‹ LauraChapitre 8 sur 9 · LETTRE- D’UN Y O Y AGE U R · texte numérisé non relu

LETTRE- D’UN Y O Y AGE U R

talent en une seule, ses deux ailes sont d’égale longueur. Sa prose est aussi belle que ses plus beaux vers, son expression est immense sans être difforme, ses images sont éblouissantes sans êtres confuses. On l’aborde toujours avec un certain effroi, comme on aborde la mer; mais on se calme à mesure qu’on avance. Cet océan gronde toujours aussi haut, mais il est, d’un horizon à l’autre, harmonie et limpidité; il vous communiquera force, il remplit votre esprit de sa splendeur. Vous vous sentez tout à coup de force vous-même à vous confier à cette grande houle qui chante comme Amphion, et vous abordez à tous les rivages qu’elle bat ou caresse, sans craindre les monstres qui menacent, sans méconnaître les esprits célestes qui sourient.

Il a écrit ce livre pour dire que la poésie est aussi nécessaire à l’homme que le pain. Tout ce qu’il dit le prouve ; mais ce qui le prouve plus que tout, la preuve des preuves, c’est la beauté du livre. On sent qu’avec lui on monte un échelon au-dessus de soi-même, et, si l’on ne craignait l’orgueil, on ose-

rait dire que sa puissance vous attire jusqu’à lui Elle vous épure, elle vous allège. On est fier depen ser comme lui sur les devoirs du poète envers les faibles; on est heureux d’entendre proclamer sa propre foi par cette bouche d.’or. Il y a de l’archange dans le combat de cette âme inspirée contre les chimères qui rugissent encore sur les bords de l’abîme du passé, l’ignorance, la superstition, le mensonge, la folie, la cruauté, la barbarie. Quelle noble guerre à l’égoïsme, à la peur, à la faiblesse? quelle vigoureuse défense des opprimés, et quel élargissement offert au sentiment de l’idéal ! Gomme cette accceptation sans réserve et sans critique des grandes aspirations de la pensée est généreuse et jeune !

Pourtant il y aurait à dire. La critique est une législation ou un enseignement : législation, elle ne peut se passer de lois ; enseignement, elle ne peut se passer de méthode. Sa mission est de -former le goût. Peut-on former le goût? J’en doute; mais on peut, on doit faire naître le besoin de goûter, et, en tirant les sens de leur apathie natu-

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relie, on les force à s’aider du discernement. Je ne te parle pas ici seulement des écrivains critiques, je parle de toi et de moi, je parle de nous tous qui, à toute heure de notre vie, sommes appelés à exercer notre jugement sur toutes les choses de la nature et de la civilisation. Nous sommes bien forcés alors de distinguer un vice d’une vertu, une ombre d’un rayon, une tache d’une beauté. Sans cela, nous n’aurions pas de raison pour admirer et apprécier quoi que ce soit. Que nous nous trompions tous et sans cesse, que les plus grands se trompent, que Voltaire, le roi de la critique, se soit trompé, peu importe, le fait ne prouve rien ; il faut que la critique soit , et Dieu a prononcé cette parole aussitôt après avoir dit le fiai lux de la poésie.

Il y a donc dans tout une part pour le blâme, et, si celle de l’indulgence doit se mesurer au mérite de l’homme, de l’œuvre ou de la chose, il n’en est pas moins vrai que tout ne doit pas être admiré sans discernement. Au reste, lorsque Victor Hugo dit : a T accepte tout de la part de ceux qui sont grands, » le terme accepter n’est autre chose qu’une

