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el d'environ cinquante pas entre la calèche du roi el M. de Rohan.
\oyant lacalèche arrêtée, le Grand- Veneur s'avança.
Jamais peut-être M. de Rohan n'avait été plus beau; la haine, la colère, l'orgueil, l'émotion involontaire qu'il éprouvait en pensant à l'effrayanle gravité de la démarche où il s'était engagé, et qui allait peut-être le jeter dans un abîme de malheurs incalculables, tout donnait à ses traits enchanteurs légèrement colorés, une rare expression de trist sse, d'audace et de fierté. Sur son front éclatait enfin , aussi effrayante qu'admirable à voir, cette résolution suprême et fatale de l'hoaime qui, d'un mot, va jouer son avenir et sa vie.
11 s'avança donc à cheval dans cette zone de lumière éblouissante qui le séparait du roi. H était coifle d'un large feutre noir à galons d'or et à longues plumes blanches; ses beaux cheveux cachaient à demi son col de point de Venise élégamment rabattu sur son habit d'équipage bleu clair, doublé d'écarlate, avec une dentelle d'or mêlée d'argent, courant sur toutes le? coutures.
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Rien de plus splondido qun co costnm« fl'ai^parat, car les boulons du justaucorps, l'agrafe du ceinturon brodé qui serrait la délicieuse taille du chevalier, et jusqu'à la poignée d'or de son couteau de chasse à fourreau de velours bleu, tout élincelait do rubis et de diamants qui resplendissaient à 1 ardent soleil de midi.
Mais ce qui paraissait non moins incomparable que la grâce avec laquelle le Grand- Veneur maniait son cheval, qu'il approchait lentement de la calèche du roi par de souples courbettes, c'était le liant et la beauté de ce superbe animal.
Il s'appelait Selim, était barbe de race et d*une blancheur éblouissante; seulement le tour de ses grands yeux noirs, saillants et hardis, ainsi que ses naseaux bien ouverts, étant d'un gris bleu très foncé, marquaient admirablement sa petite tête blanche, mutine, carrée, pleine de caractère et de feu, fièrement attachée à son col plat et veiné, qui s'élançait élégamment d'un garot aussi prononcé que l'épaule était sèche, nerveuse, et la poitrine profonde ! contours enchanteurs, tracé? d'ailleurs par le ruban incar-
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nat qui serrant en tresse la crinière à sa naissance, dessinait ainsi une partie de cette ligne d'une pureté si rare, qui commence au col et finit aux hanches , et est aux chevaux ce que la ligne serpentine est aux femmes ! Quant à ses reins courts et larges, on devinait leur robuste élasticité sous les broderies d*or de la housse de velours écarlate qui les cachait, tandis que le soleil miroitait çà et là de vifs reflets d'argent, la robe satinée de ce bel animal.
Et Selim secouant la tête , aspirant l'air avec une fiévreuse impatience, courbant son col comme le col d'un cygne , jetant auvent le blanc panache de sa queue, dopt l'extrémité était teinte de pourpre (i), et qu'il déployait fièrement comme une enseigne orientale, comprimant à peine l'impétueux ressort de ses hanches, semblait frémir et bondir sous lui, pour se soumettre à l'allure lente et cadencée que lui imposait son cavalier.
(i)Les Arabes teignaient alors, ainsi qu'ils le font encore quelquefois, l'extrémité de la queue de leurs chevaux soit de noir, soit de pourpre , à une hauteur de six pouce» environ.
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Rassemblant dans sa main gauche , couverte d'un gant de daim brodé, les rênes d'or que son cheval couvrait d'écume en mâchant l'acier de son mors damasquiné , M. de Rohan s'avançait donc, tenant, de sa main droite, qui parmi des flots de dentelles, sortait nue , petite et blanche , d'un large parement d'or et d'incarnat, tenant, dis-je, de sa main respectueusement dégantée, YEstortuaire qu'il devait offrir au roi ; le Grand- Veneur s'avançait, appuyant le manche de cette baguette sur sa cuisse droite, dont l'élégant et fin contour se dessinait sous l'écarlate de son haut-de-chausse; enfin, appro** chant sa botte noire et luisante du flanc intelligent de son cheval, et l'effleurant de ses éperons d'or, le Grand-Yeneur lui flt faire une dernière courbette qui, le mit à la portière du carrosse de Louis XIV.
