CHAPITRE XXVII
€i ^xoth.
Laissez passer la justice du roy. . >
Les faits vont marcher à cette heure avec Une terrible rapidité.
Le lendemain de la mort de Latréaumont, Van-den-Enden est arrêté au Bourget, le jour de son arrivée de Bruxelles, et conduit a la Bastille. Madame la marquise de Vilars est arrêtée à son château d''Eudreville , et conduite à la Bastille. Auguste Des Préaux
Il m.
1S2 1 Aj'P.r.Ar^!()?<i.
est arrêté à Préaux, et conduit a la Bastille. Enfin, mademoiselle Renée-Maurice d**©*** est arrêtée a Paris, et conduite à la Bastille.
Qui avait amené ces arrestations:' — Nazelles. — Pourquoi cette délation ? — - Parce qu'il avait voulu se venger des mépris écrasants de Clara-3Iaria !... Ici, le grotesque se mêle à Thorrible ! Le pensionnaire de dame Catherine devient le bourreau de Van-den-Enden .
On trouva sur Van-den-Enden une noie sans signature. C^était la réponse de Monterey (I) aux dernières propositions de Latréaumont.
D\iprès la teneur de cette note, les Etats de Hollande objectaient que Latréaumont demandait trop d'argent; mais on Tassurait que bientôt la flotte hollandaise reviendrait de la Méditerranée pour se joindre aux escadres de rOcéan, afin de tenter le débarquement à Qaillebœuf ou ailleurs.
Lors de son arrestation , on découvrit à Préaux, dans la chambre d'*Augustc, au fond
(1) Voir les pièce».
d'une cassette cjui avait appartejiu ;i sa mère, huit lettres de Louise, trésor d^imour, si souvent baisé avec idolâtrie par îc chevalier. Ces lettres, dont on ne donne que la substance dans les pièces originales du procès, paraissent très tristes , gravement affectueuses, et témoignent du désespoir de la marquise, qui, reconnaissant par la vanité de ses tentatives cjue cette révolte était impossible, présentait tous les périls de l'inextricable position où elle était engagée, ainsi qu"' Auguste Des Préaux, si le complot était révélé.
Ces lettres de la marquise et la note prise sur Van-den-Endcn composent seules les preuves matérielles réunies contre les accusés. Ce fut sur leurs aveux incomplets, arrachés par la terreur, par de fausses promesses, par i^ibus du secret delà confession, et par une torture de cachot extra-judiciaire (1) que le jugement fut prononcé.
Voici donc les cinqaccusésrenfermés dans les sombres cachots de la terrible baslillt.
(1) Voir le journal des procès, par M. Bcrrjcr.
164 LATnÉAU:>IO\T.
Maintenant, si Ton veut éprouver unt; violente émotion de contrastes, contiasles qui devaient si terriblement frapper les accusés eux-mêmes, qu''on se souvienne de la vie studieuse, calme et sereine que menait Van-den-Enden à Amsterdam en J 669, au commencement de cette histoire, citoyen d\me république , rêvant ses plus chères utopies, et confiant au vent de liberté, qui soufflait incessamment des Sept Provinces, ses principes d''indépendance , espérant, pour le bonheur des hommes, les voir germer un jour dans quelque Etiit monarchique !
En 1674, cinq ans se sont passés ; la république, dont Yan-den-Enden était citoyen, d''abord impitoyablement ravagée par Louis XIV, se courbe à cette heure sous la main rude et despotique de Guillaume d''0range... A cette heure, Van-den-Enden seul , dans un cachot de la Bastille, songe plus a la ruine de ses projets favoris, qu''^u terrible sort qui Patlcnd.
Qu''on se souvienne de ce beau jour en
1669 aussi, où M. deRohan, alors dans tout rëclat de la fortune, de la jeunesse et de la beauté, envié des hommes, adoré des femmes, se démettait si dédaigneusement d^me des grandes charges de ia couronne de France, et annonçait fièrement I( Louis XIV, comme autrefois le grwnd Rohan à Louis XIII, que la maison de Rohen rompait pour toujours avec la maison de Bourbon !
En 1674, cinq ansse sont passés, et M. de Rohan, ruiné, abondonné de tous, seul dans la prison, songe, avec un désespoir déchirant, que s''ii avait écoulé Maurice, au iica de suivre les fatals conseils de Lairéaumont, à cette heure il serait avec Maurice, libre, heureux et calme dans son manoir de Penhoët , tandis qu''il a tout a craindre de la haine implacable du roi et de son ministre. Qu''on se souvienne de ce modeste et paisible fief Des Préaux, d'où Vuguste et son père, en 1669 aussi, partaient si heureux chaque jour pour aller passer une longue et douce soirée au château d'EudTcville!
