‹ Latréaumont (volume 4)Chapitre 8 sur 42 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Mais la plus horrible figure ne meut pas

cî.usc plu» d'épouvante que celle de ce Coppelins.

— HoFMANN. — L'homme au sable.

€t €olanel.

La porte s'ouvrit donc, et on vit entrer un homme d'une taille colossale, soigneusement enveloppé d'un manteau tout couvert de neige. Ce personnage, sans cesser de chanter , répéta pourtant ce refrain d'une voix moins éclatante, bi(3n que fort assurée;

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Evitant 'iiie mort infâme; Il fourba le diable en ce point , Qu'il pensait emporter son âme, Mais l'affronteur n'eu atait point.

Puis, ayant refermé bruyamment la porte, ce géant se débarrassa de son manteau qu'il jeta sur un des derniers bancs de Técole.

Alors, toujours fredonnant, il ôta de dessus sa tête un feutre gris à plumes rouges, dont il secoua aussi la neige cà et là , au risque d'en couvrir les écoliers placés près de lui.

Cet étranger, qui avait plus de six pieds de haut, paraissait âgé de quarante ans environ, et son costume, assez misérable d'ailleurs, annonçait l'homme de guerre. Ses robustes et larges épaules, ainsi que sa vaste poitrine, parfaitement enharmonie avec sa taille énorme, se dessinaient puissamment sous un grand justaucorps de buflle que garnissaient encore quelques passements d'or ternis. Un haut-de-chaussesdegros drap écarlale ; de lourdes bottes de basane à éperons rouilles ; un col d'une blancheur douteuse; uneécharpe fanée de tabis orange,

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qui devait avoir été richement brodée d'argent, si l'on en jugeait du moins par les débris éraillés de son ancienne splendeur ; par-dessus tout cela, une ample casaque de route, en étoffe couleur de musc, que le fourreau noir d'une lourde épée, à poignée de fer, relevait par le bas; enfin , de vieux gants depeau de daim qui, couvrant presque entièrement ses bras musculeux, lui montaient au-dessus du coude : tel était l'accoutrement de ce personnage.

Sa figure, qui offrait un type remarquable d'audace et d'effronterie, révélait surtout cette insolence d'athlète, cette confiance brutale et railleuse, donnée par la conscience d'une force physique herculéenne , et d'un courage à toute épreuve. Ce colosse ne portait pas de perruque, contre la mode d'alors, et ses cheveux noirs, courts, épais et rudes, blanchissaient légèrement sur ses tempes couleur de brique , dont la moindre émotion gonflait outre mesure les veines saillantes et bleuâtres. On voyait que ses traits avaient dû être assez beaux, mais d'une beauté plus maie qu'élégante; sa moustache et ses sourcils de jais noblement arqués ,

tranchaient vigoureusement sur son teint couperosé , que le froid avait encore avivé; une arête ferme et osseuse accusait les hardis contours de son nez aquilin , surmonté d'un front haut, proéminent, mais bruni par le haie, et empourpré çà et là par les suites de l'intempérance ; enfin ses yeux gris à fleur de tête, brillants, bien ouverts, et dont la prunelle était si grande , qu'on voyait à peine le blanc de l'œil, avaient une telle expression d'arrogance et de dédain , que les auditeurs de Clara-Maria, irrités des airs insolents de ce cavalier, commençaient déjà de murmurer sourdement.

Mais le géant , sans s'émouvoir le moins du monde, tenant une main sur la poignée de fer de sa longue épée , et de l'autre relevant sa moustache, avec un air de véritable capitan, s'approcha de la chaire de maître Van-den-Enden en faisant pesamment résonner le sol sous ses talons éperonnés. Puis , ce colosse prenant sans façon dans sa large main la main blanche et maigre de Clara-Maria, la porta brusquement à ses lèvres, et y déposa un vigoureux baiser, ^vant que la jeune femme eût pu la retirer.

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A celte impertinente familiarité, qui pour elle, était une insulte, la fille de Van-den- Enden se leva vivement ; l'indignation colora son pâle et sérieux visage , tandis que son père s'écria en français : — Colonel, que faites-vous?

— Mort-dieu î excusez-moi , révérendissime docteur! —répondit l'alhlétique personnage d'une grosse voix rude et retentissante; — excusez-moi, car c'est la joie de me voir de retour dans cet incomparable Hôtel des Muses ^ dont vous êtes le digne Jupiter; et sang dieu ! je n'ai pu m'empêcher de rendre hommage à la Minerve de votre Olympe dans la toute galante personne de mademoiselle (i) , aussi surprenamment belle que sagissime et doctissime !

Puis se tournant vers les écoliers dont plusieurs étaient déjà montéssurleursbancs, le colonel ajouta d'un air hautain et railleur :

— Et je suis tout aussi prêt à rendre hommage au vaillant dieu Mars, dans la personne de celui des illustrissimes et bra-

(i; On appelait t-n France mademoiselle les fempie» mi^r fiée» qui u étaient pas nobles.

vissimes seigneurs qui voudra que je lui fasse dauser une courante au son de deux épces qui se choquent; car, tue-dieu! mes jeunes coqs de basse-cour, le champ clos... voilà ma salle de bal!.-, acier sur acier... voiià mes violons !

