‹ LauraChapitre 4 sur 9 · FOS · texte numérisé non relu

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ouvrit Père d’un retour à la foi par la raison.

» Passons : ce n’est point là ce que vous voudrez admettre. Je vous dirai seulement que vous ne persuaderez jamais à un esprit juste que Rousseau ait écrit sous l’empire de la démence. Non, Rousseau malade n’était pas plus fou que Napoléon n’était épileptique. Celui-ci a pu éprouver les violents phénomènes d’un mal inconnu, propre à son organisation exceptionnelle, sans que l’équilibre de ses facultés, un moment troublé, en ait été altéré. Chez Rousseau, un mal physique, que la science a beaucoup et vainement cherché à définir et à qualifier après coup, a parfois violemment ébranlé la raison sans la détruire. Dire que Rousseau était fou, quand même il serait prouvé qu’il est mort fou et par le suicide, c’est accréditer une erreur, je dirai plus, un mensonge qui tend à neutraliser l’influence de son génie. Il a eu des accès d’exaltation maladive, comme Napoléon a eu des crises de nerfs terribles. Chez celui-ci, ces crises, provoquées par les efforts d’une volonté immense aux prises avec des événements d’une fata-

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lité prodigieuse, n’ont peut-être pas été étrangères à son abdication, si tôt révoquée, et à ces hésitations dont l’esprit clérical de 1816 lui a fait de si monstrueux parjures; car, soit dit en passant, si l’illustre captif de l’île d’Elbe fut revenu incognito en France à cette époque, il s’y serait vu si salement vilipendé, qu’il eût peut-être pris, comme Rousseau, la société en horreur et l’humanité en dégoût. Qui sait si alors l’esprit le plus lucide et le plus puissant du siècle n’eût point été atteint et détérioré beaucoup plus que ne le fut celui de Jean- Jacques dans ses dernières années?

» Admettez donc que les plus grands hommes sont généralement voués à la plus terrible destinée, et qu’il n’y a point à s’étonner si la raison de plusieurs y a succombé entièrement : le Tasse, Pascal, et tant d’autres ont réjoui le vulgaire du spectacle de leurs jours de démence, car le vulgaire aime à voir tomber les riches dans la misère, les rois dans l’exil et les grands esprits dans le désespoir. C’est par là qu’il se console de n’êtrç ni intelligent ni puissant, et tout échafaud dressé

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pour le crime ou pour la vertu trouve une foule qui applaudit le bourreau et insulte la victime. Pour moi, il m’importe peu que Rousseau ail exagéré la persécution dont il fut l’objet. Cette persécution exista, puisqu’elle existe encore, et qu’elle se’ ravive, chose bien significative à mes yeux, dans les temps de réaction et d’hypocrisie.

— Alors, vous excusez et pardonnez tout, même ce qu’il nous a appris des choses qui se sont passées ici, aux Char mettes?

— Je vous demanderai d’abord si les Confessions, qui n’ont été publiées qu’après la mort de Rousseau, et qui, par conséquent, ne sont pas la cause du scandale provoqué autour de lui de son vivant, comme vous le disiez tout à l’heure, étaient un livre terminé, entièrement revu et corrigé, enfin prêt à paraître tel qu’il a paru. Vous dites oui? Moi, je crois que, si Rousseau eût vécu quelques jours de plus çt qu’une éclaircie de soleil se fût faite dans son âme irritée, il eût sans doute retranché de ses Mémoires des détails inutiles,

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des plaintes injustes, des reproches exagérés; mais admettons que je me trompe, et qu’il ait cru à Futilité de cette publication sans retouche, montrez-moi dans la bibliothèque de l’esprit humain une œuvre de quelque importance qui ne révèle pas les infirmités, les déviations, les entraînements, les erreurs de bonne ou de mauvaise foi des plus beaux génies. Si, comme je le crois, vous êtes un catholique réellement orthodoxe, vous en trouveriez à chaque pas dans les pères de l’Église. Et ne discutez-vous pas encore l’orthodoxie de plusieurs d’entre eux? Dans les textes les plus sacrés, n’êtes-vous pas forcé d’interpréter pour admettre? Vos plus grands saints n'ont-ils pas été les plus grands pécheurs avant d’être touchés par îa grâce? Et croyez-vous les insulter quand vous proclamez les vices et les crimes dont leur conversion les a rachetés à vos yeux?

» Permettez-nous donc d’avoir aussi nos saints, nos martyrs, hommes et pécheurs comme les vôtres, et, comme les vôtres, rachetés par la grâce

divine, qui agit en eux de concert avec leur propre

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virtualité pour les éclairer, les purifier par conséquent : la lumière purifie! Que m’importe que Rousseau se soit trompé en plaçant son idéal dans la vie érémitique? Vos Pères du désert ne traitaient pas mieux la vie sociale. Vous lûi reprochez d’avoir raconté certains faits avec cynisme? Vous dites que son imagination dépravée s’est' complu à ces tableaux révoltants? Je vous dis et je vous jure que non, moi, et T horrible scène de l’hospice de Turin, où les prêtres lui surent si mauvais gré de son indignation, est une sanglante révélation de faits immondes dont il a eu le devoir de retracer la laideur, parce que ces prêtres les excusaient et les toléraient en souriant.

— Je vous accorde que les plus grands pécheurs peuvent devenir les plus grands saints; mais les fautes des mauvais chrétiens ne rachètent point celles des mauvais philosophes, et ceux-ci peuvent être de grands pécheurs sans devenir saints, à quelque degré que ce soit.

