‹ LatréaumontChapitre 15 sur 26 · MAITRE AFFINIUS VAN-DEN-ENDEN · texte numérisé non relu

MAITRE AFFINIUS VAN-DEN-ENDEN

Un cachot sombre et hiniiitlc. -— Le jour n'y iiôiiëtre que par un soupirail. ---Van-den-Enden , couvert de liaillous, est couché sur un grabat. — - Sa barbe est longue , ses trails livides: ses jambes sont enveloppées de bandages. — Il vient de subir la question ordinaire et extraordinaire , et attend l'Iicurc de son exécution.--- A se^ côtés un père Piqucpuce.

Le père. Hélas! à cetlc heure suprême vous persistez clans votre cndurcisscmcnl !

Van-den-Enden , d' une voix calme , bien qu?affaihlie et entrecoupée de soupirs causés par fos horribles douleurs que lui causent les fractures de ses rotules, broi/ées par la torture,

.Je ne suis pas. emlurci , monsieur le

J bl LATREAUMO-NT.

ne sais où je vais, je ne sais si j''ai ce que les liommes appellent une âme... j*'ai voulu le bien de riunnanité... je n'ai devant ma conscience aucun reproche h me faire... je meurs paisible.

Le père. Mais votre crime... mais le terrible tribunal d^ni Dieu vengeur?

Van-de]N"-Enden. Ames yeux... aux yeux des sages... mon but elait juste et grand... s^il ne paraît pas tel h celui que vous appelez votre Dieu vengeur, je ne puis croire que Fauteur inconnu de tant de magnificences surhumaines... soit mû par une passion aussi humaine que la vengeance.

Le père, avec une pieuse angoisse. Ainsi, malheureux vieillard , à ce moment solennel vous niez rexislcnce de Dieu!! Au nom du divin sauveur, ne blasphémez pas ainsi!

Van-den-Enden. Il n"'y a que les fous qui soient athées, monsieur; je ne nie rien, mais, hélas! ma pénétralion s''humilie et demeure aveuglée devant d^mssi éblouissants mystères! je pense, je vois, j''exisle, mais cette organisation est pour moi une œuvre

MAITRF. AKFl-MUS V AiX-DIiN-EJN'DLN, 193

aussi merveilleuse qu'inexplicable! Quel est son auteur? iVucune intelligence humaine ne le saura jamais ; mais, quel qu'il soit, je meurs sans crainte, car je Tai toujours glorifié dans toutes les splendeurs morales et physiques qu'il a étalées à ma vue et h mon esprit, et j'ai toujours témoigné de ma profonde reconnaissance envers lui, en admirant profondément ce qui était pur, généreux et beau !

Le père. Ainsi les remords...

Vaî^-den-Enden. Je n'ai point de remords! j'ai accompli ma lâche , j'ai , de toute la puissance de ma conviction et de mon dévouement, voulu concourir au bonheur des hommes! J'avais rêvé une noble et grande régénération sociale... mais les temps ne sont pas encore venus... mon seul vœu est que du moins ma mort ne soit pas vainc, et que mon sang, comine le lien, féconde pour l'avenir notre cause samte... oh noble martyr!., oh mon ami! oh grand de Witl !

Le père. Et vous n'avez au<:un désir, aucun dernier devoir a rcm[>!irP. .. Lïélas !

1 94 LATRÉAïJMONT.

puisque je ne puis vous faire partager les

espérances d'en haut, que je puisse au moins

vous offrir les consolations d''ici-bas.

Van-den-Enden , les yeux humides et serrant la main du prêtre avec reconnais-

sajice.

Voilà la première parole de bonté que j''ai entendue depuis deux moi?. . . Ah! comme ils m'ont fait souff'rir, monsieur!... Un vieillard de 74 ans, malade et infirme, lui refuser un peu de pain... une couverture pour se couvrir par ces nuits d''hiver... dans ce cachot j'ai eu bien froid et bien faim... mais ceci va finir. Enfin , puisque vous m'offrez vos services, monsieur, voyez, je vous en prie, ma femme... mes pauvres enfants, ma fille Clara-Maria, surtout; ne leur dites pas tout ce que j'ai souffert, mais (|ue je suis mort en les bénissant... Les malheureuses créatures... que vont-elles devenir ici, isolées... repoussées de tous?

A ce moment entre un oempt accompagné d'un greffier.

L'exempt, durement (1) : C'est le procèsci) Van-den-Endcn fut traité avec une rigueur extraordi-

MAITRE AFFl^IlS VAN DEK-ENDEN. 195

verbal de tes déclarations pendant qu''on te prenait mesure d'une paire de brodequins, qu'il te faut signer... et parapher cela de la main.

Van-den-Enden, avec exaltation, je signerai, je signerai!... et fasse qu''un jour ces

naire. On lit dans un manuscrit de la Bibliothèque Royale intitulé : Extrait du procès fait à M. do Hohan , par M. do Chavannes, en majors procureur-gcnùrul des requêtes de Vhôtel, et depuis conseiller au parlement, et par M. Berrijcr, uvjourdliui ministre de la marine , et alors conseiller au parlement.

