‹ LauraChapitre 7 sur 9 · LETTEE D’UN YO Y À GE UE · texte numérisé non relu

LETTEE D’UN YO Y À GE UE

morte? Est-ce que quelqu’un a déjà vu îa mort ? Quand nous regardons quelque chose qui parait mort, pendant combien de minutes, pendant combien de secondes et de millièmes de secondes pouvons-nous constater que cet état de mort subsiste ? Il n’est pas, dans la décomposition du temps, de parcelles de temps assez petites pour mesurer .les phases infinitésimales de décomposition par où passe ce cadavre déjà en voie de recomposition quelconque : et, depuis que l’homme existe, il verrait ce grand cadavre de planète rebelle aux lois du travail de la vie, qui sont adéquates aux lois du travail de la mort 1 — Et quand on pense que les habitants de la lune sont peut-être aussi sceptiques que nous! Je les vois d’ici nous regardant avec leurs lunettes bleues, — elles doivent être bleues, — - et, ne pouvant définir la nature de notre atmosphère différente de la leur, je les entends se dire les uns aux autres :

— Cette pauvre terre ! est-elle assez étouffée sous sa couche de vapeurs et de nuages ! Il est bien impossible que des créatures vivent dans ce liquide

où elle barbote. C’est une planète noyée, c’est un astre mort. Paix à sa cendre détrempée!

Quant à moi, je ne puis croire à la mort. C’est une notion qui se refuse à entrer dans mon cerveau. S’il ne s’était servi de ce mot-là, lui qui ne risque rien à se proclamer naïf, je m’écrierais que je crois à la vie comme une brute !

Je lirai encore un chapitre ou deux avant de dormir. — Non, j’aime mieux penser à ceux que j’ai lus; puis le rideau reste ouvert, et la lune passe au-dessus du grand cerisier en fleur de notre ami le menuisier. Elle éclaire le profil des ruines qui tantôt était dans l’ombre. Tout le tableau a changé d’aspect depuis que je suis là. Cette morte a deux fois enchanté le paysage. Sérénité, tu n’es pas le génie, tu n’es pas le soleil, mais tu n’es pas la mort !

Jeudi. — Le voici, le soleil d’avril, chaud comme un soleil de juin. Il a l’air de me traiter de paresseux. Il me reproche de ne m’être pas levé avec lui. Il méprise le soin vulgaire que je prends de faire mon lit, de balayer ma chambre et de brosser

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mes habits. Pourquoi, me diras-tu, n’avoir pas amené Marie avec moi? J’aurais été une heure plus tôt saluer Sa Majesté Soleil. — Oui; mais Marie, qu’il faut bien laisser dormir le soir, si elle doit s’éveiller dès le matin, m’eût epipêché de regarder la lune une heure plus tard.

Axiome : Quand on veut faire la cour à la lune* c’est-à-dire ouvrir son rideau à minuit et flâner aux étoiles à travers les vitres pendant des heures qu’on ne veut pas compter, il faut être seul en son logis.

Vivre seul, tout seul! — je ne dis pas dans la prison cellulaire, autant vaut se dire enterré, — seul sous un toit où l’on se retire le soir, comme un lièvre en son gîte, pour songer, c’est de temps en temps une bonne chose, si l’on a un but approprié à cette retraite volontaire; mais la solitude imposée par le sort ou acceptée par le cœur, le toit n’abritant qu’une tête, la privation systématique ou obligatoire de famille ou d’amitié, c’est crime, malédiction ou manie. A notre logis rustique est accolé ce logis que tu sais, logis tout pa-

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reil, mais misérable, un taudis. Il y a encore là un vieillard, un spectre à l’œil pâle, aux reins pliés comme le dos d’un livre, et il est tout seul, il avait, l’année dernière, un autre spectre à ses côtés, sa vieille femme, qui toussait d’une manière si déchirante, que je l’entendais à travers ma grasse muraille. Elle est morte, et le vieux, qui n’est point pauvre, n’a pas voulu quitter la maison où il avait toujours vécu. Aucun de ses enfants n’a pu demeurer là, chacun ayant sa famille, son établissement, sa nécessité d’être ailleurs, et aucun n’a pu le décider à prendre gîte chez lui. Le paysan est tout imagination sous son matérialisme apparent. C’est toujours l’imagination païenne, la personnification des choses qui l’entourent; sa maison, son champ, son arbre, son mur, deviennent pour lui des êtres, des dieux, qui sait?

