‹ Latréaumont (volume 4)Chapitre 9 sur 42 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

Don Fernand, dans sa province , est oisif,

remuant, séditieux, fourbe, intempérant, querelleur, impertinent; il lire lépée contre ses voisins, pour un rien il expose sa vie ; il a tué des hommes , il sera tué.

— Labruyère. — De l'homme , ch. 9.

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W . . .Jô'

Ce personnage se nommait messire Jules Duhamel de Latréaumont ; issu d'une noble et bonne famille de Normandie, qui avait toujours tenu un rang extrêmement distingué dans la robe, il était fils de damoiselle Barbe Deschamps , et de sire Georges Duhamel, conseiller à la cour des comptes de

E.ouen, seigneur de Lalréaumont, fiefs et terres de Craconville et de Charmoy.

Le conseiller défunt, Latréaumont fort jeune encore, et sortant à peine d'académie, se vit entièrement libre de disjDoser d'une fortune assez considérable, dont il usa bientôt plus que largement. Aussi les grasses métairies , les bois touffus , les lucratives et honorifiques redevances , furent-ils vendus peu à peu , et convertis en beaux louis d'or , qui durant quelques années , alimentèrent splendidement les goûts désordonnés de Latréaumont ; car on eût dit que les passions de cet homme devaient participer de sa colossale organisation physique , tant elles étaient puissantes et fougueuses.

Enfin, cette irrésistible et puissante trinité, qui résume, en trois mots, les plus ardents appétits de l'homme : le Jeu , Le Vin et les Femmes^ cet irritant symbole de la jouissance matérielle, avec ses provocantes visions de courtisanes demi-nues, d'or qui ruisselle, et de longs festins aux cris joyeux, telle fut la religion de Latréaumont, qui se livra corps et âme à son impur

MESSIRE IDLES DLIIAMEL DE LATRÉAUMONT. 53

sacerdoce avec toute l'énergie de son caractère , et l'inépuisable vigueur de sa nature.

Dès lors, Rouen , sa ville natale, devint le théâtre de ses brutales débauches et de ses obscures prodigahtés. Tant qu'il conserva quelques terres de son patrimoine , il eut , comme tout gentilhomme du pays , une vingtaine de chiens courants ; car il aimait aussi passionnément la chasse . autant par goût pour ce maie exercice, que pour les tumultueuses orgies qui le suivaient, ou pour les irritantes parties de jeu qui s'engageaient après souj)er.

Mais dans ses dérèglements , cet homme n'apportait nul goût , nulle élégance ; c'était le vice grossier et sordide, dépouillé de cet attrait qui le fait quelquefois pardonner. Seulement, tant qu'il fut riche ^ Latréaumont mit, il faut le dire, une rude franchise dans ses rapports avec ses amis de plaisir. Compagnon aussi ])rodigue que hardi, sa bourse ou son épée appartenait de droit à tout gentilhomme; et de plus, sa probité au jeu pouvait passer véritablement pour miraculeuse, dans un temps où M. le chevalier de Grammont et tant d'au-

très avaient fait admettre dans le plus grand monde, certaine adresse qui serait une fortune pour les prestidigitateurs modernes.

Malheureusement, les moyens de mener cette joyeuse yie, et de nourrir d'aussi généreuses qualités, ne durèrent pas au-delà de cinq ou six ans, et un jour, Latréaumont se réveilla pauvre et seul, comme dit le rÉcriture.

De ce moment, ce qui avait paru jusque là loyal chez cet homme , ne put résister à la décisive et terrible épreuve du malheur. Ce caractère, jusque là, si facilement honnête, s'aigrissant peu à peu, se corrompit enfin à jamais, dès que Latréaumont dut lutter contre l'exigence de ses passions inassouvies , ou subir des privations sans nombre, rendues plus poignantes encore par les souvenirs de ses jouissances passées.

Ainsi s'opéra dans son organisation morale, une transformation aussi humaine qu'effrayante , et ses mauvais instincts , jusque là cachés sous le manteau d'or de son opulence passagère, se montrèrent bientôt nus , affamés et menaçants.