Qu'on se souvienne dos hôtes de ce char
166 LATRÉALMONT.
tcau î de M. Vilars, si grave, si noble et si Lon ! de Louise, si belle, si souriante, si beureuse et si confiante dans sa vertu! d''Augusle, si délicieusement tourmenté par Va.niour qu^ii lui fallait cacher ! puis, plus tard, c|u''on se souvienne encore des ravissantes espérances dWuguste et de Louise, de leurs plans de bonheur sans fin !
Et à cette beure, Louise, au fond d'une sombre prison, songe en frémissant au sort cPAuguste !
A cette heure , Auguste, au fond d'un sombre cachot, songe en frémissant au sort de Louise !
\ enons maintenant a un rapide bistoricjue du procès.
Paraii les monstruosités homicides du (jrand siècle , il n'*cn est peut-être pas de j)lus cÔVayanlc que celle-ci, (jui apparaît IVoide et nue, comme la hache du bourreau, sous la forme de Particle 8 du titre xiv de Tordonnance 1670 : a Le secret delà procédure est et demeure rnainlenu. Les accu^ i>(k, du quelquif qualité qu ih soient, seront
LE PROCÈS. i67
tenus de répondre et de se défendre par leur bouche, sans ministère de conseils ni d'avocats^ et on ne pourra même leur en donner après la confrontation. »
Saint Louis avait rétabli le droit de défense ; le Roi-Chevalier, François I", l'abolit , sur les conclusions du chancelier Poyet (1). Il fit plus, il établit les procédures secrètes, jusqu'^alors inconnues en France, et apporta des entraves inouïes à la défense. Le Grand-Roi continua Fœuvre d"'iniquité du Roi-Chevalier^ et l''Grdonnance de 1670 vint confirmer Tédit de 1539.
Ainsi, les accusés, mis au plus rigoureux secret, prives des conseils d^m avocat, vont être obligés de se défendre eux-mêmes ;
(1) QueUe dureté plus inique , disait Diiinoulin en parlant de celte ordonnance, que ceUe d'enlever même la défense à un accusé.'' Ce qu'il y a de singulier, c'est que le chancelier Poyet , auteur de celte hoirible loi , fat plus tard traduit devant un tribunal , composé de coiuuiissaircs du roi , connue concussionnaire et malversateur, et il demanda en vain l'assistance d'un avocat , qui lui fut interdite en vertu de l'ordonnance que lui-même avait rendue. Ce fat à cette occasioi* que le juge instructeiu' dit n Poyet a Patere Ifjem quttm ips» (uhrii. » Subis la loi que toi-même as faite.
ainsi parmi eux voici deux jeunes femmes^ Louise et Maurice, si naturellement ignorantes de toutes les formes inextricables de la procédure, impitoyablement livrées sans secourr, à toutes les subtilités, à toutes les fjuestions insidieuses, a toutes les sanglantes, embûches, à toutes les ruses infernales des gens du roi.
Sans nul doute, dans les circonstances difficiles où se trouvait la France, M. deRohan et ses eomplices volontaires ou involontaires devaient sembler de grands coupables au regard impartial et sévère de la justice ; sans nul doute , bien qu'il n'y ait eu cjue préméditation, le dessein d'appeler les armes étrangères au sein de la patrie, était un vœu sacrilège ; mais telle est Fodieuse iniquité de presque tous les actes de cette procédure, qui frappe aveuglement sur tous^ malgré les degrés si énormément différents de culpabilité de chacun, et des circonstances si véritablement atténuantes pour tous, puisque les pièces du procès reconnaîtront même que Latréamnont avait seul tramé
ia conspiravion ^ telle est Podieuse iniquité de cette proce'dure, qu''on oublie presque ce qu'ail y avait de vraiment criminel dans les vaines espérances des accusés, pour ne songer qu''au sentiment de vengeance implacacable qui aveugla si terriblement Louis XIV; dans cette occurrence.
Enfin, le 24 sej^tembre, MM. Bazin de Bezonset M. de Pommereu, conseillers d'e'tat, furent nomBués commissaires pour instruire et faire le procès aux accusés, et M. de La Reynie fut choisi pour être procureurgénéral.
Van-den-Enden fut interrogé le premier.
Il avoua tout sans restriction, avec une sorte de fiealé, ses trois voyages en Hollande, les anciens projets formés en 1669 avec Latréaumont, au sujet d''une libre républicjuc, et renoués en 1672 lors de T'invasion... 11 n'éluda aucune question, expliqua le sens de la Gazette de Hollande, et dit enfin qu''à son dernier voyage , dont il arrivait lorsqu'on Parréla, M. de Monterey lui avait promisde pouvcau Tnppni de la Hollande et de PEs-
170 LATRÉAWMÔIST.
M. de Rolian fut interrogé ensuite ; il nia tout, et demanda qu''on produisîl les preuves qu'il y avait contre lui. Ses réponses ëtaienf sèches, laconiques, hautaines ; il traita Van-den-Enden d''imposteur, et refusa de parapher ni signer aucun interrogatoire.