Le père Pâques a refusé de vendre la maison qui tombe en ruine sur sa tête. Il a refusé de la faire réparer, disant qu’elle durerait bien autant qtie lui. Et puis il eût fallu la livrer durant quelques jours aux maçons et n’y plus dormir durant quel-

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ques nuits : résolution terrible, impossible à prendre. Il y reste, il y est, il y mourra. Il est content et ne veut être servi par personne. Levé avec le jour, couché avec lui, il fait lui-même sa maigre soupe; il lui faut si peu! Il valoir son pré, son carré de légumes. Il les contemple, il n’a pas besoin de se baisser pour toucher sa terre, ses mains y adhèrent aussi facilement que ses pieds. Il ramasse une branche morte, il gratte le sol avec une vieille pioche ébréchée. Peut-être que ce vieil outil est un dieu aussi. Il rêve, il croit travailler. Il rentre et s’enferme. Dort-il, ou est-il mort? On n’entend pas un souffle s’échapper de cette demeure sombre. Aucune petite lueur ne tremblote à la fenêtre. Il -if a plus un1 chien, plus un chat, plus une poule, il est seul ! Autant dire qu’il n’est plus.

Aimes-tu mieux le ravin vu d’en haut ou- vu d’en bas? Moi, je ne sais pas encore. Quand, du carrefour de la croix des Ghoeats et du tournant de ce chemin, où, quoi qu’on fasse, on est saisi par le vertige, ma vue plonge dans cette scène riante et

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austère, je déclare que c’est de là qu’il faut la voir. De là, la composition est vaste; le grand méandre de la Creuse, bleu comme le ciel et rayé de blanches cascades, prend une majesté singulière. . Ces promontoires de verdure, ces moissons qui s’aventurent sur les terrasses de schiste noir et se penchent orgueilleuses sur l’abîme, ces dépressions imposantes de la falaise antédiluvienne, ces granits dentelés qui couronnent le nord et descendent comme des torrents pétrifiés jusqu’au lit de la rivière, ce mélange de choses terribles et de choses gracieuses, les roches nues et les veines fertiles, les arbres et les prairies côtoyant les blocs revêches, tout cela est d’un arrangement splendide, et la fantaisie n’y voudrait rien changer.

Mais, quand j’ai laissé derrière moi le village cafoui dans la gorge et sa grande prairie encaissée; quand, du sentier qui longe le petit torrent de Gargilesse, j’arrive à sa jonction avec le grand gave, la Creuse, ce même pays vu d’en bas est un autre pays qui me semble plus beau que l’autre, et je dirais volontiers comme ce maître italien qui,

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me parlant de mes deux enfants, s’écriait : Ils vont très-bien , surtout la demoiselle et surtout le garçon :■ « L’endroit est admirable, surtout d’ici et surtout de là-haut. »

En bas pourtant, le caractère d’austérité mystéîieuse domine le caractère riche, et varié. L'idylle tourne un peu au drame. La Creuse parle trèshaut, et ses blocs de diorite noire prennent leur véritable importance dans le fracas et dans l’écume. Il y a là ces ruines d’un vieux pont emporté par les trombes, que l’on ne distingue presque plus Les rochers voisins, mais qui ont encore l’air de vaincus consternés. La gorge se resserre et tourne brusquement. L’effet du soleil incliné, si nécessaire à l’aspect des plus belles choses, se produit ici quand même, mais autrement, en plein midi. Le rayon vertical dore la mousse en lames veloutées sur la tête des masses rocheuses et fait ressortir leur riche couleur de fer rouillé, tandis que les dessous de ces masses surplombantes restent plongés dans l’ombre noire et fraîche. Par là, il n’y a presque plus de culture sur les flancs du ra-

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vin, plus du tout sur les rives abruptes. Tout un côté ressemble à une forêt vierge, et l’autre à un chaos.

