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Latréaumont

Huit jours après cette visite de M. de Rohan et de Latréaumont à l'hotcl des Muses , visite qui décida Yan-den-Enden a partir pour Bruxelles, la scène suivante se passait dans le château d''Eudreville, où on a laissé, III, 1

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il y a cinq ans, madame de Vilars liistement préoccupée du départ subit d"' Auguste Des Préaux obligé d''aller rejoindre M. de Téméricourt, pour accompagner ce capitaine au siège de Candie.

M. de Vilars étant mort a la fin de 1672, — vers le milieu du mois de mai 1674, époque a laquelle se rattache ce récit, la marquise se trouvait donc veuve depuis dix-huit mois, et âgée dVin peu plus de trente-trois ans.

Il était quatre heures de Paprès-dinée, et Louise , occupée d\ui travad de tapisserie , causait confidemment avec madame de Sarrau , femme de son oncle Isaac de Sarrau , ministre protestant , rempli de vertu , de savoir et de piété, doué de toutes les qualités enfin , qui semblaient naturelles dans celle Famille de grands hommes de bien.

Madame de Sarrau avait cinquante ans; ce n''était pas une femme d'un esprit Irèsétendu, mais la solidité de son commerce, son caraclcre droit et sincère, sa bonlé ineffable, la vendaient préciçuse à la marquise,

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' qui pouvait, au moins avec elle, parler sùment et constamment de son bonheur et de ses espérances, car Louise ëlait bien heureuse..., bien profondément heureuse. L''expression calme et pure de sa charmante physionomie n''avait pas changé. Bien que douloureusement aÉFectée de Ja mort de M. de Vilars, la conscience de cette jeune femme était demeurée si paisible , Paccomplissement rigoureux de ses devoirs Pavait toujours maintenue dans une lelle sérénité d'àme, que sur ce noble et beau visage semblait s'épanouir encore la première fleur de la jeunesse.

Ayant depuis six mois quitté le grand deuil, madame de Vilars portait une robe de taffetas gris d'argent garnie de rubans noirs, pareils h ceux qui nouaient, de chaque côté de son front d''ivoire, ses grosses boucles de cheveux blonds; rien de plus simple, de plus élégant que cette mise qui faisait singulièrement valoir la blancheur de la peau de Louise et le doux et tendre incarnat de ses joues.

La marquise et sa tante semblaient alors divise'es d''opinions.

— Louise, vous êtes mie petite opiniâtre, disait gaiement madame de Sarrau, et si j'étais à la place du chevalier Des Préaux! î

— Eh bien , que feriez-vous , ma bonne tante?

— Ce que je ferais!.... Je reculerais, à mon tour, l'époque de votre mariage.

— Et qui serait puni, je vous prie?

— Le fait est que ce serait un peu une arme à deux tranchants... Mais vous êtes si méchante aussi !

— Méchante... méchante*., voyons, ma chère tante... réfléchissez? c[ue me demande Auguste? d"'avancer de six mois

le jour fjuc j''ai fixé pour notre union.... voiTa tout.

— Eh bien, n'est-ce rien cela ? Six mois 1

quand on aime comme il vous aime Six

mortels mois d'attente!

— Non , cela n'est rien auprès de l'éternité de bonheur qui nous est réservée.

— Soit! mais moi j'aimerais bien mieux,

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comme le veut Auguste, commencer l^Uernité six mois plus tôt ; car enfin, pourquoi ce retard? les convenances n''en demeureraient-elles pas toujours aussi bien garde'es?... Et vous, Louise, vous dont Pesprit est si sage et si réfléchi, comment, lorsqu'il s'*agit de vous remarier, pouvez-vous attacher la moindre importance a six mois de plus ou de moins ? surtout lorsque vous voyez le chagrin impatient que votre resolution cause a ce pauvre Auguste.

— Tenez, ma tante, dit Louise d''un air grave, je ne puis vous dire la raison qui m'*oblige d'agir ainsi , mais si vous la connaissiez.,,, je suis sûre que vous m'approuveriez... Et puis enfin, Auguste ne doit-il pas me croire aveuglement ?

• — Mais, méchante î c'est justement parce qu'il vous croit aveuglement qu'il est si malheureux! il sait bien que rien au monde ne vous fera changer d'opinion... D'ailleurs, vous savez combien il se désole facilement; vous m'avez dit vous-même que lorsque vous fûtes obligée de renoncer a le

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\oir, il partit presque fou de désespoir pour aller se faire tuer à la guerre, mais que Tinfortune' , ne trouvant pas encore assez de chances sur mer , malgré les recommandations de M. de Saint-Marc, suivit son oncle et M. de Rohan à Farmée de Hollande !