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très-délicate restriction. Que l’on ne parle pas avec mépris des obscurités de Beethoven; mais faut-il dire : « J’admire les ténèbres, je les aime autant que le soleil ? » Si les ténèbres ont leur majesté, où il y a trop de ténèbres, il y a un peu de néant. Nous aimons tous l’antithèse, et nous ne sommes pas fâchés de voir les génies dépasser la mesure, si c’est une condition de leur essor complet; mais ne devons-nous pas faire ce raisonnement : si le génie n’est pas une puissance intrinsèquement, perfectible , c’est du moins une puissance que le progrès délie de ses entraves; c’est un Prométhée dont l’humanité brise les chaînes, et Prométhée doit profiter de sa délivrance pour voir plus clair et pour rendre des oracles profitables à toute l’humanité. Les grands inspirés des temps antiques sont pleins de mystères. Si nous sommes certains que ces nuages furent bien dans leur pensée et que ce n’est pas la distance qui nous empêche de voir à travers, — ce qui n’est pas absolument prouvé, — souhaitons que les grands inspirés des temps modernes n’aient pas trop de

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nuages pour nous, car le temps est passé où les plus forts doivent être les plus mystérieux. Ils n’y sont pas obligés : F instrument n’est plus rebelle, la parole humaine s’est assouplie; les mythes ne sont plus cachés dans les hypogées ; le monde écoute et questionne, et il y a beaucoup plus d’intelligences à nourrir aujourd’hui que de résistances à fouetter.

N’importe, car ce que je dis là ne veut pas être une résistance à l’enthousiasme du poète pour Shakspeare. Devant les élans du sentiment, la raison a souvent mauvaise grâce à protester. Chacun pour soi dans la mesure de ses prédilections f L’amour n’a pas le sens critique, c’est pourquoi il est heureux et fait quelquefois des prodiges. Victor Hugo célèbre Shakspeare et les autres grands poètes de cette trempe avec les saintes exagérations de l’amour, et ces torrents de flamme emportent bien loin le petit balai de ma raison. J’en ris moi-même et je dis : « Passez, volcan; ce n’est pas moi qui essayerai de balayer vos laves. »

Ne trouves-tu pas que cette métaphore qui vient

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de tomber du bout de ma plume sied bien à la main qui a balayé sa chambre ce matin, et qui la balayera encore demain? Antithèse des préoccupations humaines! ce soir, je tâche de nettoyer mon cerveau de ses velléités raisonneuses; demain, je poursuivrai aux quatre coins de ta mai son les bouts de cigarettes et les cassures des échantillons minéralogiques dont Moreau l’encombre. Ce bon Moreau, depuis qu’il vous a vus interroger avec un marteau les flancs de ses rochers, il croit que nous faisons provision de pierres quelconques, et il m’apporte des pavés de granit en me disant : « Ce n’est pas celui de ce matin; c’est un autre que j’ai taillé pour vous. » Comment le refuser? et que vais-je faire de tous ces pavés? Une barricade? Contre qui? Contre les rossignols de Gargilesse?

Autre antithèse : du plus éloquent des chantres de la nature, je passe au plus muet de ses rep tiles. D’où vient que, l’année dernière, à pareille époque, nous trouvions sous toutes les pierres ces jolis petits serpents de bronze florentin, ces orvets

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inoffensifs que les dames romaines enlaçaient à leur cou et à leurs bras pour se procurer une sensation de fraîcheur? J’avais promis à ma fille de lui en rapporter plein un bocal : Moreau et Sylvain ont levé au moins trois kilomètres de rochers sans en apercevoir un seul. Que se passe-t-il dans ce monde-là? Une révolution? une migration? une transportation ?

Rubens et Mozart, pourquoi n’êtes-vous pas de la couronne d’étoiles tressée par le poète? Le poète n’a-t-il de véritable enthousiasme, de prédilection instinctive que pour les génies qui sont à la limite du ciel et de l’enfer? N’admet-il pas qu’un génie puisse être lumière et rien que lumière, comme Mozart? Et s’il faut, pour les nobles besoins de sa noble thèse, que les surhumains et les contestés soient seuls admis dans son panthéon, Rubens n’a-t-il pas le droit de s’asseoir à côté de Rembrandt? Qui donc a été, qui est encore plus contesté que lui par la petite critique? Et Mozart aussi, n’a-t-il pas le droit de demander vengeance

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contre l’école du petit ramage italien moderne qui le repousse encore comme l’introducteur du prétendu nuageux germanique en Italie? Mozart nuageux ! Mozart, le fils du lac et du soleil ! — Mozart! j’ai envie d’écrire ton nom cent fois sur les murailles blanches de ma petite chambre. Il me semble que j’entends la lune, le rossignol et le torrent chanter là-bas le trio des masques. C’est pour cela que les chiens de Gargilesse ne se permettent pas d’aboyer.

