LES FILLES DHONNEUR DE LA RE1>"E
Elle ne s't'tait endormie sans doute qu'après avoir long-temps réfléchi et pleure... car ses joues pâles portaient Tempreinte de larmes séchëes, et sa tète semblait s^ippuyer encore sur la main qui Tavait dû soutenir pendant ses méditations; main d'aune rare beauté, dont les doigts effilés rappelaient Pexquis et pur dessin de Rapliaèl.
Sa figure, sans être extrêmement jolie, possédait néanmoins un grand cbarme, du à son indéfinissable expression de bonté, de tristesse et de résolution; sur son front saillant et bien uni, mais presque démesuré, se dessinaient des sourcils châtain foncé, extrêmement écartés Pun de Tautre , et si étroits, qu''on les eût dit tracés par le pinceau d'un Indien, tandis que les cils soyeux qui voilaient ses paupières fermées étaient si longs, si longs. . qu"'ilssemblaient les entourer d\me brune auréole ; chose rare enfin, cette physionomie expressive n''avait pas un trait (juine fût frappant, et dèsqu''on l^ivait vue, il devenait impossible de Poublier jamais. Ainsi, son teint, d\ine blancheur mate, mais éblouissaiUe, contrastait encore étran-
gement avec le noir foncé de ses prunelles, qui, lorsqu'elle ouvrait les yeux, donnait à son regïird quelque chose de fixe et de saisissant. Et puis, c''é talent ses cheveux d'une finesse extrême, mais a peine bouclés, dont les longues mèches ondoyantes tombaient tristement comme un voile noir sur ses épaules et sur son sein, que Pagitation constante de son sommeil avait découvert! Sommeil douloureux, convulsif, aux brusques tressaillements, qui trahissaient les émotions poignantes de cette àme, déjà profondément ulcérée par le chagrin ; car on verra par la suite de ce récit, (juelle fut la sublime résignation de cette jeune fille, dont la grande et fatale passion pour M. de Rohan, semble digne des temps héroïques! Mais le paisible silence qui régnait dans ccl appartement, ne dura pas, car le jour parut bientôt , et de même que son éclat éveille les oisca .x nichés sous les feuilles, dès (lue les premiers rayons du soleil eurent inondé cette chambre d\me lumière dorée, toutes ces paupières appesanties s'ouvrircnl d'abord joyeuses, tristes ou indiffé-
LES FILLES d''hONNEUR DE LA REINE. 129
rentes, et se refermèrent aussitôt , éblouis de cette vive clarté ; car le réveil a ses pronostics comme le sommeil. Ainsi, parmi ces jeunes filles. Tune semblait sourire aux espérances qu\me nouvelle journée lui apportait; Pautre paraissait regretter amèrement la soHtucle et le silence de la nuit, si chère aux affligés! tandis que celles-ci accueillaient avec insouciance, ce jour ajouté aux autres jours.
La première qui s''éveilla , fut la joyeuse Olympe de Montbrun. Voyant ses compagnes encore endormies, elle ne voulut pas sans doute jouir seule du spectacle d^me belle matinée de printemps; car a peine ses grands yeux bleus, gais et brillants, furentils ouverts, que d\me voix argentine et fraîche elle appela les autres filles d'honneur.
— Allons, Diane la glorieuse ! Marie Tindolente! Thérèse la timide ! et toi, taciturne et sauvage Maurice ; assez dormir, mes belles! éveillez-vous, éveillez-vous! Voyez, jamais plus joli soleil de mai n'a prédit plus 1. 9
130 LATRÉAL^MO^'T.
charmante journée de printemps! aussi la chasse d''aujourd'hui sera-t-elle magnifique avec un temps pareil ! Heureuses filles que nous sommes! de ce que notre gouvernante n''ait pas couché ici cette nuit : car elle eût sûrement effarouché ce beau jour!
En satisfaisant enfin Pimpatiente curiosité de Louis XIV, reclus dans sa cachette depuis une demi-heure , les doux éclats de cette voix jeune et sonore eurent bientôt éveillé tout-à-fait les jeunes filles, qui purent alors répondre diversement aux folies d'Olympe.
