LE CHEVALIER AUGURTE DESPRÉAUX
Entrent un exempt et un homme vêtu de rouge. Auguste les voyant frissonne, cache sa lôte dans ses mains, Cl dit avec horreur :
— Ah ! déjà, mon père ?
LE JÉSUITE. Non, mon enfant, mais...
L'exempt. Mais... vos cheveux sont trop longs, monsieur le chevalier,, .
Cf ^27 noucmbrH674.
Une chambre de la Bastille, grande et convenablement meublée. — Une porte communique dans un appartement situé à côté. — Le Père Talon et le Père Bourdaloue.
Le père Talon, entrant. J''arrive des Jésuites, où j'ai dit ma messe, c'est à peine si j'ai pris le temps de dëjemicr... Quel sombre et épais brouillard il fait! et pourtant maigre le froid il y a déjà tout un monde de curieux sur la place, les fenêtres de Thôtcl
216 LATREAUMOiNT.
du Maine sont envahies par les gens du bel air, toute la place Royale semble s''èlrc donne rendez-vous là ; croiricz-\ous qu''en passant près la rue des Tournelles, j''ai vu à une croisée mesdames de Lyonne et de Ramburc... en grand habit et fort pare'es.
Le père Bourdaloue. Si ce qu^on a dit dans les temps est vrai (l), la présence de madame de Lyonne à un pareil spectacle est une énormilé.
Le PÈRE Talon. C'est horrible, sans doute, liiais la curiosité est si grande! et puis {d'un air tnystérieiLv) on sait que c'est faire sa cour au roi que d'assister à cette terrible punition, infligée à un prince qu''il déteste... A propos, savez-vous ce i[vC]x dit hier Sa Majesté à M. le duc de La Feuillade, que je viens d''ailleurs de voir en bas, sur la place, ' tout triste et enveloppé de son manteau ?
Le père Bourdaloue. Non.
Le pèrc Talon. Lorsque le roi eut donné Tordre à ce seigneur de commander son régiment des gardes afin d^issurcr aujourd''liui
(1) M, de Ilolian avait été l'amaiit de madame de Ljonnc.
LE CHEVALIER LOl'IS DE ROUAN. 217
l'exécution de M. de Rohan, 3J.'de La Feuiilade, qui a été dans les temps fort des amis du malheureux chevalier, eut le noble courage de supplier le roi de Texempter de cette pénible mission, et de permettre que le major commandât le régiment à sa place; mais Sa Majesté lui répondit d'un air si terrible : — Fous êtes bien tendre, La Feuillade (l), que le duc n'osa pas insister et obéit. Mais comment se trouve M. de Rohan ?
Le père Bourdaloue, montrant la pointe de la chambre. Accablé par ces trois nuits sans sommeil, il repose heureusement depuis im quart d''heure.
Le rÈRE Talon. Et comment est-il maintenant ?... Je vous Tai laissé encore si irrité, dans des sentiments si peu chrétiens!
Le père Bourdaloue. Il se calme peu à peu, mais, hélas! qu'il m'a donc effrayé par ses emportements de la nuit dernière!... J'ai craint un instant que sa tète ne se perdit ; il m'a surtout fait frémir par l'exaspération
(■1) Noies mnmiscritcs de Cléiambaiil. —- Mélanges man».sciits(lc riiilibcil de Lamarie. (Bibl. roy., inaniis.)
218 LATREAUMOKT.
avec laquelle il parlait de madame sa mère et de madame sa tante !
Le père Talon. Entre nous, ni madame la princesse de Guémenee, ni madame la princesse de Soubise (1), n'ont fait ce qu'elles auraient dû ; on les approuve tout haut pour plaire à Sa Majesté, mais on blâme tout bas rincroyable sécheresse de cœur de madame de Guémenee, et son inexorable sévérité pour son fils... a qui elle n''a pas donné une mar<jue de tendresse depuis son emprisonnement. Quant a madame de Soubise...
on dirait que M. de Rohan ne lui appartient en rien, et elle déclarait avant-^hicr hautement dans la galerie de Saint-Germain qu'elle ne reconnaissait plus comme prince de sa maison un sujet traître et rebelle à son roi. D^m autre côté, madame de Montespan, qui a, dit-on, jadis beaucoup aimé M. de Rohan, tâche à paraître la plus indifférente du monde a Teffroyable sort de ce malheureux seigneur, pour ne pas réveiller la co-
(I) Alors m.iîticsse de Louis XIV. (Voir Sainl-Simon.)
lèic du roi, qui n''a clicrché, dit-on, dans cette condamnation qu'à satisfaire une jalouse vengeance.
