‹ Latréaumont (volume 5)Chapitre 9 sur 25 · MESSIRE JULES DUHAMEL DE LATRÉAUMOKT · texte numérisé non relu

MESSIRE JULES DUHAMEL DE LATRÉAUMOKT

et ses anciennes relations de jeu , 'de chasse et de débauche, avait conservé d'assez grandes habitudes en Normandie parmi des gens de toute sorte, voyant ces symptômes de mécontentement sourde dans la province , se persuada que , depuis dix ans, rien n'avait changé ; que le gouvernement était, comme au temps de la Fronde , sans force et sans unité, et qu'enfin ce lucratif et beau temps des dissensions civiles pouvait renaître ; aussi se montra-t-il un des plus déterminés opposants a la perception des taxes, agissant d^^illcurs, ainsi qu'il disait, avec le plus superbe dcsintéressemenl, « en cela qu'il ne « possédait pas une obole au soleil qui fut « imposable. »

Bien qu'apparemment insensé , pour un homme rompu aux principes des guerres civiles de ces temps-la , la conduite du partisan était pourtant saine et logique. Car depuis M. le prince de Condé jusqu'au dernier mécontent, tous avaient procédé de la sorte : « ou fomenter une sédition assez forte pour « rtnverser le pouvoir, — ou se faire assez u de partisans pour effrayer l'autorité , la

« forcer de compter avec vous , et se faire « alors acheter le plus cher possible. »

Mais , on le répète , les temps n''ëlaient plus les mêmes; aussi, Latréaumont eut beau s^ajjiter, déclamer contre la tyrannie, rillégalité des impôts et la misère générale, il trouva bien des gens qui se firent ses écho-, mais pas un qui voulût ou osât se révolter ouvertement. En un mot, si Tancien partisan ne réussit pas a soulever la Normandie , il s''assura du moins dans le pays un fort honnête renom de Hardi mécontent , et des avis charitables lui apprirent que l'autorité surveillait sa conduite.

Latréaumont, toujours imbu des maximes d'une autre époque , crut alors avoir fait un merveilleux coup de partie , qu'on le redoutait, et qu'il ne devait plus que demander pour obtenir ; aussi alla-t-il bientôt à Saint-Germain c( dire un mot de ses pré" tentions. »

Ignorant leur étrangeté, un de ses anciens compagnons de l'armée du Roi, M. de Brissac, alors major des gardes du corps, lui fit obtenir une audience de M. de Louvois, et

aus.silôt le partisan, entrant en matière avec son assurance et son effronterie habituelles, demanda tout d'abord à Pimpérieux ministre u7i régiment, ajoutant « qu'à la vérité il n''avait pas de quoi acheter un régiment, mais que des gens comme lui se devaient payer , et largement pn'^ev pour plus d'une raison. »

Qu''on se figure, s"' il se peut, M. de Louvois , hautain , brutal , emporté , habitué à voir tout trembler devant lui, et qu''on n''abordait qu''avcc une certaine épouvante, recevant une pareille requête! faite d''ailleurs de ce ton impertinent et matamore si particulier à Latréaumont,

Le ministre en devint pourpre de colère, secoua sa perruque noire d'un air terrible , et répondit au partisan en lui montrant la porte : — Que, comme il connaissait ses manœuvres en Normandie, non seulement il ne lui donnerait ni un régiment ni une compagnie , mais qu''il rengageait encore à sortir de France pendant quelque temps, s"'il ne voulait pas aller pourrir à la Bastille.

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Lalreaumont, furieux, montra le poing à M. de Louvois , le menaça , lui dit qii'il le lui payerait , jura, sacra, et sortit en fermant la porte avec une violence effroyable.

Il est hors de doute que sans Tintervention pressante et subite de M. de Brissac, le partisan était immédiatement arrêté et emprisonné; mais M. de Louvois consentit à oublier cette injure, sur la promesse formelle qui lui fut faite par le major, que ce gladiateur insolent quitterait aussitôt la France.

Sur i''lieure, en effet, M. de Brissac fit monter Latréaumont à cheval, lui donna quelques pistoles, et obtint de lui la promesse de se retirer en Hollande, promesse que Latréaumont accorda sans trop marchander , car ce voyage ne lui déplaisait pas, et pour cause.