La profusion lui étant devenue impossi-

ble, une cupidité monstrueuse la remplaça ; autrefois irréprochable au jeu, parce que le gain lui était de peu, Latréaumont y devint déloyal, dès qu'il joua pour subvenir à ses vicieux besoins. Brave dans une rencontre désintéressée jusque là de tout motif bas et criminel, il se fit spadassin pour soutenir ses méfaits par ce meurtre toléré, ou se rehausser un peu en usurpant cette espèce de considération, que l'intrépidité jointe à l'adresse et à une force d'athlète, arrache assez généralement aux hommes. Enfin, ayant autrefois, par orgueil ou caprice, pris à gage des femmes éhontées , il en vint dans son infortune, à se faire, auprès de quelques unes, d'impures ressources des avantages physiques qui pouvaient charmer ces créatures.

Après avoir ainsi descendu jusqu'à la misère par toutes les phases dégradantes de la ruine, Latréaumont, habitant toujours Rouen, se jeta dès lors dans un hideux chaos de fourbes, de matamores et de femmes perdues ; ses terribles penchants n'eurent plus de frein , et son crapuleux entourage éteignant à jamais en lui tout sentiment

de respect de soi ; après plusieurs rixes ignobles et sanglantes et quelques duels malheureux, il fut forcé de quitter Rouen perdu de dettes et de débauches.

C'était dans le fort de la Fronde^ de cette guerre civile, aussi puérile dans ses causes qu'épouvantable dans ses résultats. Latréaumont , d'une rare bravoure, entrevoyant dans cette existence de pillage et de danger quelques chances de lucre, acheta , de ses dernières pistoles , un bon cheval, un buffle, des armes, et se fit partisan.

Au physique et au moral, Latréaumont semblait d'ailleurs merveilleusement né pour cette carrière aventureuse. Courageux jusqu'à la témérité, d'une santé de fer, d'une force si effrayante, qu'il soulevait, dit-on, un cheval sur ses larges épaules , ou l'étourdissait d'un coup de son poing énorme; d'une rare habileté dans tous les exercices du corps et d'académie ; cupide , sans foi ni conscience , ne craignant ni Dieu ni les hommes, capable de tout entreprendre, sa résolution, enfin, devenait d'une terrible opiniâtreté s'il s'agissait d'assouvir ses passions effrénées.

MESSIRE .lUIES DUHAMEL DE LATRÉAUMONT. 57

Puis, par un curieux et bien étrange contraste, cet homme, d'une énergie si animale, non seulement se piquait de bel esprit, mais encore avait beaucoup de lettres; car, avant la mort de son père, il s'était si fort distingué au collège de Rouen, qu'on a conservé de lui plusieurs morceaux d'une très bonne latinité. Aussi, chose rare chez les gentilshommes campagnards de ces temps-là, savait-il parfaitement sa langue, et plusieurs de ses lettres, écrites d'un grand style, prouvent combien cet homme était singulièrement doué.

Malheureusement l'obscure et l'exécrable vie qu'il menait , avait éteint ses plus brillantes facultés. Seulement, de même qu'un sol fertile pousse encore çà et là quelques fleurs sauvages, malgré l'abandon où on le laisse, l'inépuisable fonds d'esprit naturel de Latréaumont perçait toujours en saillies d'une gaieté bouffonne ou d'une ironie brutale , qui , malgré leur apparente grossièreté, ne manquaient jamais de sens, de force ou de portée.

Enfin, comme, après tout, il ne peut exister de caractère excentrique en mal ou en

bien , et que d'ailleurs, la bête fauve une fois repue, dort, ou demeure à peu près inoffensive; dès que Latréaumont avait dix louis dans sa bourse, un bon souper et une ou deux femmes sur sesgenoux,il devenait traitable, obligeant , et même capable de dévouement, si l'on parvenait à toucher, parmi les ténèbres de cette âme perverse et desséchée, le peu de fibres qu'un bon sentiment faisait encore tressaillir.

Autre singulier contraste, cet être implacable, endurci, qui avait presque fait mourir sa mère de douleur, par ses désordres, conserva jusqu'à la fin de sa vie diabolique, l'attachement le plus tendre pour une pauvre femme qui l'avait nourri et élevé. Tant qu'il fut riche , il la garda ; dès qu'il fut ruiné et forcé de s'exiler, il l'envoya chez son beau -frère à lui, messire Duchesne, sieur des Préaux (dont plus tard on parlera longuement) , la recommandant avec instance à ce parent jusqu'à des jours meilleurs.