— Ah ! tenez , ma tante , — dit Louise tristement , — ne me parlez pas de cela ; alors j''ai vaillamment fait mon devoir , en éloignant Auguste ; mais combien j''ai souvent frcmi pour le sort de ce malheureux enfant, quand j^ai su quels dangers il avait aveuglément affrontés, et surtout dans quelle effroyable compagnie il avait été éperdument se jeter! Un M. de Rohan! et surtout M. de Lalréaumont!

— Il paraît que ce dernier est véritablement un homme terrible et abominable ?

— A ne jamais nommer en compagnie de gens de bien, ma tante; mais que le ciel soit béni! par cela même que la corruption était aussi outrée, clic est heureusement demeurée sans influence sur les sentiments dWuguste, et cette dangereuse épreuve, Pa

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j30ur ainsi dire encore épure ilavanlagc ! !...

— Ecoutez-moi, Louise, — dit à son tour, très-sërieusement, madame de Sarrau , — vous savez si je vous aime, mon enfant, vous savez si j'admire votre noble caractère, si j'ai e'té profondement émue du dévouement religieux que je vous ai vue témoigner à 31. de Vilars pendant ses derniers moments; tout ce que le cœur d^me fille qui chérit son père peut lui inspirer pour alléger les douleurs de celui c|u''elle aime et quV'lle vénère plus que personne au monde, vous Tavez fait! la veille même du jour oii vous avez perdu M. de Yilars , il m'a témoigné toute son admiration, sa reconnaissance pour vous! ne faisant, disait-il, à cette heure suprême, qu^m voeu, celui que vous fussiez aussi heureuse pendant le restant de voire vie, que vous Paviez rendu heureux , lui, pendant dix années de la sienne; dix années, disait-il encore, qui avaient passé comme un songe de félicité divine !

— Ma tante! !

— Si... je puis parler ainsi, Louise, parce

que vous devez avoir assez la conscience de tout le bien que vous avez fait, pour que le souvenir de cet ami si sur et si bon vous soit doux, au lieu de vous être cruel !

— Cruel ! oh non ! — dit Louise , — je m'y appesantis au contraire.

— Eh bien, c''est au nom de ces souvenirs, au nom de votre bonheur et de celui d'Auguste , qui depuis si long-temps se montre digne de vous, que je vous supplie, mon enfant, de ne pas vous hasarder à perdre peutêtre tout cela , à propos d'une résolution que vous vous opiniàtrez à ne pas vouloir changer.

— Perdre Auguste! oh! ma bonne

tante! vous exagérez fort... et je gage que s'il vous entendait... il ne serait pas de votre avis, . — dit la marquise en souriant.

— Sans doute... j'exagère peut-être beaucoup... mais enfin... le désoler, ce doit être déjà trop pour vous!.,, et cette détermination l'afflige si profondément.

— A cela, ma bonne tante, je n'ai rien à dire, si ce n'est que je ne la puis pas chan-

ger, — repondit Louise, avec un accent et une expression de fermeté impossibles à décrire.

-— Mais , enfin , avouez-lui du moins la raison qui vous fait agir !

— Il doit penser que cette raison est noble et nécessaire, puisque moi qui Paime autant qu''il m'aime, je la subis, et d'ailleurs quand Louise lui dit qu'elle ne peut pas être

sa femme avant le mois de novembre il

doit croire Louise, — répondit la marquise avec fierté.

— Mon Dieu î... il ne vous croit que trop, encore une fois ! mais pourquoi lui cacher le motif de ce relard?... C'est ce manque de confiance de votre part qui le rend surtout malheureux.

— Cela est vrai... pauvre Auguste ! — dit la marquise en soupirant.

— Il serait si reconnaissant! et puis, tenez, mon enfant, personne plus que moi n'admire la fermeté, mais en tout, croyezmoi, il est un excès qui peut être fatal.

— Vous avez raison , ma tante , — dit

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Louise pensive ; — et sans changer ma détermination, car, si vous la connaissiez, vous agiriez comme moi, j''en confierai du moins la cause à Auguste... jusqu'où présent je m'y étais refusée... dans la crainte puérile peutêtre, de blesser sa susceptibilité ou plutôt Tcxquise délicatesse de son affection pour moi... mais au fait... cette 'crainte est une injuste offense envers un tel caractère, et aujourdMiui même... il saura tout.

