas, car se trouvant dans une aigre disposition d'esprit^ il était furieux de s'entendre répondre avec

l'estortuaire. 276

autant de calme aux duretés qu'il avait di tes ; aussi , secouant sa perruque d'un air menaçant, il reprit en s'animant de plus en plus :

— Et je vous dis, moi, mesdames, puisqu'il faut parler net, que les femmes conduisent souvent les hommes à leur perte, parce que certaines femmes, assez éhontées pour accorder les mêmes faveurs aux valets qu'au maître, amènent naturellement les valets à se mettre , à se croire au rang de leur maître. Mais aussi qu'arrive-t-il ? que fait-on? on chasse les valets insolents! on les enferme, on les châtie, comme j'ai châtié M. Fouquet , et comme je châtierai M. de Rohan, s'il n'y prend garde.

Et les traits du roi, ordinairement dune expression assez insignifiante , prirent un rare caractère de méchanceté en examinant avec attention le visage des deux femmes , pour surprendre quelques unes de leurs émotions.

Mademoiselle de Lavallière rabaissa sa coilfe et continua de pleurer, tandis que madame de Montespan, de l'air le plus calme et le plus dédaigneux, ôla négligemment un

de ses gants parfumés , et de sa belle main blanche prit dans une boîte d'or quelques pastilles qu'elle mangea, en disant toute riante :

— Mais savez-vous bien, Sire, que ce serait accorder beaucoup à notre pauvre sexe de perdition , que de lui reconnaître cette merveilleuse puissance ? Comment , Sire , nous pourrions égaliser tellement les étals par nos bontés , que le maître en viendrait à élever le valet jusqu'à soi, et même audessus de soi , en le punissant d'un bonheur qu'il jalouserait , lui , le maître omnipotent ?

— Je ne me paie pas de ce jargon précieux ! — s'écria Louis XIV en interrompant madame de Montespan ; — et puisque les ménagements que j'emploie ne me servent de rien, et qu'il faut, comme on dit, mettre les points sur les /, je vous ordonne de me dire, madame, ce que vous pensez de la conduite de M. de Ptohan?

— Ahl Sire, — dit avec tout plein de grâces madame de Montespan qui persistait à ne point vouloir s'apercevoir du courroux de son royal amant;— ahî Sire! comment

LLblORTL'MRE. 277

descendez- VOUS à ordonner , lorsque vous pouvez prier?

— Encore une lois, cela n'est pas répondre, madame, — dit Louis XIV outré d'impatience et de colère. — Je vous demande, moi , si malgré tout le mal apparent que vous m'avez dit de M. de Rohan, pour éloigner mes soupçons, je vous demande, madame, si votre tendre cœur ne saigne pas cruellement de voir ce fin cavalier sansaucunecliarge maintenant, et plus qu'à moitié ruiné? vous qui l'avez si tendrement aimé, madame; vous,— ajouta le roi en accentuant ce qui suit avec une lenteur étudiée : — vous, madame, qui lors du premier aveu que vous fîtes à M. de Ilohan... après certain médianoche au château de Saint-Germain, avez inspiré à ce glorieux je ne sais quelle fadeur qu'il vous dit impertinemment, en jetant au vent une poignée de pierreries! Me comprenez-vous à cette heure, madame?... me comprenezvous?

Madame de Montespan, outrée de s'entendre faire un tel reproche devant sa ri vale, et un moment stupéfaite de voir le roi aussi bien instruit, reprit bientôt avec

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cette hauteur et ce sang-froid ironique qui l'abandonnait rarement :

