LES FILLES D HONNEUR DE LA REINE
en baissant la voix, el regardant autour cfelle avec une sorte de crainte involontaire.
— S. M. reçoit donc la bourse, et l'envoie à son épargne. Mais, sur ce que le bonhomme Rose (1) lui fit observer, que des mille louis qu''elle contenait , quatre cents étaient d''or de Fiance, S. M. dit le lendedemain à M. de Rohan , qui venait lui faire la révérence dans son cabinet : « 31onsieur « de Rolian, ces quatre cents louis sont en « or de France, veillez me renvoyer de Tor v^ d''Espagne; car vous le savez, c''est une c( condition de notre jeu. »
— Est-ce donc bien possible ! — s'écrièrent les jeunes filles.
— ■ J"'avais en effet entendu parler de ce trait, — dit Olympe ; — mais, bien que différemment raconté , je n'avais pu y croire.
— Je le tiens te dis-je, de la pauvre duchesse de Mazarin elle-même, qui assistait à cette scène, ainsi que M. le cardinal, — reprit Diane; — mais ce n'est pas tout: le clievalierde Rolian, saluant alors le roi, avec cette grâce charmante , et cet air à la fois
(4) Trésorier parliculier du roi.
142 LATRÉAU?,îO>T.
respectueux et fier, qui n'appartient qu'à lui, prit les quatre cents louis, et s^ipprochant d^me fenêtre ouverte sur le fossé (cela se passait Ii Vincennes), il les y jeta, puis dit au roi: « Sire , puisque V. M. a refusé cet « or, il 11 est plus bon à rien. » Une heure après : le roi reçut , dans une autre bourse magnifique, la somme en or d"'Espagne, qu''il garda bel et bien.
— Qu''il garda ? — demanda Maria.
— Qu''il garda, — reprit Diane. — Néanmoins S. M. se plaignit fort à feu M. le cardinal de la conduite irrévérente de M. de Rohan dans cette occasion ; mais M. le cardinal répondit: u Sire , que voulez-vousl « M. de Rohan a perdu en roi^ et vous avez « gagné en cadet de familh., » faisant allusion à ce que M. de Rohan était puiné de la maison de Guémenée.
Maintenant, qu''on songe a Texaspération qui dut transporter Louis XIV, lorsque, du fond de sa cachette, il entendit faire le récit de cette aventure, a propos de laquelle Mazarin lui avait donné une si juste leçon, et où M. de Rohan s''était montré si fièrement
LES FILLES d''hONNEUR DE LA REINi-:, 143
magnifique; mais malheureusement pour le chevalier, le roi devait s'entendre encore plus d'une fois comparer au Grand Veneur, et ne pas avoir Pavantage dans ce parallèle ; aussi , bénissant pour le succès de sa vengeance , le singulier hasard qui le mettait à même d'entendre de telles choses, le roi voulut demeurer là jusqu'au bout.
— J'avoue que la réponse de feu 31. le cardinal est lont-à-fait pleine de sens et de justesse, — reprit Olympe; — et puisque nous parlons de M. de Rohan, moi aussi j'ai une histoire a vous conter; mais, h mon avis, le trait est encore plus beau, parce qu'à la magnificence et à la galanterie , se joint je ne sais quel élan de bonté touchante, qui honore à la fois la femme qui l'inspire, et l'homme qui l'éprouve.
— Mais, mon Dieu ! dis donc vite! — s'écrièrent les jeunes filles, dont la curiosité était vivement excitée par cet exorde»
— Eh bien! il y a de cela... quelque temps, M. de Rohan s'occupait alors... mais au fait, je ne sais si je dois...
— Olympe... chère... bonne... gentille...
gracieuse Olympe! — dirent les jeunes filles suppliantes , en se rapprochant de leur compagne avec des càlineries toutes féminines.
— Après tout, — reprit Olympe en suite d^ni moment de réflexion, — personne au monde ne nous peut entendre , et celle qui répéterait ceci serait aussi terriblement disgraciée et chassée, que si elle avait ellemême inventé l'aventure. Or, je continue : M. de Rohan s''occupait donc alors de certaine belle marcjuise, blanche comme la neige , ayant la gorge et les bras admirables , les plus beaux yeux noirs qui se puissent voir, avec cela les cheveux d\m blond cendré magnificjue , et douée enfin de Pesprit le plus mocjueur et le plus plaisant du monde; seulement un peu trop grasse, et beaucoup trop mariée au plus fâcheux des marquis. ]N''y étcs-vous pas?...