Vendredi. — Promenade en hauteur, ascension sans métaphore. J’ai été voir ce petit bois que Moreau veut vendre; il m’a invité à prendre connaissance de son domaine. Étendu à plat, ce serait de quoi faire une allée de jardin; mais c’est à pic et manque totalement de sentier. Le taillis est si serré, qu’il a fallu monter à la sape. On coupait une branche, on creusait une entaille dans le gazon, on entassait en escalier informe quelques débris de roche, et je faisais un pas Chose malaisée, la verticale fait bosse au milieu. Personne ne prendra grand plaisir, par trente degrés de

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chaleur, à voir ainsi la Creuse sous ses pieds. Cette promenade fantasque a été gaie pourtant, comme tout ce qui est gageure, et l’on s’est donné des airs de pionniers américains. On a vainement espéré la rencontre de quelque monstre tapi sous les buis de la colline. Nous n’avons pas même aperçu une vipère, et Dieu sait pourtant si le pays s’en prive!

Shakspeare était resté en bas avec mon manteau, sur le sentier. Ici, l’on ne vole pas; mais je voulais revenir par le bois Renaud, et, comme je demandais, pardon à Moreau de lui faire descendre et remonter ce précipice pour aller chercher mon bagage, il m’a dit avec une fierté candide :

— Bah t ce n’est rien, à présent que nous avons une route!

Ce soir, tumulte devant ma porte : tous les enfants du village veulent me faire voir comme ils ont grandi, et ceux qui ne parlaient pas encore l’année dernière sont orgueilleux de savoir dire bonjour à présent.

En un an, changement sur toute la ligne. Les

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fillettes qui étaient jolies sont devenues laides en grandissant, et celles qui étaient laides en grandissant sont devenues jolies en achevant de grandir. Isabelle est charmante, elle ne jure plus, elle prend des airs timides, elle ne lance plus de pierres aux garçons qui passent, elle file sa quenouille et rougit. En revanche, les garçons qui bégayaient grimpent aux arbres comme des singes et jurent comme des charretiers. Notre ami, le joli petit meunier, est un beau jeune homme: gare la conscription I

Samedi. — Il n’est pas facile de partir d’ici. Barataria veut des consultations et vous prend au collet à chaque pas. « Mon petit est noué; si je l’envoyais aux eaux ? — Tenez-le propre et nourrissez le bien, vous le pouvez. — Gomment faire pour plaider contre mon voisin sans dépenser trop d’argent? — Ne plaidez pas, arrangez vous.

— J’ai été malade, je ne retrouve pas mes forces ?

— Essayez-les. » Il me semble que Sancho ne s’en tirerait pas mieux.

Me voilà sur la route, achevant mon beau livre

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et l’aimant jusqu’à la dernière page, et l’aimant plus encore en méditant son ensemble. Tout à coup les petits chevaux blancs approchent du fossé et s’arrêtent : qu’ont-ils? Ils ont reconnu l’arbre que je ne reconnaissais pas. C’est sous ce jeune pin qu’ils ont fait halte l’autre jour. Sylvain est enchanté :

— Yoyez-vous qu’ils ne sont pas bêtes!