— 11 m'est pénible de vous avouer, Sire, que je ne comprends pas absolument le sens des paroles de Votre Majesté; je sais que M. le chevalier de Rohan, malheureusement pour lui, a jeté, dit-on, au vent beaucoup de richesses... et si l'allusion de Votre Majesté se rapporte à cette folle prodigalité, je la trouve la plus jolie du monde ; mais quant à l'amour qu'on me suppose avoir eu pour M. de Rohan , quant à ces belles imaginations de médianoches , d'aveu , que sais-je encore ? ce sont des fables dont je ne saisis point la moralité. Sire... Mais ne dit-on pas aussi , — ajouta madame de Montespan en jetant sur madame de Lavallière un regard acéré , où brillait une malice infernale , — ne dit-on pas aussi qu'on a trouvé dans la cassette de M. de Rohan quelqu'unes de mes lettres '<) ou bien le détail du prix dont il voulait payer ma défaite ?.. Ne parle-t-on pas aussi d'une écharpe que je lui aurais autrefois amoureusement brodée de mes propres mains ?

Mon Dieu ! Sire, ces détails sont si piquants

l'estortijaiue. 279

et si nouveaux, qu'on ne saurait s'en être fait faute! car il n'importe à ces bonnes âmes que tant de calomnies soient mensongères, pourvu qu'elles soient outrageusement scandaleuses et offensantes pour Votre Majesté!

Par une ruse aussi odieuse qu'habile, madame de Montespan avait tâché de déplacer de la sorte le courroux de Louis XIY , et d'en faire tomber tout le poids sur mademoiselle de Lavallière, en rappelant ainsi méchamment à la mémoire du roi les lettres trouvées dans la cassette de Fouquet , et une malencontreuse écharpe autrefois donnée par mademoiselle de Lavallière à ce Braguelonne dont on a déjà parlé.

Comme ces faits avaient été matériellement et publiquement avérés, l'adroite marquise pensait, non sans raison, que leur souvenir devait être au moins aussi poignant pour Louis XIV , que le ressentiment des soupçons qu'il venait d'avoir contre M. de Rohan; car la scène de Saint-Germain s'étant passée secrètement entre le chevalier et madame de Montespan, cette dernière pouvait opiniâtrement tout nier, sans

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crainte d'être jamais démentie , tandis qu'au contraire mademoiselle de Lavallière, ayant été évidemment convaincue de ces terribles antécédents, n'avait pas le même avantage.

Ce calcul ne trompa pas madame de Montespan, car le roi, charmé de pouvoir épancher sa colère, sans avoir à redouter la hauteur ou l'indifférence moqueuse de la marquise , se tourna vers mademoiselle de Lavallière , et lui dit durement en la regardant en face :

— De fait, si certaines fautes sont sinon excusables, du moins malheusement concevables chez des personnes que le feu et la vivacité de leur esprit peuvent entraîner , il n'en va pas ainsi pour d'autres personnes... Celles-là n'ayant pas les mêmes excuses devraient au moins tâcher de faire oublier la pesanteur et l'ennui qu'elles causent par une conduite irréprochable ; mais non! on fait apparemment la doucereuse, la pleureuse; et puis secrètement, ce sont des amours obscurs , des dons amoureux faits sans rougir à des gens de peu ou de rien ; des tentatives honteuses que

l'eSTORTL\IRE. '2Sl

l'on supporte, si loiitcibis encore... on ne les a pas provoquées (i .

— Ah, Sire! mon Dieu ! quel beau cerf! — s'écria lout-a-coup madame de Montespan, qui, ravie d'avoir ainsi détourné l'humeur du roi sur sa rivale, voulait intéresser Louis XIV à la chasse, pour rompre un fâcheux cours d'idées qui pouvaient bien porter ce prince à de nouvelles récriminations contre elle-même, lorsqu'il aurait épuisé ses reproches à mademoiselle de Lavallière.

Arexclamalion de madame de Montespan, Louis XIV tourna la tête, et observa la roule, laissant en paix mademoiselle de Lavallière, qui, sans réjDcndre un mot aux cruelles paroles qu'elle venait d'entendre, n'avait pu que pâlir et étouffer ses sanglots sous son masque et son mouchoir.