— J'y suis tout-a-fait, — dit Diane.
— J''y suis ! — s'écria Marie; — c''était la belle Athénaïs...
— De Montespan ! — ajouta vivement Thérèse.
LES FILLES L.*'hONNEUR DE LA REINE. 145
A ce nom, les jeunes filles se regardèrent presque avec effroi, et se serrèrent encore plus près les unes des autres.
Aux premiers mots du récit d'Olympe , Louis XIV avait eu, comme un secret pressentiment du nom quVlle allait citer...
après quelques mois il n''en douta plus. On l'a dit , l'étrange fatuité de ce prince jalousait cruellement le présent, aussi bien que l'avenir et le passé, en sorte que toute allusion à un sentiment qui n'avait pas été inspiré par lui, le mettait en fureur. Or, jusque là, madame de Montespan avait été assez adroite, ou la terreur des courtisans assez discrète, pour que le bruit de cette liaison de la marquise et du chevalier, ne fut arrivé aux oreilles du roi, que comme un de ces vagues propos du monde, sans fondement et sans vérité ; mais le récit d'Olympe, semblant devoir préciser le fait, et lui donner un grand air d'évidence et de réalité, on pense si le roi continua d'écouter , avec une horrible anxiété d'orgueil.
Olympe reprit: — M. de Rohan s''occupait donc alors de madame de Montespan ; t. I. 10
146 LATRF.AllweîXT.
disons vite le nom pour n*"}' plus revenir; le roi qui commençait à posséder la doucereuse, pleureuse, boiteuse et bayeuse Lavallière, ne trouvant pas en elle ce qui lui manquait totalement à soi-même, s''ennuyait nécessairement à périr ,. . Un jour il entendit la belle marquise dire un mal horrible de tous les gens de la cour , et cela avec cette gaieté satirique , cette moquerie acérée qui distinguera toujours l'esprit des Mortemart... Ces médisances réjouirent fort le roi ; d''ailleurs la médisante était belle, accorte, d'une merveilleuse recherche de propreté ; aussi S. M., désirant toujours naturellement chez les autres ce qu'ail ne possédait pas, fit dire a la marquise que si elle voulait lui faire quelques avances, il les aurait pour agréables. ^I. de Rolian sachant cette rivalité royale , sVn piqua fièrement, se montra plus épris, plus passionné que jamais, enfin redoubla de soins et de belle galanterie; de son côté, la marquise tint tendrement compte au chevalier, d'une persistance aussi amoureuse que hardie, qui lui faisait ainsi braver le courroux d'un maître,
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si implacable en de telles rencontres.
— Oh ! que je conçois ce sentiment! — sMcria Diane, — et que j''aurais méprisé Pâmant qui se serait lâchement éloigné, par terreur de cette rivalité redoutable !
— En un mot , le chevalier fut tour à tour si triste et si tendre , si impérieux et si tremblant, si timide et surtout si pressant, qu''un soir , dans une promenade qui suivit un médianoche, donné par la reine à iSaint- Germain, la marquise fit à M. de Rohan le plus décisif et le plus charmant aveu. . . Alors le chevalier, ivre de joie, prenant une magnifique chaîne de diamants qu'ail portait au cou , la rompit en morceaux, et jetant cette poignée de pierreries dans le parc, il s''écria : <( Qii' aujourd'hui , du moins, ne soit pas « j^our moi seul un jour de bonheur ! »
— Ah ! que cela est donc passionné ! — s'écria Diane, — etque j''admire cette ivresse de Pâme , après un aveu , qui gonflant le cœur d\ine joie ineffable, le fait déborder ainsi de tendresse et de bonté ! Aussi après avoir eu un pareil amant , comment encore aimer quelque chose au monde !
Ces détails avaient un cachet de vérité trop évident, pour que le roi, déjà prévenu d''ailleurs par de vagues soupçons, put douter un instant de la réalité de cette aventure ; aussi s''écria-t-il d''ane voix étouffée par les mille émotions de la haine, de la colère et de Porgueil outragé : — Athénaïs !... Rohan!... Oh! Rohan!... je me vengerai !...
Puis, son abattement fut tel , qu''il s'appuya sur un des côtés de la logetle , et pendant quelques temps , abimé dans ses pensées , ù peine il écouta la suite de cette conversation.
— Mais pensez donc au bonheur des pauvres jardiniers , qui le lendemain au point du jour , trouvèrent toutes ces pierreries dans le parc! — reprit Marie.