« Sur les dix heuves du matin , les commissaires étant ar- » rivés, ils commencèrent par faire donner la question à » Van-den-Endcn. 11 paraît qu'on était si furieusement pré- » venu contre ce docteur politique , que , malgré la sincé- » rite qni règne dans ses intenogoires , ou lui fit donner une » question beaucoup pins violente que l'ordinaire et extraor- » dinaire habituelles. O/i y ajouta deux coins , qui sont , dit » le procès-verbal (a) : l'un , renfoncement d'un des ijros » coins ; Vautre , un autre enfoncement de plusieurs coiiis.» Tout ces tourments affreux , qui durèrent long-temps et furent mêlés de plusieurs interrogatoires, n'appoitèrent pas de nouv eaux éclaircissements.

(A) Voir plus bas ce procès-vcrl)al lu pai- le greffier. La torture îles brodequins consistait à enfermer cl serrer les deux jambes du patient entre deux, planclics de cliêne cerclées de fer ; puis on introduisait entre les doux genoux de la victime des coins de bois ou de fer .\ coup'i de maillet, ce qui brisait les rnlulcs. Or, au dixième^ coin, Van-den-Liiiloii ' avait eu les os des genoux absolument broyés.

pages déposent contre mes bourreaux devant le tribunal de Phistoire!

L''EXt.MPT. Oui, oui, compte la-dessus, vieux misérable.

Lp. qreffler Usant d'une voix haute :

Procès-verbal de l'intenogntoiie de Van-den-Enden , a])pliqué à la question ordinaire et extraordinaire.

o L'an Mir. six cekt soixante-quatorze , le mardi vingtseptième jour de novembre, sur les neuf heures du matin , nous Claude Bazin , chevalier de Bezons , et Auguste-Robert de Pomereu , etc., etc., nous sommes transportés au château de la Bastille , assistés de M. Louis Lemazier, conseiller et secrétaire du roi , greffier en clicf des requêtes de son hôtel, et greffier commis par lesdites lettres , lettres-patentes , et étant audit château dans une chambre étant dans une des tours d'icelui, avons mandé et fait venir François Affinius Van-den- Enden , condamné à mort par ledit arrêt et A être appliqué à la question ordinaire et extraordinaire , auquel avons fait prononcer ledit arrêt ; et après serment par lui fait , de dire vérité , lui avons remontré qu'il n'avait pas dit tout ce qu'il savait des conspirations et desseins de révolte du sieur de Rohau et Latréaumont.

» Interrogé ce qu'il a fait de la note qu'il a reconnue dans son procès lui a' oir été donnée par le sieur Dimotez de la part de M. le comte de Monterey.

« A dit qu'il n'avait rien à ajouter à ce qu'il n dit par ses interrogatoires sur ce sujet-là.

» Interrogé si son dessein n'a pas été , quand il est venu en France , d'y faire nue république de concert avec Latrénu

(îlOUt.

MAITRE AKFIMUS VANDENENDEN. l 97

» A dil que oui.

» Inlenogé s'il ne s'est pas entretenu avec ledit Latiéaumont des moyens de porter la guerre et faire le soulèvement en Normandie , devant que la lettre du 6 avril ail élé envoyée eu Flandre, et que Monlerey n'y ait répondu par la Gazette de Hollande du 25 dudit mois.

» A dit que oui , qu'il s'en est entretenu avec ledit Latréauraont , d'abord en 166i), puis au camp de Vorden , dixhuit mois auparavant ladite lettre du 6 avril, ledit Latréaumont disant souvent que le fajble de la France était du côté de QuilleLœuf , et qu'on pourrait aisément s'en saisir s'il y avait quelque flotte qui parfit sur les cotes.

» Interrogé quels sont les complices des conspirations et de sa négociation en Flandre.

B A dit qu'il n'a rien à ajouter à ce qu'il a dit par ses interrogatoires prêtés par devant nous.

» Ce fait , avons fait mettre les brodequins audit Van-den- Endcn étant assis et lié.

» A dit que quand on le ferait mourir il n'en dirait rieu davantage , que jamais personne autre que lui , Latréaumont et M. de Rolian , n'a eu connaissance du chiffre ni des lettres de Monlerey.

» Interrogé s'il a su de Monlerey qu'il devait y avoir une ïévolte vers les côtes de la mer Méditerranée.

> A dit qu'il n'en sait rien , et que ledit sieur de Monlerey tic lui a rien expliqué.

> AU fUEMIER COIN.

» A dil qu'il a dit la vcrilé , (pi'il n'avait rieu a dire davantage, et qu'il endure innoceminent; qu'il a Jil la vtrilé. . Ay ! mou Dieu .'

» Au i)KUXii-:>u COIN

y A dit qu'il a dil ce qu il a su.

» An TROISIÈME COIN.