— Les fautes des mauvais chrétiens, c’est-à-dire les vices de l’hypocrisie, sont sans excuse et vous

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ne pouvez pas les faire marcher de pair avec les emportements de franchise du philosophe calomnié et persécuté. Les premiers font le mal sous le manteau de la vertu; on croit en eux, on les respecte, le peuple baise leurs sandales, les femmes leur confient leurs plus intimes pensées. Leur vie est en secret une jouissance raffinée, en public un triomphe de tous les instants. Pourtant ces gens insultent et condamnent. Du haut de la chaire, ils tonnent contre les idées et les personnes, ils excommunient avec les plus hideuses formules de la malédiction, ils dévouent les âmes à l’enfer, car leur vengeance ne t/arrête pas au seuil de la vie : il faut l’éternité pour l’assouvir. Les tortures de l’inquisition n’étaient rien, il fallait bien inventer celles de l’enfer; la clémence de Dieu ne se pouvait souffrir.

» Voilà les mauvais chrétiens : ils sont faciles à qualifier; mais vous ne pouvez appeler mauvais philosophe l’homme qui, cité à toute heure de sa vie au tribunal de l’opinion publique, défend sa vie et la confesse publiquement pour obtenir une

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sentence équitable, pas plus que vous ne pouvez refuser à celui qui comparaît devait les tribunaux le droit de défendre son innocence. Rousseau n'était-il pas condamné et banni pour avoir écrit YÉmile? N’était-il pas également repoussé par les protestants, et forcé d’errer et de fuir comme un coupable? Avait-il rêvé cette persécution exercée contre lui par une monarchie et une république, cet anathème lancé par les deux Églises? Et quand il se retranchait contre l’intolérance dans une humble solitude, cherchant un village, une chaumière, l’oubli et le repos, les véritables mauvais philosophes, les Grimm et consorts, ne publiaientils pas contre lui des attaques plus perfides encore que celles de la gent dévote de Suisse et de France? Quel est donc ce parti pris de nier la conspiration contre R.ousseau? Est-ce que les preuves n’existent pas? Est-ce que pour lui seul l’histoire ne prouve rien? Est-ce que lui seul, entre tous les hommes, était privé du droit de se disculper et de se faire connaître? Sa gloire a tellement obscurci les petites réputations de son temps, que l'on connaît

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beaucoup plus aujourd’hui sa défense que leurs attaques, et voilà pourquoi de bons esprits comme le vôtre se persuadent que les Confessions sont unacte de vanité personnelle en réponse à des insultes imaginaires.

» Eh bien, voilà ce que peuvent nier formellement, et les preuves en main, ceux qui ont pris la peine d’étudier la vie de Rousseau et celle de ses contemporains. S’il a raconté les fautes de madame de WarenSj c’est qu’on l’accusait d’ingratitude envers elle, et que les uns en faisaient une sainte victime délaissée, les autres une prostituée hypocrite. Il est certain que, sans les Confessions , elle serait fort oubliée et peut-être inconnue aujourd’hui; mais les vivants ne se rendent pas un compte exact des chances que courront leur mémoire et celle de leurs amis ou ennemis dans l’avenir. Rousseau a dû se dire : « Ma bienfaitrice sera méconnue à cause de moi, comme je suis calomnié à cause d’elle. Je dirai donc ce qui a été, ce qu’elle fut, ce que j’étais. Je dirai tout. Cette femme avait mille grandes qualités pour racheter

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un seul vice; elle gagnera à mon récit tout ce que mon silence lui ferait perdre.» Et ce vice même qu’il avoue, il l’atténue avec une puissance d’analyse et une recherche d’examen vraiment admirables. Il montre qu’elle n’était réellement pas vicieuse, mais plutôt folle de sang-froid, égarée par un sophisme fort répandu à cette époque, sophisme funeste qui avait détruit en elle, comme chez tant d’autres plus haut placées, le sens moral de l’amour. Claude Anet est devenu si vague dans les souvenirs de la localité, que quelques personnes ont révoqué en doute son existence. Rousseau ne pouvait prévoir que leur vie des Charmettes s’effacerait ainsi. On avait trahi tous les secrets qu’il avait confiés. I! dut penser que celui-là deviendrait la risée de ses ennemis, il le dévoila, mais en quels termes pénétrés d’affection et pénétrants de vérité ! Comme il nous a fait aimer et respecter cette humble figure du serviteur devenu le maître de la maison par la force de son intelligence et la dignité de son caractère! Certes dans cette étrange association il y avait trois coupables; mais, comme on voit bien qu’il

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n’y avait qu’un corrupteur entre deux hommes chastes et sincères, et que ce corrupteur, c’était le fatal sophisme de madame *de Warenst Et comme la véritable affection de ces deux hommes l’un pour l’autre est un hommage rendu à madame de Warens elle-même, à ce qu’il y avaiten elle de vertus viriles, puisque son impudeur ne la leur rendait ni moins chère ni moins respectable 1 Ceci, d’ailleurs se passait à l’époque la plus corrompue qui fut jamais. Quelle délicatesse de sentiments chez Rousseau, et quelle saine appréciation de l’amour vrai dans le récit de cette honte et de cette douleur de sa jeunesse! Gomme ses larmes éperdues et l’austère silence de Claude Anet protestent contre la contagion du siècle dont madame de Warens était la proie !

» Tenez, nous appartenons à une époque dont les mœurs sont encore pires peut-être, mais dont les principes sont meilleurs : eh bien, je vous réponds qu’au nombre des leçons qui ont aidé les hommes de bien à surnager sur l’abîme (lu mal depuis cinquante ans, le récit de Jean-Jacques est

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une des plus saisissantes, tant il est vrai que Jean- Jacques, à travers les plus tristes réalités de sa vie, est toujours l’apôtre le plus sincère et le plus éloquent de l’idéal.