Somme toute, jamais Latréaumont ne commettait une mauvaise action par l'unique attrait de la méchanceté ; et dès que sa passion, ou sa volonté du moment ne se

MT-SSIRE JL'LES DUHAMEL DE LATRÉAUMONT. ÔQ

trouvait pas engagée, le peu qu'il restait d'honorable chez cet homme corrompu, surnageait, et pouvait, on l'a dit, le porter encore à quelque noble action.

Lalréaumonts'étaitdonc fait partisan lors des troubles de la Fronde; beaucoup plus que sceptique en matières d'opinions politiques , il servit tour à tour le roi et M. le prince de (^ondé ; aujourd'hui Frondeur ( i ) , demain Mazariii (9.), selon que chaque armée» tenait ses quartiers dans un pays riche ou pauvre; mais rançonnant toujours avec la même impartiale avidité, les citadins ou les paysans neutres, que chaque parti nommait les Mitigés , et qui furent véritablement les seules victimes de ces sanglantes divisions.

A son adresse au jeu, à ses pilleries, Latréaumont joignit encore une autre source de profit qu'on va dire.

Il se trouvait alors par hasard, Frondeur; pourtant, soit qu'il ne demeurât pas extrêmement convaincu de la justesse des réclamat ons que M. le prince de Condé, en révolte

(1) Partisan de M. le prince de Condé. (3; Pailisan du Hoi.

6o lATRÉAUMONT.

ouverte, appuyait des armes Espagnoles; soit qu'il entendit chaque jour faire d'appétissants récits des riches captures dont profitaient les Mazarins^ Latréaumont quitta la Fronde , fit sa soumission au parti du roi , se battit intrépidement pendant une campagne , et , pour prix de ses services , eut la maîtrise du régiment de Richelieu. Ce fut alors qu'il imagina de rassembler une grosse somme de fausse monnaie (fort commune alors ) , afin d'en solder ses cavaliers 5 et de se réserver les bonnes pistoles que le trésor royal lui confiait pour payer sa troupe. Latréaumont prétendant que l'argent — n 'était après toutqu 'un signe représentatif. Malheureusement cet innocent échange étant bientôt découvert, soldats et officiers s'en plaignirent d'une façon si menaçante , que le colonel, ouvrant les yeux, commença de regretter d'avoir quitté la />o/2^(^; aussi, décidément indigné de voir la France subir l'orgueilleuse tyrannie de Mazarin, et reconnaissant de nouveau Texcellence du parti de M. le prince de Condé , il abandonna pour jamais les Royalistes.

Ce retour à la Fronde ne lui fut pas in-

MESSIRE JULES DIIIAMEL DE LATRÉAUMONT. Gl

fruclueux; car, commandant vme compagnie i!^ enfants perdus ^ qii*il avait formée sous l'agrément de M. le maréchal de IIocqiiincourt , et pillant , près de Melun , le château d'un incorrigible Mazarin, il trow^a par hasard un fil de perles avec son médaillon de diamants , qu'il vendit quatre mille pistoles à un juif.

Les opinions politiques de Latréaumont subirent alors une troisième transformation : à dater de ce jour, ou plutôt de ces quatre mille pistoles, il fit un retour sur lui-même; il se demanda de quel droit, après tout, il déchirait le scinde sa mère? Le cœur lui saigna de voir sa malheureuse patrie, ainsi dévastée par la rage des partis l il eut comme horreur de son passé, en songeant que lui aussi avait été un des acteurs parricides de ces épouvantables dissensions, dans lesquelles l'étranger était intervenu au nom d'une ambition sacrilège! alors, enveloppant dans la même réprobation Mazarins et Frondeurs , il se fît Mitigé; seulement, comme il était doué d'une longue et forte épée . qu'il maniait vigoureusement , les quatre mille pistoles du fil de perles se dis-

ëâ tlTRÉÀUMONt.

sîpèreni; en paix, bien à Tabri de toute tentative ennemie.

Après avoir dépensé une bonne partie de cette somme à déplorer les malheurs du temps, Latréaumont ne pouvant, sans doute, supporter davantage le spectacle des désastres de sa patrie , s'en alla visiter les cours du Nord.