En eflet, le cerf qui s'en allait fuyant

(i) Le roi liMiUiil fort mal inacltmoiscllc de Lavallière à l'insligalion île madame de Montespan, (dit madame la duchesse d Orléans dans ses mémoires ; ) (7 était dur pour elle jusqu'à L INSULTE, cl la [lauvre créature s'imaginait (|u'eUe ne pouvait l'aire un plus grand sacrifice à Dieu, qu'eu lui sacrifiant la cause même de ses torts. (Biographie universelle).

282 LATKÉAUMONT.

d'une enceinte dans une autre, venait de sauter la route, d'une pente assez rapide en cet endroit ; il avait beaucoup d'avance sur la meute , car quelque temps se passa avant que la tête des chiens ne parût sur sa voie , bien qu'on entendît au loin leurs cris répétés et retentissants, tantôt appuyés par une trompe d'une vigueur peu commune qui sonnait des Bien-allez ( 1 ) , tantôt par ce cri de chasse qu'une voix de Stentor aussi pleine que perçante, accentuait savamment : // ua là-haut l ha haut! â.,. o... coûte à la voie, {valais, a...o... coûte (2) î

Enfin, les premiers chiens de tête parurent sur le revers du fossé , le descendirent suivis du reste de la meute , traversèrent la route , et redoublant de cris en se collant à la voie, ils disparurent bientôt dans l'enceinte opposée.

— Vos chiens chassent à merveille... mon-

(1) Air de chasse que l'on sonne lorsque les chiens sont bien dans la voie.

(2) On écrit au coûte à la voie; mais on prononce et on accentue â 6 coûte pour rendre le son de la voix plus perçant ; quand on appuie les chiens, on les appelle valais, et le Teneur crie il va-ld haut, quand le cerf monte une colline.

l/ESTORTrAIRE. qSS

«ieur do Villarceaiix ; un manteau les couvrirait tant ils sont bien ensemble , — dit le roi au commandant de la meute du cabinet; car voyant Louis XIV attentif à la chasse, ce gentilhomme s'était rapproché peu à peu de la calèche. — Mais, — ajouta le roi, — vous, monsieur, qui connaissez toutes les trompes de mes équipages, dites-moi donc quel est le hardi veneur qui suit les chiens de si près, et les appuie d'une trompe si sonore et d'une voix si perçante?

— Sire, — répondit M. de Yillarceaux , — je suis désolé de ne pouvoir l'apprendre à Votre Majesté, car je suis presque sûr que ce veneur n'appartient ni à l'équipage des chiens de votre cabinet ni à la vénerie de Votre Majesté, Sire.

— Mais qui se permet donc alors d'appuyer mes chiens , s'il ne m'appartient pas? — dit Louis XIV étrangement surpris.

La réponse que s'apprêtait à faire M. de Villarceaux devint inutile, car cinq minutes après que les chiens eurent passé, le bruit de trompe se rapprocha, et on entendit de

284 LATEÉALMOKT.

nouveau retentir le cri de : Cer^va d.,.d, mes beaux ' Cerva c'L.o (i) !

Au même instant, monté sur un robuste et vaillant courtaud (2) bai-brun, plein d'ardeuretdefeu, uncavalier d'une taille énorme et tout vêtu de noir, sortant du taillis, parut sur le revers du fossé, tenant sa trompe d'une main; puis ayant intrépidement franchi ce large obstacle qui bordait la route , il arrêta un moment son cheval , se courba sur sa selle pour interroger du regard le sable du chemin , et y ayant reconnu sans doute les traces du pied du cerf, il cria : P^ol-ce-restl Vol-ce-Vesl ! perce, perce, mes beaux, perce. Alors , embouchant sa trompe, il sonna le Vol-ce-Vest (3). Puis, enlevant encore vigoureusement son brave courtaud sur le fossé opposé à celui qu'il avait déjà franchi , il disparut sous la sombre futaie où sa voix vibrante et les éclats sonores de

(1) Ou écrit cev va-haut; mais ou prononce ainsi quMI a été dit.

(2j On appelait alors ain:>i les chevaux vigoureux, doublés, bleu ujcmbrés et près de terre, dont on se servait pour la chasse et la guerre.