— Vous plaidez avec chaleur, et vous m’obligez à vous céder sans être convaincu, parce que je ne veux pas plus que vous transporter notre discussion sur le terrain d’une controverse religieuse; mais il est des principes qui deviennent généraux et absolus à force d’être au-dessus de toute discussion, les devoirs de la paternité par exemple. Je suis curieux, je l’avoue, de voir comment votre philosophie disculpera M. Rousseau sur ce point.

— Non, monsieur, répondis-je, je ne l’essayerai pas, et nulle douleur ne m’est plus sensible que cette tache dans la vie d’un maître que je chéris. Il n’y aurait qu’un moyen de justifier R.ousseau, ce serait de nier le fait, et qui sait si ce sera toujours impossible? Le temps amène bien des révélations, et la conspiration encore si agissante et si puissante contre lui me défend de le condamner sur ce fait terrible, tant qu’elle subsistera. Qui sait s’il

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n’existe pas quelque part des preuves que l’on ne veut pas ou que l’on n’ose pas produire, parce qu’elles excuseraient jusqu’à un certain point sa conduite?

— - J’avoue que je ne comprends pas votre espérance.

— - Eh bien, supposez que ces enfants mis à l’hôpital ne fussent pas les enfants de Rousseau, ou que du moins il eût de fortes raisons pour douter de la fidélité de Thérèse ! Thérèse, telle qu’il nous la dépeint, était une bonne créature, mais d’une faiblesse d’esprit et de caractère qui paralysait à toute heure sa conscience et son dévouement. Elle le laissait dépouiller par madame Levasseur, elle s’ennuyait avec lui, elle ne le comprenait pas, elle entretenait par sa mère des relations avec ses ennemis. Voilà ce que R.ousseau avoue, moins avec l’intention de s’en plaindre qu’avec celle d’atténuer ses torts et de la réhabiliter. Il fait évidemment pour elle ce qu’il a fait pour madame d? Warens; mais tous les contemporains ont parlé bien autrement de Thérèse. Ils disent qu’elle a été i'instru-

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ment de son malheur, quelle Fa brouillé avec tous ses amis, qu’elle aimait le vin, qu’elle avait de trèsmauvaises mœurs, enfin que Rousseau s’est tué parce qu’il l’avait surprise avec un laquais. 11 m’en coûte de les croire. Rousseau a un si grand art pour faire aimer ceux qu’il défend, que je m’habituerais volontiers à voir son ange gardien dans cette garde-malade fidèle et dévouée qu’il nous montre partageant sa misère, sa vie errante et ses douleurs; mais, en ne prenant que la moitié dulblâmeet de l’éloge dont elle est l’objet, je ne vois rien d’impossible à ce qu’une personne si ennuyée, si peu intelligente, si mal conseillée, d’un caractère si faible et si peu digne à beaucoup d’égards, ait eu les mœurs de madame de Warens.

C’est de l’avilissement où se jetait cette dernière

qu’il faut s’étonner'; quant à Thérèse, rien ne paraîtrait moins surprenant. Rousseau ne fut pas son premier amour : qui pourrait affirmer qu’il fut le dernier?

— Et vous croyez que Rousseau, qui dévoilait si hardiment les turpitudes des autres pour atténuer

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ou pour faire accepter les siennes propres, aurait subi la réprobation générale plutôt que d’accuser Thérèse?

— Oui, je le crois. Deux motifs puissants pouvaient le condamner au silence. D’abord le besoin extrême que, vieux, infirme, pauvre et abandonné, il avait des soins et de la compagnie de cette femme enfin rivée à son existence après tant de petites lâchetés commises pour 4e délaisser ou le dominer entièrement...

— Permettez -moi de vous interrompre pour vous dire que ce motif du silence de Jean-Jacques serait une plus grande lâcheté que toutes celles de Thérèse. Les motifs qu’il donne à son crime sont infâmes dans la bouche d’un homme qui proclame l’amour et le culte de la vertu. Quoi! les mauvais conseils et les mauvais propos d’une table d’hôte? l’impunité du libertinage? l’exemple des méchants esprits qu’il avait le tort de fréquenter? Pouvez-vous accepter de pareilles excuses? Et tous ces raisonnements tirés de l’égoïsme ou de la couardise morale, de la crainte de manquer de pain pour nour-

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rir ses enfants, ou de caractère pour les diriger, pensez-vous qu’il y ait là de quoi autoriser l’horrible exemple qu’il ne craint pas de donner à tous les hommes qui manquent de fortune ou d’énergie? Il y aurait alors quelque chose de plus simple à faire, ce serait de tuer, comme font les Chinois, tous les enfants contrefaits ou qu’on n’a pas le moyen de nourrir, sous prétexte que la vie du pauvre et de l’infirme est malheureuse, et que la mort est un grand bien pour ceux qui entrent dans la vie sans vigueur, sans protection et sans patrimoine.

— - A votre tour, monsieur, vous plaidez avec chaleur, et moi, je ne fais pas de réserves en vous donnant raison. Si Rousseau n’a pas cru être le père des enfants de Thérèse, il a été presque aussi coupable de ne pas le dire qu’il l’eût été en les abandonnant sans cette excuse. Il devait à sa réputation, qui intéresse au plus haut point la cause de la philosophie et par conséquent celle du genre humain, de se disculper complètement, dût Thérèse l’abandonner mourant à toutes les horreurs

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de la solitude. Nous arrivons donc, par un chemin imprévu, à nous entendre, vous et moi, sur le devoir qui était imposé à Rousseau de plaider sa cause à tout prix; car vous sembîez reconnaître qu’un si grand talent et une gloire si haute ne devaient pas se laisser flétrir, et nous voici d’accord sur la légitimité, l’autorité et même l’utilité de ses Confessions.

