CHAPITRE XXII
Ca jprom^ssf.
Pensiez-vous que le lion sommeillât, parce qu'il ne rugissait pas ?
Schiller. — Fiesque. acte 2, se. 19.
Des Préaux ne put cacher le profond e'ionnemcnl et Pindëfinissable malaise (|u''il éprouva à la vue de son oncle.
— Bonjour. mort-Dieu! bonjour, Auguste!
-^ dit le colonel en pressant cordialement
la main de son neveu, qui répondit avec assez de froideur à cette avance.
— Ah çb, — reprit Lalréaumont, — bien que nous ne nous soyons pas vu depuis dixhuit mois, jen''ai qu''un mot à te dire, et vivement, car on m''attend à Rouen pour souper Aux Uniques, avec quelques bons compagnons — Et le partisan ajouta à voix
basse :
— Tu vas être bien surpris et bien content ! Cette conspiration dont tu as voulu être, il y a deux ans , et de laquelle je ne t''avais pas soufflé mot depuis , pour ne pas te donner de fausse joie, notre conspiration marche à cette heure comme sur des roulettes L''étranger nous appuie Ta vieille
idole de Van-den-Enden a été obligée d''al- 1er subito à Bruxelles pour nos affaires, sans cela il serait venu lui-mêne te rappeler ton serment, car il ne s''agit plus maintenant que de soulever les gentilshommes de la province, et c''est en partie sur toi que nous comptons pour ce faire, puisque tu nous as donné ta parole.
A ug^usle demeura pe'trifié immobile,
il regardait son oncle sans le voir —
— EliLien! mort-Dieu, qu''as-tu? Auguste?
Auguste? te voilà tout ëbaubi ?
— Ma parole î — re'péta le malheureux Des Pre'aux, — ma parole !
— Eh oui, sans doute, ta parole.. Allons, voyons, reviens a toi, que diable as-tu à me manger ainsi des yeux? est-ce que tu ne reconnais pas ton bon oncle ?
— Ma parole ! — dit encore Auguste en paraissant se réveiller d\m songe, car toute l'horreur de sa position éclatait à sa pensée, et par cette sorte d''intuition soudaine que donne la conscience d\me catastrophe prochaine, inévitable et terrible ; aucune des effroyables conséquences de la promesse qu'il avait faite, ne lui échappait dans ce moment; enfin Témolion violente qui venait de l'accabler un instant, dans son entretien avec la marquise, n''avait élé causée que par un soutenir involontaire de cet engagement fatal. Deux mots feront tout comprendre.
On Ta dit, lors de son retour de Candie,
ivre cramour pour madame de Vilars , Â.uguste lui ayant fait Taveu de sa passion, Louise fut force'e de Texiler pour toujours de sa pre'sence; désespère, connaissant l'inflexibilité des principes de la jeune femme ; voyant ses espérances a jamais perdues, forcé de renoncer à un sentiment qui avait été jusque-là le seul mobilede toutes ses actions, voulant en finir avec une vie qui lui était devenue odieuse ; ne pouvant se résigner à restera Préaux, la proximité de ce fief avec le château d'Eudrcville dont il ne devait plus approcher lui rappelant de trop douloureux souvenirs; Auguste quitta son père malgré ses larmes et ses ordres; puis, ne trouvant pas de place vacante dans les cadres de la marine, il alla trouver Latréaumont, qu''il savait prêt à partir pour la Hollande avec M. de Rohan ; supplia son oncle de l'emmener avec lui, le suivit à celte guerre, tâcha de trouver la mort dans deux ou trois actions meurtrières oii il se jeta en aveugle, mais ne réussit pas. Latréaumojit songeait alors sérieusement à la révollc de
Normandie , voyant le désespoir de son neveu qui ne cherchait que des partis extrêmes, connaissant son courage et son énergie, et pensant que, par ses relations de famille, le chevalier lui serait fort utile pour Taider à disposer les esprits en Normandie, etqu''enfin il est toujours bon de s''assurer un complice détermine comme le sont tous ceux que la fatalité pousse h bout. Il fut facile au colonel d'amener Auguste à lui demander de prendre part à cette téméraire entreprise, dont Latréaumont lui avait parlé légèrement, et dans laquelle le malheureux Des Préaux vit, pour le présent, un moyen de s'étourdir sur Thorreur de sa position, et pour Pavenir, Tespoir presque certain d'être débarrassé de l'existence, ou de se trouver Tun des principaux acteurs d'une grande et heureuse révolution politique. Car ce complot n'avait rien que d'apparemment généreux arracher la Normandie au despotisme écrasant de Louis XIV, la déclarer libre et indépendante au nom de l'égalité et de la fraternité de tous; c'était un de ces beaux rêves.