Ayant quelque temps résidé à Cologne, le prince de Furstemberg , électeur de ce cercle , s'éprenant de la bravoure et de l'esprit railleur et cynique du Mitigé, lui proposa du service; la fin des quatre mille pistoles approchait , Latréaumont accepta , et S. A. Électorale lui donnant un régiment de cuirassiers, le prit pour son écuyer.

Au bout de quelque temps , la faveur de Latréaumont diminua ; ses mœurs détestables , son caractère impérieux , qui ne voulait faire à l'électeur son maître de concession d'aucune sorte; ses hauteurs, sa violence , son impiété brutale, qui alla jusqu'à frapper dans sa chaire un ministre protestant, amenèrent enfin son exclusion de Cologne , après un séjour de sept ou huit mois dans cet électorat.

MESSinE JULES Dt'HA^rÈL DE LATREALMO^^T. 6.^

Alors le partisan alla prendre du service en Hongrie contre les Turcs , et fit bravement cette campagne , en compagnie de M. le comte de Guichc, qui servait comme volontaire dans les armées de l'Empire, pour se distraire de son exil.

Après deux campagnes, dont il tira quelques profits, Latréaumont abandonna l'empereur, offrit au sultan d'embrasser la religion mahométane si Sa Hautesse le voulait employer d'une manière convenable à sa qualité ; mais les avantages proposés par le Grand-Seigneur ne convenant pas à l'ancien frondeuj'-mazariri'initigé ^ il revint, heureusement pour son salut, au giron de l'Église catholique, et alla respirer l'air natal à Rouen, où le temps avait fait oublier ses méfaits.

Latréaumont se trouvait donc en Normandie au commencement de l'année 1668.

Depuis qu'il avait quitté la France, de grands changements s'y étaient opérés ; fesprit inquiet et turbulent de la Fronde s'était effacé devant l'énergique et puissante direction donnée aux affaires parLyonne, Colbert et Le Tellier, ministres habiles , appuyés d'ail-

leurs par une nombreuse armée, que l'infatigable activité de Louvois commençait de discipliner sévèrement, et dont la fidélité était garantie par la haute influence de Turenne et de Condé, ralliés alors et pour toujours au trône de France.

Néanmoins, les populations écrasées de taxes 5 sans se rebeller tout-à-fait, s'agitaient sourdement, et maintes fois à cette époque, des troupes furent envoyées en Dauphiné, en Bretagne, en Languedoc et en Normandie pour assurer, par leur présence, la perception des impôts.

Latréaumont qui, par ses liens de famille et ses anciennes relations de jeu, de chasse et de débauche, avait conservé d'assez grandes habitudes en Normandie, parmi des gens de toute sorte, voyant ces symptômes de mécontentement sourdre dans la province, se persuada que depuis dix ans, rien n'avait changé ; que le gouvernement était, comme au temps de la Fronde , sans force et sans unité , et qu'enfin ce lucratif et beau temps des dissensions civiles pouvait renaître ; aussi se montra-t-il un des plus déterminés opposants à la perception des taxes,

MESSIRïï JULES DUHAMEL DE LATHÉAIMONT. G')

agissant d'ailleurs, ainsi qu'il disait , avec le plus superbe désintéressement, « en cela » qu'il ne possédait pas une obole au soleil » qui fût imposable, »

Bien qu'apparemment insensée, pour un homme rompu aux principes des guerres civiles de ces temps-là , la conduite du partisan était pourtant saine et logique. Car depuis M. le prince de Condé jusqu'au dernier mécontent , tous avaient procédé de la sorte : « ou fomenter une sédition assez forte » pour renverser le pouvoir, — ou se faire » assez de partisans pour effrayer l'autorité , » la forcer de compter avec vous , et se faire i alors acheter le plus cher possible. »

Mais, on le répète, les temps n'étaient plus les mêmes; aussi, Latréaumont eut beau s'agiter , déclamer contre la tyrannie, l'illégalité des impôts et la misère générale, il trouva bien des gens qui se firent ses échos, mais pas un qui voulut ou osât se révolter ouvertement. En un mot, si l'ancien partisan ne réussit pas à soulever la Normandie , il s'assura du moins dans le pays un fort honnête renom de Hardi mécontent^ I. â

bb tATR EAU MONT.

et des avis charitables lui apprirent que l'autorité surveillait sa conduite.