Non vraiment. Il n’y a pas de bêtes, et une tristesse me prend. Pourquoi ces êtres sont-ils nos esclaves? Pourquoi ces cordes, ce collier, ces rênes, ce fouet, cette longue course pour mon plaisir et nullement pour le leur ? En vertu de quel devoir me traînent-ils, moi qui ai des jambes? Et plus tard , quand ils ne seront plus ménagés' et choyés, quand viendra le tombereau chargé de pierres du paysan, ou les sacs du meunier; quand viendront la vieillesse, les plaies, les coups, le jour où les jambes manquent et où,, relevé de dessous le brancard, il n’y a plus qu’une étape à faire, celle qui mène à l’abattoir! — - Sur combien de choses injustes et féroces nous fermons les yeuxl A com-

bien de cruautés la coutume, et aussi, hélas! la nécessité encore implacable, nous habituent! Ces pauvres êtres qui pensent cependant! ne croyez pas que ce soient des machines qui se meuvent, et *,ui remuent mécaniquement quatre jambes pour avancer n’importe dans quelle direction et arriver à n’importe quel gîte. Ces machines voient et observent, elles savent où elles sont et où elles vont. Ce pays que vous traversez et dont vous savez le nom, votre cheval le connaît mieux que vous. Il a des lassitudes morales à l’approche d’une rude montée dont il se souvient bien, des gaietés soudaines et des gonflements de naseaux expressifs au revers d’une colline d’où il découvre au loin un gîte connu. Il hennit à un clocher qu’il voit et que vous distinguez à peine à l'horizon. Il reconnaît dans une forêt, dans une rangée d’arbres monotones, l’arbre qui lui a donné une seule fois l’ombre et le repos. Il connaît si bien la figure, la couleur et la forme des choses et des êtres, qu’il retrouve son compagnon au milieu de mille autres. Rétif

à certain cavalier maladroit et gênant, il le recon-

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naît avant d’être enfourché et s’efforce de lui échapper. A quoi le reconnaît-il ? A son habit, à son chapeau? Non, à ses traits. In de mes amis, mauvais écuyer, était toujours haï de sa monture, docile d’ailleurs. Il prit les habits de son domestique. L’animal ne fut pas trompé. Le maître avait gardé ses lunettes; on lui en fit l’observation : il mit les lunettes sur le nez de son domestique, et revint avec lui. Le cheval n’avait pas vu l’échange; mais il accueillit bien le domestique déguisé en maître, et résista au maître déguisé en valet.

Il y a des gens qui croient encore que les chiens ne connaissent les personnes que par Fodorat, • Certes, l’odorat joue un grand rôle dans la perspicacité cynégétique du chien; mais sa vue, sa faculté d’observation, sa mémoire et son sentiment le servent aussi bien que ses narines.

Le cheval, le bœuf, le ehien pleurent. Ils ont des larmes de désespoir comme le cerf aux abois, mais ils ont aussi des pleurs de douleur et de tendresse. Mon frère a vu un cheval écraser par mégarde le pied de l’homme qui le soignait, et, en le voyant

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s’évanouir, se pencher vers lui, le lécher et le couvrir de larmes. Le mot d’instinct ? qui ne signifie absolument rien, m’a toujours indigné. Si l’animal n’est pas perfectible comme nous, c’est qu’il n’a pas besoin de l’être.. Pour satisfaire ses passions, ses affections et ses besoins, il sait tout ce que nous savons, et plus encore, car un sens mystérieux, des organes plus déliés, lui révèlent des choses que nous ignorons. Il s’oriente toujours à coup sûr. Un oiseau, un chien, parcourent des distances énormes au sortir d’une cage ou d’un wa gon fermés qui les ont emportés loin de leur gîte ordinaire sans leur permettre d’observer les accidents du chemin. Aussi; ce n’est pas par le même chemin qu’ils s’en retournent, ils vont en ligne directe et sans se tromper. Si c’est la ce qu on appelle l’instinct, à la bonne heure, c’est une condition de supériorité ; mais il ne faut pas dire qu’ils ont l’instinct à défaut de l’intelligence, de la mémoire, de l’observation et du raisonnement, car ils ont tout cela et l’instinct en plus.

