IMPRESSIONS DE LECTURE ET DE PRINTENPS
A M. ALEXANDRE KANCEAU
Tu veux savoir l’emploi de mes quatre journées de voyage. Ce n’est pas long, le récit d’un voyageur qui ne voyage plus, et le mien pourrait se résumer en quatre mots : j’ai fait douze lieues en lisant, j’ai écouté chanter un oiseau, j’ai vu couler la Creuse. J’ai dormi à Gargilesse, j’ai herborisé un peu, je suis revenu par le même chemin, lisant le même livre. J’ai fait halte sous le même arbre où chantait le même oiseau. Voilà les grandes
aventures de mon excursion, et ce n’est guère la peine de les écrire ; mais tu veux une causerie et un voyage. Tout est voyage dans le voyage de la vie, tout est sujet de causerie entre vieux amis.
Je suis donc parti ce matin, mercredi, par un temps magnifique, dans la petite voiture ouverte que traînent les deux petits chevaux blancs conduits par le pacifique Sylvain, — et j’ai ouvert le livre.
Quel livre? Ni roman, ni drame, ni poëme; un livre que je ne sais comment classer. Est-ce critique ou philosophie? Mais la mission de la critique, c’est de chercher le pour et le contre, et ceci est une affirmation. Philosophie? Peut-être : philosophie de la critique, à un point de vue très-absolu sans doute, mais très-hardi et très-grand.
Chose singulière, tout en lisant, je n’étais pas absorbé dans un autre. Je vivais pour mon compte, je voyais le ciel, je sentais le beau temps et les parfums du mois d’avril. Je comptais les changements d’horizon, comme quand on va devant soi pour soi. Tout était bien-être et satisfaction. Le
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livre ne. dérangeait rien en moi et ne diminuait rien autour de moi. C’est le propre des belles choses de vous faire vivre doublement. Cela tenait aussi à la nature du livre. Les récits d’événements, les luttes de passions, emportent l’esprit sur un point donné de l’agitation humaine. Tu sais que certains romans anglais, dont je n’ai certes pas envie de médire, Jane Eyre , Copperfield , la Femme en blanc , etc., nous ont fait faire parfois cent lieues en chemin de fer, côte à côte, sans nous rien dire, sans rien voir devant nous, sans rien entendre autour de nous. Séduction et habileté de l’art! Mais ce grand livre que je tiens aujourd’hui appartient à de plus hautes régions de la pensée. Il vous appelle à la recherche des choses du ciel. C’est le génie humain déifié. C’est un hommage rendu à William Shakspeare et signé Victor Hugo.
Les poètes ne sont pas toujours des penseurs; mais celui-ci ne semble admettre au rang des poètes vraiment grands que ceux qui pensent profondément. Il établit une sorte de pléiade de morts illustres, et, si l’on peut souhaiter de la voir plus
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complète, du moins on n’est tenté d’exclure aucun de ses élus. Mais là n’est pas le but de sa recherche : il soulève une question bien plus grande, une question qui, tu vas t’en souvenir, nous a bien souvent préoccupés, toi et moi. La science, disonsnous, marche toujours. Lé moindre écolier d’aujourd’hui surpasse, dément et annule les plus illustres savants du passé. Ceux de ce matin redressent déjà ceux d’hier soir. La science passe sa vie à trouver.
Et pourtant nul poëte, nui artiste des époques civilisées ne peut se vanter de surpasser ceux des âges primitifs et des époques barbares. Orphée sera toujours Orphée. Dante ne détrône pas Eschyle; Shakspeare n’est pas dépassé par Corneille; le Parthénon reste sublime modèle en face de la renaissance, réminiscence sublime. Les moyens de l’art progressent, le génie de l’art ne progresse pas. On sait mieux orchestrer un opéra qu’au temps de Haendel ou de Pergolèse; l’harmonie des vieux maîtres n’a pourtant pas besoin d’être complétée ou rafraîchie. Augmenter la puissance du
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son n’ajoute rien à l’idée. Il est bon qu’on puisse faire apparaître de véritables spectres sur la scène, mais cela n’ajoute rien à la terreur morale de l’apparition de Banquo.
Tu en concluais quelquefois que l’homme n’est pas perfectible. Mon cher enfant, tu vas être bien fier : tu avais raison; mais j’avais raison aussi de m’obstiner à voir le progrès dans l’homme. Écoutons Victor Hugo.
Il nous démontre admirablement, et sans réplique, que, par un coté de son être, l’homme ac quiert toujours, tandis que, par un autre côté, tout lui a été acquis dès le premier jour de son apparition sur la terre. L’expérience, le calcul et l’observation sont dans l’homme à l’heure de son avènement tout aussi bien qu’à l’heure de sa maturité, et ces grandes facultés sont perfectibles en ce sens qu’elles ont un champ illimité de développement à parcourir. De là les progrès toujours relatifs de la science, mais toujours nécessaires, toujours possibles, toujours respectables. Long tâtonnement, monceau fourmillant de rêves , engendrant le réel. O