— Ah mon enfant, que vous allez le rendre heureux ! ! Mais tenez , j''entends du bruit dans la cour d''honneur , je suis sûre que c\;st le ciel qui envoie le chevalier. Comme il s'*agit d'un secret. . . je vous laisse. . . mais avant, — dit madame de Sarrau en baisant sa nièce au front, — laissez-moi vous remercier de cette généreuse et sage détermination.

En effet, c''était Auguste ; cinq années de plus avaient donné aux beaux traits du chevalier un caractère plus ferme et plus décidé... et puis cette expressive et noble figure semblait pour ainsi dire éclairée par

]es reflets intérieurs du bonheur immense qui rayonnait en lui ; aussi, Lien qu''en eût dit la tante de Louise, Auguste ne semblait pas positivement affligé : son charmant visage re'vélait plutôt une mélancolie douce, agitée ça et là par cette impatience ardente et inquiète, si naturelle à ceux qui brûlent de voir enfin se réaliser une espérance , ■^-^ V long-temps regardée comme un rêve! ^/. v — Asseyez-vous la, Auguste, — dit la ■ / S^ marquise dès qu'acné le vit entrer ; — ]''ai

!C de bonnes nouvelles h vous apprendre.

^ — Quoi! vous consentiriez enfin ! — s'é-

cria-t-il, car pour l'amoureux jeune homme il n''y avait au monde qu\nie seule bonne nouvelle.

Louise ne put s'empêcher de sourire , et lui dit :

— Ne vous hâtez pas trop de vous réjouir, mon pauvre ami ; ce que j''ai à vous dire, n''est pas ce que vous désirez tant !

— Hélas! — dit tristement le chevalier; — puis il reprit avec grâce : — Non, non, pas hélas... pas hélas... car j''ai cru cela un

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instant, et j''ai ressenti un bonheur si grand, si vif, que je dois vous dire au contraire : oh! bien merci! de ce moment d''ivresse.

— Bon Auguste!... écoutez : si je n''ai pas a vous dire soyez heureux demain, j"'ai du moins à vous confier la cause de ces retards qui vous affligent... et que jusqu''à pre'sent j''avais hésité à vous apprendre.

— Oli! Louise, Louise, que je vous sais gré de cette confiance, et qu'elle va m''aider à supporter Pattente !

— Ecoutez-moi, — dit madame de Yilars d\in air sérieux, — et ne vous étonnez pas, si je reprends les faits d'un peu haut...

-— Je vous en prie , au contraire

Louise , reprenez-les dès ma première pensée... dès ma première joie, dès ma première tristesse... dès mon amour pour vous, enfin,

— IN on, non, je ne veux pas ainsi prodiguer mes trésors , je veux seulement vous rappeler ce qui s'est passé depuis 1 6ô9 , lorsqu'il y a cinq ans vous partîtes pour Candie , mandé subitement par Mi de Téméricourt.

• — Mon Dieu ! que je souffrais donc alors !. .. ah ! que j'étais malheureux !

— Oui , vous partîtes bien triste , bien dccouraj]fë; et moi aussi, pour la première fois, je me sentis atteinte d''une cruelle angoisse... Enfin, ce soir-la même, M. de Vilars me dit : — Louise, je crois qu** Auguste vous aime.

— Il vous a dit cela ! — sVcria le chevalier.

— Oui...

— Et que lui avez-vous répondu?

— Que je le croyais aussi.

— Que vous le croyiez aussi!... que je vous aimais!.... Et lui.... lui.... à cela que dit-il?

— Il dit à cela, Auguste, — ajouta Louise les yeux humides, — un mot de confiance sublime, qui prouvait Teslime inaltérable qu''il avait pour moi, et Fintërèt paternel qu''il vous portait.... Il re'pondit à cela : Malheureux enfant !

Auguste, profonde'ment e'mu, baissa le regard.