(S^i On sonne la fonfare du voL-ce-l*est quand on a rêva l'empreinte du pied du cerf ch<issé par le? chîeni.

î/e!^tortuaire. 28.5

sa trompe resonnèrent quelque temps encore, puis s'éteignirent peu à peu.

11 n'y avait, sans doute, rien de merveilleux dans ce fait^ car il semblait assez naturel qu'un étranger, emporté par cette ivresse de la chasse, qu'il faut avoir éprouvée pour la comprendre, s*étant mis à la suite des chiens, les appuyât de la trompe et de la voix; cela jjouvait être considéré comme un grave manque de; respect et de convenances envers le roi, mais ne devait pas interdire outre mesure les spectateurs de cette scène; pourtant , la taille gigantesque de ce cavalier, qui ayant traversé ce chemin montueux à son point le plus culminant, avait paru plus colossal encore en se détachant ainsi sur l'horizon; le son prodigieux de sa trompe, sa voix tonnante, la hardiesse et la vigueur extraordinaire avec laquelle il venait de franchir les obstacles que les veneurs de l'équipage du cabinet n'osèrent affronter; car, arrivant peu de temps après au même endroit, ils mirent pied à terre, et attachant le bout de leurs rênes à leurs fouets, ils firent ainsi passer aux chevaux ces deux larges fossés; tout enfin chez cet inconnu était si

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étrange, que le roi et sa suite ne purent retenir un mouvement de stupéfaction et presque de crainte.

— Quel est cet homme?.,, quel est cet homme... monsieur de Villarceaux? — s'écria Louis XIV.

— Sire , je l'ignore.

— Quelqu'un de vousconnaît-ilcethomme, messieurs ? — demanda encore le roi aux gentilshommes qui l'entouraient.

— Non, Sire, — fut-il répondu tout d'une voix.

— Monsieur de Villarceaux, ordonnez alors qu'on l'arrête et qu'on me l'amène. . . qu'on coure à la première route où passera la chasse, et si cet insolent la suit toujours d'aussi près, il sera facile de le saisir.

A l'instant , M. de Saint-Herem, capitaine de la forêt, partit au galop à la tête de quelques archers de la vénerie , et Louis XIV , continuant sa route, se dirigea vers un autre carrefour où il espérait de voir l'arrestation de cet impertinent chasseur.

Après un quart d'heure de marche, arrivant à un vaste rond-point où aboutissaient cinq routes, le roi arrêta sa calèche , et ma-

L ESTOKTUAIRE. ÎIB7

dame de Montespan , craignant sans doute de voir se renouveler la dernière scène , se hâta aussitôt d'engager la conversation par quelques observations ironiques et moqueuses qui, d'ordinaire, amusaient le roi. ~ Mon Dieu! Sire, — dit la marquise, — permettez-moi de faire observer à Votre Majesté qu'elle a négligé le meilleur et le plus sûr moyen d'arrêter ce mystérieux chasseur.

— Comment cela, madame? — demanda le roi , dont le front s'éclaircit un peu.

— Mais, Sire, en disant aux filles d'honneur de S. M. , qui suivent la chasse à cheval , que cet inconnu était un riche mari qui appartiendrait à la première qui le pourrait saisir. Oh! alors, Sire, vous eussiez vu ces belles impatientes s'acharner à la poursuite de l'inconnu, franchir haies et fossés^ et laisser bien loin derrière elles tous les archers du monde !

Madame de Montespan attendait confiante , le sourire royal qui devait répondre à cette plaisanterie, lorsqu'au contraire elle vit tout-à-coup les traits de Louis XIV se rembrunir, ses sourcils se froncer, et

qu'elle rentendit s'écrier, se contenant à peine :

— Les filles d'honneur de la reine sont des péronnelles î qui , aulieu de se conduire avec modestie et honnêteté, donnent à gloser à toute la cour, ont des amants , et ne gardent aucune retenue 1 Les filles d'honneur de la reine sont des impertinentes enfin! dont je ferai bientôt bonne et prompte justice, en les chassant comme elles le méritent , entendez-vous ? madame !