— J’ai raisonné à votre point de vue; mais que devient, je vous prie, l'autorité des Confessions , si le plus grand crime reproché à votre philosophe s’y trouve faussement avoué par lui?

— Je vous répondrai que la justice civile et religieuse de vos pères arrachait beaucoup de faux aveux par la torture, et que la vie de Rousseau fut une torture morale sans exemple; mais je répondrai encore mieux en invoquant un autre motif de son silence, et ce second motif, vous ne m’avez pas encore permis de l’énoncer.

— Je vous écoute avec attention,

— Eh bien, ce motif que je serais très-porté à admettre et que je préférerais infiniment, c’est la

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générosité de Rousseau. Ce mot vous fait sourire, parce que vous persistez à voir en lui le type de la susceptibilité, de la rancune et de la misanthropie. Je vous répondrai que le caractère de Rousseau est très-compliqué, agité sans cesse par les orages intérieurs et toujours porté aux réactions extrêmes. Chaque page de ses Confessions le prouve, et, bien qu’arrangé et médité, ce livre porte la vive empreinte des entraînements de son cœur et de sa pensée. Il s’y explique lui-même avec soin; il s’y révèle malgré lui beaucoup plus. A tout instant on le voit se sacrifier pour les autres et céder à des enthousiasmes chevaleresques qui donnent des armes contre lui. Je vous ên citerais bien des exemples; mais cette discussion a été assez longue, et je ne veux plus qu’invoquer votre bonne foi et vous inviter à juger sans prévention les côtés saillants de son malheureux caractère. Ces côtés sont justement les deux tendances les plus opposées : 1 irritabilité soupçonneuse sans trêve et la mansuétude inépuisable.

» Pour ne parler que de Thérèse, toute la vie de

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Rousseau est en même temps une méfiance d’elle* (trop fondée peut-être!) et une affection réelle avec tous les attendrissements- delà reconnaissance. Si tous les ennemis de Jean-Jacques fussent revenus à lui tant soit peu, je ne doute pas que, poussant l’oubli et le pardon jusqu’à l’excès, ce brutal, si sensible à la moindre marque de sollicitude ou de repentir, n’eût parlé d’eux avec enthousiasme. Il les eût fardés avec une bonne foi sans égale, comme il l’a fait pour Sophie, coquette ou infidèle, imprudente à coup sûr, et lui infligeant de cruelles souffrances ou la nécessité de se laisser accuser pour ne pas la trahir. Il ne lui reproche pourtant rien; loin de là, il persiste à en faire un ange. Combien peu d’hommes, raillés et blâmés comme il le fut à cause d’elle dans ce monde des beaux esprits qui était tout dans ce temps-là, fussent restés fidèles et discrets!

» Dans cette mansuétude de Rousseau est tout le fond de son âme, tout ce qu’elle avait de sain e( de vraiment grand, même dans le désespoir. Ce! désespoir a dû être plus profond encore quand il

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s’est vu accusé d’être un père dénaturé; mais, pour se laver du reproche, il eût fallu dévouer Thérèse au mépris public, et Rousseau s’est sacrifié. Le terrible courage qu’il avait eu jusque-là pour tout dire l’a abandonné. Sa liaison avec elle était devenue plus sérieuse avec le temps; beaucoup de soins rendus et de malheurs partagés la lui avaient rendue chère, respectable jusqu’à un certain point. Peut-être aussi, croyant l’avoir purifiée par ses enseignements et le partage de ses épreuves, frémissait-il à l’idée de s’être trompé autrefois sur son compte. Peut-être en était-il venu à se dire : « Ces enfants que j’ai méconnus étaient les miens î » De là des remords et des regrets qu’il avoue. Et s’il est vrai, comme on l’a affirmé, qu’il se soit donné la mort et que son suicide ait eu pour cause une dernière infidélité de Thérèse, il y a quelque chose de grand encore dans l’égarement de sa funeste résolution. Il voit que toute sa vie de pardon ou de réparation envers cette femme a été une illusion déplorable, qu’il ne lui est plus possible de vivre avec elle sans la mépriser, qu’il lui a

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en vain sacrifié son repos et son honneur, qu’il va emporter dans la tombe une tache ineffaçable... Il embrasse Thérèse et meurt sans se rétracter. Voilà Rousseau tel que je le conçois...

— Tel que vous l’arrangez...

— Et tel que nul ne peut me prouver pourtant qu’il n’ait pas été.

— En résumé, vous le laissez blanc comme neige à l’idolâtrie de la postérité.

— Non, monsieur, je n’approuve entièrement Rousseau dans aucun de ces partis extrêmes qui le caractérisent. Je crois qu’il s’est suicidé toute sa vie pour céder au besoin que son cœur éprouvait de réparer les erreurs de son imagination ou les emportements de son caractère.

» Je crois qu’il n’a jamais su ni aimer ni haïr, parce qu’il a trop vivement subi le ressentiment et la tendresse, le soupçon et la confiance. Il a combattu la fatalité de son organisation sans pouvoir la vaincre. Je crois qu’il a manqué de force physique et de courage moral au bout de la lutte, et que

l’infortuné, après avoir trop passionnément défendu

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sa cause, l'a trop abandonnée. Ce qui a pu lui donner le change à sa dernière heure, c’est qu’il s’est senti emporté par cette fièvre qui lui faisait chercher le sublime. Pardonner trop et s’immoler follement, tout a été là pour lui en ce moment suprême.