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— Après cette de'couverte, — reprit Louise, — rien ne pouvait changer dans les rapports d"'inlime et mutuelle confiance qui régnait entre M. de Vilars et moi... comme toujours , nous causâmes de vous, avec la plus tendre sollicitude ; nous pesâmes ensemble ce qui valait mieux pour vous, ou de vous laisser revenir a Eudre\ille, ou de trouver un prétexte plausible de vous en éloigner peu h peu, afin de vous éviter les chagiins d'un amour sans espoir ; mais d\m autre côté , nous pensions aux bonnes et fécondes inspirations que vous puisiez dans cette affection que je devais toujours ignorer, a riieureuse influence quVlle me donnait sur vous; en véritables amis, enfin, nous songions aux désordres dans lesquels vous auriez pu vous plonger par désespoir, si nous rompions violemment des habitudes de cœur établies depuis si long-temps ; aussi, nous décidâmes, après avoir mûrement réfléchi, que vous reviendriez à Eudreville comme par le passé... cela... c''était il y a deux ans et demi.

A quelques mots de la marquise, Auguste tressaillit maigre lui , surtout lorsqu''elle parla des funestes partis où le pouvait entraîner son desespoir ; mais Louise, absorbée, ne s\aperceYant pas encore de Témotion du chevalier, continua :

— Vous revîntes donc après une longue absence... et un soir, ici, à la place où vous êtes... vous me fîtes Taveu de votre amour... Cet aveu ne m''offensa pas, Auguste... non... mais il me navra profondement, parce\ju\'\vant de me Pavoir déclare, bien que ce sentiment existât, bien que tout en vous le trahit, je pouvais vous voir comme d'habitude ; mais après cet aveu formel, que je dus confier a M. de Yilars, il n''était digne ni de lui, ni de moi, de vous recevoir davantapc, comme il n'était pas non plus digne de vous, de revenir à Eudreville. Désespéré, vous partîtes donc pour la guerre de Hollande.

A ces mots de la 'marquise, le trouble d^'Auguste augmenta beaucoup ; il pàlit comme si un souvenir effrayant se fut tout-

à-coup présenté à sa mémoire , il s''écria :

— Louise, ne me rappelez pas cet affreux voyage! par pitié, Louise, ne m''en parlez pas... il faut que je Poublie!

Madame de Vilars , très -étonnée de l'anxiété qui s''était si soudainement peinte sur la figure d'Auguste, continua avec calme, en sentant néanmoins son cœur battre fort et vite :

— Vous avez raison, Auguste, il faut oublier ce malheureux voyage , causé par un fatal aveu ; mais remerciez le ciel de vous avoir sauvé de la mort que vous cherchiez alors... et surtout de vous avoir arraché aux autres dangers qui vous entouraient... car on ne meurt qu\me fois... tandis qu''on peut être infâme bien souvent... et Paffreuse renommée de ce M. de Rohan... de votre oncle... ah! j^en frémis encore.

— Oh! par pitié, Louise, encore une fois, ne me parlez plus de ce temps-là... il faut que je le regarde comme un rêve affreux... ne m''en parlez plus... il faut que jeToublie... vous dis-je...

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En disant ces mots, les traits d'Auguste e'taient si bouleverse's, sa voix si altérée, que Louise commençait aussi à pâlir sous Fobsession d'une terreur vague et involontaire; mais pensant tout-à-coup à Texcessive délicatesse d*" Auguste, elle crut, avec assez de vraisemblance, que, venant de ra])peler au souvenir du chevalier toute la noblesse des procèdes de M. de Vilars , il éprouvait un violent remords de s''ètre montré si ingrat envers le marquis, en osant faire à sa femme Paveu d''une passion coupable,; aussi Louise, sachant à Auguste un gre infini de ce noble repentir, se remit de son effroi passager, et lui dit avec une affectueuse expansion : — Vous avez raison... mon pauvre Auguste, pour un coeur tel que le vôtre... de pareils souvenirs sont amers... ne parlons donc plus de ce temps-là... qui m''csl aussi bien cruel; car enfin c''cst à cette époque, — ajouta Louise avec tristesse, que M. de Vilars commença de ressentir les premiers symptômes de la maladie dont il mourut... Je fis alors pour lui tout ce (|u''il était au m. 2

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monde possible de faire ; je fis ce que je devais enfin, et ma conscience me dit que j''avais bien agi... Malgré mes soins... bientôt M. de Yilars sentit sa fin s"'approcher; il la vit s''avanccr avec calme et sérénité, — dit la jeuae femme profondément émue, tandis qu''une larme tremblait au bout de ses longs cils... puis regardant Auguste, elle reprit : — Ah ! mon ami, si vous saviez te que j'^éprouvais alors de regrets déchirants ! Payant toujours trouvé si noble, si bon pour moi !... et pour vous! — ajoula-t-elic en tendant la main à Auguste.