On Pinterrogca une seconde fois, lui cachant, comme aux autres accusés, la mort de Latréaumont, et à tout ce qu''on lui dit du traité fait avec M. cUQlonterey en son nom à lui Louis de Rohan, il répondit qu''il ne pouvait empêcher qu*'on nVùt abusé de son nom , qu'il n'était pas responsable des folles visées de j\l. Latréaumont, et qu'encore une fois on lui produisît les preuves qu'il y avait contre lui.
Si 31. de Kohan eût persisté dans cette ligne de défense, il était j)eut-ètre sauvé, car il n'y avait véritablement aucune preuve positive contre lui, son nom n'étant pas écrit une seule fois, soit dans les lettres de la marquise de Vilars à Auguste Des Préaux , soit dans la Gazette, soit dans la note de M. de Montcrey, seules pièces de conviction de te procès.
Mais faible comme il Pelait, le malheureux M. deRohanne put échapper aux insinuations de M. de Louvois , qui vint de la part du Roi... honte éternelle au Grand Roi ! rassurer de , sa grâce s''il voulait dire ccqu^il savait du complot, S. M. ne voulant pas faire périr un homme comme lui qui pouvait le servir.
Tel incroyable que cela paraisse, tel horrible que semble ce sanglant et infâme guet-apens, celte ruse atroce de bourreau, cela est pourtant ainsi.
A son troisième interrogatoire , M. de Rohan commença par exf)Oser (on copie textuellcmonlles pièces du procès) : « qu''après » ses premiers interrogatoires, M. de Lou- » vois lui dit dans la Bastille, qu'il devait » donner connaissance au roi de ce qui avait » été tramé en Normandie, et qu''il luidon- M nait trois jours pour y songer, devant tout » espérer du roi , qui sans nul doute ne » voudrait pas faire périr un homme corn- » me lui qui pouvait le servir ; que depuis >i il n^ivail pas vu M. de Louvois, et qu'ayaai
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î) fait demander M. Colbert pour s'ouvrir à » lui, S. M. lui avait fait dire qu''il avait » nommé des commissaires, et cjne c'était à » eux qu'il lui fallait dire judiciairement ce )) qu''il aurait pu dire à M. Colbert. »
Alors, M. de Rohan -voua tout, disant pour se disculper, ce (jui était d\ine fatale vérité, qu''il avait été entraîné, compromis preeque par Latréaumont , a mais qu'on ■>■> devait distinguer le péché véniel du péché » commis, et que les intentions ne devaient » pas être punies à Tégal des faits. »
La marquise de Vilars, interrogée, avoua tout, reconnut ses lettres, ne chercha pas à nier; seulement, quand on lui demanda son motif a elle, riche et considérée, pour tâcher a soulever la Normandie contre le roi, elle garda le silence.
Mademoiselle Maurice d'O*** dit ce qur était vrai , que depuis cinq mois elle n'avait pas vu M. de Rohan.
Auguste Des Préaux avoua aussi tout , avec une naïveté extrême, son voyage en AoUandc, sa participation au complot, sa
m: pnocÈs. I 73
conviction c[ue \a réussite était impossible, Pobsession de son oncle, et enfin ses instances auprès de madame de Vilars pour qu''€lle y prît part.
En vain on demanda a Auguste et la marquise quels étaient les gentilshommes auxquels ils s''étaient adressés pour les exciter à la révolte ; Auguste et Louise gardèrent le silence le plus opiniâtre, et u''avouèrent que le nom d'un seul, le sieur d''Aigremont, parce que des témoins Pavaient d'ailleui's dénoncé.
On a omis de dire que tous les accusés, abandonnés à eux-mêmes sans conseils et sans défense, clierckèrent , avant leur premier interrogatoire , à se disculper par un moyen pareil, en disant qu'' ils avaient l'intention de prévenir le roi des desseins de l'étranger^ et qu'ils n'avaient paru y donner suite que pour les faire plus facilement avorter.
Sans doute , ce moyen de défense était puéril et absurde, aussi aivcun des accusés nS' pcrsista-t-il; mais se voyant face h face
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avec 1 eciiaraucl, ça avait été sans doute le premier mouvement de terreur, Tinstinct de conservation qui les avait fait recourir a cet inadmissible prétexte.