Le PÈRE BouRDALouE. Oli la cour!... la cour ! !
Le père Talon. Cest triste... hélas! mais que faire à cette heure! On adore à genoux Tidole qui prend pour emblème un symbole païen, Rome est à ses pieds; il faut donc attendre le moment des remords et des terreurs... alors...
Une panse... Le Père Bouidaloue et le Père Talon échangent nn cmip d'oeil significatif , pnis le Père ïalon reprend :
— Et ce malheureux chevalier est mieux disposé, dites-vous ?
Le père Bourdaloue. Oui, sans doute, bien que çà et là il ne puisse surmonter ses mouvements de colère et de haine contre Sa Majesté et M, de Louvois; mais M. de Rohan est un homme si versatile, d\ui caractère si étrange en contrastes, qu''on ne peut être sur de la disposition de son esprit une heure de suite.
On entend «inclcpie brnit dans la pièce voisine.
220 LATREAUMOKT.
Le père Talon. Il s'éveille, je crois. (// écoute, on n'entend plus rien.)
Le père Bourdaloue. Non. liëJas que ne dort-il jusqu''au dernier moment!
Le père Talon. Et pour quelle heure?
Le PÈRE Bourdaloue. Deux heures et demie.
Le père Talon. J'oubliais de vous dire que je viens de voir dans sa prison mademoiselle Maurice d'O.
Le père Bourdaloue. N'esl-elle donc pas encore mise en liberté, puisqu'on n'a trouvé aucune preuve contre elle ?
Le père Talon. Non, on attend que l'exécution soit consommée pour la laisser sortir de la Bastille; elle m'avait supplié de demander au roi, pour elle, la permission de voir M. de Rohan, Sa Majesté a refusé, alors elle a demandé l'autorisation d'écrire au chevalier; le roi a fait répondre a cela qu'd y consentait, pourvu que la lettre ne contînt que l'expression de sentiment religieux et conformes a la circonstance, aussi m'a-t-il donné ordre de lire d'abord ce billet et de
lui en envoyer la copie. Mademoiselle crO*** m'avait donné une première lettre que je trouvai trop remplie de sentiments tendres et terrestres; je rengageai à en écrire une plus grave, plus solennelle. Elle a beaucoup pleuré, et m"'a remis celle-ci... qui est moins intime, beaucoup moins touchante, mais plus en rapport avec la terrible situation de JVl. de Rohan , et , selon moi , plus propre k lui faire oublier des liens condamnables et réprouve's ; mais avant que de remettre cette lettre à M. de Rohan, voulez-vous en entendre la lecture ?
Le père Bourdaloue. Volontiers... Pécoute.
Le père Talon, lisant (I) : Si je vous » connaissais moins de force d'humé, ou plus » de frayeur de la mort, je prendrais de « grands soins de vous y préparer, et de » vous apprendre le peud''espoir ^,que vous
(j) Cette lettre est extraite des pièces dii procès, et inlitulèc ainsi : « Copie de la lettre de mademoiselle Maurice d'O, prisonnière à la Bastille, écrite à M. de Rolian le jour de l'exécution de son jugement. (Bibl. ro\ . manuscrit. Trocès criminel de Rohan.)