— Oh ! moi , — dit la blonde Thérèse d''une voix suave, en regardant timidement Diane de Saint-André, sa brune et hardie compagne, — j'espère bien, si Ton chasse, voir ce divertissement en calèche, car ainsi on a tout le plaisir sans fatigue et sans crainte.
— Voulez-vous bien vous taire, petite peureuse ! — S''écria Diane en faisant à Thérèse une gracieuse menace; que vous êtes efféminée! préférer un lourd carrosse, au plaisir de monter un vaillant cheval, et de
LES FILLES DHOiNNEUR Dii LA KEINE. 181
VOUS sentir emportée par Pëlan d\ine course rapide î
— Oh! quant à moi, — dit Marie de Gourville en étendant paresseusement ses jolis bras, — la cavalcade n''est pas mon fait; j'aime bien mieux une promenade sur Teau , dans la belle galère dorée, qui est ici sur le canal. Est-il rien de préférable à ce délicieux balancement! Vous allez aussi vite qu''à cheval, et vous n''avez ni les secousses de la haquenée, ni le roulement insupportable du carrosse.
— -Oh! que parlez-vous, — dit a son tour Olympe, — que parlez-vous de calèche, de chevaux, de galères, mon Dieu!... Ce qui vaut mieux, selon moi, que tout cela... c'est une amoureuse sérénade de violons et de hautbois, qu''on entend bien à son aise, étendue a Ponibre sur de moelleux coussins, tandis que les airs les plus galants et les plus tendres viennent vous plonger dans une adorable rêverie! aussi, moi je dis': les sérénades avant tout !
— Avant tout, la promenade sur Teau, — dit Marie de Goui ville.
132 LATRÉAUMOIST.
— La promenade en carrosse, dltThérèse.
— La promenade à cheval, — dit la brune Diane.
Ces goûts divers donnèrent lieu à mille folles discussions qu''01ympe résuma de la sorte :
— Tenez, mes amies, convenons d'une chose : on assure que tous les goûts sont dans la nature, moi je prétends plutôt, que notre amant est dans tous nos goûts; ainsi, je Pavoue, j''aimele3 sérénades avec passion, parce que le chevalier de Saint-Paul chante, <'t joue du théorbe à ravir les anges. Toi, chère Marie, tu aimes les promenades sur Peau, parce qu'un jeune capitaine que je sais conduit cette belle galère du canal dans les promenades du roi. Toi, douce Thérèse, tu aimes la promenade en calèche, parce que certain petit page de la grande écurie de S. 31., aussi leste que joli, cavalcade aux portières en te regardant. Enfin, toi, Diane, ma fougueuse amazone, tu aimes à monter h cheval, parce que personne n'y a meilleur air que M. de SommerviUe, le bel écuyer du roi.
LES FILLES d'hONNLUR DE LA REINE. 133
Du fond de sa logctte, Louis XIV commençait à trouver qu''on parlait, il est vrai, souvent de lui, mais furieusement en manière d^accessoire ; néanmoins il palienla...
— Et Maurice! et Maurice! — dirent les jeunes filles qui , demi-nues, vinrent se grouper gracieusement sur le lit d'Olympe, pour témoigner sans doute de ce qu''ellcs ne lui gardaient pas rancune de la vérité de ses observations.
Malgré le regard triste et suppliant de Maurice, Olympe continua :
— Oh! le véritable nom de la passion de Maurice, est un mystère que nul n'a pu pénétrer encore. On sait bien qu*'elle aime b. chasse à la foîie... mais quel est l'heureux chasseur ? voila ce qu''on ignore ; or, comme il y a une foule de charmants cavaliers dans la vénerie de S. 31., depuis le Grand Veneur de France, M. le chevalier de Holian , rhomme le mieux fait, le plus galant et le plus magnifique de la cour, jas(pi''a mon joli cousin, le petit de Ligncrolles qui sort de page, il est bien difficile de porter quel- (juc jugement certain, d'autant plus que
134 L A-TRÉ AlJfllOW ï .
Maurice est très secrète, très sauvage, et vit toujours fort esseulée.