32 LATRÉA«!MONT.
loujoars faits pour séduire une imagination noble, jeune, ardente, et d''ailleurs exaltée par de terribles infortunes!
Surtout affermi dans sa résolution par plusieurs longs entretiens qu''il eut avec Vanden-Enden, dont les \ues pures, nobles et désintéreasées , ainsi que le grand caractère, Fimpressionnèrcnt vivement, et étouffèrent ses derniers scrupules , xVuguste fut donc de tous les conciliabules tenus entre son oncle, le philosophe et M. de Rohan , connut ainsi les plans et les ressources des conjurés, entra volontairement dans tous leurs desseins, et .se chargea, lors de son retour de Parmée, de décider plusieurs gentilshommes de sa province à entrer dans la conspiration.
Mais par une épouvantable fatalité, après six mois de cette vie fiévreuse et désespérée, au moment où il venait de se compromettre et de se lier si gravement pour Tavenir, par son initiation a ce complot, et par plusieurs lettres écrites de sa main , et demeurées en ])osscssion de son oncle , Auguste apprend
tout-a-coup que Louise est veuve , libre
et qu'elle Paime !
Latreaumont , connaissant par Auguste le caractère de madame de Vilars, vit aussitôt Timmense parti qu'il pourrait tirer plus tard de l'influence de la marquise en Normandie, dans le cas où elle deviendrait la femme d'Auguste.
Mais si d'un côté , le partisan était assez sûr de la loyauté de Des Préaux pour craindre qu'en le laissant partir, persuadé de l'imminence de la révolte , le chevalier eut peut-être le courage de renoncer à la main de madame de Vilars, plutôt que de lui faire partager, comme sa femme, les terribles conséquences de son imprudente ^ initiation à un complot de lèse-majesté , d'un autre côté , Latreaumont comptait assez sur l'entraînement de la passion, pour espérer qu'en voyant rejeter à une époque indéterminée le jour de la rébellion, Auguste ne réfléchirait pas que pour être incertain et reculé, le malheureux engagement qu'il avait pris n'en existait pas moins. Aussi, le colonel ne nr. 3
pensa-t-il qu'à une chose : à effacer clans Pesprit d*'Â.uguste les effrayantes promesses du passé sous les enivrantes visions de Favenir, lui parla incessamment de son amour, et fort peu de la conspiration, fit même adroitement naître des doutes sur son opportunité , mit en jeu pour cela, la faiblesse et Tirrésolution habituelle de M. de Rohan, et se conduisit enfin avec une ruse si habile et si infernale, qu*'il parvint à étourdir alors complètement Des Préaux sur une aussi dangereuse complicité, dont le colonel comptaitcruellement abuser un jour-, qu'en un mot, Auguste partit enivré d''espoir et d'amour, et qu''au milieu de tous les ravissements d\uie passion partagée , il oublia bientôt d'aussi tristes souvenirs.