Latréaumont, toujours imbu des maximes d'une autre époque , crut alors avoir fait un merveilleux coup de partie; qu'on le redoutait , et qu'il ne devait plus que demander pour obtenir ; aussi allat-il bientôt à Saint-Germain « dire un mot de ses ■prétentions. »

Ignorant leur étrangeté, un de ses anciens compagnons de l'armée du Roi , M. de Brissac, alors major des gardes du corps, lui fit obtenir une audience de M. de Louvois , et aussitôt le partisan, entrant en matière avec son assurance et son effronterie habituelles, demanda tout d'abord à l'impérieux ministre : un Régiment^ ajoutant, « qu'à la vérité il n'avait pas de quoi acheter ce régiment, mais que des gens comme lui se devaient payer , et largement payer pour plus d'une raison. »

Qu'on se figure , s'il se peut , M. de Louvois , hautain, brutal, emporté, habitué à voir tout trembler devant lui , et qu'on n'abordait qu'avec une certaine épouvante,

recevant une pareille requête 1 faite d'ailleurs de ce ton impertinent et matamore, si particulier à Latréaumont.

Le ministre en devint pourpre de colère, secoua sa perruque noire, d'un air terrible, et répondit au partisan en lui montrant la porte : — Que, comme il connaissait ses manœuvres en Normandie , non seulementilnelui donnerait ni un régiment ni une compagnie, mais qu'il l'engageait encore à sortir de France pendant quelque temps, s'il ne voulait pas aller pourrir à la Bastille.

Latréaumont, furieux, montra le poing à M. de Louvois, le menaça, lui dit quil le lui paierait^ jura, sacra, et sortit en fermant la porte avec une violence effroyable.

Il est hors de doute que sans l'intervention pressante et subite de M. de Brissac, le partisan était immédiatement arrêté et emprisonné; mais M. de Louvois consentit à oublier cette injure, sur la promesse formelle qui lui fut faite par le major, que ce gladiateur insolent quitterait aussitôt la France.

Sur l'heure, en effet, M. de Brissac fit

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monter Latréaumont à cheval , lui donna quelques pistoles, et obtint de lui la promesse de se retirer en Hollande , promesse que Latréaumont accorda sans trop marchander, car ce voyage ne lui déplaisait pas, et j^our cause.

Latréaumont partit donc. Il n'était plus jeune; la vie des camps., ses blessures, ses débauches lui avaient fait perdre une partie des avantages extérieurs dans lesquels il avait autrefois pu trouver de si impures ressources ; aussi ne lui restait-il plus que son épée , son adresse au jeu , sa force d'alhlète et son imperturbable audace. Ce fut donc avec ce singulier capital, et une vingtaine de pistoles , qu'il arriva à Amsterdam.

On l'a dit, Latréaumont n'avait pas, sans raison 5 agréé pour retraite passagère, l'un des États libres de la République des sept Provinces-Unies ^ car il savait parfaitement que l'Empire et l'Espagne accueillaient toujours bien , soit à La Haye , soit à Amsterdam , grâce à l'intermédiaire de leurs ministres résidents, tous les mécontents que l'exil ou la mauvaise fortune chassait de France, espérant tôt ou tard fomenter par

MESSIRE JULES DLHAMEL DE LATUÉALMOM. 69

eux quelques nouvelles séditions dans ce pays , et porter ainsi un coup dangereux à la monarchie de Louis XiV.

D'ailleurs les Hollandais eux-mêmes commençaient à se défier fort de l'alliance de Louis XIV , qui les avait déjà plusieurs fois cruellement trahis, et le peuple se prononçait de plus en plus contre la France : aussi Lalréaumont, sans avoir de plan positivement arrêté, comprit bientôt qu'il pourrait tirer avantage de l'espèce de proscription qui le frappait en intéressant des étrangers à son sort, et que sa connaissance parfaite de la Normandie et des éléments de rébellion qu'il y avait laissés, ne seraient peut-être pas inutiles à sa fortune personnelle.

Or deux ou trois jours après son arrivée à Amsterdam , il entra par hasard dans l'école de maîtreYan-den-Enden. Jamais, peutêtre , cet austère vieillard n'avait exposé ses théories de liberté avec plus d'entraînement et de conviction; jamais peut-être cet ardent amour qu'il avait au cœur pour l'humanité tout entière, ne s'était révélé par une parole plus émouvante et plus émue 1

Latréaumont, qui n'avait pas depuis si

long-temps expérimenté la vie à travers des événements de toute sorte, sans en retirer une grande pratique des hommes , écouta froidement ces belles choses , examina le philosophe avec une pénétrante et profonde attention . et démêla bien vite que Yan-dèn- Enden était intimement convaincu de l'excellence et de la pureté des principes démo cratiques qu'il j)rofessait , et qu'il exerçait aussi aveuglément cette universelle charité dont il venait de parler avec tant de chaleur.