Mais, si l’ensemble est sévère, on retrouve bientôt le charme dans le détail. La nature est une reine aimable qui festoie toujours ses amis. Le côté forêt a des délices dans son âpreté, et nous ne l’avions jamais assez exploré. Gomme il est le plus beau et qu’il nous plaisait de le regarder dans son ensemble, nous suivions plus souvent le sentier de l’autre rive, plus facile d’ailleurs, puisque c’est une espèce de chemin. Celui-ci est le vrai sentier de montagne, et cette montagne, qui, vue du plateau, n’est qu’une crevasse, reprend son petit air alpestre quand on essaye de la remonter. Il y a là, dans les brisures de la falaise, des retraites que l’on voudrait trouver accessibles, et que l’on regretterait pourtant de voir profaner, des masses admirablement composées, des lierres merveilleux, des arbres d’une altitude sereine, des fouillis impénétrables, des gazons qui se cachent dans les fentes, des ruisselets babillards qui jaillissent on ne sait

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d’où, et qui tombent dans des vasques invisibles. On les entend plus souvent qu’on ne les voit, et, quand on les découvre après avoir laissé un peu de sa peau et beaucoup de ses vêtements dans les ronces, on est un peu tremblant d’avoir osé violer des sanctuaires si bien gardés' Les aspérités du schiste redressé se prêtent peu à la curiosité, et, depuis que le monde est monde, la civilisation n’a .pas contrarié le sol dans ce coin sauvage. Pourtant, cette année, on y a abattu dans le bas beaucoup de beaux arbres, et l’endroit où nous déjeunions nous fournira de larges souches pour sièges et pour table, mais point d’ombrage. Gargilesse se rebâtit et fait des frais pour les peintres qu’il attend à l’automne. Dis cela à nos amis les paysagistes. L’ancien hôtel est remplacé, changé; les bâtiments voisins sont élevés d’un étage. Bonnet aussi a fait des chambres neuves, et parle de faire des balcons f Au lieu d’une auberge, il y en aura trois. Gargilesse pourra loger proprement et nourrir à bon marché une vingtaine d’artistes et de touristes au petit pied.

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Les pauvres arbres que nous aimions ont fait les frais des charpentes, et une trombe de vent a rasé un peu plus loin tout un pan verdoyant de la falaise; mais, si la nature est, malgré tout, une chose claire et gaie, la civilisation aussi a son côté lumineux. La falaise, un peu dépouillée par en bas, a gagné cela qu’elle n’est plus si cachée, et qu’on y découvre à présent des beautés dont nous ne nous doutions pas. C’est tout aussi pittoresque, et c’est plus frais que la forêt de Fontainebleau ; car il y a la Creuse au pied, et la Creuse, c’est tout un poëme, un poëme à mouvement, une épopée passant fière et bruyante, ou se résumant solennelle et recueillie à travers la mystérieuse genèse des terrains primitifs.

Un jour d’entomologie, — vous étiez trois, — vous avez découvert ici, avec des cris de triomphe et des convulsions de surprise, je ne sais quelle noctuelle africaine qui ne vit que sur les myrtes, et qui daigne vivre ici sur les buis. L’an passé, un jour de botanique, j’ai salué avec plaisir la jolie fleur scilla bifolîa qui bleuissait à côté de la ma-

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jestueuse primevère elatior. Cette année, en montant au-dessus des premières vasques cachées du ruisseau, j’ai découvert, sans convulsions de surprise, et avec une modestie de bon exemple dans le triomphe, scilla italica . Oui-da! vous ne m’écraserez plus sous la gloire de vos conquêtes î La scille de l’Apennin a daigné se montrer à moi en grandes touffes riantes et fraîches sur ce vieux terrain celtique, et j’ai été saisi d’un si grand respect, que je n’en ai pris ni une fleur ni un caïeu. Quand la nature vous admet à ces fêtes secrètes, quand elle vous sert un mets exceptionnel, inattendu, invraisemblable, il faudrait bien ne pas commencer par le mettre dans sa poche comme un convive famélique qui dépouille son hôte. En revoyant la grande touffe de primevère que, l’année passée, j’ai laissé tourmenter par le trop de zèle de Moreau, j’ai éprouvé un remords. Tout ce petit jardin qu’elle s’était fait sous le goutte à goutte du ruisseau, à souffert, et les hampes sont de moitié plus courtes. Si j’étais scille ou primevère, et qu’on m’arrachât ainsi mes enfants, je me plaindrais à Dieu.

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J’ai redescendu la corniche, tout honteux de ce dégât et tout fier d’avoir respecté la grande scille.