Pendant dix-huit mois , Latréaumont se garda bien de parler de la conspiration h son neveu; il interrompit tout commerce avec lui. Aussi le malheureux Auguste, croyant ces projets de révolte à jamais évanouis, se confiait a toutes les délices du plus rayonnant avenir, lorsque Latréaumont vint Par-
racher de cette sphère de félicité céleste, pour le rejeter dans Pabime d''une épouvantable réalité.
Que devait faire le chevalier P II avait demandé d''entrer dans le complot; il possédait le secret de Van-den-Enden , de Latréaumont, et de M. de Rolian. Il avait juré d'agir; et en d''aussi terribles et criminelles circonstances, refuser son concours au moment du danger , n''était-cc pas lâchement trahir ses complices ? chacun appartenant h tous, et tous étant solidaires de chacun!..., El puis enfin, à force d^ivoir entendu la maïquise incessamment répéter que Taveugle obéissance à la parole donnée librement, était la première nécessité d\ni loyal et noble caractère, les idées d'Auguste s'étaient presque empreinles de la même exaltation à ce sujet; aussi doit-on concevoir l'horrible anxiété qui le torturait, en voyant Latréaumont venir lui rappeler sa promesse.
— Ah çà, — reprit le î;olonel, — tu restes là, mort-Dieu, comme un marbre., sans
36 LATRÉAUIWONT.
me répondre... je suis pressé, te tlis-je, on m''attend pour souper aux Uniques; d'ailleurs ce que tu as à faire est tout simple et mille fois convenu entre nous dans les temps; il s'agit de voir les gentilshommes du pays, de les monter, de les exciter; enfin c'est TA.
B C du métier! ainsi c'est convenu
pousse-moi vertement ces buveurs de cidre et dans quinze jours tu me reverras.
— Mais c'est impossible , — dit Auguste égaré, — encore une fois, cela est impossible maintenant !
— Comment, impossible?... de soulever ces gentillàtres?... mais, autrefois tu m'as dit qu'ils iraient tout seuls ?....
— Dans les temps., oui... dans les temps! mais je vous dis que vous ne pouvez plus songer à cette heure à soulever la Normandie, encore une fois c'est impossible! — reprit le malheureux avec une angoisse déchirante , — tout est calme dans la province ,
je vous le jure pas un gentilhomme ne
bougera !
Latréaumont regarda fixement son neveu,
et Tentrainant loin de M. de Rohan, lui dit h voix basse : — Auguste , la province est calme înaintenayit , signifie que maintenant tu veux rester calme ; pas un gentilhomvie ne bougera.... signifie que tu ne veux plus bouger: sont-ce là tes j)romesses, mort-Dieu?sont-ce là tes promesses! quand as-tu parlé
à ces gentilshommes! oti les as- tu vus?
moi qui arrive de Rouen, j''ai déjà embauclié plus de cent mécontents! Auguste, tu mens! tu veux lâchement trahir ta parole.
Le malheureux Des Préaux cacha sa lélo dans ses mains.
— Qui m''a demandé à être complice de cette révolte? — continua le partisan. — Kst-ce moi qui te Pai proposé? n'es-tu pas venu à moi, n''esl-cepas toi qui m''as supplié de te laisser participer à une noble et dangereuse entreprise, qui devait assurer la liberté de notre province ? n''as-tu pas conféié des jours entiers avec Van-den-linden dont tu ne pouvais te lasser d*'admirer la vertu? et maintenant que tu as pénétré tous nos desseins, tous nos projets, maintenan' que tu
sais tout.... a Tlieure du danger tu as peur, tu refuses d'agir... tu es un lâche, peut-être pis encore.... un infâme ?
— Un infâme! — dit Auguste avec amertume, en songeant à la vie de son oncle, — c''est vous quim\ippelez infâme!...