Le chevalier attendri prit la main de Louise, qu''il serra dans les siennes et parut surmonter peu à peu Teffrayante émotion qui Pavait mi moment agité.

— Vous allez juger, mon ami, — continua Louise en essuyant ses larmes, — tout ce qu'il y avait de grand et de généreux dans celte belle àme... et savoir enfin ce que je vous cachais... C'était le 20 novembre, cinq jours avant sa mort ; il était tard, il me fit renvoyer les gens et me pria de

m'asseoir près de son lit... alors il me dit avec un accent de reconnaissance et de tendresse impossible h rendre : « Louise, je « puis encore aujourd''hui vous exprimer « tout ce que j''ai ressenti de votre conduite c( envers moi ; demain, peut-être, il serait « trop tard... Pendant dix années, Louise, « je vous ai dû la \ie la plus profondement « heureuse dont la Providence puisse ja- « mais combler ses élus... A cette heure « dernière, Louise, j''ai une prière à vous u faire et un pardon h vous demander. Au- « guste vous aime... et vous Paimez aussi... « ange de vertu ! et vous avez peut-être « bien cruellement souffert depuis longce temps ?» — Je tombai à genoux, il continua : ce Pardon, Louise, d^avoir 'accepté c( sitôt votre main, pardon... car ainsi je c< vous ai privée de quelques années d^mc « autre affection que celle que j\ai pu vous « offrir... Maintenant ma prière est celle- « ci ; bien qu''elle vous semble peut-être c< cruelle, elle est|pourlant dictée par la « tendre soUitude d^in père pour sa fille

« cliéric. A dater de ce jour,., attendez « seulement deux années avant que d'épouu ser Auguste... il est jeune encore, il a les « plus nobles et les medleurs instincts , « tout en lui démontre une rare et noble « persistance dans le bien ; cette attente « d\\n bonheur immense et inespéré, auu quel il pourra de la sorte se pieusement c( préparer, sera donc la dernière et bien « douce épreuve, puisqu**!! vous verra prescc que chaque jour, qu'il devra subir pour u arriver au comble de la félicité humaine... « Et puis enfin, ajouta M. de Vilars en me « remettant un paquet cacheté, la véritable c( raison qui m'engage à vous faire cette u prière , et qui résume d''ailleurs les moc( tifs que je vous ai exposés, se trouve dans a cet écrit... Maintenant, Louise , prometcf tcz-moi de n'ouvrir cette lettre... que le « lendemain du jour où vous serez mariée... » cVst-a-dire dans deux ans... « Je promis a M. de Viiars d''exe'cutcr ses volontés et d''attendre ce délai. Enfin , pour répondre a sa confiance, sans crainte de le blesser

dans ce moment solennel où les susceptibilités de Pamour-propre s"* effacent, je lui avouai qu'yen effet je vous avais aime, Auguste. . tendrement aimé depuis long-temps. . Il me serra la main... nous nous e'tions compris.... cinq jours après il notait plus

Maintenant, mon ami, vous savez pourquoi j''ai toujours voulu remettre notre mariage à la fin de cette anne'e...

— OIi! maintenant, Louise, — dit Auguste toiil-a-fait revenu de la crise pénible qu''il avait éprouvée; — oh, maintenant, pardon de vous avoir amenée, par mon impatience, à me faire, peut-être malgré vous, cette confidence cjui vous rappelle des souvenirs pénibles!.. . mais si vous pouviez savoir aussi, combien je vous en suis reconnaissant! combien j^idniire et vénère Phomme généreux cjui, à ses derniers moments, s''inquiélait encore de votre avenir et du mien... car, Louise, penser à assurer davantage voire bonheur, n''élait-ce pas songer au mien P... Enfin, la pensée de ce délai qui vous donnait le temps de mûrement ré-

fléchir, avant de vous engager encore, et de juger enfin si je me montrerais toujours digne de vous... cette pensée n'était-elle pas dictée par la plus haute et la plus sage prévoyance? Aussi, croyez-moi, Louise, jamais mon cœur n''oubliera tout ce que M. de Vi- ]ars a fait pour moi, ses conseils, ses bontés ; et si j''ai un reproche navrant à me faire, c''est d'avoir osé abuser de Thospitalité qu''il m'offrait si loyalement, pour vous faire l'aveu d*'un amour coupable. . . Et pourtant s""]! était possible de me justifier , je vous dirais, Louise... que tout en croyant ma conduite condamnable, je ne sais..... mais, a mes yeux, M. de Vilars avait avec vous des manières si gravement affectueuses, si paternelles.... et vous-même vous vous montriez envers lui d'une affection si filiale, si respectueuse... si sainte... que... enfin, pardonnez-moi, Louise, si ce que je dis vous offense... mais... il me semblait que mon amour eût été bien plus coupable, si M. de Yilars ne m''eût pas semblé être pour vous... un père.

