CHAPITRE XXYI
lus hoc aniinis, morientis habebat.
Tant il exerçait d'empire sur son âme à l'heure même de la mort.
LucAiN, VIII, 636.
Le 12 septembre, lendemain de Parrestalion de M. de Rohan, les quatre gardesda-corps du roi, charges de s''emparer de la personne deLalréamnont, arrivèrentàPiouen à six heures du matin, sous le commandement de M. de Brissac, leur major, ayant couru la poste toute la nuit avce une extré-
me diligence, ils allèrent descendre de cheval chez M. Claude Pellot , premier pre'sident du parlement de Normandie , dont rhôtel se trouvait proche la place du vieux palais.
Les cavaliers qui devaient aider M. de Brissac dans son importante et dangereuse mission , étaient MM. de La Rose , de TEtang, de Bois-Brun et du Plessis, tous quatre hommes de résolution et d''inlrépidité; et pourtant, chose assez singulière, Tun d*'eux , M. de La Rose , était âgé de 74 ans.
Il avait plu toute la nuit, un épais et triste brouillard pesait encore sur les toits inclinés de cette ville noire et enfumée, aux rues étroites et surplombées de balcons de bois. Les rares bourgeois, par hasard dehors à mie heure aussi matinale, avaient vu avec un étonnement mêlé d'effroi, passer ces cinq cavaliers, si méconnaissables, qu''on distinguait à peine; sous la boue qui les couvrait , le splendide uniforme de la maison du roi , et si hâtés d''arriver, c[ue leurs chevaux fu-
1 42 LATRÉAUMOJNT.
manls cl blanc crdciime avaient les flancs
tous saignants.
]\J . de Brissac frappa violemment à la porte du premier président pour éveiller ses gens endormis; et bientôt introduit près de ce magistrat, le major lui exhiba Tordre du roi; M. Pellot s''habilla en toute hâte, et se disposa à conduire cet officier supérieur à la demeure de Latréaumont, alors loge' à riiotellerie des Uniques, proche le baillage.
— Veuillez, monsieur, — lui dit M. de Brissac, — faire mander la garde civicjue pour maintenir le populaire, et Pempècher d''cnvahir la maison, pendant que moi et mes gardes nous agirons.
— Je vais de plus, monsieur, si vous le trouvez bon, emmener mon suisse, un valet de chambre et un lacjuais, gens de confiance et décidés, qui nous seront utiles dans Tintérieur de la maison, car je prévois, monsieur le major, une vive résistance; je connais riiommc.
— Je le connais aussi, monsieur, — dit
M. de Brlssac. Puis se retournant vers ses compagnons de roule, il ajouta: — Chargez vos mousquetons, messieurs.
Les quatre gardes-du-corps chargèrent leurs armes, pendant quVui des gens de M. Pellot allait de la part de ce magistrat porter ses ordres aux capitaines des compagnies d\irquebusiers et d''archers qui composaient la milice nationale de Rouen, placée sous les ordres de Pautorité civile.
Les carabines chargées, M. de Brissac et M. Pellot se rendirent en toute hàle a Pauberge des Uniques^ qui ne se trouvait pas fort éloignée de Phôtel de la présidence.
Ils arrivèrent.
C'était une taverne d'assez médiocre apparence. M. Pellot heurta au nom du roi, et ces mots intimidèrent tellement Phôte cjui vint ouvrir, que lorsque M. de Brissac lui eut demandé où logeait un gentilhomme nommé Lalréaumont, c''est a peine si le maître des Uniques put lui répondre : — Au n" 3 sur la cour, monseigneur.
Les gardes-du-corps armèrent leurs mous-
144 LATRÉALMONT.
quêtons, M. de Brissac s'assura que son épe'e pouvait librement sortir du fourreau, tandis que M. Pellot, songeant qu''il allait courir un péril assez peu séant pour sa robe, sVffaça et laissa passer M. de Brissac le premier; dans ce cas, — la toge doit céder aux arines^ — pensait sans doute le magistrat, petit homme, \if, agile, pétulant; mais alors conservant toute la dignité voulue par la gravité de ses fonctions.
On arriva donc à un obscur et long corridor, sur lequel s'ouvraient plusieurs chambres ; la porte du n° 3 était \\ seconde en entrant, mais il n'y avait pas de clef à la serrure.