» devez avoir en îa vie; mais comme vous » n''avc7. jamais rien craint, je ne pense pas » que vous ayez peur de renoncer à uoc » existence que vous avez tant de fois mé- » prisée, et dont vous devez regarder Ja » perte plutôt comme un bien c]ue comme » un mal, puisqii''elle vous délivre de fortes » misères et qu^elle vous ouvre une voie de » faire votre salut, en offrant votre mort en n sacrifice à Dieu , pour Pexpiation de vos M fautes... Espérez, espérez en sa clémence, » car vous êtes une malheureuse victime que » M. de Latréaumont a immolée a son amî) bition et a sa cupidité , un ami trop con- » fiant, du nom et de la bonté duquel il a « cruellement abusé; commencez donc a » recourir à Dieu, employez tous les mo- » ments qui vous restent h travailler à votre » salut. Courage,... courage, que votre fin « soit calme, ferme, religieuse , et digne de j) votre nom! Quand à moi, je ne souhaite, •>■> hélas! vous inspirer en cela que les sen- » timenls dont moi-même j^ii Tàme remplie » a cette lieure ; car, malgré la faiblesse de
LE CHEVALIER LOl^iS DE ROUAN. 223
)) mon sexe , j\iiirais voulu de tout mon )) coeur paraître criminelle à vos juges, afin » de me voir aussi dëlivre'ed\me affreuse vie » qui ne m'est plus maintenant qu''odieuse » et funeste. Oh! je vous le jure! je n''en »> demanderai pas la prolongation à Dieu ni » au roi! mais si je suis assez malheureuse » pour être réduite a traîner ainsi mise'ra- » blement mes chagrins, quelque chose » m'^empèchera de murmurer contre mon « horrible sort ; c''cst que pendant le restant » de mes tristes jours, je pourrai prier Dieu •>•> pour vous, du plus profond de mon àme, » jusqu*'au moment où je vous rejoindrai....
» Pour la suprême et dernière fois, » adieu, espoir et courage, noble et mal- » heureux prince!!! Oh! adieu... et pour » la dernière fois, adieu... Renée Maurice » d'O***. ))
Le père Talon, après avoir la : Ne vous semble-t-il pas qu''on reconnaît la contrainte dans chaque mot? et qu''on sent Paffection la plus tendre et la plus devoue'c, qui veut à tout moment percer la froide enveloppe
qu'ion lui impose, et qui pèse si douloureusement aux aspirations tic cette malheureuse àme?
Le père Bourdaloue. Cela est vrai, et affecte , hélas ! péniblement.
Le père Talon. Que pouvais-je faire ? le roi a ordonné qu'une copie de la lettre lui fût envoyée, et la première Paurait irritée, non seulement contre JVJ. de Rohan , mais contre mademoiselle d''0***, tandis que celle-ci...
A ce moment un nouveau bruit se fait entendre , et M. de Rohan, pâle, égaré, entre précipitamment dans cette chambre.
M. DE Rohan . Quel rêve affreux ! le rêve de Maurice... un échafaud! ah! c'est horrible!
Il tombe accablé sur un fauteuil.
Le père Bourdaloue, s approchant^ Mon filsî!
M. DE Rohan. sortant de sa stupeur^ le regarde avec effroi. Qu'est-ce ? comment f que voulez-vous? Où suis-je? où suls-je ?
Le père Talon. Prince rappelez vos esprits.
M. de Rohan le regarde d'abord fixement ; puis , jetant les yeux autour de lui, peu à peu il se souvient de tout.
Mais ce n''cst pas un rêve que ce rêve crdchafaud! c'est une réalité!, oui... ces prêtres ., cette salîe... ah! mon Dieu, oui... cVst réchafaud... je suis condamné. {Avec rage),.. Ah!! malédiction! malédiction sur moi , je suis condamné !
Le PÈRE Talon. Prince... espérez en Dieu! il vous pardonnera peut-être... Un sincère repentir...