Latréaumont partit donc. Il n''était plus jeune ; la vie des camps, ses blessures, ses débauches lui avaient fait perdre une partie des avantages extérieurs dans lesquels il avait autrefois pu trouver de si impures ressources; aussi ne lui restait-il plus que son

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épëe, son adresse au jeu, sa force cratlilète et son imperturbable audace. Ce fut donc avec ce singulier capital et une vingtaine de pistoles qu"'il arriva a Â.msterdani.

On Pa dit , Latréaumont n''avait pas , sans raison , agrée' pour retraite passagère Pun des Etats libre de la République des sept Provinces-JJnies , car il savait parfaitement que PEmpire et l'Espagne accueillaient toujours bien , soit a Lu Haye , soit à Amsterdam, grâce à l'intermédiaire de leurs ministres résidents, lous les mécontents que Pexil ou la mauvaise fortune chassait de France, espérant tôt ou lard fomenter par eux quelques nouvelles séditions dans ce pays, et porter ainsi un coup dangereux à la monarchie de Louis XIV.

D''ailleurs , les Hollandais eux-mêmes commançaient à se défier fort de Talliancc de Louis XIV. qui les avait déjà plusieurs fois cruellement trahis, et le peuple se prononçait de plus en plus contre la France : aussi Latréaumont, sans avoir de plan positivement arrêté, comprit bientôt qu'ail pourrait tirer avantage de Pespècc de proscrip-

lion qui ie frappait , en intéressant des. étrangers à son sort , et que sa connaissance parfaite de la Normandie et des éléments de rébellion qu'il y avait laissés, ne seraient peut-être pas inutiles h sa fortune personnelle.

Or, deux ou trois jours après son arrivée à Amsterdam, il entra par hasard dans Técole de maître Van-den-Enden. Jamais, peut-être, cet austère vieillard n''avait exposé ses théories de liberté avec plus dVntraînement et de conviction; jamais, peutêtre cet ardent amour qu''il avait au cœur pour rhumanité tout entière ne s''était révélé par une parole plus émouvante et plus émue !

Latréaumont , qui n''avait pas depuis si longtemps expérimenté la vie à travers des événements de toute sorte , sans en retirer une grande pratique des hommes, écouta froidement ces belles choses, examina le j)hilosophe avec une pénétrante et profonde attention, et démêla bien vite que Van-den- Enden était intimement convaincu de TexccUcncc et de la pureté des principes démo-

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cratiques qu'il professait, et qu'il exerçait aussi aveuglement cette universelle charité dont il venait de parler avec tant de chaleur.

Dès lors, le rôle de Latre'aumont fut tracé, et il n''y faillit point.

A Pissue de la leçon , se présentant hardiment au docteur, et affectant une rudesse de langage qu'on pouvait regarder comme l'expression d'une brutale franchise , il lui dit:

— Vous venez de prêcher contre les tyrans , je fuis les rigueurs d'un tyran ; vous venez d'honorer ceux qui veulent la liberté de leur pays, et c'est pour cela que je suis proscrit ; vous venez de dire que vous aviez compassion de vos frères malheureux, je suis votre frère, je suis exilé, je suis malheureux ; je viens donc à vous.

Et, de ce jour, Latre'aumont s'imposa presque à Yan-den-Enden comme son commensal obligé.

A ce propos, il est bon de dire, ce qu'on verra d'ailleurs j)lus lard , que dès qu'il s'agit d'une conspiration , avant toutes cho- 1. 5

ses, Latrëaumont se proposa toujours de vivre le mieux, le plus sensuellement possible aux dépens de ses complices, et d'en tirer impunément tout le parti que lui suggérait son indiscrétion et sa cupidité. Aussi, une fois qu''on se trouvait compromis avec cet homme sans retenue et sans vergogne aucune, son audace et son exigeance devenaient telles, fju"'il fallait une rare énergie pour échapper à sa fatale influence, et met- Ire un terme aux impertinentes familiarités ou aux demandes avides de cet impérieux athlète.

Quant a Van-den-Enden, qui poursuivait surtout le triomphe et la fin de ses utopies politiques, il supportait Latréaumont avec cette tolérance dédaigneuse des âmes fortes, qui, ardemment préoccupées de leurs vastes projets, ne considèrent certains hommes que comme des instruments, et accueillent indifféremment tous les moyens d''action, ne pensant qu''a la magnificence des résultats.

Les rapports du phl!oso})hc et du partisan s''élaient d''abord établis, on Ta dit,

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