» Je trouve donc à reprendre à sa vie et à sa mort, à ses ouvrages et à son caractère. On ne lui a pas reproché sans raison le paradoxe à certains égards et l’orgueil exigeant en certaines occasions. Pmusseau appartient à la critique et sera toujours le digne objet de son examen sévère et impartial. Il nous appartient, à tous tant que nous sommes, de l’interroger et de le discuter ; mais je crois que certains incidents de cette vie privée, dont on^a fait tant de bruit et qui l’ont tant préoccupé luimême, devraient être voilés jusqu’à nouvel ordre. Les temps ne sont pas accomplis, Rousseau n’est pas jugé. Il est trop près de nous, son souvenir est encore trop lié à nos propres orages pour que nous puissions équitablement l’absoudre sans réserve ou le condamner sans appel. Il y a bien d’autres

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morts illustres dont le procès n’est pas jugé et ne le sera peut-être jamais, entre autres Jean-Baptiste Rousseau , contemporain de Jean- Jacques , qui mourut en protestant au nom du Christ contre la calomnie.

» La postérité se fait juste comme Dieu dans les âmes justes, c’est-à-dire quelle efface ce qui l’empêcherait de pardonner. Si Dieu absout le mal en connaissance de cause, que doit faire l’homme quand il ne peut lever le voile de la vérité? Il doit rejeter comme nul tout ce qui n’est pas prouvé, si l’œuvre laissée par l’accusé est bonne et belle, et témoigne de la pureté de ses intentions. Voilà, du reste, ce que fait l’histoire à mesure qu’elle regarde plus loin en arrière. Elle absout l’homme qui a pu blesser ses contemporains, en faveur du bienfait dont son œuvre a doté l’avenir...

Je n’ai point persuadé M.***, et je n’avais pas un instant espéré que je le persuaderais. Rousseau n’est pas une gloire littéraire seulement, mais sa philosophie n’est pas non plus une doctrine particulière. Elle ne constitue pas un ensemble

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et un accord de notions sociales et religieuses dont on puisse se dire aujourd'hui l’apôtre et le vulgarisateur.

Ce qui caractérise Rousseau, c’est d’être un esprit, non pas l’esprit d’un siècle, mais l’esprit qui répond à certaines aspirations d’une série de siècles, et, pour ceux qui repoussent et condamnent ces aspirations, Rousseau n’existe pas. Il n’est à leurs yeux qu’un brillant écrivain, un cerveau rebelle à la coutume, un critique hautain, un misanthrope, un poète et un artiste. ïl y a certainement de tout cela en lui, mais il y a encore autre chose qui fait concourir à un but immense toutes les forces et toutes les faiblesses de l’homme. Il y a un idéal d’indépendance et de sincérité religieuse et humaine qui attaque et secoue profondément le vieux édifice du droit divin. Au milieu de cette phalange d’esprits si variés et si spontanés qui ébranle le xvme siècle, ce n’est pas par l’instrument d’un dogmatisme bien puissant que Rousseau travaille. Ce dogmatisme, qui aura son jour d’essai durant la grande

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crise révolutionnaire, se traduira précisément sous des formes d’épuration violentes que l’âme sensible de Rousseau eût répudiées avec horreur. S’il eût vécu jusqu’à cette crise, il eût péri sur l’échafaud en protestant contre cette application de ses principes ; mais ce que Rousseau eût gardé jusque sur l’échafaud et ce qu’il nous laisse pour toujours, c’est la haine de l’intolérance et de 1 hyprocrisie.

Voilà pourquoi l’intolérance poursuit et insulte Rousseau tout autant que Voltaire; voilà pourquoi Voltaire et Rousseau, si différents l’un de l’autre, nous sont également sacrés. On peut même dire qu’ils nous sont également chers, en ce sens que l’œuvre de chacun d’eux répond aux diverses tendances de nos organisations, et que l’émotion de l’un corrige admirablement ce que le bon sens de l’autre pourrait avoir de trop amer ou de trop léger.

Quant à M.**\ mon contradicteur, il n’est point un hypocrite; mais sa foi l’oblige à voir dans

les philosophes du dernier siècle des ennemis

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de l’ordre, des torches d’incendie, des suppôts de Satan.

Je suis retourné aux Gharmettes avec un arni plus bienveillant; c’était pour nous un plaisir tout naïf de passer la matinée dans ces chambres et dans ce jardin si pauvres. Nous y étions comme ces enfants du peuple qui aiment à s’asseoir sur les fauteuils des princes et à promener leurs doigts sur la dorure des lambris. Nous étions contents de ne rien dire de Jean- Jacques et de nous intéresser à tous lès détails de l’habitation, à toute la physionomie du pays environnant. C’était vivre un moment de la vie dont il avait vécu et boire à cette source de poésie que la nature tient toujours pleine et limpide pour qui la cherche sans désir impie de la troubler en y jetant des pierres.

Gomme nous revenions à Chambéry, mon compagnon de voyage, qui avait entendu la fin de ma conversation de la veille avec M.**% me demanda si je pensais v raiment que Rousseau ne fût pas le père des enfants de Thérèse. Je lui répondis- que

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je ne pensais rien à cet égard, puisque je manquais absolument de certitude.

— Mais enfin, reprit- il, où avez-vous pris cette idée qui a été un de vos moyens de défense ? Comment n’est- elle venue sérieusement à aucun de ceux qui ont été les contemporains du philosophe ?