M. de Brissac fit signe à ses gens qui l'avaient suivi sur la pointe du pied, craignant que le bruit de leurs bottes fortes et éperonnées ne donnât l'éveil à Latréaumont, et le major frappa doucement à la porte.
Personne ne répondit.
Il frappa plus fort.
— Mort-Dieu! qui est Ta? quel est le ])elitre (|ui vient m'éveiller sitôt! — dit la
grosse voix de Latre'aiimont... puis il ajouta de son accent railleur : — Je n"'ouvrc qu'a l'aurore en personne! et si elle a la figure d'une jolie fille.
— Ami... ami, dit M. Pellot, en contrefaisant sa voix.
— Ami... je le crois pardieu bien... ami! qui oserait donc venir crier ennemilx la porte de Duhamel de Latreaumont! allons! — dit la voix avec un loug bâillement en s'adressent sans doute a un laquais couché dans une pièce voisine: — allons, eh! Lanfranc, Lanfranc! marmotte du diable! fais entrer cet ami que Morphée confonde.
Un instant après la porte s'ouvrit; alors entrant seul, et marchant droit au lit de Latreaumont, encore couche', baillant, soufflant et detirant ses membres énormes, M. de Brissac lui dit;
— Au nom du roi.,., je vous arrête,
— Tiens, triple-dieux! c'est Brissac! — s'écria le colonel, qui n'avait pas entendu le major, ou du moins le feignait.
nr. 10.
146 LATRF.AUMOKT.
— AlU nom du roi, jtî vous arrête! — répéta Brissac d'une voix plus haute.
Latrcaumont se mordit la lèvre inférieure si violemment, (p^elle saigna, plissa un instant ses noirs soureils, et puisée fut tout... jusqu'à la fin de cette scène tragique; son sangfroid habituel et son caractère indomptable et ironiqne ne se démentirent pas une minute.
— Comment, tu m'arrêtes, mon vieux camarade! ah ça, mille carabines, est-ce que je me sauve? Mais, entre nous, tu as la une vilaine mission! — et le colonel semblait chercher quelque chose des yeux.
— Que veux-tu, un soldat doit obéir, il faut que je t''emmène a Paris... voyons, ne fais pas le rodomont, j*ai la force en main., résigne-toi, et, cent diables! ce ne sera peutêtre qu''unc nuée d''orage.
— Comme lu dis, un ou deux éclairs, un
ou deux coups de tonnerre et puis tout
sera dit: ah ça, et sérieusement tu m''arrctcs? cVst pour cela que tu es levé de si matin P — ajouta le colonel en continuant de jeter autour de lui un regard inquiet.
— Sëi'ieusemeiit.... habille-toi, n''essaic
pas de te sauver, Phôte m''a dit qu''il n'y avait point d''issuc, et mes gens sont là......
dans le corridoi-.
— Ah! tes gens sont là.... dans le corridor? et le partisan jeta rapidement un coup d'oeil oblique sur une portière en tapisserie, masquant une cliambro voisine qui paraissait communiquer avec la sienne.
— Allons, voyons , ça ne m''amuse pas plus que toi, depèche-toi de t''habiller.
— Mille feuilles de vigne ! sois tranquille, j'ai de la pudeur, et je n'irai pas, mort- Dieux ! l'accompagner dans les rues de Rouen habille en père Adam... allons donc, puisqu'il le faut! — Et le colonel fit un mouvement pour sortir de son lit.
A cet instant un assez bruyant tumulte s'éleva dans Phôtellerie : M. de Brissac, craignant quelque invasion subite de la populace, alla vers la porte pour faire entrer ses gardes.
Profilant du moment, Latrcaumont saula de son lit, disparut derrière la tapisserie
lis LA iMALIlOX-r.
dont on a parle, eL on entendit aussitôt le craquement |de la batterie de deux pistolets qu'il arma.
A ce Diiiit sec et net, si familier à Vorcille d\m soldat, M. de Brissac retourna vivement la léte, et stupéfait de ne plus voir Latréaumont couché, courut à la tapisserie comme le colonel s''écriail: — Me voici, monsieur de Brissac, mais, mort-Dieu, vous ne me tenez plus!