— Oui, tu seras un infâme, si tu trahis ta parole ! car si , au lieu de moi c[ui ne suis qu''un vaurien et Pe'pëe de Paffaire, je le sais., si la noble pensée qui domine la conspiration, si Van-den-Enden enfin était venu te trouver ? aurais-tu osé nier ta promesse en face de cet austère philosophe dont tu étais fanatisé ? en face de cet homme d''une vertu antique, comme tu disais alors? enfin n'est-il pas aussi ton complice, lui ? n'a-t-il pas aussi ton serment à réclamer? — dit Latréaumont qui, avec habileté, mettait ainsi en avant Pimposante figure de Van-den- Enden.
— Mais puisque je vous dis que ce soulèvement est impossible à cette heure? — répéta le malheureux chevalier, obsédé par une seule idée.
— Comment le sais-tu.... qu'il est impossible ? depuis dix-huit mois tu n''y as pas ])ris part, — reprit le colonel en le regardant fixement. — Eh bien ! je vais te prouver, moi, qu''il est possible... et très possible.... écoute-moi bien : — et le partisan mit en peu de mots Auguste au courant des promesses faites par Monlerey. — Eh bien! diras-tu que c''est impossible maintenant?
— Oh mon Dieu ! mon Dieu! — sVcria le malheureux Des Prëaux en portant la main à son fi'ont avec désespoir , — oui , c''est impossible car elle? elle? que voulez-vous donc qu''elle devienne.... si je la quitte! !
— Qui ça, elle ?. . . . ta marquise? eh! mort- Dieu, cVst tout simple, comme elle t''aime, et que c"'est une vaillante créature, elle se mettra du complot, si tu t''en mets, rien de
plus sur!... j''y ai bien compté aussi cst-
elle en tète de ma liste!
— Louise ! Dieu du ciel ! Louise ! compromcltre ainsi Louise! — s''écria des Préaux
avec rage, — avant cela, voyez-vous, je vous tuerais et moi après...
— D'abord, vous ne tuerez jamais votre oncle Latréaumont dit le 49' commandement du bon Dieu.... et quanta ta marquise, je ne la verrai seulement pas, je ne la forcerai a rien, mais, aussi vrai que je m''appelle Duhamel de Latréaumont, je te répète qu'elle conspirera si tu conspires.... et cela sans qu'on ait besoin de le lui dire à deux fois ! la courageuse femme !
— Et si je ne veux plus conspirer, moi! ! — s'écria des Préaux hors de lui.
— Je t'en défie, moi, de ne plus conspirer ! de le conduire comme un lâche et un traitre? — dit le colonel, connaissant toute la loyauté de son malheureux neveu, qui ne pouvait en effet sortir de l'inextricable position oii il s'était si imprudemment jeté par le passé... Encore une fois, — reprit le partisan, — pourquoi es-tu venu a nous? pourquoi as-tu voulu savoir nos secrets? pourquoi nous as-tu volonlairemen t promis d'agir.
— Eli bien oui , c''est vrai , j''ai promis , vous avez ma parole, j''ai e'te à vous.... mais rappelez-vous aussi , combien alors j''etais malheureux! de'sespéré! mon oncle.... Mon oncle, par pitié songez donc h cela !
— Que veux-tu que nous y fassions P ça me coûte.... mais il est trop tard! en affaires capitales, le passe' enchaîne Favenir ! tu as nos secrets! tant pis ou tant mieux pour toi ! Rohan, Yan-den-Enden et moi, nous comptons sur toi comme tu peux compter sur nous ! mais si nous sommes h toi, il faut que tu sois à nous !
— Mais vous! vous pouvez bien me
rendre ma parole ? renoncer au complot.
— Impossible; je n''ai qu'une volonté', et nous sommes quatre; il est trop tard. Monterey accepte, nous appuie; à l'heure qu''il
est, Van-den-Enden confère avec lui il
faut vigoureusement pousser les choses puisque le four chauffe; dans un mois peut-être il ne sera plus temps. Et, mille diables, il y va de notre cou ! !
—Mais, encore une fois, vous pouvez bien
Lien me rendre ma parole et agir sans moi;
vous savez bien que je ne vous trahirai pas !