Dès lors le rôle de Latréaumont fut tracé, et il n'y faillit point.

A l'issue de la leçon, se présentant hardiment au docteur, et affectant une rudesse de langage qu'on pouvait regarder comme l'expression d'une brutale franchise, il lui dit :

— Vous venez de prêcher contre les tyrans, je fuis les rigueurs '^'un tyran; vous venez d'honorer ceux qui\eulent la liberté de leur pays, j'ai voulu cette liberté pour mon pays , et c'est pour cela que je suis proscrit ; vous venez de dire que vous aviez compassion de vos frères malheureux , je

MESSIRE JULES DUMAMEL DE LATP.ÉALMONT. 7I

suis votre frère, je suis exilé, je suis malheureux; je viens donc à vous.

Et , de ce jour, Latréaumont s'imposa presque à Yan-den-Enden comme son commensal obligée.

A ce propos, il est bon de dire , ce qu'on verra d'ailleurs plus lard : que dès qu'il s'agit d une conspiration, avant toutes choses, Latréaumont se proposa toujours de vivre le mieux, le plus sensuellement possible aux dépens de ses complices , et d'en tirer impunément tout le parti que lui suggérait son indiscrétion et sa cupidité. Aussi , une fois qu'on se trouvait compromis avec cet homme sans retenue et sans vergogne aucune , son audace et son exigence devenaient telles, qu'il fallait une rare énergie pour échapper à sa fatale influence, et mettre un terme aux impertinentes familiarités ou aux demandes avides do cet impérieux athlète.

Quant à Van-den-Enden , qui poursuivait surtout le triomphe et la fm de ses utopies politiques, il supportait Latréaumont avec cette tolérance dédaigneuse des âmes fortes , qui , ardemment préoccupées de»

•y 2 lATKEALMOIST.

leurs vastes projets , ne considèrent certains hommes que comme des instruments,et accueillent indifféremment tous les moyens d'action , ne pensant qu'à la magnificence des résultats.

Les rapports du philosophe et du partisan s'étaient d'abord établis , on l'a dit , grâce à l'effronterie de ce dernier, qui avait osé venir demander impudemment asile et secours à Van-den-Enden au nom de leur commun amour pour la liberté.

Puis, après plusieurs- longs entretiens , dans lesquels il se montra imperturbablement épris des maximes démocratiques professées par le docteur, Latréaumont sut de ce dernier qu'il avait conservé d'intimes et fréquentes relations avec le grand pensionnaire de Hollande ^ Jean de ÏFitt ^ personnage d'une haute influence et d'une intégrité universellement admirée, qui exerçait dans le gouvernement des sept Provinces-Unies des fonctions analogues à celles de président d'une république; enfin, que Yan-den-Enden était aussi lié d'étroite amitié avec Omodeï^ agent secret de l'Empire à Amsterdam , et correspondant naturel du

MESSIRE JULES DUHAMEL DE LATRÉALMONT. 'jZ

baron de l'Isola , minisire de Léopold à La Haye , l'un des plus ardents ennemis de la France.

Dès lors, sans projets précisément arrêtés, Latréaumont pensa que s'il pouvait, par l'intermédiaire de Van-den-Enden, arriver à convaincre Jean de Witt et l'Isola qu'il était facile d'exciter une révolte en Normandie, et à se faire agréer par eux comme chef de cette dangereuse entreprise, il y trouverait d'abord un large profit , en cela que l'argent destiné à fomenter cette rébellion lui serait confié, et puis qu'il aurait à mener de nouveau cette vie aventureuse à laquelle il n'avait pas renoncé sans regrets.

Aussi , un jour, après avoir demandé à Van-den-Enden le plus profond secret, Latréaumont lui confia le plan que voici , en réclamant son secours et ses lumières, qui, disait-il, étaient indispensables à l'exécution et au bon succès d'une entreprise tentée dans l'intérêt seul de la démocratie.