M. de Brissac mit IVpée a la main et leva bravement le rideau... Là il vit Latréaumont à moitié nu, et tenant un pistolet de chaque main; ses traits pâles avaient toujours leur même expression d''audace et de raillerie.... Un rayon de clarté tombant d'un jour de souffrance fort élevé, jetait de rares mais vives lumières, vigoureusement tranchées par de fortes et larges ombres sur cette gigantesque figure, qui, dans toute la hardiesse de sa pose intrépide, se détachait, ainsi puissamment colorée à la Rembrandt sur le fond noir du cabinet.
M. de Brissac ne put résister à un mou-
LES U>il(^tES. 149
vemenl de surprise, peut-être même dVffroi , à Paspect de ce colosse qui se drcssiiii Ui comme un fanlôme, et dont les yeux gns et féroces semblaient luire dans Tobscuritc.
Vous êtes donc criminel! — s'ecriu
M. de Brissac, — que vous osez vous rebeller contre un ordre de Sa Majesté?
— Oui, mort-Dieu; je Pose A loi^
Brissac'..... — et le colonel lira
Mais M. de Brissac ayant prestement écarté le canon du pistolet avec son cpée , la balle alteionit M. de la Rose, un des quatre gardes-du-corps ce vieillard tomba
sur le coup en criant : —Jésus ! je suis mortl — et il mourut en effet.
Latréaumonl tira son autre coup de pistolet, qui n'atteignit personne, puis voulant forcer le passage gardé par les cavaliers, il saisit une table pour s'en servir comme de bouclier, mais a ce moment M. de Brissac ayant crié: — Tirez.... messieurs.... tirez! M. de Boisbrun ajusta Latrcaumont, e\ Un envoya une balle en pleine poilrine.
Le partisan porta vivement la main a son
coté; puis s''afïiiissant lourdement sur soimême, il se renversa en an ièi e avec la table qu'il tenait, 'en s''écriant: Merci, mon vieux Brissac, je meurs en soldat !
En voyant la chute de Latréaumont, les gardes et les gens de M. Pellot se précipitèrent sur lui, et en moins dHine minute il fut garrotte' et porté sur son lit. Il était évanoui : le sang sortait à gros bouillons de la plaie, qui se trouvait près du cœur. •
Ce même jour, à onze heures et demie du soir, Latréaumont, qui vivait encore, avait été transporté au vieux palais dans une cliambre de ce gothique édifice; chambre immense et sombre, dans laquelle on avait fait à la hâte quelques préparatifs.. Le colonel était couché dans un de ces vastes et anciens lits à colonnes torses et a draperies rouges; une lampe de cuivre, posée sur une table, projetait de grandes ombres, et éclairait à peine les acteurs de la scène qu'ion va lire.
Ces acteurs étaient M. de Brissac, M. Pellol, son greffier, et le B. P. Patrice, capu-
LES lM(^Li;S. 151
cin, qui avait e'td chargé : d''aljord do réconcilier Latrëaimiont avec le ciel ; puis , au moyen de la confession , d''en obtenir tous les renseignements possibles sur la rébellion de Normandie, dans le cas où Latréaumont se fût confessé; c'^était, il est vrai , nbuser indignement d^m secret religieux et sacré; mais on verra plus tard, par une lettre de jM. de La Reynie au P. Bourdaloue, que les gens du roi civils ou ecclésiastiques ne tenaient guère à ces misères. Quant au colonel, il trompa ces espérances en déclarant vite, pour se débarrasser des instances du P. Patrice, qu'il avait commis tous les crimes qu'un homme jjouvait commettre , et qu'on s'arrangeât la-dessus (1).
Les traits de Latréaumont étaient décomposés par rapproche de la mort; sa figure était livide, son nez pà!c et tiré, son large front inondé d^me sueur froide, landis que ses yeux toujours hardis, et qui brillaient do Tardent éclat de la fièvre, se renfonçaient déjîi profondément dans le creux de leur
(1) Noto (le CIcrniubaut. Mcmoircs de La Tare.
152 LAïRÉAUMONT.
\aslc orbite. Enfin, sa voix sourde et creuse semblait presque ëlouffëe; de temps à autre, une ëcume sanglante lui venait aux lèvres, et pourtant ce caractère indomptable avait jusf|ue-ra rc'sistè aux douleurs physiques et aux terreurs d\uie fin prochaine.
