CHAPITRE III
McsBÏve 3uU3 5)u{)amfl tfe Catreaumont
...... Don Fernand, dans sa province, est oisif, reniunnt,
séditieux, fourbe, intempérant, querelleur, iniperlinenl; il tirerépée contre ses voisins, pour un rien il expose sa vie, il a tué des hommes, il sera tué.
— Labruyère. — De Vhovivie, eh. 9.
Ce personnage se nommait messire Jules Duhamel de Latréalmosï ; issu cfune noble et bonne famille de Normandie , qui avait toujours tenu un rang extrêmement distingue dans la robe, il était fils de damoiselle Barbe Dcscliamps et de sire Georges Duhamel , conseiller à la cour des comptes de
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Rouen, scigîicur de Latrëauiiiont , iicfs et terres de Craconville et de Charmoy.
Le conseiller défunt, Latreaumont fort jeune encore, et sortant à peine d''acadernie, se vit entièrement libre de disposer d'aune fortune assez considérable, dont il usa bientôt plus que largement. Aussi les grasses métairies , les bois touffus, les lucratives et honorifiques redevances, furenl-i^ls vendus peu à peu, et convertis en beaux louis d''or , qui, durant quelques années, alimentèrent splendidement les goûts désordonnés de Latreaumont ; car on eût dit que les passions de cet homme devaient participer de sa colossale organisation physique', tant elles étaient puissantes et fougueuses.
Enfin , cette irrésistible et puissante trinité, qui résume, en trois mots, les plus ardents appétits de Thomme : le Jeu , le Vin et les Femmes, cet irritant symbole de la jouissance matérielle , avec ses provocantes visions de courtisanes demi-nues , d''or qui ruisselle , et de longs festins aux cris joyeux, telle fut hn religion de Latréau-
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mont, qui se livra corps et âme à son impur sacerdoce avec toute l''ënergic de son car..ctèrc, et Pinépuisable vigueur de sa nature.
Dès lors, Rouen, sa ville natale, devint le théâtre de ses brutales débauches et de ses obscures prodigalités. Tant qu''il conserva quelques terres de son patrimoine , il eut , comme tout gentilhomme du pays , une vingtaine de chiens courants ; car il aimait aussi passionnément la chasse , autant par goût pour ce niàle exercice, que pour les tumultueuses orgies qui les suivaient, ou pour les irritantes parties de jeu quis''engageaient après souper.
Mais dans ses dérèglements, oet homme n''apportait nul goût, nulle élégance ; c'était le vice grossier et sordide, dépouillé de cet attrait qui le fait quelquefois pardonner. Seulement, tant qu'il fut riche ^ Latréaumont mit, il faut le dire, une rude franchise dans ses rapports avec ses amis de plaisir. Compagnon aussi prodigue que hardi, sa bourse ou son épée appartenait de droit à tout gentilhomme ; et de plus, sa probité au
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jeu pouvait passer véritablement pour uiiraculcuse , dans un temps où M. le chevalier (le Grammont et tant cPautres avaient fait admettre dans le plus grand monde ceiiaine adresse qui serait une fortune pour les prestidigitateurs modernes.
Malheureusement, les moyens de mener cette joyeuse vie, et de nourrir d''aussi généreuses cjualilés , ne durèrent pas au-delà de cinq ou six ans, et un jour, Latréauinont se ré\eii\ci pauvi^e et seul, comme dit ]''Ecriture.
De ce moment, ce qui avait paru jusque là loyal chez cet homme, ne put résister à la décisive et terrible épreuve du malheur. Ce caractère, jusque là si facilement honnête, s\nigrissant peu à peu, se corrompit enfin à jamais, dès que Latréaumont dut lutter contre Pexigence de ses passions inassouvies, ou subir des privations sans nombre, rendues plus poignantes encore par les souvenirs de ses jouissances passées.
Ainsi s''opéra dans son organisation morale une transformation aussi humaine qu''effrayante, et ses mauvais inclincls, jusque là
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caches sous le manteau d'or de son opulence passagère, se montrèrent bientôt nus, affames et menaçants.
La profusion lui étant devenue impossible, une cupidité monstrueuse la remplaça ; autrefois irréprochable au jeu , parce que le gain lui était de peu , Latrcaumont y devint déloyal, dès qu'il joua pour subvenir à ses vicieux besoins. Brave dans mie rencontre désintéressée jusque là de tout motif bas et criminel, il se fit spadassin pour soutenir ses méfaits par ce meurtre toléré , ou se rehausser un peu en usurpant cette espèce de considération , que l'intrépidité jointe à l'adresse et a une force d'athlète , arrache assez généralement aux hommes. Enfin , ayant autrefois, par orgpeil ou caprice, pris à gag^ des femmes éhontées, il en vint, dans son infortune, à se faire, auprès de quelques unes , d'impures ressources des avantages physiques qui pouvaient charmer ces créatures.