RI. DE RoHAN, furieux. Eh! que me fait ce pardon ! c''est celui du roi... que je veux, et je Paurai... je Paurai, il me Ta promis! un roi ne ment pas ainsi lâchement! ! Pourquoi m\iurait-il envoyé Louvois? pourquoi Louvois m'a-t-il donné, au nom du roi, sa parole de gentilhomme que j''aurais ma grâce si je disais ce que je savais sur celte révolte; on ne fait pas, on ne peut pas faire périr ainsi un homme de ma qualité! un prince de la maison de Rohan... Louvois Ta bien dit! ma mère, ma tante, BL Colbcrt, tous intercéderont pour moi, ils ont inicrcédé... jV'U suis sur... Le roi veut mVffraycr d'abord et
me faire grâce à la fin... n''est-ce pasP oui, vous avez ma grâce, mes pères! c''est une terrible leçon qu''il veut me donner!... Eh bien, oui... je me repens... je me repens cPavoir songé à cette révolte... s*'il avait voulu je Paurais toujours servi si fidèlement! je Paimais tant !... je lui aurais été si dévoué! N''ai-je pas oublié tous ses dédains pour le suivre encore à Macstriclit ? n''y ai-je pas été blessé pour son service? et puis d''ailleurs il sait bien que c''est cet infâme Latréaumont qui a tout fait, qui a abusé de mon nom! oui, oui, le roi a voulu mVprouver... n''esl-cc pas, mes Pères?... Vous avez ma grâce... cli! donnez-la-moi, vous voyez que j*'ai assez souffert.
Le PÈRE BouRDALOUE. Hélas! ces ckimères vous font perdre un temps précieux pour votre salut... Prince, nous .n^avons pas votre grâce; vous n'avez pius à espérer qu'en Dieu.
M. DE RoHAN. Vous n''avez pas ma grâce ? Il me !a faut... il me la faut!... ou sinon je tuerai le roi... je tuerai cet infâme Louvoisî
Le père Bourdaloue. Prince! prince!
rappelez vos esprits! songez où vous êtes... Hélas! nous vous avions tantôt laissé si bien dispose pour votre salul !
RoHAN. Il n''y a de salut cjue dans ma grâce! Je ne suis accuse' que sur ma propre déposition, et je ne Pai faite que sur la promesse d''avoir ma grâce ! ! ! Mais, mon Dieu , mon Dieu! il n''y a aucune preuve contre moi!.... On ne condamne pas un homme sans d'autres preuves cpic celles qu''il donne
contre lui-même Sans cela, c''est un
meurtre ! un meurtre affreux !
Le PÈRE Bourdaloue. Calmez-vous, mon fils; peut-être vos juges ont-ils été trompés, peut-être les apparences seulement sontelles contre vous! mais Dieu, qui est souverainement juste, reconnaîtra votre innocence! Courage! courage, prince! oubliez une vie malheureuse , pouc songer à la félicité éternelle qu''un profond repentir peut vous assurer à jamais !
KouAN. Mais cVst la vie cpic je veux , la vie ! dussé-je la passer en prison dans uu
horrible cachot... Mais la vie, mon Dieu! la vie!... Qu'on me laisse me jeter aux pieds du roi! je suis sur de Pattendrir... de le persuader de me faire grâce... car, enfin, quand un homme est Ta à vos genoux, fùt-il votre ennemi , quand il vous demande la vie... quand d''un seul mot vous pouvez lui donner la vie, qui aurait Fhorrible courage de ne pas prononcer ce mot... N'est-ce pas, mes pères?
Le Père Talon. Prince , S. M. a refusé de vous voir... le moment approche...
Encore une fois, il ne vous reste plus d'espoir qu''en la miséricorde de Dieu.
M. DE RoHAN accablé^ après un profond fiileîice... Plus d'espoir !!!... Ah ! vous avez raison , plus d'espoir... plus d'espoir... le roi est implacable... Oh! qu'il doit être heureux à cette heure!... voilà sa haine enfin satisfaite... Et ma mère, ma mère! la voilà aussi vengée, elle!... le fils qu'elle déteste va périr... Et ma tante, ctmesanciens amis!... personne n'a intercédé pour moi, personne, mon Dieu... personne! Aban-
donné de tous! pas un souvenir!... Mourir ainsi indiffe'rent et odieux h tous! mourir sans inspirer un regret! mourir sans une voix amie qui me dise seulement courage!
Le chevalier retombe affaissé sur un fauteuil , et cache sa télé dans ses niains. Nouveau silence.
Le père Talon. Si, prince, une voie amie vous dira courage ! une voie amie se joindra a la nôtre; cette voix est celle de mademoiselle d''0*** enfin... Le roi a permis tju''elle vous e'crivît... et sa lettre... la voici.