Si la joyeuse Olympe eût attentivement observe Maurice, et que son regard eu aussi pu pénétrer derrière le miroir qui cachait le roi, le double effet produit par ses paroles Taurait vivement frappée. —Au nom du chevalier de Rohan, Louis XIV n''avait pu réprimer un mouvement d''impérieuse colère ; mais lorsque Olympe continua de parler de la passion cachée de Maurice, Pexpression fâcheuse des traits du roi s''adouci, car il pensa sans doute trouver au moins parmi ces jeunes filles un cœur occupé de sa majestueuse personne.
Quanta Maurice, ses joues pâles se colorèrent légèrement lorsque le nom du chevalier de Rohan fut prononcé... Mais paraissant aussitôt refouler cette impression en elle-même, avec une fière indignation, son visage reprit son caractère habituel de mélancolie taciturne; alors elle se replongea dans une profonde rêverie, où elle sembla demeurer absorbée, pendant toute la scène Suivante, bien que de temps à autre, un très-
Lts iiîXKS d''hon:>elii de la reine. 135
sailîenient involontaire prouva qu'halle n'ëlait pas indifférenle au sujet de la conversation.
— Pauvre Maurice ! — reprit Diane en riant, — veille bien aujourd'hui sur tes moindres actions; car je te l'avoue courtoisement dV^ance, je m''atlache à tes pas durant la chasse, et, par le nom païen de Diane ma patronne! je découvrirai ce mystère !
Maurice ne répondit rien, et sourit doucement en faisant un signe de tète négatif.
— Puisqu''on parle de chasse, — reprit Olympe, on dit le Grand Veneur de plus en plus mal avec le roi; et si mal, que je tiens Au. poli Lavardin, pour parler a la mode des contre-vérités (l), que M. de Rohan n\ivait
(1) On faisait à la coiir beaucoup de chansons en conlrevéiilés, c'est-à-dire qu'on louait ou blâmait au rebours de ce qui olait. En voici un couplet extrait des chansons manuscrites dont on a parlé; on est obligé d'en supprimer quelques mots trop cjniques.
MarsiUac est tendre,
Menu monsieur d! Ambre
Conti des dnmes mal traite.
Pour le vieux Lafené,
11 n'a point de
Marsan est...
Roaniiès {\);\ l'esprit u!i peu moine,
BeuvroH est lettré.
(1} M. I« duc Lafeuilla.lr.
13B LATRÉABMCWT.
pas même ete prévenu de ce voyage de Fontainebleau, bien que sa charge lui fit un devoir d''y assister.
— Hélas ! sans doute, M. de Rohan est en disgrâce, — reprit Diane... — Aussi, Tavais-je bien prévu!
— Mon Dieu! ma belle amazone, — dit Olympe, — voudrais-lu donc rivaliser arec les centuries de]Nostradamus, le devin par excellence?
— Moque-toi si tu veux, Olympe; maïs rappelle-toi bien ce que je t''ai dit Pan passé, lors de Phorrible éclat de Penlèvement de madame la duchesse de Mazarin par M. de Piohan, et dont le roi se montra si furieux.
— Ou si jaloux! reprit Olympe en riant.
— Jaloux soit... Mais ne te disais-je pas alors : Ce qui a perdu M. de Guiche, M. de Grammont, M. de Rabutin, M. de Lorraine, et surtout Pinfortuné Fouquet, perdra M. de Rohan !...
— Mais sans doute, reprit Olympe; — et comme dit le noël de M. de Saulx-Tavannes :
LES FILLES d'hONNEUR DE LA REINE. I 37
Las ! il blâmait, le compère,
Sans raison, Ce qu'il ne pouvait pas faire,
Nous dit-on.
Or telle est, a mon avis, comme au lien , la cause de la colère de S. M. contre ces aimables cavaliers... ou plutôt, — ajouta la jeune tille en se croisant les mains d\\n air malicieusement hypocrite , — oii plutôt non... c''est un effet de la grâce d''en haut; car le roi s''intëresse si fort au salut de ses sujets, qu'ail veut se charger de commettre pour eux tous le plus charmant et le plus couru des sept péchés capitaux... Aussi, tout gentilhomme qui, jaloux de sa pauvre part de faiblesse humaine, prétendra aider S. M. a porter cette douce croix, sera t-il certain d'*encourir son indignation ! Et malheureusement pour M. de Rohan... il est furieusement de ces opiniàtres-là.