» A crié : Ah ! mon Dieu ! j'ai dit ce que j'ai su.

» Interrogé ce qu'il sait du projet de Qiiillebœuf avant le 6 avril.

» A dit qu'il l'a dit , et que Latréaumont ne lui a jamais nommé personne que le chevalier Des Préaux , qu'il a vu au camp.

» Au QUATRIÈME COIN.

» A dit que Latréaumont lui a dit que le chevalier Des Pi eaux serait considérable dans la conspiration, à cause d'une marquise qu'il devait épouser, et qui avait de grands biens en Noi mandie ; mais qu'il ne lui a jamais nommé personne de la ville de Rouen.

» Au CINQUIÈME com. j

» A dit ay ! ay ! ah ! mon Dieu !

» Inleiiogé s'il a ouï nommer le sieur d'Hyhcrvilic. » A dit qu'il ne le connaît point.

» Au SIXIÈME COIN.

» A crié : Ay ! mou Dieu !

» Au SEPTIÈME COIN.

A crié : Ah ! je suis mort !

Au HUITIÈME COIN.

A crié : Ah ! mon Dieu ! je ne [luis parler, et a dit qu'en Guyenne les genlilshoinmes devaient monter à cheval , et étaient foris mécontents.

Interrogé s'il n'a parlé à personne quand il est allé en Flandre au sujet de son voyage.

A dit que non.

Au NEUVIÈME COIN , qui cst l'enfoncoment d'un gros coin.

A dit que Latréaumont lui a dit que le roi avait fait ce (jii'il voulait faire , et (inil avait mis la noblesse en armes, et

MAITRE AFFINIIIS VAN-DE]N-E1X1>EN, 199 avait mis poiii- chefs ceux de sn bande , sans nommer personne.

Au DixiÈMK ET DERMER COIN, qui cst un aulrc enfoncement de plusieurs coins.

A dit : Ah ! messieurs , que voulez-vous que je dise.... Ali ! mon Dieu ! mon Dieu ! je me meurs.

Interrogé s'il n' a point été dans les ordres sacrés.

A dit que non.

Ce (ait avons fait délier ledit Van-den-Enden , et ôtcr ses brodequins.

Et la lecture faite du présent interrogatoire et réponses audit Van-den-Enden , étant reporté dans son cachot, a dit que ses réponses contiennent vérité, et a signé à chaque page François Affinius Yan-den-Enden.

Le greffier , s'adressant au docteur :

Voulez-vous signer?

Van-den-Enden, se soulevant avec peine pour parapher chaque page .-Jean cleWitt ne put en faire autant (1)!

L'exempt, avec dureté : Allons, allons, signe sans raisonner.

Van-den-Enden. Ainsi je fais, monsieur.

(1) On sait que le Grand Pensionnaire , mis à la toilurc avant que d'être assassiné avec son frère , eut les mains écrasées entre deux ais , et bn'dées tontes vives avec des mèches de soufre. Le grellier vint, par >ine atroce inconqiiciioe, lui appttrltr ensuite le procès-verb;il à signer. Jcande^\lll , sans répondre . lui uiontia ses mains airrcuscmont mutiles.

200 LATRKAUMOiM'.

Le greffier écrit à son tour au bas du procès-verbal et lit à mesure : — Et ce fait, avons laissé ledit Van-den-Enden entre les înains de son confesseur. (H signe.) Lemazier (1), — puis sort avec Veœemjjt.

Le père. Hélas! que ne tlit-il vrai pour le salut de votre âme !

Van-den-Enden. 31onsieur , je souffre beaucoup — à quelle heure cela sera-t-il ?

Le père. Je ne sais, peut être demain.

Van-den-Enden. Que n^'est-ce à Tinslaiit — Il reste jwo fondement absorbé, et dit après un lonc/ silence /Et pour terme de tant de nobles desseins ! de sublimes

aspirations! une mort ignominieuse

Pendu î... tandis que mes complices seront décapités... Toute ma vie ]''ai révc Pégalité dfï tous; et je n''ai pas même Pégalité du supplice... Bizarre destinée!! Il demeure encore long-temps pensif. Et vous èles sur que cela nVst que demain?

Le prêtre. Je Tespère Peut-être....

(1) Pièce originale ilii procès criminel de M. do Ridmn. ( Mitnnscril , Bil)liothé(|iic Royale.)

IMAITRE AFFIMUS VE\-DEN-EN])EN. 201

Vat^-den-Enden. Ne croyez pas ma demande dicte'e par ]a crainte , monsieur , à cette liciirc je souffre tant , que je désire avant tout le repos, le calme du néant.

Le père. Le repos!... le néant!...

Van-den-Enden. Oui.

Le PERE. Comment, infortuné! a vos yeux, la mort ?

\ an-den-Enden, secouant tristement la tête : Est un sommeil sans songe et sans réveil !

Le piclie s'agenouille , el prie avec ferveur pour Vantîen-Enden.

£( 27 Uoufmbrf 16ï-i.

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