Une espèce de frémissement sourd parcourut alors la foule inquiète, qui, depuis quelques instants, admirait la grâce majestueuse avec laquelle le chevalier avait traversé l'espace qui le séparait du roi.
Par un mouvement involontaire, Louis XIV serra dans sa main le manche de son
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fouet, se raffermit sur son si^ge , et . plissant ses sourcils, attendit le Grand-Yeneur avec assez de fermeté, pendant que mesdames de Montespan et de Lavallière, afin de cacher aux regards curieux des courtisans Fexpression de leurs traits pendant cette scène, mirent leurs masques de velours noir, semblant ainsi vouloir se préserver de Tardeur du soleil.
M, de Rohan, calmeetpâle, prenant donc y Estortuaire par le bovit , en offrit respectueusement la poignée au roi après Tavoir profondément salué, et lui dit : — Sire, j'<iltcnds les ordres de Yotre Majesté pour le laisser-courre
Le roi ne prit pas V Estortuaire^ et répondit d'une voix altérée par l'embarras et le courroux: — Monsieur de Rohan, j'avais ordonné à M. Colbert de vous faire savoir ma volonté... je le blâmerai sévèrement de ne m'a voir pas obéi.
— Il vous a obéi, Sire; mais c'est moi qui, siir de n'avoir jamais démérite de Yolre Majesté, depuis que j'ai l'honneur de la servir, n'ai pas cru que telle fût voire suprême volonté, Sire! car, j'ose l'espérer encore, Yolre
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Majostiî ne voudra pas flclrir d'un pareil affront un des f^rands ofTicicTs de sacou^ ronnc
— Monsieur de Rohan, apprenez que je ne dois compte de mes volontés à personne! et que le devoir de mes sujets, et surtout des serviteurs de ma maison, est de s'y soumettre aveuglément.
Yncn qu'aux yeux de la cour atlenlîve ce dialogue entre Louis XIV et le Grand- Veneur semblât C£ilme en apparence, on y senlait sourdre une âpre colère comprimée chez le roi par la dignité théâtrale de son rang, à laquelle il ne faillit que rarement, et chez le chevalier, parle respect inné de la majesté royale, et la conscience de TefFrayante témérité de sa démarche.
— Sire, — reprit le Grand-Veneur avec un sentirrient d'irritation et de fierté causé par les derniers mots de Louis XIV, — la Maison de Rohciîi qui compte tant d'alliances souveraines, s*est toujours tenue profondément heureuse et honon c de pouvoir servir la Maison de Bourbon , cl c'est au nom des services rendus par ma maison à la uôtre^ Sire, que j'ose venir réclamer de Votre
Majesté la justice qui m'est due, et qu'elle ne voudra pas, sans doute, me refuser.
— Monsieur de Rohan , je ne vous comprends pas, — répondit le roi d'un air distrait, en agitant machinalement son fouet, et paraissant combattre un mouvement d'hésitation.
— Eh bien, Sire, — dit le chevalier en élevant la voix, mais se contenant encore , — je vais tâcher de me faire comprendre de Votre Majesté : Hier, Sire, moi Grand- Veneur de France, j'ai reçu les ordres de Votre Majesté pour la chasse d'aujourd'hui. Je me suis occupé d'assurer les plaisirs de Votre Majesté, et maintenant, Sire, vous m'ordonnez d'abandonner mes droits les plus précieux à l'un de vos officiers particuliers; eh bien! Sire, c'est de ceci que je demande justice à Votre Majesté, justice qu'elle me fera, en acceptant \ Estortuaire que j'ai l'honneur de lui présenter, et en me commandant de faire courre la meute de la vénerie royale. Maintenant, Sire, oserai-je croire que Votre Majesté a daigné me comprendre?
11 était difficile d'éluder une question po-