— Et par qui donc a-t-on connu cette délicieuse galanterie ? — demanda Thérèse.
— La marquise n''y tint pas , — reprit Olympe ; — ravie, enchantée, elle rapporta ce trait charmant à sa soeur, madame de Thianges. Aussitôt voila madame de Thianges c[ui se met à se mourir d''amour pour M. de Uohan , tant et si bien , qu^dle vécut
depuis avec lui, dans la plus étroite intimité, au grand regret jaloux de madame de Montespan. A son tour , madame de Tliianges conta la merveille à madame de Cœuvrcs, son amie intime. Or, la plus que fort tendre madame de Cœu^Tes , qui n''avait rien de caché pour l'épée , la robe et Péglise , et principalement pour ]\JM. de Béthune , le président Tambonneau et Pabbé Têtu, qui représentaient , à vrai dire , les états-généraux de son peuple d''amants , madame de Cœuvres, donc, leur conta Tliistoire ; aussi, le moins discret des trois ordres ^ M. de Béthune , confia le tout au chevalier de Saint- Paul, qui me le dit h moi , bien confidemment, comme vous voyez.
— Mais pourtant la marquise se montre à cette heure tout-à-fait des ennemies de M. de Rohan ? — dit Marie avec étonnemcnt.
— Sans doute, — reprit Olympe, — d^ibord, par rage d''avoir été sacrifiée à sa sœur, par le beau chevalier, et puis ensuite, parce qu'elle sait Pcffrayable jalousie du maître, et combien en amour, il déteste les précédents ; aussi veut-elle tout le mal possible à M. de
160 LATRÉAUMORT.
Rohan pour ôter de rimagination du roi la jDensee qu'elle ait jamais aimé le chevalier ; de sorte que s''il fallait , comme on dit, tendre une paille à M. de Rolian pour Tempècher de se noyer, la marquise donnerait plutôt ce fe'tu a Lavallière, pour faire des bulles de savon (1), passe-temps favori de cette sotte et maigre beauté.
— Pauvre chevalier de Rohan 1 — dit tristement Thérèse ; — être ainsi haï par le roi et par la maîtresse, et le ministre du roi!
— Et par sa mère, donc! voila ce qu''il y aMe plus terrible ! — reprit Diane.
— Il est vrai, — dit Olympe, — que madame la princesse de Guémenée (2) se montre bien cruelle pour son fils, et qu''elle le traite en véritable marâtre , lui retenant, dit-on, ses biens, et animant contre lui, sans pitié , les créanciers que sa magnificence lui fait.
(1) On sait que mnilciuoiselle Lavallière aimait fort celto innocente disliaction.
(2) M. (le Rolian clait fils de Louis de Rolian, prince de Guémenée, dnc de Montbnzon. (Voir plus bas la noie généalogique. )
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— On dit d'ailleurs, — ajouta Diane, — cjiie le clicvalier s''endetle fort. Quel dommage l si grand ! si généreux ! Ah ! voilà de ces cavaliers, qui devraient bien trouver le secret du grand œuvre! la pierre phiiosopliale !
■ — M. de Rolian s'en est occupe', en effet,
— dit Olympe ; — mais il a laissé là tout Tattirail de la magie et de la soufflerie, par peur du diable , qui lui est , dit-on, véritablement apparu,
— Ah! s'il eût découvert ce beau trésor,
— dit Thérèse, — quelles merveilles on aurait vues à la cour !
— A propos, — reprit Blarie, — avezvous l'autre jour , remarqué M. de Rohan à ce gala chez madame la comtesse de Soissons? comme il était merveilleusement bien ajusté! avec cette garniture de rubis d'Orient et de perles fines, sur son justaucorps de tabis vtrt-tendre , orné de rubans couleur de feu ! Mon Dieu , que cela était donc galant et éblouissant ! Rien que son nœud d'épée valait, dit-on, plus de dix mille cens!
— Et avez-vousaihîiiré, — reprit Olynspe,
152 LATRÉAUJtiOKT.
— le merveilleux point de ses dentelles?
— Et sa canne d''ivoire! entourée d''une vigne, dont le cep est en corail, les feuilles en e'meraudes , et les grappes en saphirs !
— dit Marie.
— Ce qui est certain, — ajouta Diane, — c''est qu''en entrant dans la galerie de Thôtel de Soissons, il avait un port si fier et si majestueux, que tout le monde lui trouva un air véritablement royal !
— Comment , royal ? Tu trouves qu'il ressemble à S. M. ? — demanda Olympe.