D’ailleurs, je le vois et je le crois maintenant,,

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l’homme n’est pas plus perfectible que l’animaL Aucune espèce d’être n’est intrinsèquement perfectible. Ce qui est perfectible, c’est la condition humaine par le fait du sens mystérieux qui, chez l’homme, remplace l instinct. L’instinct de l’homme, c est d’améliorer son existence et de faire servir le connu à la découverte de l’inconnu. L’instinct de l’homme, c’est la science éternellement progressive. Lui, l’homme, il est aussi bien doué du temps d’Homère que du temps de Molière. Il est apparu sur la terre en possession du sentiment de l’infini, et il n’est pas prouvé qu’il ait eu besoin de la parole pour posséder l’idéal dans son cerveau. Ce qu’il a su tard dans sa journée, il l’a pressenti dès son aurore. L’instinct ne lui a pas dit comme aux autres animaux : Trouve ce quil te faut ; il lui a dit : Cherche ce que tu rêves , et l’homme a cherché, il cherchera toujours. Il a toujours été, il sera toujours aussi ardent, aussi actif, aussi inquiet, aussi tenace, aussi ingénieux dans sa recherche, et, sans se modifier en aucune façon lui-même, il modifiera sans cesse toutes choses autour de lui.

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L’instinct de l’homme, c’est le progrès. Il est plus qu’un être perfectible, il est un être per fectionneur.

Voilà ce que j’ai lu et compris. L’ai-je bien compris? Il me semble que oui. Le poëte n’a pas voulu seulement déifier les poètes. II n’a pas voulu dire que, dans cette race incapable d’avancer, Dieu a jeté de siècle en siècle quelques êtres d’exception destinés à lui crier : « Nous marchons sans toi. Nous sommes seuls élus ; tu auras besoin, toi, pour exister, des lentes découvertes de la science. Nous venons de Dieu directement; tu es né, toi, du chêne ou du rocher. »

Non! il y a un chapitre magnifique sur les âmes qui prouve bien que, si Dieu verse plus de lumière sur une tête que sur une autre, c’est par de mystérieux desseins sur toutes. Pourquoi cet atome, pareil aux autres atomes, devient-il Homère ou Hésiode? C’est parce que le moment est venu où l'humanité, enceinte de ses génies, peut et veut les mettre au monde. Ils sont initiés au prodigieux, mais ils ne sont pas nés du prodige. Ils nous appartiennent, ils sont notre chair et nos os.

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Virtuellement nous sommes tous Homère ou Mozart, ou Rubens, Tous les glands de la forêt ne donnent pas de beaux arbres; mais dans tous les glands il y a le germe d’une forêt de chênes. Donc., tout homme en qui la sève divine n’a pas été étouffée ou détournée de sa fonction est un homme complet. Les grands poètes sont des hommes réussis, mais ils ne sont rien de plus que. des hommes, et c’est pour cela que nous les aimons. S’ils étaient d’une autre nature, ils ne pourraient nous faire aucun bien, pas plus Jésus que les autres. Les chrétiens l’ont bien compris, car ils ont voulu qu’en lui la nature humaine fût complète et servît d’intermédiaire entre Y esprit et nous. Il n’y a pas tant à discuter là-dessus que l’on croit, car l’esprit est homme aussi, et un Dieu qui ne comprendrait pas en lui la nature humaine avec toutes les autres ne serait qu’une entité chimérique. Il n’y a donc pas d’autre nature que la nature, et ceci n’est pas du panthéisme comme on veut l’entendre quand on crie au panthéisme sans savoir ce que c’est.

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Mais les chevaux ont fini de manger, et le geai de l’autre jour, le même, car je reconnais sa voix rauque et ses folles réflexions, est au-dessus de ma tête et- semble rire aux éclats. C’est un bon geai au demeurant. En Be.rri, on l’appelle Jacques, comme partout on appelle la pie Margot, le corbeau Colas et la grive Guillaume. Il est moqueur, querelleur, bavard; mais il a de l’esprit comme un bossu et de la gaieté à remplir une forêt. Les chevaux ont dû l’entendre de loin et se dire : « C’est là que nous étions. »

J’apprends, en arrivant, qu’on a empêché les gens de lettres, les théâtres et les artistes de Paris de célébrer l’anniversaire de Shakspeare. Qui a fait cela? Pour plaire à qui? Par crainte de quoi? Qui en a eu l’idée? Qui l’a permis? Assurément ce n’est pas Jacques, l’Ésope grotesque de la forêt, qui aurait eu une pensée si étrange. Jamais Jacques n’a défendu aux aigles de planer ni aux rossignols de chanter. Est-ce parce que Shakspeare est protestant? Ce doit être cela. L’année prochaine, il sera défendu de fêter l’anniversaire

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de Molière : un comédien doit être excommunié; mais Napoléon aussi fut un grand homme. 11 a bien parfois contrarié les ultramontains : on avisera à supprimer sa fête.