Après avoir ainsi dcscentlu jusqu'à la misère par toutes les phases dégradantes do la ruine, Latréaumont, habitant toujours 1. 4
Rouen, se jeta dès lors dans un hideux chaos de fourbes, de matamores et de femmes perdues; ses terribles penchants n''eurent plus de frein , et son crapuleux entourage éteignant à jamais en lui tout sentiment de respect de soi ; après plusieurs rixes ignobles et sanglantes et quelques duels malheureux, il fut forcé de quitter Rouen perdu de dettes et de débauches.
C'était dans le fort de la Fronde , de celte guerre civile , aussi puériles dans ses causes qu''épouvantable dans ses résultats. Latréaumont , dVme rare bravoure , entrevoyant dans cette existence de pillage et de danger quelques chances de lucre , acheta , de ses dernières pistoles, un bon cheval, un buffle, des armes, et se fit partisan.
Au physique et au moral, Latréaumont semblait d'^aillcurs merveilleusement ne pour cette carrière aventureuse* Courageux jusqu''àla témérité, d^uie santé de fer, d\me force si effrayante quMl soulevait, dit-on, un cheval sur ses larges épaules, ou Pétourdissaitd''un coup de son poing énorme; d\me rare habileté dans tous les exercices du corps
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et d'acadëmic ; cupide, sans foi ni conscience, ne craignant ni Dieu ni les hommes, capable de tout entreprendre ; sa re'solution, enfin, devenait d^me terrible opiniâtreté s''il s'*agissait d'assouvir ses passions effrénées.
Puis, par un curieux et bien étrange contraste, cet homme, d^ine énergie si animale, non seulement se piquait de bel esprit, mais encore avait beaucoup de lettres ; car, avant la mort de son père, il s''élait si fort distingué au collège de Rouen, qu''on a conservé de lui plusieurs morceaux d'une très bonne latinité. Aussi, chose rare chez les gentilshommes campagnards de ces temps-Pa, savailil parfaitement sa langue, et plusieurs de ses lettres, écritent d'un grand style, prouvent combien cet homme était singulièrement doué.
Malheureusement l'obscure et l'exécrable vie qu'il menait avait éteint ses plus brillantes facultés. Seulement, de même qu'un sol fertile pousse encore ça et là quelques fleurs sauvages , malgré l'abandon oii on le laisse, l'inépuisable fonds d'esprit nature]^ de Latréaumont perçait toujours en saillies
d^une gaieté bouffonne ou d''une ironie brutale, qui, malgré leur apparente grossièreté, ne manquaient jamais de sens, de force ou de portée.
Enfin, comme après tout il ne peut exister de caractère excentrique en mal ou en bien, et que d''ailleurs la bète fauve une fois repue, dort ou demeure à peu près inoffensive, dès que Latréaumont avait dix louis dans sa bourse, un bon souper et une ou deux femmes sur ses genoux , il devenait traitable , obligeant, et même capable de dévouement si Ton parvenait a toucher, parmi les ténèbres de cette âme perverse et desséchée , le peu de fibres qu^m bon sentiment faisait en • core tressaillir.
Autre singulier contraste : cet être implacable, endurci, qui avait presque fait mourir sa mère de douleur par ses désordres , conserva jusqu'à la fin de sa vie diabolique, rattachement le plus tendre pour une pauvre femme qui l'avait nourri et élevé. Tant qu'il fut riche, il la garda ; dès qu''il fut ruiné et forcé de s''exiler, il Tcnvoya chez son beaufrère à lui , messire Duchesne , sieur des
Préaux (dont plus tard on parlera longuement), la recommandant avec instance à ce parent jusqu'^à des jours meilleurs.
Somme toute , jamais Lalrëaumont ne commettait une mauvaise action pour Punique attrait de la méchanceté ; et dès que sa passion ou sa volonté du moment ne se trouvait pas engagée, le peu qu''il restait d''honorable chez cet homme corrompu surnageait, et pouvait, on Ta dit, le porter encore à quelque noble action.
Latréaumont s''était donc fait partisan lors des troubles de la Fronde ; beaucoup plus que sceptique en matières d'^opinions politiques, il servit tour à tour le roi et M. le prince de Condé ; aujoud''hui Frondeur (l) , demain Mazarin (2), selon que chaque armée tenait ses quartiers dans un pays riche ou pauvre ; mais rançonnant toujours avec la même impartiale avidité les citadins ou les paysans neutres que chaque parti nommait les Mitigés, et qui furent vé-
(i) Partisan de M. le piince de Condé. (2) Partisan du Roi.
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rilablement les seules victimes de ces sanglantes divisions.
A son adresse au jeu , a ses pilleries, Latréaumont joignit encore une autre source de profit qu''on va dire.