« La Normandie, écrasée d'impôts, ne demandait donc ( selon Latréaumont) qu'à se soulever, presque toutes les autres provinces étant dans les mêmes dispositions, et

n'attendant qu'un signe pour se révolter* aussi ; or , lui , Latréaumont , ayant de grandes habitudes et une influence positive à Rouen et dans tout le voisinage, répondait de la rébellion de ce pays , si l'Espagne , l'Empire ou les Etats de Hollande , qui avaient tant de sujets de plaintes contre Louis Xiy, voulaient favoriser ce mouvement , fournir l'argent nécessaire pour le décider, et l'ajDpuyer enfin ouvertement par une descente à Quilleboeuf, ville faible et sans défense, située à six lieues du Havre. Une fois assuré de cet appui, la Normandie se déclarait indépendante, et bientôt les autres provinces l'imitaient. Or, sachant quelles étaient les relations de Van-den-Enden avec les personnages qui seuls pouvaient assurer la réussite de ce soulèvement; sachant quel était son amour pour la liberté, et combien il avait à cœur le triomphe des doctrines républicaines et la ruine des Etats monarchiques, Latréaumont venait lui demander, disait-il, les moyens d'arriver auprès de Jean de Witt et de l'Isola; l'aj^pui de ses conseils, et enfin:— u/i plan de gouvernement f^ïBRE, — applicable à la Normandie d'abord,

MESSinE JULES DI HAMEL DE LATRÉAU5I0NT. ']&

puis à la France entière, dès que toutes les provinces se seraient successivement soulevées. »

Bien qu'au premier abord il dût paraître impraticable , le dessein de Latréaumont n'était pourtant pas absolument dénué de possibilité; ni ses assertions, de vraisemblance; car, peu d'années auparavant, la guerre civile déchirait encore la France ; de plus, ainsi qu'on a dit, un mécontentement général , mais rudement comprimé par la terreur, s'étendait sur tout le pays ; et , dans leurs nombreux pamphlets , les ministres étrangers, et particulièrement le baron d'Isola , évoquaient souvent comme un fantôme menaçant pour Louis XIY ces symptômes de désaffection générale.

Aussi est-il concevable, queVan-den Enden, entraîné par son ardeur de prosélytisme, aveuglé par ses illusions démocratiques, et surtout poussé peut-être par cette même curiosité dévorante qui fait si ardemment désirer au poëte de voir son drame animé , vivifié par la pompe du théâtre, ou au musicien d'entendre son œuvre majestueusernent révélée par les mille voix de l'orche^-

tre ; il est concevable que Van-den-Enden , irrésistiblement séduit par l'espoir de donner ainsi un corps à ses magnifiques utopies, et de réaliser sur une immense échelle ses rêves de liberté, ait favorisé de toute sa puis sance les projets de Latréaumont.

Il chargea donc le partisan d'une longue lettre pour Jean de Witt , lettre dans laquelle il exposait au grand pensionnaire les plans, les espérances de Latréaumont, et lui demandait franchement pour cette entreprise son appui et sa coopération au nom de l'émancipation et de la liberté des peuples 1

Il est vrai de dire que la république des Sept-Provinces se trouvait alors en paix et alliance avec la France ; mais, on le répète , il était déjà si publiquement reconnu et avéré que Louis XIY avait porté de nombreuses et formelles atteintes à cette alliance et à la foi des traités, que Yan-den-Enden pouvait penser que Jean de Witt verrait dans cette proposition : un moyen de servir la cause de la liberté et de punir la trahison d'un allié parjure.

Quant à la lettre d'Omodeï , que le docteur remit à Latréaumont pour le baron de

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risola, clic renfermait l'exposition sommaire du projet , une longue note biographique sur Latréaumont, et on y invoquait le concours de l'Espagne et de l'Empire au nom de tous les griefs que ces deux puissances nourrissaient depuis si long-temps contre Louis XIV.

Latréaumont partit donc , chargé de ces différentes dépêches , et c'est au retour de ce voyage que nous l'avons vu arriver d'une manière si étrange et si inattendue chez le docteur.

Maintenant on va laisser le colonel raconter à Van-den-Enden le résultat de ses entrevues avec le Grand Pensionnaire de Hollande , Jean de Wilt , et le baron de risola, ministre de l'Empereur.

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