— Que j^iime cette pensée, — reprit Diane en riant de la plaisanterie d"'01ympe sur la charité du roi. — C'est absolument comme le gros Louvois, qui semble vouloir aussi commettre à lui seul tous les pochés
1 38 LATRÉÀUIVIONT.
d'orgueil du royaume. Mais U propos, Olympe, sais-tu pourquoi la haine de M. de Louvois est si violente contre M. de Rolian ?
— Non, mais je plains le chevalier, car M. de Louvois est tout-puissant sur la volonté du roi, et d''oii lui vient donc cette haine que tu dis ?
— Du motif le plus puéril et le plus misérable du monde; en un mot , M. de Louvois exècre M. de Rohan, parce qu''étudiant avec lui au collège des quatre Nations , je crois, le chevalier, aussi leste , aussi hardi, que Louvois était lourd et peureux, le battit plus d''une fois bel et bien. De là, cette haine opiniâtre et envenimée du ministre, qui a percé dans tout, puisque cVst M. de Louvois qui jusqu''ici a empêché, dit-on, M. de Rohan d''obtenir aucun emploi militaire, proportionné à sa naissance.
— Voyez pourtant à quoi tiennent les destinées ! — s''écria la Llondc Thérèse en ouvrant ses grands yeux bleus étonnés.
Puis elle ajouta d\m air naïf , mais plein de finesse : — Il faut donc alors que ma grand^iière ait été, au couvent, compagne
LES FILLEL d''hOWNLUR DE LA REIiNE. 130
de madame de Valable, notre gouvernante, et l'ait battu bien souvent, puisque la bonne dame me liait si fort !
Cette moquerie fit d'^autant plus rire ces jeunes filles, que madame de Vatable affichait surtout de grandes et inadmissibles prétentions à la jeunesse ; aussi Diane, embrassant la jolie Thérèse pour la payer de sa malice, continua de la sorte :
— Mais, hélas! ce n''est pas tout ; car, en vérité, ce pauvre chevalier semble avoir h combattre le présent et le passé, et devoir être la victime de ses plus nobles cjualités : ne savez-vous pas , mes amies, ce c[ui lui arriva autrefois au jeu avec le roi ?
En entendant ces mots, Louis XIV rougit d''indignation -, car cette aventure rappelait à son souvenir, une scène fâcheuse et humiliante, dans laquelle M. de Rohan avait eu sur lui tout l'avantage ; mais ne pouvant alors qu'écouter, le roi se résigna...
— Raconte donc cette histoire, — dirent Thérèse et Marie.
— - Je le veux bien, mes amies, car je tiens ceci de la pauvre duchesse de Mazarin elle-
140 LATRÉAUMO:<T.
même, qui me le contait, comme un trait du plus merveilleux à-propos. Cela se passait un peu avant la mort de feu M. le cardinal, dans le salon de la reine-mère. Le roi jouait à la bassette avec M. de Rohan, et S. M. avait mis pour condition du jeu, (|u''on se paierait en or d''Espao ne, etnon deFrance, Tor d''Espagne étant alors , disait-on, d'un meilleur alliage. M. de Rohan perdit mille louis contre le roi ; et le lendemain, envoya la somme à S. M. dans une bourse de brocard d'or , brodées aux armes de France, et merveilleusement enrichie de perles fines. Madame de Mazarin me disait que cette bourse avait du coûter au moins cinquante louis !
— Mon Dieu ! que cela est donc délicat ! — dit Marie en joignant les mains avec admiration ; quelle charmante recherche! au lieu d''envoyer cet or dans un sac, ou dans un coffre grossier!
— Le fait est que cela sent extrêmement son grand seigneur, — ajouta Olympe.
— Assurément ; mais voilà qui ne sent pas autant son grand roi, — ajouta Diane