— Elle leur est venue très-sérieusement, et c’est parce que je la leur ai entendu exprimer que je l’ai eue souvent sans oser m’y arrêter. Mon grandpère était ce Dupin de Francueil dont Rousseau fut longtemps l’ami. Plus tard, Rousseau méconnut son affection et ne revint à lui que de loin en loin. C’est Thérèse qui amena la méfiance, afin d’empêcher certaines explications. Elle était venue souvent demander des secours à M. Dupin pour le philosophe. M. Dupin n’avait jamais refusé, jamais hésité; mais ces secours, Thérèse en disposait pour elle-même ou pour son indigne famille. Rousseau ne les eût point acceptés. Mon grandpère s’en doutait bien, mais il était riche, et il aimait mieux être dupe que de risquer de ne pas

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secourir son ami. Je n’ai pas connu mon grandpère; mais j’ai su par ma grand’mère ce qu’i pensait de Thérèse, et vingt fois j’ai entendu madame Dupin dire à ceux qui accusaient Rousseau devant elle d’être un père dénaturé : « Oh ! pour cela, nous n’en savons rien, et Rousseau n’en savait rien lui-même. » Une fois, elle dit en haussant les épaules : « Est-ce que Rousseau pouvait avoir des enfants? »

Rousseau aimait les enfants, cela est certain, et je crois qu’il eût aimé les siens. Je crois aussi que Thérèse, qui avait tant d’empire sur lui, ne les lui eût pas laissé abandonner, si elle n’eût craint des explications périlleuses. Je dis : je crois, mais je ne saurais affirmer, parce que le sophisme était parfois chez Rousseau la conscience même. Il se prouvait des vérités très-contestables, et il se mettait à les pratiquer avec une sincérité complète. Il a donc pu se persuader qu’il faisait son devoir envers ses enfants en ne se chargeant pas de leur sort. Il avait été conduit à cette cruauté de raisonnement par le peu d’aptitude qu’il avait recon-

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nue en lui pour l’éducation pratique. Enfin le mieux à dire est peut-être ceci : que Rousseau, à l’époque où il fut père, n’était pas encore le grand Rousseau qu’il fut plus tard. Il n’aima la vertu qu’en la sentant déborder et apparaître comme la véritable forme de son génie austère. Qui la lui eût apprise auparavant ? Ce n’est pas madame de Warens, elle qui vivait en dehors de toute pratique. Ce n’est pas la vie errante, les amours de rencontre, la société des beaux esprits, l’exemple du grand monde, si bien suivi par les bourgeois du temps. Rousseau, homme fait, portait en lui l’amour du bien, l’enthousiasme du beau, et il n’en savait rien encore. L’absence d’éducation morale avait prolongé l’enfance de son esprit au delà du terme ordinaire, et l’on peut même dire que son caractère eut toujours les illusions, les exagérations , les spontanéités capricieuses de fenfance. Il fut à l’égard de la philosophie comme nous sommes tous à legard de telle ou telle étude particulière dont nous découvrons tard l’importance, le charme et la profondeur. La

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philosophie régnante, au moment où il fut initié, n’était, point moraliste. Elle sautait d’emblée pardessus les vrais devoirs en haine des entraves injustes. Rousseau, plus logicien et plus idéaliste que les autres, comprit alors que la liberté n’était pas tout, et que la philosophie devait être une vertu, une religion, une loi sociale. Qu’il se soit trompé souvent dans ses déductions, il importe peu aujourd’hui. “Son socialisme n’est pas plus coupable des excès révolutionnaires que la doctrine évangélique n’est coupable de la Saint-Barthélemy. Son but est immense, son vouloir est sublime, sa sincérité est frappante.

Finissons -en donc avec les reproches qui peuvent s’attacher à sa vie et qui m’ont souvent navré et paralysé moi-même dans mon culte pour sa mémoire. Je n’ai jamais cédé intérieurement à ces répulsions qu’il m’inspirait sans éprouver aussitôt un remords de ma faiblesse. 11 faut avoir la force d’aimer les grands hommes avec leurs taches et leurs ombres. Voilà pourquoi je n’ai jamais insisté et n’insiste pas encore sur les faits

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douteux qui pourraient jusqu’à un certain point innocenter Rousseau de sa principale faute. Je lui dois de l’accepter avec cette faute. Il m’a fait tant de bien, il m’a ouvert tant d’horizons, il m’a créé tant de nobles jouissances, il m’a si bien détaché des sottes distinctions sociales et des mille choses vaines à la possession desquelles j’ai tant vu autour de moi sacrifier le vrai bonheur et la vraie dignité, que je ne me reconnais pas le droit de lui demander compte de ses erreurs. Depuis quand l’obligé a-t-il bonne grâce à faire comparaître son bienfaiteur sur la sellette de l’accusé?

Enfin Rousseau a été le plus malheureux des hommes, et sa mémoire est encore une des plus discutées et des plus outragées qu’il y ait. La pitié qu’il inspire dui survit, on le sent persécuté encore ; dès lors, on a besoin de le défendre, de l’aimer comme s’il était là, et de s’imaginer qu’on le console, comme s’il pouvait vous entendre et guérir de sa douleur.