Ces opérations préliminaires finies, le roi, par lettres patentes du 30 octobre, nomma M. le chancelier dWligre, M. Poncet, Boucherai, Laîné de la Marguerie, Bazin de Bezons, Pussort, Voisin, Hotman, Bernard de Rezë, deFieubet, deCaumarlin, de Pommereux, de Fortia, Courtin , Gorgon de Thussy, et Quentin de Richebourg pour s'assembler a Parsenal, dans Pappartement où se tenaient la Chambre-Royale, et, sur le rapport de MM. dePommereuetde Bezons, procéder, au nombre de dix pour le moins, h Pinstruction définitive du procès fait a M. de Rohan et à ses complices.
M. de la Reynie, par ses conclusions, requit pardevant ce tribunal « que M. de Ro- » han, Lalréaumont, le chevalier Des Préaux V et la marquise de Yilars fussent déclares )) et convaincus coupables du crime de lèscy> majesté , savoir : M. de Rohan pour les
i.t ?ROcÊs. 175
» conspirations, proditions ei ri csseins de » révolte où il est entré, pour la correspon- » dance qu'ail a eue et recherchée avec les » ëtranf][ers, et pour les propositions, offres » et sollicitations qu''il leur a faites contre » le roi et son Elat.
à Latréauniont (1), pour avoir tramé la- )) dite conspirations et desseins de révolte, » pour rintelligence qu''il a aussi recher- )> chée et entretenue avec les mêmes étran- )) gers ennemis, et pour sa rébellion a force » ouverte a Texécution des ordres du roi.
« Le chevalier Des Préaux, pour avoir eu » connaissance de ces conspirations, et pour )) s''étre employé a l exécution des desseins » de révolte.
» La marquise de Vilars , pour en avoir >j aussi eu connaissance , et recherché plu- » sieurs personnes pour les y engager.
» Et pour réparation de ces crimes , re- » quiert le procureur-général que M. de
(4) C'est à la mémoire de Latiéniimont que fut fait le procès, (lai)s la personne (le son curateur, Jean de la Bruyère, nommii par le tribunal.
176 i:atiiéau.mont.
» ROHAA, LE CHËVLIER DeS PrEAUX 6^ /« MAR' » QUISE DE ViLARS EUSSENT LA TETE TRASCHEE
» EN PLACE DE Grève, et que la mémoire de » Latreaumont fût à perpétuité condavi- » née,
3) Van-dejî-Enden être convaincu d''avoir » participe aux projets de conspiration de » M. de Kohan et Latreaumont, et à diverses » pratiques, négociations et intelligences » contre le roi et PEtat, et pour réparation » condamné h être pendu et étrangle.
» Tous les biens de M. de Rolian, cheva- » lier Des Préaux, la marquise de Vilars, » tenus en fief du roi , déclarés remis et re- >j tournés au domaine de la couronne , et w tous les autres biens , de quelque nature M qu''ils puissent être, et ceux de Van-den- » Enden confisqués au roi , à la réserve de » vingt mille livres employées en oeuvres )) pieuses.
» M. de Rohan , chevalier des Préaux et )) Nan-den-Enden préalablement appliqués n à la question Ordinaire et Extraordi- » naire pour avoir plus ample révélation
» de leurs complices, quanta mademoiselle » d''0*** de Villers pour être plus ample- » ment informé (1).
Telles furent les re'quisitions portées devant le tribunal par M. de la Reynie le 30 octobre 1674.
On voit dans ces conclusion, d'ailleurs absolument adoptées par les juntes qui prononcèrent les sentences, que les accusés ne sont convaincus que de desseins de révolte, et qu'il est reconnu que Latréaumonta^ei*^ tramé la conspiration.
Malgré son droit de grâce, Louis XIV se résolut donc à faire tomber ces quatre tètes sur Téchafaud. M. de Rohan, Auguste Des Préaux, madame de Vilars, furent condamnés à être décapités^ Van-den-Enden à être pendu, et les biens de tous les accusés confisqués et acquis au roi.
D'après un grand nombre de lettres de M. de Seignelay a M. de La Reynie, il est évident que Louis XIV avait une telle impatience de voir le procès jugé, c'est-'a-djrc
(J) Procès de Ilohaii , Bibliothèque Royale, nioiiusciit.
1 /8 LATnF.AL"?.10^T.
]\]. (.le Rohaii excculé, que deux courriers, chargées de lettres de M. do La Reynie , partaient chaque jour de Paris, pour donner au roi les plus petits détails sur la marche du jugenient.
Enfin , ce qui semLle une preuve aussi terrible (jue significative, de Pacharnement de Louis XIV contre ces malheureux , c''esl cette lettre de M. de Seignelay, écrite quatorze jours avant le Jugement du procès, et qui^ préjugeant la cond ami' ation des accusés^ s^occupe déjà des ordres à donner potR