Profitant de plusieurs de ses évanouissements successifs, le P. Patrice avait donné au colonel les derniers sacrements, sans que ce dernier en eût la conscience. Mais depuis <{u''il était à lui, Lalre'aumont, avec une incroyable présence d''esprit, luttait d''opiniatrelé avec MM. de Brissac , Pellot et Iç P. Patrice, qui voulaient absolument le persuader de nommer ses complices, ce a quoi cet enraciné criminel répondait, comme le dit M. Pellot dans sa lettre (1), par des discours d'obstination, de fanfaronnerie et de vanité.
M. de Brissac était à sa droite, le R. P. Patrice a sa gauche, M. Pellot au pied du lit, et son greffier assis et prêta écrire les aveux de Latréaumont,
(1) A'oii- le procès.
— Mais enfin, — disait M. de Brissac, — homme tes complices, dis ce que tu sais.... C'est pour le service du roi.
— Je ne veux pas rendre service à ce royal danseur de ballets , — ^^pondit le colonel d^rne voix faible et entrecoupée , tandis que ses lèvres bleues et déjà glacées tâchaient encore de grimacer un sourire ironique.
— Mais, mon frère, — disait le capucin, — notre sainte religion vous peut absoudre d'une vie alissi détestable (|ue la vôtre, si elle vous voit touché d''un repentir sincère, et avouer du moins Pénormité de vos crimes.
— Mon frère capucin , je ne me repens que de n\ivoir pas réussi, — disait le colonel en tâchant de nasiller plaisamment,
— Mais réussi à quoi? Donnez au moins des détails! — reprit M. Pellot.
— A quoi ? mon digne pourvoyeur d'échafaud?
— Oui ! oui ! y quoi n'avez-vous pas réussi? — rc[)rit M. Pellot espérant que le
colonel allait enfin avouer quelque chose.
— A caresser Margoton , mille-dieux !
parce que j''étais trop timide.... — Et le colonel essuya ses lèvres, qa''une nouvelle bouffée sanglante venait de rougir.
— Mais savez-vous, misérable! — reprit M. Pellot irrité, en voulant essayer d''obtenir parla terreur ce qu''il n''avaitpu gagner par obsession ; — savez-vous que si vous vous obstinez dans votre silence coupable , c[ue si vous ne nommez pas vos complices, je vais vous faire appli(juer à la question?
Cette menace sembla faire quelque impression sur Latréaumont, qui, retournant sur Poreiller sa tète allourdie, répondit avec un air d''efFroi : — La question h moi , si je ne nomme pas mes complices? la question? quand je suis a moitié mort, mon bon monsieur Pellot ?
— Oui! oui! si vous ne confessez pas leurs noms on va vous y applicpicr. .. Et les brodequins et les chevalets sont Ta, — dit I\l. Pellot enchanté de r<>rtet qu''il pensait ])roduire sur le colonel.
— Avec des tenailles rougics au feu pour vous morceler les chairs vives^, et du plomb fondu pour vous couler dans les veines! — «ajouta le grcffif>r dVme voix aigre en se dressant au pied du lit, voulant sans doute rembrunir encore le tableau qui semblait faire réfléchir le colonel, au grand ëlonncment de M. de Brissac.
— Tous les tourments possibles , vous les subirez; car j*ai les ordres de vous applifjucr à la question ordinaire et extraordinaire, — ajouta M. Pellot.
— Ah! mon Dieu! la question ordinaire et extraordinaire... a moi! dans Tétat où je suis, mon bon monsieur Pellot? — dit le colonel en joignant les mains, a la stupéfaction croissante de Brissac, qui pensait que Latréaumont délirait.
— Oui! oui! toutes les rigueurs de la torture, si vous ne ])arlez*pas ! si vous ne nommez pas vos complices !
— Vh ! mon Dieu, mon |)ère! vous Tcntendcz, — dit le partisan en se retournant vers le capucin, — la question ordinaire et
extraordinaire, si je ne nomme pas mes complices !...,
— Mon fils, notre divin sauveur innocent sur la croix; a souffert bien davantage pour le salut des hommes,
— La question ordinaire et extraordinaire, mon bon monsieur Pellot ? — répétait le partisan d''une voix affaiblie, en se retournant cette fois vers le magistrat.
— ■ Oui! si vous ne parlez pas.
— Eh bien! alors, — dit le colonel en semblant se recueillir,. . — Brissac , tiens , ce que lu m'as dit à propos du service du roi me touche...