Heureusement que maître Yan-den-Enden mit fin aux bravades de ce sauvage matamore en lui disant : — \euillez bien venir avec moi , colonel ; car d'après votre retour inattendu, je pense que nous avons à nous entretenir longuement.

— Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez, mon vénérable ami — reprit le colonel en souriant avec impertinence à Clara- Maria, qui lui répondit par un regard de dégoût et de mépris, puis il suivit le docteur , toujours grandement surpris de cette arrivée si imprévue.

Après avoir fermé soigneusement la porte de son cabinet, Van-den-Enden dit à l'étranger : — Allez-vous au moins m'apprendre pourquoi vous revenez sitôt... Quelles nouvelles? Les avez-vousvus ? Est-il quelque espoir? Peut-on compter sur leur aide?

Mais le géant , au )ieu de répondre à

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ces questions prccipilccs, faisant do sa main droite un signe expressif qui semblait devoir sinon calmer, au moins ajourner l'inquiète curiosité du docteur, lui dit avec le plus grand sang-froid du monde :

— Avant que de rien tirer de moi sur mon voyage, sérénissime philosophe, trouvez bon que je vous déclare les conditions qu'un affronteur de ténèbres, de bise et de neige , a le droit d'imposer à tout citadin curieux qui n'a pas quitté son toit pendant la nuit. Or donc : primo , vous me ferez grand feu dans cet antre doctissmie , où vous moisirez un jour si vous n'y prenez garde ; c'est un sincère et respectable ami qui vous le prédit ; secundo , vous me donnerez un glorieux flacon de vin des Canaries pour chasser la froidure que j'ai humée toute la nuit , et qui a changé mes entrailles en une véritable Moscovie ; tertio, enfin, voas ajouterez au vin des Canaries quelques uns de ces bons gâteaux de froment au gérofle , jaunes comme de l'or, dont dame Catherine a le secret, vu que rien ne prédispose autant au déjeuner que je ferai ici, père la Sagesse; car nous avons à

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causer longuement ensemble. .. et si longuement , mort-dieu ! que je dînerai sûrement aussi chez vous, afin de pouvoir y attendre plus gaiement l'heure de votre souper.

— Mais ces nouvelles, ces nouvelles? — dit Van-den-Enden avec anxiété.

— Au fait , non, je me ravise, — reprit le colonel en regardant le vieillard d'un air sérieux et réfléchi; — oui, je me ravise, avant ces gâteauxde froment, qui, entre nous, écœurent; décidément je préfère une moitié de langue de boeuf fumée, d'un beau rouge écarlate, dûment saupoudrée de poivre et de sel, avec quelques brins de persil bien vert ; ensuite viendront les gâteaux de froment , qu'alors jepourrai tremper dans un fort grand verre de vin d'Espagne chaud et sucré , afin de faire fondre les glaçons que je me sens dans le corps. Allez donc , révérentissimc docteur, exécuter mes primo, secundo et tertio, puis, après, vous verrez que mon récit ne faillira pas à vos doctissimes oreilles!

Persuadé, sans doute, de l'inutilité des nouvelles instances qu'il aurait pu faire auprès de l'étranger, Van-den-Enden sortit un moment pour se procurer des provi-

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sions qu'il fit apporter bientôt , sans doute au cuisant regret de dame Catherine.

Lorsque le docteur rentra, 1 athlétique colonel , ranimant le foyer, y avait entassé plus de bois qu'il n'en eût fallu pour griller le festin des héros d'Homère , et semblait s'épanouir à l'ardente chaleur de ce brasier.

Néanmoins, au retour du philosophe, il abandonna ce délicieux passe-temps pour engloutir , avec une incroyable voracité , la collation matinale que Van-den-Enden avait fait placer sur sa table de travail.

Puis , étant repu , et faisant résonner bruyamment sa langue contre son palais, le colonel s'écria : — Yivat, père la Sagesse 1 Je commence à me remettre en appétit, et je puis me prédire, avec une satisfaction véritable, une terrible faim pour tantôt ! !

Alors, prenant d'une main un verre de vin, et de l'autre un gâteau doré de dame Catherine, le colonel s'enfonça mollement dans le vaste fauteuil de Yan-den-Enden qu'il s'était approprié; puis, appuyant le bout de ses bottes sur les chenets, et montrant la flamme vive et ardente qui tourbillonnait dans la cheminée, ii dit au vieillard,

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en poussant Tincivililé jusqu'à lui parler la bouche pleine :

— Yoilà, père la Sagesse, ce qui s'appelle un bon feu !.. Or, avouez que rien n'est meilleur pour s'entretenir paisiblement de ses affaires après une rude nuit de voyage. Aussi, maintenant que vous avez loyalement et amplement accompli mon primo, mon secundo et mon tertio, vous allez tout savoir

Mais avant que de faire assister le lecteur à la conversation de ces deux personnages si différents, on doit donner quelques détails sur le colonel.

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