— Oh! non; je dis royal pour exprimer tout ce qu'il y a au monde d''imposant et de gracieux. Le roi est beau sans doute; mais d''une beauté bien différente de celle de M. de Rohan.
Ces mots tirèrent le roi de Pespèce de rêverie oii il sV'tait plongé, en songeant aux moyens de se venger de M. de Rohan. Entendant son nom , encore accolé à celui du chevalier, il prêta de nouveau une attention inquiète et colère aux causeries des jeunes filles.
— Voyons, mesdemoiselles, soyons fran-
LES FILLES d'hONNECR DE LA REIWE. 153
ches. Qui préfëreriez-Yous du chevalier? ou du roi? — demanda Olympe.
— Voilà de ces questions bien embarrassantes ! — répondirent avec lenteur Thérèse et Marie.
— Enfin , dites toujours.
— Me^dcmandes-tu si je préférerais avoir pour amant , un roi ? ou un beau gentilhomme ? — reprit Diane.
— Sans doute.
— Eh bien ! chère Olympe, le gentilhomme fut-il un Adonis, et le roi un monstre , vous allez, mes amies, me trouver la plus eflrontée du monde, mais je préférerais d'abord le roi.
— . Par vanité, par orgueil, ma belle amazone ?
— Eh ! mais sans doute ; pas pour autre chose !
— Tu as raison , — reprit Olympe.
— QuV^le horreur! — s''écria Marie.
— Voulez-vous bien vous taire! petite ignorante, — lui dit Olympe. — Apprenez que sur cent femmes, il y en aura tovijours au moins... au moins cent! qui sacrifieront,
1 54 LATRÉAL'MOKT.
avec raison , tous les gentilshommes adonis du monde , au plaisir de voir 'a leurs pieds celui aux pieds duquel tout le monde se prosterne.
Louis XIV croyait sa qualité de roi, tellement liée, identifiée a lui-même, qu''elle ressortait enfin si évidemment de son propre mérite, qu''il ne vit pas d'abord tout ce que cette préférence avait d'offensant , en cela ^]ue c'était seulement adorer la couronne, sans s''occuper du front qui la portait; mais la Suite de la conversation lui en apprit davantage,
— Voyez un peu Tintéressée , — reprit Diane en répondant h Olympe. — J''avais cru d'abord, moi, que tu me demandais, lequel je préférerais, de M. de Rohan ou de S. M. tous deux gentilshommes, et sans couronnes.
— Oh ! ceci , Diane , est une autre question ; et pour y répondre franchement , je t''avouerai que je préférerais alors , mille fois, M. de Rohan ; mais toujours bien à condition que ni lui , ni le roi devenu simple gentilhomme, ne pourraient mettre dans
LES FILLES d''hOî*NEL'R DE 'lA REOB. 155
la balance , la moindre pauvre petite couronne, fut-ce même celle de Pologne ou de Portugal !
— Sans couronne ? — reprit Diane ; — mais je dirais aussi li Pinstant que je préfère M. de Piolian !
— Moi aussi , M. de Rohan, — dit Marie,
— Moi aussi , — ajouta Thérèse.
Louis XIV venait d''ètre cruellement éclaire , par cette seconde phase de la question ; alors , comprenant mieux la distinction de Phomme et du roi, sa rage s'^en augmenta d'autant contre M. de Rohan et contre ces pauvres filles, qui payèrent plus tard et chèrement Pindiscrétion de leurs communes confidences (1).
— Tenez, — reprit Olympe, — le roi est beau de figure ; sa taille , quoique petite , est bien prise ; il a même une allure impérieuse si Pon veut , mais que je trouve, moi , roide a Pexcès.
— Et puis, — ajouta Diane, — S. M.
(1) Elles fuieiU supprimées, et la renie n'eut pins que dei (lames d'Iionneui .
156 LATRÉAUMOt^T.
mange tant, et si gloutonnement!... Aussi, vous direz peut-être que je suis précieuse ; mais je hais cette voracité, qui n^est pas du bel air, et qui fait que le roi est toujours si horriblement rouge et pesant après diner.