Brissac fit un mouvement de surprise et de joie.
— Mon père , ce que vous m''avez dit du repentir de notre divin Seigneur sur la croi)i, etc., etc., etc., me louche.
Autre explosion de stupéfaction du capucin.
— Mon bon monsieur Pellot, vos machines de fer, et surtout le plomb fondu dont a parlé le petit compagnon qui est là
LES l" MOU ES. K57
accroupi, et dont je ne vois que la perruque, m"'ont fait peur, et je vais parler: je dirai les noms de tous mes complices.
— Ah ! enfin ! — «"'écrièrent d'une \oix les quatre personnages, qui, se rapprochant, se pressèrent avidement autour
de Latreaumont — Mais , — ajouta ce
dernier d\ine voix de plus en plus affaiblie, — comme de parler me fatigue , donnezmoi du papier; je lâcherai d''écrire les noms moi-même, ce sera plus aulhenticjue.
On s''empressa d^apporter ce qu'il fallait pour cela , M. Pellot présenta le papier , M. de Biissac tint la plume, le greffier Pencrier et le P. Patrice approcha la lampe, qui jetait une teinte lugubre sur le groupe étrange qui entourait ce mourant, — un soldat, — un moine, — un juge.
Latreaumont prenant la plume de ses doigts roidis, s''appréta d''écrire... — Mais, ajouta-il , — ce que je fais là est bien infâme!... nommer ainsi mes complices en France et a Pétranger!
— Le ciel!
158 LATRÉAUMOM'.
— Le roi!
— La justice! — vous en font un devoir! — lui fut-ii dit par le moine, par le major cl par le juge.
— Allons donc, et que mon infamie retombe sur vous!
Et Latrëaumont écrivit pe'niblement trois lignes d\me écriture fort illisible par ellemême, mais rendue plus indéchiffrable encore par Tengourdissement mortel cjui enchaînait dëja sa main.
Les assistants tâchaient de lire à mesure , mais n'y pouvant parvenir ils se re'signèrent et attendirent.
Enfin, au bout de deux minutes, Latreau' mont, qui avait feint de relire son écrit, le donna a M. Brissac.
— Maintenant vous savez tout, le roi est sauvé et la France aussi!
Bien que fort étonné qu'ail y eut tant de noms et de révélations en si peu de lignes , Brissac prit le papier, et les quatre assislans allèrent rapidement vers une table pour y reposer la lampe et lire.
M. Pellot, par sa longue habitude de déchiffrer les hiéroglyphes judiciaires, se chargea de ce soin, et lut ou plutôt e'pcla difficilement ce qui suit , à la stupéfaction et à la fureur croissante de ses acolytes :
« Je ri' ai rien à vous dire^ ^^ j^ f^^ vous ai point dit que je fusse criminel; mais la peur qui ne ni a jamais surpris, ni vos menaces, no tireront rien (1).... »
Et tous trois se regardèrent, atte'rés de Pimpertubable audace de cet homme, qui, un pied dans la tombe, plaisantait encore.
En voyant de son lit leurs figures grotes-
quement surprises Latréaumont poussa
un éclat de rire sauvage et rauquc.
Tous revinrent près de son lit.
— 31isérablel dit M. Pellot.
— Attendez et écoutez , voici la fin! — dit le colonel... dont les yeux brillèrent un instant d^in éclat surnaturel , et qui , d\m geste impératif et absolu , commanda le silence, qui devint profond.
Et sans qu''aucun des spectateurs de cette
(1) \o\ï \cs fac-similé.
160 LATRÉAUMOINT.
terrible scène osât l'interrompre, dressant une dernière fois son torse énorme , il chanta, d'une voix entrecoupée par les approches de la mort, ce couplet d'une vieille chanson de la Fronde , qu'on se souvient d'avoir déjà entendu à l'hôtel des Muses a Amsterdam :
Evitant... une mort infâme, Il fouibaniême le bounenu...
Il foniba le diable... en ce point , Qu'il... croyait emporter... son âme ; Mais... l'affronteui'... n'en avait... point...
Puis il essaya un dernier éclat de rire
et épuisé , retomba pesamment sur son oreiller.
Latréaumont était mort.
A ce moment... minuit sonna à l'horloge de la tour du vieux palais.