Madame de Montespan, qui ignorait complètement la scène de la nuit , demeura un instant interdite , ne comprenant pas le motif de cette furieuse sortie du roi ; mais comme, aprèà tout, elle pouvait merveilleusement exercer sa malice et sa méchanceté sur ce sujet , mademoiselle de Lavallière ayant été fdle d'honneur de madame, elle reprit, joignant les mains de l'air du monde le plus étonné :

— Cette immodestie des filles d'honneur de S. M. serait-elle donc aussi avérée, aussi apparente, Sire? Et moi qui pensais, au contraire, que nulles mieux qu'elles

l/ESïORTLAIRr. aSiJ

ne savaient adroitement dissimuler une faiblesse ou cacher leur bonheur! et voilà maintenant que ces pauvres fleurs timides , qui ne s'épanouissaient qu'à l'ombre discrète de la nuit, ne redoutent plus du tout l'éclat du grand jour !

— Non! madame, non, elles ne redoutent pas plus l'éclat du grand jour... que d'autres ne redoutent l'obscurité des médianoches de Saint- Germain ! — reprit Louis XÏV, dont toute la colère était revenue.

— Ah ! Sire, — reprit madame de Montespan, en revenant aussi à son rôle d'ignorance affectée, — le grand jour est quelquefois plus à craindre que l'obscurité... pour les teints pâles et décolorés, par exemple.

— Yous ne voulez pas me comprendre , madame, soit! — dit Louis XIV; — mais les filles d'honneur ne comprendront que trop pour elles , l'ordre qui les chassera pour les punir de leur inconduite.

— Mais Sire , — dit timidement mademoiselle de Lavallière , — avant de punir aussi cruellement ces infortunées , Votre Majesté ne pourrait-elle pas s'assurer de la

vérité des bruits répandus contre elles ? La cour est si médisante !..

— En vérité, c'est bien à vous, mademoiselle, d'oser parler de la vertu des filles d'honneur ! — . lui répondit durement Louis Xiy(i)

Comme toujours, mademoiselle de Lavallière dévora l'injure et pleura. Un assez long silence suivit cet entretien ; et il allait peutêtre reprendre son caractère d'aigreur, lorsque, fort heureusement pour les deux femmes, le ciel, qui depuis une heure se couvrait de nuages épais, prit une teinte de plus en plus sombre, et quelques larges gouttes d'eau annoncèrent bientôt un de ces orages de printemps , aussi furieux qu'ils sont soudains.

Après avoir examiné le temps avec attention , le roi ôta de dessus sa tête son beau chapeau à plumes blanches , bordé d'un magnifique galon d'or, et dit à madame de Montespan : — Yeuillez, madame, s'il vous plaît, me donner mon chapeau plat, qui est dans le coffre à vos pieds, et re-

(1) Voir la note citée plus haut, page q 19.

l'estortuaire. 291

mettre celui - ci que la pluie pourrait gâter (1).

La marquise lit ce que le roi lui disait, non sans sourire de cette velléité d'économie; puis, Louis XIV s'étant recoiffé d'un petit chapeau noir plat et sans galons, fouetta ses chevaux, et dit d'une voix haute au gros des courtisans restés en arrière : — Rentrons à Fontainebleau , messieurs, car l'orage menace fort.

Et le prince , abandonnant cette malencontreuse chasse, regagna le château en grande hâte, afin d'y arriver avant que l'orage 5> d'ailleurs annoncé par de vifs éclairs et quelques coups de tonnerre lointains, ne fût dans toute sa force.

Maintenant on doit dire quel était ce mystérieux et gigantesque chasseur que la foudre n'effrayait pas, et qui, échappant aux archers de la vénerie, continuait d'appuyer insolemment les chiens du roi.

(1) Lettre* de Loste. — 1679.

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