— Ne pas agir.... c^st trahir
— Mais abandonnez vos desseins
— Mes complices ont ma parole... comme j''ai la tienne... impossible...
— Ah mon Dieu , mon Dieu ! — s''e'cria le malheureux Auguste; il était horriblement pâle, la sueur lui coulait du front; enfin, voulant tenter un dernier effort, il leva ses mains suppliantes vers Latréaumont, et lui dit d'une voix déchirante, en rassemblant tout ce qu'ail avait de tendresse dans Tàme pour le mettre dans son accent:
— Puisque je ne vous suis rien puisque me porter ce coup affreux ne vous est rien.... mon oncle... au nom de ma pauvre mère... de la vôtre aussi... que vous aimiez tant ! abandonnez votre projet ou agissez sans moi ! !
Et le malheureux inondait de ses larmes les grosses mains de Latréaumont.
— Ne me parle pas de ma sœur ni de ma mère! — dit le colonel en frappant du pied;
— ce n'est pas Pheiire... tais-toi....
Mais Auguste, espérant avoir fait quclrpie impression sur Lalrëaumont , qu^l voyait ému, continua :
— Que vous ai-je fait?... J'hélais si heureux tout-a-riieuie encore. . , . mon oncle. . . regarcîez-moi, ne détournez pas la vue! On dit que je ressemble tant à ma mère, qui ressemblait tant à votre mère à vous! et vous le savez! vous ne pouviez leur jamais rien refuser à elles! ! à votre mère.... ni à votre
sœur! !
— Enfer! laisse-moi! tais-toi! — dit le colonel attendri.
— Mon oncle, — s'e'cria Des Pre'aux en se jetant dans les bras du partisan , — je le vois, vos yeux sont humides... ces souvenirs vous émeuvent malgré vous... j''espère!! je suis sauvé ! vous m'*avez serré contre votre cœur ! !
En effet, tel bronzé que fut Latréaumont, il ne pouvait rester insensible a une aussi atroce douleur, ni échapper à Finfluence du souvenir de sa mère et de sa sœur, les deux
seules créatures auxquelles le partisan eût peut-être jamais sacrifie sa personnalité ; aussi dansée moment, était-il véritablement et profondément ému.
Alors, se dégageant des bras de son neveu, et s^ipprochant de M. de Rohan , jusque là silencieux témoin de cette scène déchirante, toujours à demi caché dans son manteau, Latréaumont tira violemment ce vêtement, de façon qu^il put voir M. de^Rohan bien en face , et lui dit d'une voix presque irritée : — Quand je te disais , moi , monsieur de Rohan Guémenée-Montbazon-Soubise, que j"'avais à sacrifier autre chose qu''une damnée femelle! Vois ce garçon, noble, généreux et bon , qui a autant de qualités que toi et moi nous avons de vices ! il ne veut rien, lui! ni argent ni honneur, ni assouvir de haine ! ! Comme le vieux Van-den-Enden, ce qu''il rêvait , cVtait le bonheur et la liberté de la France; il allait oublier ce rêve pour épouser une femme belle, riche et vertueuse... Eh bien! à ton élévation future il faut pourtant que je risque de sacrifier tout
cela!... Aussi, mort-Dieu! une fois roi ou presque roi , tu m'en rendras bon compte.
— Que dites-vous? — s'écria le malheureux Auguste, qui avait eu un moment d'espoir.
— Je dis, mon garçon, que sVmouvoir et pleurnicher , c'est fort bien; j'ai payé, comme on dit, mon tribut à la nature, au souvenir, à la famille, à tout ce que tu voudras; mais, mille tonnerres! c'est tout de même, il est trop tard, il faut cjue tu tiennes ta parole; le complot compte trop sur toi et sur ta marquise pour y renoncer, le moment est décisif, il faut jouer tout notre jeu, et toi et elle vous êtes nos meilleures cartes ! !