— Mais non, me dit-on ; c’est autre chose. Vous ne devinez pas?

Non, je ne devine pas le rapport qui peut exister entre Shakspeare et la police de sûreté. Moi qui défendais le xixe siècle ! Mon* Dieu, mon Dieu, quelles sont longues, les racines du moyen âge! Mais que t’importe le banquet, ô divin Shakspeare? tu as le livre de Victor Hugo.

Moi, je reviens, non d’un banquet fameux, mais d’un fameux banquet, la nature en fête, le mois d’avril dans une oasis, et j’en rapporte un grand bien-être, beaucoup de parfums dans la tête et d’harmonies dans les oreilles. Il n’y a pas jusqu’aux grelots rhythmiques de ces petits chevaux blancs qui ne m’aient bercé d’une riante chanson. Au fond de tout cela, sans doute, il y avait l’impression produite par le livre; je ne sais quoi de fort émane pour moi de ces grandes audaces

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de personnalité. Je ne les ai pas, tout le monde n’a pas le droit de les avoir; mais j’aime à regarder ces ouragans et à me sentir calme avec la compréhension de l’impétuosité. D’où vient? Je ne sais. Je ne suis plus dans l’âge où l’on se plaît à l’analyse de soi-même. Tu verras dans quinze ans que l’on se plaît davantage en dehors de soi quand le lointain se dessine. On devient presbyte, on ne saisit plus les choses de bien près; en s’éloignant, elles se massent et s’harmonisent. On est détaché de ce qui paraissait important, on apprécie ce qui effrayait. La rumeur de certaines choses s’assourdit beaucoup; quelque chose qui est au delà de la vie vous appelle d’une voix faible et douce qui vous donne envie d’avancer sans tant regarder à droite et à gauche.

Victor Hugo est resté le plus jeune de sa génération. Il est encore violemment ému des clameurs humaines, à ce point qu’il semble ne pas distinguer les petites des grandes. Un jardinier qui traite les rossignols de vilaines bêtes l’irrite autant que Saturne dévorant ses enfants; heureux privilège

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de cette jeunesse exubérante! il a au service de son indignation autant d’éloquence pour maudire l’un que pour railler l’autre. Il n’est pas de ceux dont on peut dire : « Vous verrez qu’il se calmera! » non.; il se jouera toujours avec la foudre. C’est son élément. Il aura passé sa vie à foudroyer, frappant quelquefois à faux, mais toujours fort, oubliant Mozart aujourd'hui., ne pardonnant peutêtre pas demain à Goethe : mais que de vers sublimes, que.de prose magnifique, que d’images éblouissantes, que de vigueur et d’abondance nous aurions perdus, s’il se fût laissé tout doucement vieillir !

La Creuse, notre grand torrent, ne se calme pas du tout. Il gronde aujourd’hui comme il y a vingt ans, et nous ne souhaitons pas du tout qu’il s’apaise. Nous ne saurions courir aussi vite que lui; mais nous aimons passionnément à le regarder, passer. Il y a encore des gens qui n’aiment pas Ie< bruit des gaves et qui se signent quand l’éclair brille. Ne leur cherchons point querelle; on n’impose pas l’admiration. Demandons seulement à

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ceux-là de nous laisser admirer ce qui nous plaît et de ne pas voir, dans le torrent qui rugit ou dans Forage qui flamboie, de complot tendant à renverser le majestueux équilibre de la création, de la critique ou de la société.

Pïohant, 25 avril 1864.

CE QBE DIT

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