Ne sait-on pas, d’ailleurs, que madame d’Hou-

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detot, qui eut pendant une année au moins la confiance entière de Jean-Jacques, affirmait qu’il ne se croyait pas le père des enfants de Thérèse ? On sait aussi qu’il autorisa madame de Luxembourg à faire faire des recherches pour retrouver un 'de ces enfants ? Pourquoi un seul ? Rousseau n’aurait donc eu d’entrailles que pour celui-là? En tout cas, même en faveur de celui-là, il n’y eut pas certitude, car ces recherches furent à, peine commencées par Laroche, valet de chambre de la maréchale, qu’elles devinrent pour Rousseau un tourment grave, un véritable sujet d’effroi. « Si l’on m’eût, dit-il, présenté quelque enfant pour le mien, le doute, si ce l’était bien en effet, si on ne lui en substituait point un autre, m’eût resserré le cœur par l’incertitude. »

Rousseau était soupçonneux, et cette méfiance à l’endroit de l’enfant qu’on lui eût présenté pouvait bien être de deux sortes. Malgré les aveux de son repentir, il y a une certaine cause du moment qu’il signale, mais qu’il ne veut pas dire, et cette réticence est bien frappante. Il faut relire sur tout

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cela l’opinion de M. de Rarruel, qui ne craint pas d'affirmer ce que nous indiquons.

On insistera, je le sais, sur les propres aveux do Rousseau, sur ses remords très-explicites et trèséloquemment exprimés. Rousseau est souvent déclamatoire, je ne le nie pas; mais il l’est naïvement ou avec travail. Je ne le trouve pas un instant naïf dans les regrets qu’il exprime d’avoir méconnu ses devoirs de père, pas plus qui! n’est véritablement sincère dans ses essais de justification; il y a là comme un effort, autant pour se repentir que pour se justifier. La nature parle cependant à son cœur au commencement de Y Émile; mais ce cri de douleur peut parfaitement se traduire ainsi : « Que n’ai-je eu des enfants à aimer avec certitude ! »

Admettons pourtant qu’il ait eu des remords bien réels ; il y en a de deux sortes : ceux que laisse une faute sciemment commise, et ceux que fait naître après coup une faute involontaire. Ceux de Rousseau n’étaient peut-être pas même de la seconde catégorie. S’il croyait à la faute involon-

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taire, c’était peut-être seulement par accès, les jours où, lisant ses Confessions à Thérèse, il subissait son empire, s’effrayait de ses reproches, revenait sur ses propres souvenirs, s’alarmait dans sa propre conscience et se chargeait luimême dans la crainte de déplaire ou de s’être trompé.

Cette vulgaire histoire ne se retrouve-t-elle pas dans tous les ménages plus ou moins légitimes? Nous connaissons un vieillard dont elle fait le tourment. Il a renvoyé sa Thérèse le jour où elle est devenue mère. Peu de jours après, la Thérèse a su lui persuader qu’il était le père de Tentant. Ce n’est point une âme dénaturée; il a repris Thérèse, dont les soins lui manquaient, et il élève l’enfant, et, tous les jours, Thérèse lui dit :

— Vous avez été bien méchant, car vous avez failli le laisser mettre aux Enfants trouvés.

Et le vieillard s’accuse et se repent. S’il écrivait ses confessions, il dirait peut-être :

« J’ai été bien tenté d’imiter Rousseau et de

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mettre cet enfant à l’hôpital, car enfin je me souviens bien... »

Mais Thérèse arriverait, lui ôterait la plume des mains, lui ferait une scène, et il effacerait pour corriger ainsi : « Car enfin... j’ai eu peur de faire des sacrifices, et je dois avouer que j’ai un fonds d’avarice dont ma pauvre Thérèse m’a corrigé. » Ah! si ce brave homme pouvait lire ceci!... Mais il ne le lira pas, Thérèse y mettra bon ordre.

La véritable faute de Rousseau, c’est d’avoir persévéré dans son attachement pour cette femme qui, plus ou moins coupable, était à coup sur indigne de lui, et qui exploita misérablement à son profit les défaillances de ce caractère endolori et cette cruelle imagination, si habile à le torturer. On ne vit pas impunément avec un petit esprit : on ne contracte pas ses défauts, on ne perd pas sa propre grandeur quand on est Jean-Jacques Rousseau ; mais on la sent troublée, combattue, exaltée, égarée, et on fait en pure perle d’immenses efforts pour la mettre au niveau de misères indignes d’elle.

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Chaque enfant n’a qu’un père selon les lois naturelles, et il est possible, après tout, que Rousseau fût le père naturel des enfants de Thérèse; mais, lorsqu’il y a d’autres pères présumables, la nature n’a pas, quoi qu’on en dise, de critérium révélateur pour indiquer au véritable père ses devoirs et ses droits. Ceci soulèverait, d’ailleurs, une question immense, que nous ne voulons pas traiter ici, mais qu’on doit au moins entrevoir quand il s’agit d’un fait aussi grave que la condamnation d’un grand personnage historique. Cette question est celle que les lois civiles n’ont pu résoudre et quelles ont tranchée hardiment en défendant la recherche de la paternité d’une part, et en imposant de l’autre les obligations de la paternité envers tous les enfants nés dans le mariage. La loi a sa logique : si elle impose au mari un devoir rigoureux, elle lui attribue un droit rigoureux aussi sur la conduite de sa femme. C’est à lui de la séquestrer ou de la surveiller, s’il n’a pas foi en elle. Dans les unions libres, et celle de Rousseau était une affaire de hasard, nullement sérieuse au

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début, l’homme, n’ayant pas de droits, n’a pas de devoirs. Thérèse n’était pas vierge, elle ne fut ni séduite ni trompée par lui, et ses relations dans la vieillesse avec le premier venu, — elle s’éprit à cinquante-sept ans, sous les yeux de Rousseau, d’un palefrenier qui eût pu être son petit-fils, — prouvent ce qu’elle avait dû être, ce qu’elle avait toujours été.