— Moi , — dit Marie , — ce que je n'aime pas dans S. M-, c*'est qu''elle ne monte guère plus à cheval pour chasser , suivre la chasse dans une petite calèche, comme le bonhomme Sainl-Rëmi , cela n'est pas de Tàge du roi , et sent trop la timidité-
— Moi , — dit Olympe , — ce que je me permettrai de reprocher à la royale personne de S. M. , c''est qu''elle ne prend pas d''ellemème , ainsi que M. de Rohan , par exemple (en cela plus raffiné , plus coquet que la femme la plus difficile) , tous ces soins délicats et recherchés , sans lesquels un amant ne saurait me plaire. Ainsi, entre autres choses; le roi ne se rase que tous les deux ou trois jours; or, je Pavoue, cette insouciance de la propreté me choque fort ! Que dMionnètes citadins, fiilèlesà leurs femmes, aient de ces manières de cynique , soit.. Ils achètent, par leur maritale constance, tous
LES FILLES d''hONJ!<EUR DE LA REINE. 157
les droits possibles à se fort négliger... Mais cela sent trop son Diogène pour un prince amoureux !
— Pour un roi galant ! — dit The'rèse. — Un monarque qui a pris le divin Phœbus pour emblème , — ajouta Diane , — devrait toujours, ce me semble, reluire et rayonner d'éle'ganee. Mais à propos du Soleil^ — dit tout-a-coup la brune jeune fille, — ne savez-vous pas le nouveau noel, sur V Attelage du Soleil?
— Non! non! — s'e'crièrent toutes les voix.
— Eh bienl je vais vous le dire ; M. de Noailles me Papprit hier, pendant le sermon du R. P. Mascaron ; il est du dernier joli... Tenez, écoutez-le; il se chante sur le nouvel air du Traquenard ( 1 )•
L'allelage d'aujourd'hui Qui mène ce Dieu qui luit, Mais n'est pas mené par lui, Est de quatre vieux chevaux, Précédés de deux cavales, De deux cavales royales ; Est de quatre vieux chevaux, Bien meilleurs qu'ils ne sont beaux.
(i) Celte chanson est extraite du Recueil déjà cité, vol. vî (6169 ), — Bihl. rovale, manuscrits.
158 LATRÉAUMOWT.
— C'est charmant, — dit Olympe; — les quatre secrétaires d''Etat , et les deux maitresses... Rien de plus clair.
— Voyons maintenant si tous reconnaîtrez les portraits, — reprit Diane.
On sait bien que le premier Est un certain vieux routier, Qui, connaissant son métier, S'en va toujours par compas, Et d'amhler a la manière (1) ; Qui, fournissant sa carrière, S'en va toujours par compas, Et ne fait point de faux pas.
— Il est évident que cVsl le vieux Letellier , — dit Olympe après une minute de réflexion. — Il rampe beaucoup trop près de terre pour jamais broncher.
Diane fit un signe affirmatif , et continua:
Le second, quoique son fils, Gros, courtaud, ragot, bouffi, Est emporté comme six.
Visant au cheval de guerre, Au soleil qui vitupère Le rétif n'obéit guère; Et colère, furibond, Va toujours par saut, par bond /
— Cest le gros Louvois à n''en pas dou-
(1) Amblcr, aller l'amble ; emhicr, emporter, enlev«?r.
LES FILLES d''hONxNEUR DE LA REINE. 159
ter, — dit Marie. — Le fait est qu'il se rebecque plus que grossièrement envers S. m. qui, dit-on, se laisse intimider par les emportements de ce fier Artaban.
Diane continua :
Le tioisième, chcvnl fin, Dont on ne peu! voir la 6n, Porta plus d'un faux dauphin (4) ; Et quoi qu'il soil fort goutteux, Ne pensant qu'à sa pitance, Pressé de boire, il s'avance (2) Et quoiqu'il soit fort goutteux, Il passe les autres deux !
— Cest M. de Lyonne , — dit Marie.
— Mais non, c'est Colbert, riiomme de marbre , — reprit Olympe ; — ne le reconnaissez-vous pas a cette ardeur de boire, bien que maintenant, dit-on, ce furieux goût d'ivrognerie lui soit passé.
Diane continua :
Le quatrième est félon, Sournois et cornavd, dit-on ; Furieux comme un lion, On sait que d'un coup de pied
(i) Allusion à ce que Colbert fut cliargé des enfants de Biademoiselle de Lavallière.
(2) On lui reprochait sou ivrognerie.
Il a renversé Brienne (1) Au grand dam de la Fienne !
On sait que d'un coup de pied.
Il Ta tout estropié.
— Yoici pour cette fois M. de Lyonne, — dit Thérèse, — je le reconnais à madame de Fienne ; mais par quel hasard ne parlet-on pas de cette pauvre madame de Lyonne, si habituée a figurer dans ces noels ?