De ce point du rivage, la Creuse tourne encore et s’enfonce dans cette haute coupure sans roches apparentes qui en elle-même n’est belle que de mouvement ; mais tu sais comme elle s’embellit aux approches du soir, quand elle plonge tout entière dans une ombre vaporeuse d’un bleu suave. L’heure était venue; car, à compter les arbres et les fleurs de la corniche, j’avais été d’un train à faire une lieue à la journée. Les peupliers du moulin avec leurs jeunes feuilles se découpaient en nuages d’or sur cette ombre. Derrière moi, tout le paysage avait changé ; toute la splendeur répandue en traînées de flammes sur les masses d’arbres et de rochers était devenue profil sur leurs flancs. Les nimbes de lumière s’étaient changés en flèches. L’eau était si transparente que l’on voyait au fond, sur le sable, la trace. des griffes de la loutre et tout le plan de sa chasse aquatique. Le bateau était sur l’autre rive, et je ne voulus pas faire faire à mes hommes ce

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long détour pour l’aller chercher. D’ailleurs, c’est un bateau neuf ; ce n’est plus ce vieux bac si moussu et si vaseux que les boutons d’or y fleurissaient en paix, et s’en allaient, voyageant avec ce terrain de leur choix, d’une rive à l’autre. Notre ami est mort de vieillesse, ses flancs se sont ouverts, il s’en est allé avec sa végétation reposer à jamais au fond de la rivière. Honnête bateau, qui n’a pas voulu attendre que nous fussions sur ses planches, pour donner sa démission! Je le regrette; me voilà comme le père Pâques, qui attend que sa maison l’ensevelisse.

Et me voilà comme lui rentré seul sous mon toit de tuiles moussues. J’écoute le silence. J’adore aussi le bruit, mais le bruit formidable, la chute •d’une cataracte, le passage d’une armée, le canon. J’ai souvent rêvé d’un orchestre de cent mille instruments, d’un chœur de cent mille voix sur le faîte d’une montagne. Paris ne m’a jamais semblé bruyant, c’est son défaut. Quant au silence, s’il manque d’ampleur et de durée, il n’est que triste et sournois. Il est recommandable à Nohant ; mais

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d’heure en heure un passant qui chante ou siffle, un chien qui aboie à la lune, un coq qui s'éveille, interrompent sa majesté. Je n’ai jamais rencontré le silence absolu comme ici, et j’en cherche la cause sans la trouver. Pourquoi dans ce village grouillant d’enfants et d’animaux n’y a-t-il plus un souffle vivant à partir de neuf heures? Ont-ils le sommeil plus profond qu’ailleurs? Le rêve ne les visite-t-iî jamais? Leurs épaisses maisons de schiste ont-elles la propriété d’absorber tous les bruits de l’intérieur ? Non, c’est comme une loi naturelle qui pèse sur ce mystérieux village tapi au fond de son ravin. Je vois à travers ma vitre un chien qui passe à micôte. Il aperçoit ma lumière. Cette impertinence le scandalise ou l’étonne. Il s’assied et regarde immobile. Il a Fair du chien noir de Faust. Il n’aboie pas. Je frappe un peu à ma vitre pour voir s’il parlera. Il ne dit mot, et vexé se retire lentement. Bien souvent j’ai veillé ici jusqu’au jour. Jamais je n’ai entendu un chat miauler, ni un coq chanter, ni un beuglement sortir des étables avant l’aube. Jamais un passant attardé, jamais îes4 entraves sonnantes

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d’un cheval au pré, jamais une chouette dans les ruines qui pendent au-dessus de nous. Il n’y a que la Gargilesse qui parle ici tout près, d’une voix claire, et la Creuse au loin, d’une voix profonde. Il y avait autrefois, tu t’en souviens, un grillon chez nous. Je crois bien qu’il était de Nohant et qu'il nous avait suivis. Je ne l’entends plus. Les grillons de l’endroit lui auront dit qu’il était indiscret et malséant de chanter la nuit.

Ce livre que je lis est grand ; il embrasse

tout, car il se répond à lui-même, et nulle objection soulevée par cette page qui ne soit victorieusement résolue à la page suivante : colère et douceur, violence et caresse de la vérité, c’est une clef qui semble ouvrir tous les mondes de l’infini. C’est la glorification ardente de l’idéal, mais c’est aussi l’embrassement plein d’entrailles avec le réel. C’est la passion de la justice avec la pitié pour le mal. Évidemment fauteur est ici à l’apogée de sa force, de sa lumière, de sa santé intellectuelle et morale. Jamais son style n’a été plus ample, et, ne lui en déplaire, plus sobre. Il a les deux faces du

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