Sacrifions donc Thérèse à Rousseau sans trop de scrupule, car Rousseau s’est trop sacrifié pour elle, et cela n’est pas juste. La postérité ne doit pas accepter cette immolation sublime et puérile, cet excès de générosité insensée dont l’inimitié et l’hypocrisie ont fait et font encore leur cri de triomphe. Ou Rousseau n’était pas le père des enfants que mademoiselle Levasseur a laissé mettre à l’hôpital, ou il avait pleinement le droit de croire qu’il ne l’était pas. Qu’on se donne la peine d’en rechercher des preuves irrécusables, on les trouvera. Que n’ai-je vingt ans et la liberté, c’est-à-dire le temps! je consacrerais ma vie, s’il le fallait, à découvrir ces preuves de la véritable opinion de

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Rousseau sur Thérèse dans les premières années de leur intimité. Combien de jeunes gens s’épuisent en de stériles essais littéraires, quand il y a dans le passé tant de mystères à découvrir pour redresser le présent et pour éclairer F avenir !

Une découverte a été récemment publiée sur le genre de mort de Rousseau, et nous ne devons pas dore nos réflexions sur sa vie sans dire quelques mots de cette découverte. Nous avons cru d’après Corancey et madame de Staël au suicide de Rousseau. D’après de nouvelles informations, nous ne devons plus croire au coup de pistolet. Le masque moulé en plâtre par Houdon n’offrait, d’après des témoignages certains, que la trace d’une légère égratignure. Reste l’hypothèse du poison, qui n’est pas détruite, et celle d’un épanchement au cerveau, résultat du violent chagrin qui saisit Rousseau en découvrant la honteuse infidélité de Thérèse.

Les hypocrites triomphent encore de ceci, que Rousseau, après avoir éloquemment combattu le suicide, a couronné par le suicide le système de

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Contradictions de sa philosophie. La condamnation du suicide par Rousseau tombe du plus haut

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possible, c’est-à-dire du sommet de son génie, de sa raison, de sa conscience. Que, malade, épuisé, égaré par un moment de désespoir et d’indignation, il ait attenté à sa vie, il n’y a là ni crime prémédité contre la loi divine qui fait de la vie une chose sacrée, ni abandon raisonné de ses propres principes.

Qu’on relise sur tout cela non pas. le mieux écrit, mais le mieux étudié et le plus substantiel des commentaires sur la vie, les écrits et la mort de Rousseau, dans l’édition de M. Musset-Pathay. C’est encore le travail le plus complet, le plus fervent pour guider l’opinion et rassurer le cœur sur le compte de l’immortel auteur des Confessions. Il y a parti pris de le justifier, dira-t-on : nous ne le nions pas ; mais ce sont les avocats les plus convaincus qui trouvent les raisons les plus fortes.

Nous voici bien loin des Charmettes, et la vilaine femme de Rousseau, comme l’appelaient les contemporains de sa vieillesse, nous a trop fait ou-

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biier sa belle maman, madame de Warens. En traçant son portrait, M. Arsène Houssaye est devenu amoureux d’elle. G’est d’un artiste et d’un poète, et c’est, après tout, d’une bonne philosophie. Rousseau a beaucoup idéalisé sa bienfaitrice tout en la réalisant sans scrupule, et il a eu raison dans les deux cas, parce qu’il a été sincère, parce qu’il a laissé parler sa mémoire et son cœur,- ce qui vaut toujours mieux que le calcul qu’on s’impose ou les réticences qu’on subit. Ce qu’il y a de trop réel dans madame de Warens nous choque démesurément aujourd’hui, et pourtant nous nous piquons d’être le siècle de la critique par excellence. Nous devrions dès lors faire un effort d’esprit pour nous reporter aux idées d’il y a cent ans, pour apprécier le milieu, le pays, l’époque et surtout l’éducation que recevaient les femmes dans ces belles contrées un peu sauvages à beaucoup d’égards, et où régnaient l’ignorance et une certaine brutalité de mœurs.

Acceptons donc madame de Warens et n’acceptons pas Thérèse. Retirons notre pardon à celle

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qui rendit le philosophe ridicule et odieux en apparence ; accordons-le tout entier à celle qui lui fit de si belles années et qui ne le trompa jamais. Madame de Warens se confessait si facilement, qu’elle a disposé sans doute le génie de Rousseau à écrire l’impérissable livre des Confessions. Elle lui a révélé le culte de la nature; elle l’a fait poète, comme elle l’a fait artiste et savant. Sachant ou comprenant tout, elle ne mettait pas l’orthographe; elle en est d’autant plus la femme de son siècle. Assez belle encore pour spéculer sur ses charmes comme tant de dames de la cour, elle se donnait pour rien à des gens de rien. Parmi ces gens de rien, il y avait l’humble Claude Anet, un homme de cœur et de mérite, et le petit Rousseau, qui fut un des deux premiers hommes de son temps. Elle n’était donc pas toujours aveugle, et on peut lui pardonner M. de Courtilles,... ou plutôt l’oublier et faire rentrer son image dans le néant.

Voyageurs, allez aux Charmettes, n’écrivez rien sur le livret, cueillez un brin de pervenche, et ne

voyez là que les ombres de Jean-Jacques et de la

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belle Louise, se promenant tête à tête dans un des plus beaux pays du monde, ne songeant plus guère à Claude Anet, ne songeant pas encore à Vintzenried, enfin ne prévoyant ni Thérèse, ni la gloire, ni la misère, ni la persécution, ni les curieux, ni les ingrats, ni les insul leurs.

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