— Parce qu''on fait maintenant toutes les chansons nouvelles sur Pair du Traquenard, petite fille, — dit Olympe; — et que ce n''est pas en huit vers qu*'on pourrait nommer tous les amants de la grande louve , comme on appelle cette chèr^ dame.
Diane reprit: — Maintenant, e'coutez :
voici qui devient du dernier intérêt.
Les juments sont de bon train, Et connaissent le terrain.
Fouquet, Ilohan, dans tout chemin.
Les menaient à Saint-Germain :
L'une boite, et marche en cane (2)?
L'autre est forte et rubicane (3) ; L'une est maigre au dernier point.
L'autre crève d'embonpoint.
(1) M. de Lyonne avait évincé M, de Brienne du ministère des affaires étrangères.
(2) Mademoiselle de Lavallière boitait.
(3) Madame de Montespan était blonde.
LES FILLES n''HO«]>(KUR DE LA REINE. lf»l
— Ceci n'a pas besoin de commentaire, — dit Olympe , et vous voyez que mon aventure de Saint-Germain s''y trouve confirme'e.
— Quant ace qui suit , petites filles, bouchez bien vos oreilles, — dit Diane en sV dressant à Thérèse et à Marie, qui les ouvrirent au contraire de toutes leurs forces :
Mais le soleil radieux
A^iin, Irompé, disait : G Dieu.'
Mes maîtresses me
A ce moment , madame de Vatable , sousgouvernante, entrant dan. l'appartement, interrompit Diane, qui de la sorte ne put terminer le dernier couplet de sa chanson.
Peu de temps après Tarrivée de la sousgouvernante, les femmes des filles d''honneur vinrent les habiller : aussi les confidences intimes cessèrent-elles bientôt, et ces jeunes personnes ne furent plus occupe'es que de leur toilette
Lorsque Diane de Sainl-Andrc eut chanté le couplet dans lequel les noms abhorres I. 11
de Fouquet (l) et de Rohan vinrent encore si dangereusement irriter les poignants souvenirs de Louis XIV , ce roi se contenait à peine. Aussi ces imprudentes filles ne surent jamais quel ardent foyer de ^'engeance et de haine elles avaient allumé dans le coeur de ce prince !
Mais Parrive'e de la sous-gouvernante , en mettant fin à la conversation des jeunes personnes , rappela le roi à soi-même , et sortant enfin de sa Icgeltc, il regagna son cabinet.
La , il se jeta sur un sofa , pour se reposer de tant d''liorribles agitations , et mûrir plus sùrei;eent son projet de vengeance.
Aprcs| une heure j'de me'dilation, Louis XIY se^leva rayonnant. . . on eût dit sa haine satisfaite ; aussi regagna- t-il sa chambre à
{i) On lil dans les fragments historiques de Racine : » Le roi, peu avant le jugement de M. Fouquet, dit à la reine, dans sou oratoire, qu'il voulait qu'elle lui promit une chose qu'il lui demandait : c'itait si Fouquet était condamné, de ne pas lui demander sa grâce. » Le jour de l'arrêt, il dit, en regardant Mademoiselle de Lavallière : S'il eut été condamné a mort, je l'aurais laissé mourir.
LES FILLES D*'hONXEUR Dl' LA REINE. 163
coucher et se mit au lit afin que le service ce're'monieux de son lever put se faire comme d''liabitude.
Seulement ! lorsque le valet intérieur entra , le roi donna des ordres pour que son lever fut strictement le même qu'ail était lors de ses jours de médecine, afin dVviter sans doute la présence de M. de Rohan, qui. bien que pourvu d''une grande charge de la couronne , n'avait pas Thonneur de jouir des entrées particulières a ce jour, et absolument réservées aux princes du sang et aux ambassadeurs.
Puis, le roi, réitérant lui-mémc au premier gentilhomme de sa chambre en service , l'assurance qu'il chasserait ce jour-là, ordonna expressément , d'en aller prévenir de nouveau le Grand-Teneur, et fixa l'heure de l'assemblée pour midi précis au carrefour de la Vente au Diable.
Maintenant, dans les haineuses et menaçantes dispositions oii se trouvait Louis XIV contre M. de Rohan, pourquoi donnait-il des ordres aussi formels pour cette chasse, dans laquelle , par ses fonctions obligées, le
Grand-Veneur de France, M. deRolian, devait ne'cessairernent avoir de fre'quents et inévitables rapport avec le roi son maitre ? On tâchera , dans le chapitre suivant , d''ex.plic|uer le motif de cette apparente contradiction.