Le chevalier de Rohan relève la tête , et prend vivement la lettre de Maurice.
A mesure qu'il lit", l'agitation furieuse de M. de Rohan se calme peu à peu, non que l'expression de la lettre de Maurice opère absolument ce changement , mais le chevalier semble pénétrer le sens caché de chaque mot ; puis surtout cette lettre éveille en lui mille souvenirs consolants. La bienfaisante influence de cette jeune femme, si noMe et si dévouée, se fait de nouveau sentir à cet esprit , aussi versatile que soudainement impressionnable... Les instincts religieux qu'il a toujours eus en lui se réveillent , semblent grandir tout à coup dans ce moment terrible ; et , selon la nattne de ce caractère personnel et craintif, se concentrent en une sorte de croyance, peut-être plus égoïste que chrétienne , qui lui fait vaguement esjiérer qu'en mourant avec repentir, résignation et humilité , il se sauvera peut-être des chAlimenls éternels. Puis aussi , comme cela se >oit chez toutes les organisations
faibles, irritables^ éniineninient fébriles et nerveuses, toutes les parties de courage , de superbe et d'orgueil de race et de nom, qui sont en M. de Rohan, surexcitées par son effroyable l»osition , s'exaltent tout à coup en une fiévreuse résolution, aussi énergique qu'éphémère , mais qui doit le soutenir jusqu'au moment suprême, car l'heure fatale approche... Ses yeux brillent , ses joues se colorent , ses beaux traits révèlent une détermination calme et forte : jamais il n'a paru plus beau (1). Il se lève, baise pieusement la lettre de Maurice... Le Père Bourdaloue et le Père Talon, qui l'ont attentivement examiné , ne peuvent cacher leur surprise de ce changement soudain.
fil. DE Rohan. Ah! Blaurice ! Maurice! tu disais vrai! Si j''avais suivi tes conseils, tes nobles inspirations , je serais maintenant heureux et calme clans le manoir de Penhoet! Maintenant... je serais entouré de tes soins, de ta tendresse... Oh! toi, Tamie la plus de'vouée ! la plus tendre et la plus méconnue! Mais rassure-toi. Ya! au moins ma fin sera digne de toi et de moi! {avec exaltation,^.,. Je ne sais pourquoi, à cette heure dernière, il me semble que je pénètre tout ce qu''une infernale obsession m'avait caché jusqu''ici! Oui... oui, sois heureuse, Maurice... A ce moment suprême , du moins! je (■1) Voir le procès.
LE CHFVALIER LOUIS bE ROHAN 231
croîs en toi comme en Dieu... .V ce moment suprême, ton sublime dévouement m'apparait dans toute sa véritable splendeur... Je ne sais si Tapprochc de la mort nous donne de nouvelles facultés! mais j'embrasse, comme d'un seul regard de ma pensée , depuis les momdres jusqu'aux plus immenses preuves de ton affection sans bornes î
Il tombe à genoux, et croise lès mains.
Mon Dieu ! mon Dieu ! je te bénis de m'avoir envoyé cette suprême et dernière consolation! Pardonne-moi , mon Dieu ! si des pensées terrestres m'ont détourné un instant de ta contemplation. Maintenant je reviens a toi ; j'implore ta pitié pour ma vie détestable , et je subirai avec reconnaissance et humilité tout ce que ta volonté m'envoie.
Les pères Bourdaloue el Talon allendris s'appioche.it liu pi ince, et le serrent dans leurs bras.
Le Père Bourdaloue. Courage , courage , noble prince , Dieu vous entend !
Le père Talon. H vous exaucera !
RoHAN. Mon pcre, vous direz au roi que
232 LATREAUMOKT.
je meurs son sujet fidèle et repentant ; heureux que mon crime n''ait e'té commis que clans ma pensée! heureux! oh! bienheureux surtout, de n"'avoir pas excité la guerre civile dans mon pays ! de n''avoir pas livré la France à rétranger!.,.
Le père Bourdaloue. Oui , mon fils , oui prince , le roi saura tout!