Il se trouvait alors par hasard Frondeur; pourtant, soit qu^l ne demeurât pas extrêmement convaincu de la justesse des réclamations que M, le prince de Condé, en re'volte ouverte , appuyait des armes espagnoles; soit qa''il entendit chaque jour faire d'appétissants récits des riches captures dont profitaient les Mazarins , Lalre'aumont quitta la Fronde, fit sa soumission au parti du roi, se battit intrépidement pendant une campagne, et, pour prix d«^ ses services, eut la maîtrise du régiment de Richelieu. Ce fut alors qu'il imagina de rassembler une grosse somme de fausse monnaie (fort commune alors), afin d''en solder ses cavaliers, et de se réserver les bonnes pisloles que le trésor royal lui confiait pour payer sa troupe, Latréaumont prétendant que Targent — n'était après tout qu'un signe représentatif. — Malheureusement cet innocent échange
étant bientôt découvert, soldats et officiers s''en plaignirent dVne façon si menaçante, que le colonel, ouvrant les yeux, commença de regretter d'avoir quitté la Fronde; aussi, décidément indigné de voir la France subir Porgueilleuse tyrannie de Mazarin, et reconnaissant de nouveau Texcellence du parti de M. le prince de Condé , il abandonna pour jamais les Pioyalistes.
Ce retour à la Fronde ne lui fut pas infructueux ; car, commandant une compagnie d'enfa?its jjerdus , qu"*!! avait formée sous Tagrément de M. le maréchal de Hocquincourt, et pillant, près de Melun, le château d\m incorrigible Mazarin , il trouva par hasard un fil de perles avec son médaillon de diamants, qu'il vendit quatre mille pistoles à un juif.
Les opinions politiques de Latréaumont subirent alors une troisième transformation : à dater de ce jour, ou plutôt d<! ces quatre mille pistoles , il fit un retour surlui-méme ; il se demanda de quel droit, après tout , il déchirait le sein de sa mère. Le cœur lui saigna de voir sa malheureuse
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pairie ainsi déchirée par la rage des partis ! Il eut comme horreur de son passé en song^eant que lui aussi avait été un des acteurs parricides de ces épouvantables dissensions, dans lesquelles l'étranger était intervenu au nom d'une ambition sacrilège ! Alors, enveloppant dans la même réprobation Mazarins et Frondeurs , il se fit Mitigé; seulement, comme il était doué d'une longue et forte épée, qu'il maniait vigoureusement, les quatre mille pistoles du fil de perles se dissipèrent en paix, bien a Pabri de toute tentative ennemie.
Après avoir dépensé une bonne partie de cette somme b déplorer les malheurs du temps, Latréaumont, ne pouvant sans doute supporter davantage le spectacle des désastres de sa patrie, s''en alla visiter les cours du Nord.
Ayant quelque temps résidé à Cologne, le prince de Furstemberg, électeur de ce cercle, s''éprenant de la bravoure et de Tesprit railleur et cynique du Mitigé , lui proposa du service; la fin des quaJre mille pistoles approchait, Latréaumont accrpla, et S. A.
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Electorale lui donnant un régiment de cuirassiers, le prit pour son écuyer.
Au bout de quelque temps, la faveur de Latre'aumont diminua ; ses moeurs détestables, son caractère impérieux, qui ne voulait faire à Tclecteur son maître de concession cPaucune sorte; ses hauteurs , sa violence, son impiété brutale, qui alla jusqu'à frapper dans sa chaire un ministre protestant , amenèrent enfin son exclusion de Cologne, après un séjour de sept ou huit mois dans cet élcctorat.
Alors le partisan alla prendre du service en Hongrie contre les Turcs , et fit bravement cette campagne , en compagnie de M. le comte de Guiche, qui servait comme volontaire dans les armées de FEmpire, pour se distraire de son exil.
Après deux campagnes, dont il tira quelques profits , Latréaumont abandonna l'empereur, offrit au suitan d^ embrasser la religion mahométane si Sa Hautesse le voulait employer d'une manière convenable a sa qualité; mais les avantages proposés par le Grand-Seigneur ne convenant pas à Tancien frondôur-mazartn-inittgé , il revint,
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heureusement pour son salul , au giron de PEglise catholique, et alla respirer Fair natal a Rouen, oii le temps avait fait oublier ses méfaits.
Latréaumontse trouvait clone en Normandie au commencement de l'année 1668. Depuis qu''il avait quitté la France, de grands changements s'y étaient opérés ; Pesprit inquiet et turbulent de la Fronde s'hélait effacé devant Pénergique et puissante direction donnée aux affaires par Lyonne, Colbert et Le Tellier, ministres habiles, appuyés d''ailleurs par une nombreuse armée, que Pinfatigable activité de Louvois commençait de discipliner sévèrement, et dont la fidélité était garantie par la haute influence de Turenne et de Condc, ralliés alors et pour toujours au trône de France.
Néanmoins, les populutions, écrasées de tdxes, sans sei rebeller tout-a-fait, s''agilaient sourdement, et maintes fois, à cette époque, des troupes furent envoyées en Dauphiné, en Bretagne, en Languedoc et en Normandie, pour assurer, par leur présence, la perception des impôts.
Latréaumont qui, par ses liens de famille