LA VEUV1£. 2S

La jeune femme baissa les yeux, et roup-it beaucoup.

— Aussi, — continua Auguste, — vous ne sauriez croire ce qui rendait mon eloignement moins cruel, mes longues nuits sans sommeil moins déchirantes! c''était encore cette pensée ! ! Ce qui maintenant enfin me donne le courage de supporter presque sans chagrin ce retard à mon bonheur... eh bien ! c''est encore Penivrement que me donne cette pensée ! ! Oh Louise... ma bienaimée... dites... n'est-ce pas que mon cœur a deviné P.. . n'est-ce pas, Louise, que j''ai toujours eu Pinstinct de mon ineffable bonheur ?

— Auguste , taisez-vous , — dit Louise , dont le sein palpitait, et qui étaità la fois heureuse et confuse de voir ainsi dévoiler le secret de son pur et chaste amour.

— Oh ! laissez-moi tout vous dire, — reprit Auguste ; — ' qu'aucune de mes joies,, de mes extases ne vous soient inconnues ! Laissez-moi vous dire mes rêves sans fin, laissez-moi vous parler de Tavenir , oh !

Louise, de l'avenir! Nous voyez-vous unis, à jamais unis... concevez-vous cette vie ?... N'est-ce donc pas un songe?... moil moi! être à vous... vous appartenir, enfin , vous pouvoir dévouer à jamais cette existence dont vous avez éveillé les premières sensations !

— Oui, Â-Uguste , oui, je le crois, je le sens, une ineffable, une grande félicité nous attend, bien grande, bien ineffable, parce que nous en jouirons sans remords, avec la conscience généreuse de Pavoir méritée ! Oli ! mon ami, je dis aussi, comme vous, quel avenir! Pensez donc cjuelles longues et rapides journées ? et nos promenades du matin? et nos lectures du soir?.,, et nos pauvres à visiter? et nos occupations des champs? et puis vous ne savez pas, Auguste ? il faut absolument décider votre père à venir à Eudreville ; il aime bien Préaux, mais je me charge de le lui faire oublier.

— Oh oui , Louise , vivre entre vous et mon père , réunir tous les bonheurs du coeur, toutes les joies sacrées de la famille,

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et plus tard... peut-être, d'autres joies encore, ces joies enfantines... qui semblent les échos vivants de notre bonheur. Oh ! nVst-ce pas, Louise? — dit Auguste avec amour, — voir naitrc et se développer sous ses yeux ces fraîches fleurs du matin de la vie, qui embellissent son couchant, de leur éclat et de leur parfum... ]N''est-ce pas, ma bien-aimée ?

Et Auguste, pressant avec ivresse la main de la marquise, cherchait en vain son doux regard; car Louise, tremblant et doucement émue , tenait ses beaux yeux continuellement baissés...

A ce moment le bruit d'une porte, qu'ion ouvrit dans un salon précédant la galerie, fit tressaillir Louise, qui retira précipitamment sa main des mains d'Auguste.

Bientôt un valet de chambre de la marquise, ayant gratté à la porte, entra, et s'adressant à Auguste. — Un ami de M. le chevalier, qui n''a qu'un mot h lui dire, est a la petite porte du parc ; il arrive de

Pre'aux, où on lui a assuré que M. le chevalier était ici.

— Quelle bizarrerie ! pourquoi , chevalier, votre ami n'entre- t-il pas ? — dit Louise étonnée.

— Permettez-vous, madame la marquise, que j'aille m'informer de ce que ce peut être ?

— Mon Dieu , allez , et revenez vite me dire quel est ce mystérieux et timide inconnu.

Et Auguste, ayant salué madame de Vilars, suivit le valet de chambre, qui lui indiqua une partie du parc fort solitaire ; car c''élait a une petite porte, percée à cet endroit, qu''attendait le cavalier, — disait le laquais.

Auguste, précipitant son pas, moitié par inquiétude, moitié par curiosité, arriva bientôt, ouvrit cette porte , et vit... son oncle Latréaumont... Un autre cavalier, enveloppé de son manteau, était à cheval, tenant en main la monture du colonel.

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