M. DE RoHAN au père Talon. Et vous, oh! dites à ma mère que depuis deux mois que je suis en prison,... que dans ce moment terrible j'aurais été touché... hélas! bien profondément touché d'une seule marque de tendresse ou de pardon de sa part ! mais que je meurs sans murmures et sans me plaindre, reconnaissant que mes torts et mes fautes envers elle ont été plus extrêmes encore que le châtiment qu'elle m'impose! Vous lui direz que je la supplie enfin d'écouler ma seule et dernière demande : c'est que mon nom se trouve chaque jour dans ses prières... Car Dieu exaucera peut-èlre les vœux d'une mère priant pour son fils!
Le PÈRE I'alon. très ému. Prince, je ver-
rai votre mère... elle saura tout... nVn doutez pas... clic priera pour son fils?
M. DE RoHAN. attendri. Enfin, mon père, vous direz a mademoiselle d''0*** que j'*ai suivi ses nobles conseils ; que, grâces à vous, mes pères , je suis revenu de mes emportements... que je me suis confié en la mise'ricorde infinie de Dieu... et ^puis, quand vous m''aurez vu mourir comme je mourrai (arec fierté)^ vous assurerez mademoiselle d''0*** que je suis du moins inort|EN ROHÂ.N... Mais pardon, pardon, mon père, de cette orgueilleuse pensée... Une dernière prière. ., Je désire que cette lettre de mademoiselle d''0*** ne me quitte pas... quVn la laisse là... sur mon cœur... me le promettez-vous?
Le père Talon, essuyant ses larmes.
Oui... oui... prince, on y pourvoira,
M. DE RoHAN. Et puis enfin qu''une boucle de mes cheveux soit remise à manière... si elle daigne les vouloir... et une autre à mademoiselle dW**... vous me 'promettez encore cela , mon père ?
Le PÈRE Tat^on. Oui, mon fils.
M. deHohan, avec fermeté. Maintenant que j''ai fini avec la vie, je suis à toi , mon Dieu!... Mon père, écoutez ma dernière confession.
Il s'agenouille aux pieds du père Bourdaloue. Le père Talon passe dans l'autre chambre.
Deux heures sonnent, entrent M. de Bcscmaux, des exempts el un homme vêtu de rouge, portant un paquet de cordes.
M. de Rohan pâlit el frissonne un moment , mais bientôt reprend courage.
M. DE Rohan. Qu'est-ce que cet homme ?
M. DE B ES EMAUX, hésitant. Prince!...
M. DE Rohan à Ihomme vêtu de rouge.
Cest toi qui... (/Z fait un geste de la main. )
L'homme rouge. Oui monseigneur.
M. de Rohan. Pourrais-tu bien m'abattre la léte d'un seul coup... et sansm^oter mon juslaucorps ?
L'ho^ime rouge. J'y lâcherai , monseigneur.
M. DE Rohan. Mais ne dois-je pas être lie.?... ne viens-tu pas ici pour cela... avec ces cordes ?
L''ho.>!ME rouge. OuÏt monseigneur;...
, mais je puis lier monseigneur avec un des rubans de sa cravate.
M. DE RoHAN. Non... mon ami, notre Seigneur Jesus-Christ a ëlé lie avec des cordes... moi, misérable pécheur... je veux être lié comme lui avec des cordes... Allons, lie-moi {il tend les mains) \ seulement, que je puisse tenir un crucifix.
L'Iiomme 'rouge lie M. de Rolian avec une corde, et le père Bourdaloiie luidonne un crucifix, que le chevalier prend entre ses mains.
M. DE RoHAN {à Vhomjne rouge). Mon ami, personne ne doit savoir mieux que toi. . . h quelle heure cela est; combien me restet-il encore à vivre ?
L''homme rouge. Une demi-heure, monseigneur.
M. de Rohan. Bon... Mon père, j^ii encore du temps pour me réconcilier avec Dieu et m''entretcnir avec vous.
L'homme rouge , M. de Bescmaux et l'exempt sortent ; M. de Rohan s'agenouille de nouveau aux pieds du pèreBourdaloue.
Ce 27 UoDcmbre 1674.