En voyant s'évanouir aussi cruellement son espérance d'un moment, Auguste ressentit plus affreusement encore l'horreur de sa position ; en effet, il avait librement pris part à ce complot, égaré, sans doute, par le désespoir; mais enfin il en possédait le secret, et maintenant, par cela qu'il élait le plus heureux des hommes, devait-il, manquant à sa parole, laisser ses complices, et
surtout Van-den-Enclen, pour lequel il professait la plus souveraine admiration et qu'il reconnaissait comme le plus vertueux des hommes , partager seuls les dangers d''ane aussi téméraire entreprise? et bien qu''il 8**^gîl d'aune tentative criminelle en soi, n'avaitil pas, en s''y associant autrefois de l)on gré, perdu le droit de la qualifier désormais ? Enfin, à cette heure, une fois librement compromis , ne devait-il pas avoir le triste courage de se mettre au-dessus de toute autre considération sociale pour partager aveuglément, avec les autres conjurés, cette effrayante communion ?
Ces pensées se heurtèrent confuses dans la tète brûlante de Des Préaux, et cependant Lalréaumont ne le quittait pas des yeux...
— Enfin Des Préaux dit à son oncle ; — Je ne sais encore que résoudre, monsieur, mais à quoi que je me décide, vous pouvez être sur que je ne faillirai pas aux effroyables mais inévitables conséquences de ma parole; que mon sort s*'accomplisse donc !... demain j''irai vous trouver à Rouen, vous pouvez y
compter, — dit Auguste avec accablement. M. de Rohan, que le colonel n''avait pas voulu laisser seul à Paris, malgré son adhésion formelle au complot, craignant cpielque nouvelle faiblesse de sa part , et qu'il allait montrer aux mécontents pour les décider, ainsi que disait le partisan, M. de Rohan véritablement touché de Paffreuse position d''Auguste , lui dit affectueusement : — Allons, Des Préaux... du courage, notre affaire marche , elle est en bon train, Pappui de Pélranger nous répond de son bon succès ! !
— Â.h ! son bon succès n^importe bien peu à celte heure ! — répondit le chevalier.
— Mais, mille tonnerres, il doit t'importer beaucoup au contraire!... Une fois qu'on conspire, vois-tu... agir mollement tandis que les autres conspirent vertement c'est agir contre la peau de tous ! Mais je te conçois... le premier moment est toujours comme ça , un peu ébouriffimt , demain tu viendras h des sentiments plus raisonna-
48 LATRÉAUMO>T.
bles .. et tu comprendras qu'il vaut mieux, et pour toi et pour ta marquise, que vous conspiriez tous deux... mais la... vigoureusement.
— Oh! cela, jamais!... jamais.
— Tu verras... Jen''y suis pour rien, encore une fois lu seras bien sur que je ne l'influencerai pas, n'est-ce pas?... Et pourtant , aussi vrai que Rolian monte son cheval vSeZ*m, tu verras que ta belle marcjuise sera des nôtres... xVllons, à demain... je t*'attends Aux Uniques... tu sais, proche le bailliage. Viens dîner , le vin sera frais , le repas chaud, et nous conviendrons de tout ce qui nous reste a faire entre la poire et le fromage... Allons, voyons, embrasse ton 710-noncle , comme tu disais étant petit , et crois bien , mort -Dieu , qu'il m'en coûte plus qu'à toi, va!! de venir te déranger ainsi! iVllons , embrasse-moi donc! — Et Latre'aumont tendit paternellement ses bras à Auguste, qui fit un mouvement d'horreur.
— Alors j'embrasserai à ton intention la
première servante passable que je trouverai dans Tauberge, car il faut , mille tendresses! que j'embrasse aujourd'hui , — dit le colonel en refermant ses bras inutilement ouverts.
Puis, remontant à cheval, il s'éloigna rapidement avec M. de Rohan.
ni.